L'incendie
Vendredi
A ux petites heures de l’aube le sommeil la submerge. Quand elle rouvre les yeux, il est presque onze heures. À moitié réveillée elle a cru un instant que tout ça n’était qu’un mauvais rêve. Ce sont les pires moments. Quand les affres du réel surpassent les affres de la nuit.
Peter fait de son mieux. Il n’en dit ni trop ni trop peu. Il se contente d’être là et l’emmène promener le cheval.
En marchant, elle remarque à quel point il ressemble à Viktor. Comme une version adoucie, sans les arêtes vives mais avec la même intransigeance intérieure face à tout ce qu’il ressent comme faux. Ménager la chèvre et le chou n’est pas son truc. Exactement comme Viktor il claque la porte au nez des tartufes et autres saintes-nitouches.
« Fais-moi signe si je dois me taire », dit-il, mais l’écouter lui fait du bien.
Lui aussi est resté éveillé cette nuit. Il a cogité, sur la vie et sur la mort.
« Nous façonnons notre vie et notre personnalité à travers tout ce que nous faisons, nos moindres gestes. Si je ne bouge pas assez, je tombe malade, si je fais du sport, je vais mieux. Si je lis de mauvais livres, la médiocrité agit en moi et hors de moi. Si je lis de bons livres, leur qualité agit en moi et hors de moi. Si je mens, je tords quelque chose en moi. Si je dis la vérité, je le redresse. »
Elle le regarde. « À t’entendre on croirait que notre destin est entre nos mains.
– Non, ce n’est pas ce que je veux dire. Je sais que beaucoup de choses nous échappent. Nous ne sommes pas venus au monde sans aucun préalable. »
Rahel acquiesce. « Un des grands contresens de notre époque : l’idée que chaque être humain peut déterminer qui il est. Que chaque être humain est un petit dieu. Comme si rien n’était fixé. Comme s’il n’y avait pas d’avant. »
Le mot avant la ramène à Viktor. Peu importe de quoi ils parlent. Tous les mots ramènent à lui.
Selma appelle en début de soirée.
« Comment vas-tu, maman ? » demande-t-elle avec une inquiétude sincère.
Rahel dit ce qu’on peut dire, minimise, se fait passer pour plus forte qu’elle n’est. Elle fait ce que font les parents.
Puis, comme s’il s’agissait d’un détail sans importance, Selma mentionne le prochain week-end. Dit que c’est réglé.
« Qu’est-ce qui s’est passé ?
– Eh bien. » Selma renifle et se mouche. « J’ai expliqué la situation à Moritz. J’ai dit que vous ne saviez pas encore ce que vous alliez faire. À quelle date aurait lieu l’enterrement de Viktor, si Ruth aurait besoin d’aide, tout ça. Que je ne savais pas si vous pourriez prendre les enfants.
– Et ?
– Il est vexé. » Sa voix grimpe dans les aigus. « Parce que je n’ai pas créé les conditions pour le voir.
– C’est un narcissique », constate Rahel. « Attitude revendicatrice. Susceptibilité.
– Tu l’as dit.
– Et maintenant ?
– Si vous aviez le temps », dit Selma à mi-voix. « Eh bien… Vince repousserait son week-end avec ses potes… »
Rahel répond sans hésiter : « Faisons comme ça. »
Elle fait le tour complet de la ferme à la recherche de Peter.
Il ne l’entend pas venir. Il a les écouteurs dans les oreilles et chante dans son anglais rugueux d’Est-Allemand… and love is not a victory march, it’s a cold and it’s a broken Hallelujah.
Il jette des poignées de grain aux poules, entouré d’animaux comme un roi de sa cour. La cigogne, sa fidèle compagne, est devant l’enclos. À côté de lui, N’a-qu’une-oreille. Le tableau est saugrenu. Irréel, comme une image animée de conte pour enfants.
Seule la technologie détonne. Et la voix qui chante mal.
Rahel se retire discrètement pour ne pas l’embarrasser.
Elle va de pièce en pièce sans trouver le repos. Elle n’en peut plus de cet endroit. Une impulsion lui ordonne de partir d’ici. Le plus vite possible. Comme si la vie s’était aussi retirée de ce lieu, comme si Viktor l’avait aspirée à l’instant de sa mort.
Rahel déambule comme dans un rêve, touche des objets, effleure des surfaces poussiéreuses, fouille parmi la collection de centaines de disques vinyles et tombe sur un album photo au milieu d’une des piles de livres dans la salle de séjour.
Dedans, encore une photo d’Edith avec Ruth. Elles sont debout côte à côte au bord du lac, jeunes, en robes longues d’été. Ruth est une beauté lumineuse, mais avec ce halo de froideur qui nimbe toute perfection. Edith aussi est belle, mais on voit la fêlure sur son visage et son attitude est celle d’un être aux aguets.
L’avenir est déjà inscrit en elles.
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