L'incendie

Daniela Krien · Chapitre 4 sur 25

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L'incendie

Mercredi

 

 

« S elma m’a appelé », dit Peter en entrant dans la cuisine, encore en

pyjama. « Elle demande si elle peut venir quelques jours avec les

enfants. » Il va prendre la bouilloire, la vide dans l’évier, la remplit d’eau fraîche et ajoute que Ruth n’a certainement rien contre.

Ruth non, pense Rahel et elle se tait.

« Tu ne débordes pas d’enthousiasme, constate-t-il. Tu sais qu’elle le sent. »

Bien sûr, elle le sait. C’est elle, après tout, la psychologue de la famille. Si seulement Selma n’était pas comme elle est. Quels que soient l’attention et l’amour que Rahel prodigue à sa fille – il lui en faut davantage. Pendant ses années d’enfance et d’adolescence, il ne se passait quasiment pas une semaine sans un drame existentiel quelconque. Si Selma était malade, elle souffrait atrocement. Si Selma avait des peines de cœur, le suicide lui apparaissait comme la seule issue. Si elle avait des déboires avec des professeurs, elle était le seul être au monde que personne ne comprenait et que tout le monde traitait injustement. Sa vie se résumait en deux mots : Toujours moi !

Dans son cabinet Rahel a souvent affaire à des gens comme ça. Des gens incapables de relativiser ce qui leur arrive. Qui prennent tout personnellement et n’ont que des superlatifs à la bouche. Ils sont en butte aux choses les plus terribles, aux pires échecs, aux déceptions les plus affreuses et à la trahison la plus cruelle. Dans le meilleur des cas Rahel réussit à induire chez ses patients un changement de perspective durable. Il est vrai qu’elle y parvient rarement, et en ce qui concerne Selma le résultat est désastreux.

Non, elle n’est pas tombée dans un trou quand Selma a quitté la maison. Elle n’a éprouvé aucun vide ni aucun regret. Face à Peter elle a décrit le moment où la porte s’est refermée sur Selma comme un soulagement, comme la fin d’un combat. Elle se doutait bien sûr que ce n’était pas vraiment la fin, tout juste un armistice.

« Je ne pense pas que ce soit une bonne idée », ose-t-elle dire à présent et elle ajoute que les inévitables conflits avec Selma risqueraient d’accroître leurs propres difficultés. Peter plisse un peu les yeux et s’adonne à son rituel du thé en silence.

Autrefois, Peter savait immédiatement quand il y avait eu un accrochage entre Rahel et Selma. L’état de la maison le lui révélait. Le seul moyen qu’avait Rahel d’échapper à son tumulte intérieur était de restaurer l’ordre à l’extérieur. Après les incidents les plus graves, les robinets de la salle de bains étincelaient et ils auraient pu manger sur le sol de la cuisine. La première fois que Selma s’est scarifié l’avant-bras avec une lame de rasoir, Rahel a lavé les vitres des quatorze fenêtres et nettoyé les appuis à l’intérieur et à l’extérieur.

Peter est arrivé à la maison, a regardé autour de lui et demandé : « Qu’est-ce qui s’est passé ? »

Quand Selma a menacé pour la première fois de se suicider, Rahel a sorti toute la vaisselle des placards de cuisine, vidé le réfrigérateur et les garde-manger et tout lessivé à l’eau bouillante jusqu’au moindre recoin.

Pour couronner le tout, Selma a démarré sa vie amoureuse à quatorze ans. Ses victimes se ressemblaient. C’étaient soit des garçons plus âgés et inaccessibles, soit d’autres qui lui vouaient une admiration sans borne et qu’elle exploitait sans limite. Son style provocant, ses longs cheveux indomptés, son rouge à lèvres cerise formaient un contraste absurde avec l’apparence falote de ces gamins faire-valoir qui lui permettaient de briller d’autant plus. Elle ne tardait évidemment pas à s’ennuyer et rompait dès qu’elle commençait à les mépriser pour leur soumission.

« Allons, insiste Peter, elle pourrait prendre un peu l’air de la campagne. » Il surveille avec une vigilance extrême son thé qui ne doit surtout pas infuser trop longtemps. « C’est notre fille », ajoute-t-il inutilement, il enlève le passe-thé de la théière et le dépose sur une petite assiette.

« Mais alors pas avant vendredi, dit-elle, et seulement pour le week-end. »

Il hoche la tête. « Je l’appelle. »

Il sort avec son bol de thé dans la cour, où la cigogne se colle aussitôt à ses basques.

Rahel allume la radio et s’assied à la table. Aux informations il y a un sujet sur le changement climatique. La glace des pôles fond, le permafrost dégèle, les glaciers des montagnes se transforment en lacs et les incendies anéantissent d’immenses surfaces de forêt. Elle éteint aussitôt. Elle ne peut s’exposer à ce genre d’informations qu’à toutes petites doses, et seulement quand Peter est avec elle. Une des dernières phrases compréhensibles de sa mère lui revient en mémoire.

« Il est vraiment temps de mourir », a-t-elle déclaré après une annonce de ce genre. Elle est morte en effet peu après, sa mère assoiffée de vie, instable, intrépide, frivole et oublieuse de ses devoirs, et quand l’homme chargé de prononcer l’éloge funèbre a voulu savoir ce qui caractérisait Edith, quel était le fil conducteur de sa vie, Rahel n’a pas eu à réfléchir longtemps. Presque était le mot qui décrivait le mieux sa mère. Elle était une presque-danseuse, une presque-actrice, une presque-épouse et aussi une presque-mère, malgré la réalité incontestable de ses deux accouchements.

La corrélation qu’elle vient d’établir entre la diminution des glaces polaires et sa mère lui arrache un bref rire solitaire.

« On en revient toujours à la mère », dit-elle à voix haute et elle se demande si c’est aussi le cas pour Selma. Plus que deux jours, et sa fille déboulera ici à grand fracas. Plus que deux jours de tranquillité. Elle finit son café en vitesse et se hâte de monter dans sa chambre.

Pour la première fois depuis son arrivée, Rahel déroule son tapis de yoga. Il n’a plus servi depuis si longtemps qu’il se réenroule tout seul. Elle l’immobilise en posant aux quatre coins les petites haltères qu’elle a apportées dans le but de contrer l’inévitable perte musculaire. Du point de vue génétique, voilà une chose dont elle est sûre, elle a eu de la chance. Combien de fois a-t-elle vu arriver dans son cabinet des femmes plus jeunes qu’elle mais moins bien conservées.

Elle commence la salutation au soleil avec une respiration profonde bras levés. Puis le mouvement opposé, paumes de main au sol devant les pieds. L’étirement ne lui pose aucun problème. Souplesse et grâce lui viennent de sa mère. Tamara tient de son père, un homme grand et anguleux aux gestes raides. Rahel prend la posture du cobra et se sent libérée et ouverte, comme le promet l’exercice. Son père devait être séduisant, c’est ce que lui a raconté Edith. Il était étudiant et a carrément disparu après une seule nuit. Elle ne connaissait que son prénom et ne l’a jamais revu malgré une recherche approfondie. Dans la posture du chien tête en bas, ses plantes de pied sont bien à plat sur le tapis. Elle savoure l’étirement intense. Elle répète le cycle quinze fois, fait quelques pompes et quinze sit-up, et se sent bien vivante.

Après la douche elle s’allonge sur son lit. La fenêtre est ouverte, l’été pénètre dans la chambre. Si la porte s’ouvrait et que Peter vienne s’allonger près d’elle, son bonheur serait complet.

*

Pas un mot. De tout l’après-midi. Il lit, va se promener avec le cheval, nourrit la cigogne, caresse le chat.

Au dîner, il dispose les rondelles de salami sur son pain en prenant soin qu’elles ne dépassent pas du bord. Il coupe le cornichon en tranches qui ont exactement la même épaisseur ; il fend la carotte en deux dans le sens de la longueur, puis chaque moitié en deux, et aligne les bâtonnets à côté des tranches de cornichon.

Une bouchée de pain, un morceau de cornichon, un bâtonnet de carotte. Pain, cornichon, carotte. Pain, cornichon, carotte.

Rahel mord dans une carotte entière et appréhende la soirée.

« Si ensuite on regardait un film ? » demande-t-elle sur le ton le plus neutre possible.

Il mâche consciencieusement sa bouchée jusqu’au bout, avale et s’éclaircit la voix.

« Oui. Si tu as envie.

– Et toi, tu as envie de quoi ? »

Son regard l’évite et devient vide. Son indécision la met en colère.

« Regarder un film, c’est bien », dit-il soudain, et il hoche la tête deux ou trois fois, comme pour se convaincre de la vérité de ses paroles. « On ne l’a pas fait depuis longtemps », ajoute-t-il quelques secondes plus tard. Un sourire passe sur son visage et il se remet à manger.

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