L'incendie
Vendredi
N uages de pluie au-dessus de la forêt. Rahel regarde par la fenêtre en se démêlant les cheveux avec les doigts. Aujourd’hui comme par hasard. L’idée de devoir rester à l’intérieur avec Selma et les enfants à cause de la météo ne lui plaît guère. Elle envoie aussitôt un SMS, Prends des vêtements de pluie pour les enfants, mais Selma est sans doute déjà en route vers la gare. Penser au déjeuner commun est un autre casse-tête. Pour satisfaire tout le monde, il lui faudrait préparer trois menus différents – un pour Peter et elle, un pour Selma, et un pour Theodor et Maximilian.
Rahel est parfois à deux doigts de prononcer elle aussi les menaces et admonestations des anciens : Pendant la guerre tu serais mort de faim. On mange ce qu’on vous sert à table.
Mais Selma et les enfants ont grandi sans connaître le manque. Qu’auraient-ils pu faire, Peter et elle ? Créer un manque artificiel pour leur inculquer la valeur des choses ?
Elle est dans la cuisine, devant le réfrigérateur ouvert, et passe en revue les possibilités. Le seul légume qui plaise à tout le monde est le brocoli. Enfant Selma l’appelait le petit arbre, et ses enfants ont adopté à leur tour le mini-chou-fleur vert. Personne n’a rien non plus contre le riz autant qu’elle s’en souvienne, du moment qu’il n’est pas complet. Voilà pour le menu, et quand Peter revient du dehors – d’excellente humeur après sa séance de natation quotidienne –, elle décide de faire de son mieux pour que ce week-end se déroule dans l’harmonie.
Vers onze heures, Peter se met en route pour la gare. Il baisse la vitre du côté du passager et écoute « Über den Wolken » à plein volume.
Une vague d’amour la traverse. Elle est seule à savoir que Peter accompagne toujours le chanteur à voix basse, dès le premier vers – Wind
Nordost, Startbahn null drei, bis hier hör’ich die Motoren 1…, et qu’il a chaque fois la chair de poule au refrain.
Debout dans la cour elle suit la voiture des yeux, la cigogne à côté d’elle semble déjà se languir de Peter. Et soudain les larmes jaillissent, presque synchrones avec la pluie. Elles sont tellement inattendues que Rahel émet un petit rire avant que le barrage ne cède. Elle se traîne jusqu’à la maison en sanglotant et laisse libre cours à son désespoir.
*
Quand Selma descend de la voiture avec les enfants, le soleil s’est remis à chauffer avec une ardeur inentamée.
Rahel va à leur rencontre. Faire disparaître les traces de son petit accès de déprime n’a pas été facile, mais grâce aux compresses froides trouvées dans le réfrigérateur ses yeux ont vite dégonflé. Un maquillage coûteux a fait le reste.
La cigogne accueille Peter avec des battements d’ailes frénétiques, et quand le chat brun-roux réclame son dû à son tour, l’oiseau cherche à le pincer.
« Les animaux se disputent les faveurs de ton père », dit Rahel à Selma, avant une brève accolade. Theo et Max attendent près de la voiture. Chacun a un bâton à la main. Ils regardent la cigogne d’un air fasciné, puis foncent sur elle et s’étonnent de la voir prendre le large.
« Elle a eu peur, explique Selma. Si vous approchez très doucement, peut-être qu’elle ne bougera pas. »
Mais leurs petits corps dodus sont déjà repartis, cette fois en direction du chat qui s’enfuit. Selma secoue la tête en souriant.
« C’est ça les garçons », dit-elle, philosophe.
D’ailleurs elle a étonnamment bonne mine. Être la mère de deux jeunes enfants ne l’a pas marquée. Son rouge à lèvres cerise est éclatant comme toujours, elle a maquillé avec soin des cils déjà épais au naturel – c’est une jeune mère ravissante.
Rahel éprouve un instant de honte. Ses craintes à la perspective de ce week-end lui paraissent tout à coup sans fondement et, pire encore – elle a l’impression d’être sans-cœur. Selma regarde autour d’elle, puis sort son téléphone de son sac et fait la grimace.
« Merde. Pas de réseau ! Saloperie d’internet au rabais ! »
Rahel hausse les épaules. « Si tu vas te mettre là-bas sur le rocher au bord du chemin, ça pourrait marcher. Sinon tu prends mon téléphone. »
Selma acquiesce. « Vous gardez un œil sur les enfants une seconde ? », demande-t-elle et elle s’éloigne sans attendre la réponse.
Quand Selma revient, Rahel a déjà mis la table et elle est en train de couper des fruits pour le dessert. Les garçons se servent sans demander.
« On se lave les mains d’abord ! » dit-elle en leur installant un tabouret devant l’évier. Ils ne lèvent même pas les yeux. Ils engouffrent avec avidité tranches de pomme, morceaux de banane, abricots et framboises, tout en même temps, et pouffent de rire. De la bouillie de fruits leur coule sur le menton. Theo relève son tee-shirt et s’essuie avec. Max l’imite.
Selma s’assied sur la chaise près de la fenêtre, pose son téléphone sur l’appui et demande : « Pourquoi n’avez-vous pas une maison à vous ? Ou au moins un appartement ? »
Peter fait son entrée à l’heure dite. Il sourit et prend lui aussi quelques morceaux de fruits avec une avidité feinte. Theo proteste haut et fort. Peter, que l’insolence de sa fille ne semble pas atteindre, marmonne dans sa
barbe : « Parce que nous sommes des Ossis 2. Personne ne nous a appris qu’il faut aspirer à la propriété. Personne ne nous a enseigné que le mieux est de faire travailler son argent au lieu de travailler soi-même. Les règles de base du capitalisme, ma chère Selma, nous les avons comprises beaucoup trop tard, ta mère et moi. »
Rahel lui jette un regard de gratitude. Elle arrache deux ou trois feuilles du rouleau de papier absorbant, essuie les mains poisseuses des garçons et les pousse vers l’évier.
« Laisse-les donc, dit Selma.
– Tu veux qu’ils se fassent piquer par les guêpes tout à l’heure ? » grogne Rahel.
Elle débarbouille les gamins récalcitrants avec un gant de toilette.
« En tout cas…, poursuit Selma, mes amis de l’Ouest héritent tous de quelque chose.
– Je n’ai que quarante-neuf ans, susurre Rahel, ce n’est pas de chance pour toi mais j’ai peut-être encore quarante ans à vivre.
– Ce n’est pas ce que je voulais dire, maman.
– Vous hériterez vous aussi, intervient Peter. D’un peu d’argent et d’une bibliothèque bourrée d’éditions originales de grande valeur. Et la bonne nouvelle, c’est que vous avez l’opportunité de tout faire mieux que nous. »
Selma enroule une mèche de cheveux autour de son index droit en silence. Rahel se tait. Une chose est sûre : si Vincent n’était pas aussi dévoué et travailleur, Selma tomberait dans la misère. Après deux semestres d’études en linguistique, lettres et sciences humaines, elle a pris deux ou trois semestres de congé parce que Theo était en route, et quand Theo a eu un an et demi, au moment où elle allait remettre le pied à l’étrier, elle est tombée enceinte de Max.
« Comment va Vincent ? » demande innocemment Rahel en regardant sa fille dans les yeux.
« Bien, bien… Oui, bien. »
Même Peter dresse l’oreille. Elle le voit à sa tête inclinée sur le côté et à ses yeux qui papillotent.
Vincent est une bénédiction pour Selma. Tout le monde le sait, Selma est la seule à considérer avec désinvolture et comme acquis sa présence et son dévouement pour leur petite famille. Ils se sont rencontrés au beach-volley. Vince a été aussitôt conquis par cette fille effrontée en mini-bikini. Après des études express en informatique de gestion, il venait d’entrer comme
stagiaire à la Sächsische Aufbaubank 3. Selma avait dix-neuf ans, à ses yeux il était un homme, un vrai, et quand elle a annoncé vouloir l’épouser quelques semaines seulement après leur rencontre, Rahel a d’abord été stupéfaite, puis soulagée. Vince était comme un filet invisible qui empêche une balle en caoutchouc de rebondir n’importe où. D’un coup, c’en était fini du temps où Rahel restait réveillée dans son lit à cause de Selma.
Maintenant il a grimpé assez haut dans la hiérarchie de la SAB. Rahel n’arrive pas à retrouver la dénomination exacte de son poste, Selma non plus. Il est question de données et de sécurité, elle a au moins retenu ça.
Pour ce qui est d’un héritage éventuel, il y a encore beaucoup moins à attendre de la famille de Vincent. La première fois que Rahel a posé des questions sur ses parents, la réponse de Selma a été : « Des perdants de la chute du Mur. » Et elle a ajouté d’un ton indifférent : « Le scénario habituel : entreprise fermée, plus de boulot, occasion manquée, maladie, dépression, etc. »
Aujourd’hui Rahel veut lui tirer les vers du nez. « Pourquoi Vincent n’est-il pas venu avec toi ? »
Selma trifouille dans son assiette et marmonne une histoire de travail et de stress. Puis elle se met à manger à toute allure en louchant à intervalles réguliers sur son téléphone. Theo se laisse glisser de son siège surélevé par un coussin, et Rahel stupéfaite voit Selma lui tendre son assiette sous la table.
« Ces temps-ci il aime bien manger sous la table. J’ai lu que c’est une phase normale. On ne doit pas intervenir si on veut que l’enfant se développe de façon optimale.
– Aha. » C’est tout ce que Rahel trouve à dire.
Max, qu’ils ont casé dans une vieille chaise d’enfant, se débat comme un beau diable. Lui aussi veut aller sous la table. Avant que la chaise ne se brise sous ses balancements furieux, Peter extrait l’enfant de son siège et l’assied par terre à côté de son frère.
« Ne t’attends pas à ce qu’on approuve », dit-il à Selma.
Selma s’éclaircit la voix.
« Quand on associe nourriture et contrainte, explique-t-elle lentement en soulignant chaque mot, les enfants développent des troubles alimentaires.
– Presque tous les gens de ma génération devraient donc souffrir de troubles alimentaires », réplique Peter d’un ton calme et gentil, et il ajoute : « Je ne crois pas que ce soit le cas. »
Selma laisse tomber ses couverts.
« Sérieux, papa ? Il faut tout de suite que vous mettiez en doute ce que je dis !
– Ce n’est pas ce que tu dis qu’il met en doute, Selma, dit Rahel avec fermeté, c’est l’hypothèse selon laquelle les enfants contraints de rester à table développent des troubles alimentaires.
– S’il te plaît, ne dis pas que je n’en ai pas souffert, maman, poursuit Selma. Tu n’imagines pas ce que ma thérapeute…
– Ta thérapeute ?
– Eh oui ! J’ai entamé une psychanalyse. Ça va durer à peu près trois ans, mais je pense que ça en vaut la peine.
– Une psychanalyse ? » répète Rahel. Au même instant quelque chose de tiède et mouillé atterrit sur son pied droit.
« Beurk ! » fait-elle en reculant son pied. Les garçons sous la table ricanent. Peter soupire et pose ses couverts en triangle sur son assiette, la position qui signifie je-n’ai-pas-fini-de-manger, comme s’il y avait quelque part un serveur prêt à débarrasser son assiette.
« Il y a des limites à tout », dit-il d’une voix lasse. Puis il attrape les garçons et les tire l’un après l’autre de sous la table, les assied à leur place initiale et ajoute un « Maintenant ça suffit ! » peu convaincant.
Tandis que Rahel débarrasse son pied de son emplâtre de brocoli mâché, un film se déroule dans sa tête. Elle sait exactement ce que Selma va déballer pendant les deux cents à trois cents heures de thérapie analytique, et comme elle porte toujours son nom de jeune fille, l’analyste n’aura aucun mal à faire le rapprochement. Secret médical ou pas, il finira tôt ou tard par lâcher lors d’une rencontre avec d’autres thérapeutes que la psychologue et psychothérapeute Rahel Wunderlich a complètement bousillé sa propre fille. Oh, elle est parfois à deux doigts de les dire, ces phrases inutiles et fallacieuses :
Comment peux-tu me faire ça ? Pourquoi es-tu ingrate à ce point ? N’ai-je pas tout fait pour toi ?
Mais ça ne ferait qu’aggraver les choses, et d’ailleurs ce serait mentir.
Quand Peter reprend ses couverts et que même Theo et Max se sont remis à manger plus ou moins proprement, Rahel regarde sa fille dans les yeux et se revoit l’emmenant à l’âge de six semaines, avec Peter, dans leur première voiture achetée à l’Ouest, une vieille Renault 5. Ils sont partis de Dresde un samedi matin en direction de l’est, jusqu’à Sebnitz, à la limite de la Suisse saxonne. Là, la mère de Peter a pris le petit paquet dans ses bras et l’a emporté dans la maison, où tout était déjà prêt. Un lit à barreaux dans la chambre d’amis, du lait en poudre et des biberons dans la cuisine, une table à langer improvisée sur le lave-linge dans la salle de bains. Au début, Peter et Rahel allaient récupérer le bébé les week-ends, mais au bout d’un certain temps, surtout à l’approche des examens, ils ont espacé les voyages et ne sont plus allés à Sebnitz qu’une fois par mois. La mère de Peter décrivait Selma comme une enfant sans problème, gaie comme un pinson, toujours hilare. Lorsque Rahel a entendu bien des années plus tard à l’occasion d’un stage de formation continue que c’était le comportement typique des nourrissons de mères dépressives, ou des bébés exposés pour d’autres raisons à une sévère carence affective, elle a fondu en larmes. La mère de Peter avait lutté de nombreuses années contre la dépression. Lui confier le bébé leur a semblé la meilleure solution à l’époque. Peter et elle pouvaient étudier en paix, la mère de Peter se voyait confier une mission valorisante et Selma était prise en charge au sein de la famille.
« Pourquoi tu me regardes comme ça ? » Selma plisse le front. « C’est flippant.
– Excuse-moi », murmure Rahel et elle retourne à son assiette. Si tu savais, pense-t-elle, et il lui vient aussitôt à l’esprit qu’elle ne va pas tarder à savoir. Les analystes commencent par le protoplasme, ce qui signifie dans le cas de Selma : troubles de l’attachement dans la petite enfance.
Selma en comprend-elle la portée ? Jusqu’à présent elle n’a pas souvent abordé la question de la séparation précoce. Une fois – Theo avait six semaines, exactement l’âge de Selma à l’époque –, elle a demandé : « Comment avez-vous pu vous séparer d’un si petit bébé ? » Son regard était fixé sur Theo qui dormait paisiblement sur ses genoux. Puis, après un long silence pensif : « Ça ne t’a pas brisé le cœur ? »
Cette seconde question excluait Peter. Selma considérait donc que seule la mère avait le cœur brisé. Rahel a rétorqué un truc du genre C’était difficile mais on ne pouvait pas faire autrement, et bizarrement Selma a tout de suite accepté cette réponse. Ce qui est tout à fait compréhensible du point de vue du psychologue. Ma mère n’avait pas le choix est moins douloureux que : Elle a choisi la voie de la facilité et m’a sacrifiée.
Nul doute que Selma va bientôt lui recracher tout ça à la figure.
Après le repas, Peter et elle abandonnent la cuisine devenue champ de bataille et vont boire un café sur le banc à côté de la porte d’entrée. Les voix stridentes des garçons leur parviennent d’une des fenêtres à l’étage. Avant que Selma ne s’installe avec eux dans la chambre, Rahel lui a rappelé en douceur que cette maison n’était pas la leur et que la plupart des objets étaient anciens. Selma a soupiré mais n’a pas protesté – signe qu’elle n’ignorait pas les raisons de cette mise en garde.
Peter est assis à un bon mètre d’elle. Il caresse le chat à l’oreille en moins qui bat de la queue contre sa jambe de pantalon sur un rythme monotone. Il ronronne si fort que c’en est presque menaçant. Peter consacre toute son attention à cet animal dépourvu de charme. Autrefois, après un pareil repas, ils auraient échangé un sourire complice et ce sourire entendu aurait souligné leur cohésion. Aujourd’hui, la compagnie d’un vieux canasson, d’un chat amoché et d’une cigogne dépendante suffit au bonheur de Peter.
Le raffut se calme à l’étage et la voix de Selma s’élève. Elle chante une chanson à ses garçons, elle chante si bien que Peter cesse de gratouiller le chat et lève la tête. Rahel cherche son regard et récolte un sourire.
« Elle prend des cours de chant, lui explique-t-il. Elle m’en a parlé dans la voiture. »
Dans la vie de Selma, la liste des activités entamées avec passion est longue. L’enthousiasme a décliné la plupart du temps après quatre à six semaines, et au bout de trois mois au plus tard elle a résilié son abonnement à l’école de musique, de danse ou de sport du moment. Le chant, autant que Rahel s’en souvienne, n’avait encore jamais figuré sur la liste.
Rahel expose son visage au soleil. Elle ferme à demi les yeux et voit un oiseau de proie tournoyer dans le ciel sans nuages. Le silence s’est fait dans la chambre des enfants. Peter va bientôt se lever et se retirer pour faire la sieste. Elle entend les mots avant qu’il les dise, et en effet il les dit, se lève et rentre dans la maison.
C’est le moment de fumer sa cigarette. Elle se hâte vers la cuisine avec sa tasse vide pour se faire un second café, mais Peter y est.
« Je croyais que tu voulais t’allonger », dit-elle, et sa phrase sonne presque comme un reproche.
Il désigne l’évier qui déborde. « Je me voyais mal te laisser seule avec tout ce bazar. »
Ensemble ils mettent la cuisine en ordre. La répartition des tâches est claire, ils ne se gênent pas l’un l’autre. Quand Peter est enfin parti et qu’un café frais fume dans la tasse de Rahel, des pas approchent dans le couloir.
« Et voilà, ils ont fini par s’endormir », dit Selma en se laissant tomber sur une chaise. « Je peux en avoir un aussi ? » demande-t-elle en lorgnant sur le café de Rahel.
Rahel se détourne et ouvre le placard à vaisselle. Elle met un temps exagérément long à trouver une tasse adéquate, et ce faisant contrôle son visage qui ne doit paraître ni content ni agacé, puis elle se retourne vers sa fille avec une expression plus ou moins neutre.
« Tout va bien ? demande Selma. Tu as l’air un peu fatiguée.
– Tout va très bien. » Rahel s’assied à la table à côté d’elle et la sert.
« J’avais complètement oublié à quel point c’est beau ici, constate Selma. Pour les enfants c’est un paradis.
– C’en est un, confirme Rahel en soupirant.
– Dans notre cercle d’amis je suis la seule qui ne peut jamais dire : Nous emmenons les enfants chez leurs grands-parents à la campagne, se plaint Selma.
– Toujours je.
– Hein ?
– C’est ta perception, ma chérie, explique-t-elle. Tu es toujours la seule à qui un truc arrive ou n’arrive pas.
– Mais c’est la réalité !
– En tout cas maintenant tu es ici. À la campagne. Avec les grands-parents.
– Mais ce n’est pas votre maison.
– Il y a toujours quelque chose », répond Rahel sans s’énerver du tout.
Selma recule si vivement que sa chaise manque basculer.
« Ça ne sert à rien, fulmine-t-elle. C’est simple, on ne peut pas parler avec toi.
– Tu reproches aussi aux parents de Vincent de ne pas avoir de maison de campagne ? »
Selma éclate d’un rire hystérique.
« Le père de Vincent est pré-re-trai-té. Et sa mère travaille comme ven-deuse dans une parapharmacie.
Rahel fait l’idiote. « Et ?
– Avec quoi s’achèteraient-ils une maison ? Mais vous ? Papa est professeur, tu as ton cabinet. Je parie qu’à l’Ouest des gens comme vous possèdent au moins un appartement. »
Rahel aimerait que Peter soit là pour donner à cette jeune femme en colère les réponses adéquates.
Une image lui vient à l’esprit : la minuscule Selma hurlant dans son lit à barreaux. Et personne ne vient la consoler. Elle se rappelle la fierté de la mère de Peter racontant qu’à six mois Selma faisait ses nuits, à dix-huit mois elle ne portait plus de couches dans la journée, et elle riait sans arrêt. Quelle enfant agréable, disaient les voisins, un vrai rayon de soleil.
« Je vais à l’atelier », dit Rahel à Selma qui commence à se gratter la tête, ce qui chez elle est toujours signe de nervosité, de colère ou d’ennui. Rahel a procédé à d’innombrables et vains traitements contre les poux à cause de ce geste. Elle se lève en soupirant et quitte la cuisine.
Là-bas le silence l’accueille. Elle referme la porte derrière elle et va directement à l’établi, la cigarette doit être quelque part derrière les livres. La poussière danse dans un large rayon de soleil, et un gros bourdon s’obstine à venir buter contre la vitre. Le regard de Rahel tombe sur le bout de papier : Priez sans relâche !
Où a-t-il été chercher cette phrase ? L’inspire-t-elle ? Considère-t-il la prière comme nécessaire pour une raison ou une autre ?
Penser à Viktor plutôt qu’à Selma lui fait du bien. L’image qu’elle a de lui est très vivante, même si ce n’est pas sous son apparence actuelle. Elle revoit toujours Viktor comme un homme d’une quarantaine d’années en pleine santé – grand et imposant, mal rasé, avec des yeux d’un bleu vif au regard bienveillant et des cheveux mi-longs attachés dans la nuque.
Il était membre de la VBK, l’union des artistes plasticiens de la RDA. Il a gagné des prix et pu se rendre de temps en temps à l’étranger pour des séjours d’études dans des pays non socialistes. Avant même la chute du Mur il est allé au Louvre à Paris. Elle le sait très bien car il lui a rapporté quelque chose. Un poster de la Victoire de Samothrace, dont elle n’a pas su quoi faire à l’époque, mais qu’elle a fait encadrer par la suite et accroché dans la cuisine de son premier appartement.
Viktor avait toujours du travail et – contrairement aux artistes contestataires – ne manquait quasiment jamais d’outils ni de matériel grâce à son appartenance au VBK. Edith et Ruth se sont disputées un jour à ce propos. Edith avait qualifié Viktor d’artiste officiel, et Ruth, parangon de maîtrise, a perdu son sang-froid et trouvé des mots très durs pour qualifier Edith et son amant de l’époque, qui était artiste lui aussi mais beaucoup moins apprécié du régime.
Au début des années quatre-vingt-dix, Viktor a traversé une grave crise. Parce que l’argent manquait, il a dû accepter des commandes privées et sculpter des statues pour les jardins de propriétaires nouveaux riches. Les petites reproductions de la Vénus de Milo ou du David de Michel-Ange plaisaient beaucoup et sa consommation d’alcool et de cigarettes, jusque-là modérée, a augmenté de façon alarmante. Ses clients ne s’intéressaient pas du tout à ses créations personnelles. Trop encombrantes, trop abstraites, pas assez plaisantes. Ruth et lui devaient bien vivre de quelque chose.
Ruth avait perdu son travail peu après la Réunification, quand la maison de la culture du district, où elle donnait des cours de ballet et qui était régie par un combinat, avait fermé en même temps que le combinat.
Viktor a dû attendre une bonne dizaine d’années pour que le vent tourne. On s’est brusquement souvenu de lui, semble-t-il, dans les années deux mille, on l’a invité à des expositions, des journaux lui ont consacré des articles et un galeriste berlinois est venu le trouver à la campagne avec un projet de contrat dans la poche. Il est devenu célèbre d’un coup, quasiment du jour au lendemain.
Rahel tient enfin la cigarette entre ses doigts. Elle fait pivoter sa main d’un côté et de l’autre, saisit son briquet.
« C’est quoi ça, maman ? La cigarette du stress ? »
Selma est sur le seuil de la porte qui vient de s’ouvrir. Un courant d’air chaud caresse les bras de Rahel. Elle voit un des chats se faufiler à côté de Selma et disparaître quelque part derrière la grande statue de Ruth.
« Attention, le chat ! s’écrie-t-elle. Comment allons-nous réussir à le faire ressortir ?
– En laissant la porte ouverte », dit Selma qui entre d’un pas nonchalant.
Rahel pose cigarette et briquet.
« Ça doit être génial de créer comme ça à partir de rien », dit Selma après avoir jeté un coup d’œil circulaire.
Elle effleure une sculpture en bois inachevée sur une des tables. Puis se retourne brusquement vers Rahel : « Moi je ne suis vraiment bonne en rien », et elle ajoute après quelques secondes : « Si ce n’est en dessin, peut-être. »
Du coin de l’œil Rahel voit le chat passer à toute allure. Par chance il se dirige vers la sortie.
« Oh oui, tu as toujours été bonne en dessin, confirme-t-elle. Tu chantes très bien. Et puis tu es aussi… une mère aimante. »
Les trois derniers mots dits à voix basse, presque un murmure. Quand elle voit le bref éclat dans les yeux de sa fille, Rahel a envie de la prendre dans ses bras et de lui demander pardon. Mais ensuite ? La boîte de Pandore serait ouverte, Selma se noierait dans l’auto-apitoiement, personne n’y gagnerait.
Rahel se rapproche un peu de Selma et observe la sculpture.
« Elle est en bois de souche », dit Selma.
Rahel hoche la tête et renonce à la corriger. C’est de la loupe, que la plupart des gens désignent à tort comme du bois de souche. En y regardant de plus près, Rahel reconnaît la forme d’un chat roulé en boule. La surface est lisse et sombre, la texture incroyablement belle. Seule la tête du chat paraît inachevée. Selma passe les doigts dessus.
« Mais regarde, c’est celui qui n’a qu’une oreille ! Voilà un super cadeau pour l’anniversaire de papa ! Tu demandes à Viktor si on peut l’acheter ?
– Je ne sais pas si Viktor est accessible à ce genre de requête en ce moment. Je ne sais même pas ce qu’il peut comprendre et s’il est capable de parler. »
Rahel déglutit. Son esprit refuse catégoriquement l’image du vieux patient infirme pour cause d’attaque cérébrale. Parce que, conclut-il d’un ton tranchant, ce qui ne doit pas arriver n’arrive pas, dirait Peter, montrant au passage la richesse illimitée de son réservoir de citations.
« Selma ? » C’est Peter qui appelle. Il surgit à la porte une seconde plus tard, avec Theo dans les bras.
« Oh mon poussin ! » dit Selma en prenant le petit garçon des mains de Peter.
« Max dort encore. »
Peter a les cheveux en bataille, la chemise boutonnée de travers. Theo a dû l’arracher à sa sieste. L’enfant se blottit un instant contre sa mère en suçant son pouce. Mais au bout de quelques secondes il se dégage et veut descendre. Ce petit galopin lâché dans le sanctuaire de Viktor – c’en est trop pour les nerfs de Rahel ; elle le pousse en douceur vers la sortie avant qu’il ait pu faire des dégâts. Selma les suit, sa désapprobation devant un tel bannissement se lit sur son visage.
Ils vaquent chacun de leur côté jusqu’au dîner. Peter est parti se promener avec Baila et Theo, Selma et Max sont allés se baigner.
Rahel travaille au jardin. La pluie a tout rafraîchi. Elle va et vient munie d’un sécateur et d’un seau à déchets, coupe les fleurs fanées et les tiges mortes, supprime les feuilles jaunies des rhododendrons, fertilise les hortensias et les roses et rapporte une poignée de lavande dans sa chambre, où elle l’enveloppe dans un mouchoir qu’elle glisse entre ses vêtements. Hier une mite volait dans la pièce.
Elle décide d’aller mettre aussi de la lavande dans la chambre de Peter, mais entend le téléphone sonner en bas.
C’est Ruth. Elle s’enquiert brièvement des animaux, lui demande si Peter et elle vont bien, évacue la nouvelle de la présence de Selma avec un « Oui oui, pas de problème » impatient, et en vient sans détour à Viktor.
« Il n’est plus le même », dit-elle, et elle se tait un long moment. Rahel écoute le silence avec une telle attention qu’elle en oublie de respirer. Viktor est capable de marcher, certes, mais à pas lents et en boitant, il est capable de parler, mais uniquement des phrases courtes, il est capable de manger, mais oublie de le faire. Il est tout à fait conscient de son état, la création artistique c’est terminé pour lui. Sa motricité fine est détruite, manier des outils est devenu impossible. La neurologue et le physiothérapeute lui ont laissé quelques espoirs, mais l’échéance lointaine qu’ils évoquent l’a découragé.
« Cet homme est toute ma vie, Rahel », murmure Ruth. « Mais voilà… il n’est plus… le même. »
Elle se tait à nouveau et Ruth croit entendre un sanglot étouffé, mais quand Ruth lui dit au revoir, sa voix est ferme et décidée comme toujours.
Rahel a plus d’affinités avec les natures combatives qu’avec les pleurnichards. Au cours de sa laborieuse puberté, Selma aussi a fini par le comprendre.
« C’est bizarre que tu aies choisi de devenir psychologue », a-t-elle dit un jour en enfournant une poignée de chips, et elle a ajouté la bouche pleine : « Alors que tu n’aimes que les vainqueurs. Tu n’as aucun respect pour les faibles. »
Rahel ne s’est pas défendue. Même si c’est faux ; la victoire lui importe peu, c’est le combat qu’elle respecte.
Elle sort dans la cour et voit Peter revenir avec Baila. Theo est assis fièrement sur le cheval, cramponné à la crinière. Un « Brrr ! » énergique fait stopper la jument, et l’enfant se laisse glisser de son dos tout droit dans les bras de Peter.
« On est même allés au trot ! raconte Peter. Ce garçon est absolument intrépide. »
Il secoue la tête en riant et emmène Baila à l’écurie.
Selma arrive à son tour en chantant, elle vient de la maison avec Max sur les épaules, s’accroupit pour le faire descendre et l’instant d’après elle a Theo dans les bras. Il ne faut pas s’étonner qu’elle soit aussi souvent épuisée et à cran. Les enfants sont scotchés à elle. Ils sont accrochés à son dos, assis sur ses épaules ou réclament ses bras. Alors que tous deux savent marcher depuis longtemps.
Rahel n’a connu ce genre de proximité ni avec Selma, ni avec Simon. Elle aurait pu, mais à l’époque personne ne trimballait ses enfants. Ils étaient couchés dans leurs berceaux et leurs landaus, plus tard debout dans leurs parcs jusqu’au moment où ils savaient enfin marcher tout seuls. C’était le début des années quatre-vingt-dix, on avait autre chose à faire à l’Est que de vadrouiller partout avec les bébés. Ils pouvaient déjà s’estimer heureux d’être nés ! Vers la fin de la RDA la courbe des naissances a connu une baisse vertigineuse. Parmi les anciennes camarades d’école de Rahel, beaucoup n’avaient qu’un seul enfant, et certaines aucun.
*
Le dîner se déroule dans un calme étonnant. Theo enfourne sa tartine au pâté de foie morceau après morceau et mastique avec délectation. Selma glisse de temps en temps une tranche de concombre ou de pomme entre deux bouchées. Max, à qui on a bien fait de mettre une bavette à manches, patauge avec sa cuillère dans sa semoule à la compote de pommes. Selma plaque la main sur son verre quand Peter veut lui servir du vin.
« Vous savez que vous êtes alcooliques ? » demande-t-elle sur un ton gentiment supérieur qui fait rire Rahel malgré elle.
« Riez pas, dit Selma.
– Ne riez pas », corrige Rahel.
Ils continuent à manger comme si de rien n’était, et Peter raconte à nouveau dans les moindres détails sa balade avec Baila et Theo, la peur de la jument devant les affûts perchés, les bâches qui claquent au vent, les tas de bois et les oiseaux qui s’envolent. Elle faisait chaque fois un bond de côté, couchait les oreilles, Theo riait et criait « Et hop ! ».
Entendant qu’on parle de lui, il sourit d’un air malicieux et répète à deux ou trois reprises : « Et hop ! »
Vers huit heures, Selma va coucher les enfants. Elle a dû s’endormir avec eux, en tout cas elle ne revient pas. Peter se retire à son tour. Rahel attend jusqu’à dix heures avant de gagner sa chambre, mi-déçue mi-soulagée.
On ne sait jamais où peuvent mener les conversations avec Selma, et demain est un autre jour.
Notes
1. Vent du nord-est, piste zéro trois, le vrombissement des moteurs parvient jusqu’à moi… C’est le
début de la chanson « Au-dessus des nuages », de Reinhard Mey (connu en France sous le nom de Frédérik Mey), auteur-compositeur-interprète allemand né en 1942 et qui interprète certaines de ses chansons indifféremment en allemand ou en français.
2. Dans le langage courant, « Ossi » désigne un habitant de l’ex-RDA (Ostdeutschland), par
opposition à « Wessi », un habitant de la RFA (Westdeutschland).
3. La Banque publique de développement de Saxe (ou SAB).
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