L'incendie

Daniela Krien · Chapitre 12 sur 25

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L'incendie

Jeudi

 

C e qui l’agace le plus, c’est la prévisibilité de son état. Le mal de tête lancinant, la soif exacerbée, le goût horrible dans la bouche desséchée et la diarrhée – à près de cinquante ans, la raison n’a toujours pas le pouvoir d’empêcher tout ça.

Évidemment, elle s’est réveillée après deux heures d’un sommeil comateux – en nage, le cœur battant. Une nuit aussi épouvantable que la soirée avait été belle. Par chance elle a sa propre salle de bains où elle peut s’abandonner sans réserve à son état lamentable.

À la cuisine elle se prépare un café fort qu’elle monte dans sa chambre avec une grande bouteille d’eau minérale. Une chose est sûre : elle ne deviendra jamais alcoolique. Une seule cuite suffit à la préserver pour longtemps de tout abus d’alcool. Elle ne se souvient pas de quoi ils ont parlé en fin de compte, tout ce qu’elle sait c’est qu’ils ont beaucoup ri et que des étoiles filantes fusaient dans le ciel nocturne.

On frappe à la porte et Peter passe une tête.

« Comment vas-tu ? » demande-t-il.

Elle comprend à le voir qu’il a passé une aussi mauvaise nuit qu’elle. Rahel secoue la tête et fait la grimace.

« Je comprends », marmonne-t-il, il sourit et ajoute : « Moi pareil. »

Il ferme la porte, mais la rouvre aussitôt et dit : « C’était bien quand même ! »

Après son départ, une partie de la conversation lui revient. Elle lui a demandé dans quelle époque il aimerait voyager.

« Dans l’Antiquité ! », s’est-il écrié aussitôt. « Mais avant que le prédicateur itinérant ne sévisse ! »

Quand elle a compris de quoi il parlait, ils ont pouffé tous les deux et Rahel a prophétisé en riant aux larmes que la foudre allait s’abattre à l’instant même, un nuage de pluie se déverser sur eux ou un oiseau leur chier sur la tête.

Pendant que Peter va se dégriser en nageant dans le lac, Rahel essaie d’éviter tout mouvement superflu. Elle reste les yeux fermés en position mi-assise mi-couchée, pour couronner le tout elle a mal aux dents.

À la mi-journée, elle se sent assez bien pour quitter la chambre. L’air moite et le ciel couvert semblent au diapason de son humeur. Pas de lumière crue, pas d’ombres dures, rien qu’une chaleur molle sans risque de coups de soleil.

Elle s’assied un moment sur le banc à côté de la porte d’entrée et boit des petites gorgées de la boisson préférée de Peter en été – du thé vert refroidi, qui a passé une bonne heure au réfrigérateur, riche en sels minéraux et bon pour la santé. Il a apporté exprès de la maison la théière en verre spéciale avec filtre incorporé.

Elle pense avec un peu d’angoisse au retour à Dresde, à l’automne qui approche et à l’hiver : le virus pourrait bien revenir au premier plan, l’adoption de nouvelles mesures annuler les avantages de la vie citadine, et son carnet de rendez-vous sera de nouveau archiplein.

Dès le printemps Rahel a observé une augmentation des dépressions. À

beaucoup de ces patients elle a recommandé des lectures, de Oui à la vie ! 1

de Viktor E. Frankl à Suivons en dansant l’ombre de la nuit 2 de Wolfgang Herrndorf. Mais c’était pour ceux qui avaient seulement besoin d’un petit coup de pouce.

Elle pense au soir où ils ont regardé Melancholia.

« Je connais ce sentiment », a dit Peter.

Les patients comme lui sont des cas désespérés. Ils connaissent la cause de leur problème, leur intelligence leur a déjà permis de s’analyser tout seuls et ils ont exclu toute guérison. Car les conditions dont ils ont besoin sont impossibles à créer. Ils sont nés dans une époque où ils ne trouveront pas ce qu’ils cherchent : besoin de sens et de dignité plutôt que d’épanouissement personnel, une société où la question n’est pas de devenir le plus vieux possible, mais de rendre sa vie aussi pleine de sens que possible.

Quand la peur du virus s’est propagée, ils ont souvent évoqué ce thème. C’est une évidence pour lui comme pour elle : vivre dans la crainte permanente leur paraît sans intérêt.

L’attitude de Rahel face au virus était pourtant moins claire. Panique et sérénité ont alterné pendant des semaines, selon qu’elle écoutait plus ou moins fréquemment les nouvelles. Les chiffres des contaminations et des morts ne manquaient pas de produire leur effet, et c’est seulement lorsqu’elle a obéi aux injonctions agacées de Peter l’invitant à s’épargner cette dose quotidienne d’effroi et à s’en remettre à son bon sens qu’elle s’est sentie mieux.

Il y a quelques années, Peter et elle ont rédigé leurs directives anticipées. Tous deux ont exprimé leur refus des traitements visant à prolonger la vie, alimentation artificielle, mesures de réanimation et assistance respiratoire. Ils n’ont autorisé que le soulagement de la douleur. Ils ont dit aux enfants où étaient rangés les documents, et Peter a affirmé que savoir cette affaire réglée lui permettait de mieux dormir.

Elle l’envie pour son rapport à la mort. Bien qu’il ne croie à rien de réconfortant – pas d’au-delà, pas de salut, pas de résurrection –, il n’a pas l’air d’avoir peur. Il ne connaît pas ce désespoir qui la saisit quand elle pense à la fin. Son effroi à l’idée que cette petite vie si brève serait tout. Qu’après il n’y aura pas de retour, plus de sensations, rien que le vaste néant…

Effleurer l’idée suffit à accélérer son pouls. Pourtant ce n’est pas la mort en soi qui lui fait peur, mais tout ce qui n’aura pas été fait, pas éprouvé, pas entrepris.

Elle secoue la tête malgré elle et s’arrête net. Une douleur sourde pulse toujours derrière ses yeux et peu après, quand elle voit Peter entrer dans la cour avec Baila, elle se dirige vers lui à pas précautionneux, en évitant la moindre secousse.

Il disparaît dans l’écurie et ressort aussitôt avec un seau. La jument se jette avidement sur son contenu – avoine, morceaux de carottes, deux petites pommes et une poignée de granulés de céréales compactées. Pendant que le cheval mange, Peter le félicite et le tapote affectueusement.

« Les animaux sont merveilleux.

– Tu n’envisages quand même pas d’en acheter un », réplique-t-elle.

Il cale un pied contre le seau de nourriture pour empêcher Baila de le renverser dans sa précipitation.

« Pas en ville… Mais qui sait de quoi demain sera fait. Une maison à la campagne, avec son puits et sa cheminée… » Son regard devient songeur. Quelques secondes plus tard, il ajoute : « Imagine que l’approvisionnement de la ville en énergie s’interrompe. Ici, on arriverait quand même à s’en sortir.

– Et si on n’a plus rien à manger, on abattra le cheval », dit-elle sarcastique.

Au même instant, Baila soulève le seau vide avec sa bouche et l’envoie valdinguer. Peter n’a pas ri de si bon cœur depuis longtemps. Il rejette la tête en arrière, plante les mains sur ses côtes et paraît rajeuni de plusieurs années.

Plus tard, pendant qu’ils mangent dans la cour et chassent les guêpes avec le vaporisateur, elle se rappelle l’éclat dans les yeux de Peter quand il a parlé de cette histoire de maison à la campagne, et elle comprend brusquement que ce genre de rêve n’exerce aucun charme sur elle.

Elle adore les semaines d’été à la campagne, mais elle aime aussi la ville. Elle ne s’est pas du tout lassée de Dresde, elle aime le trajet quotidien à pied jusqu’à son cabinet, les petites boutiques, les restaurants et le théâtre, les virées dans les environs et les soirées d’été à boire du vin en terrasse. Peter en revanche pousse de plus en plus loin ses balades à vélo et rentre toujours à la maison à contrecœur.

« J’ai peur que nous soyons en train d’évoluer dans des directions complètement différentes », dit-elle avec l’espoir qu’il la contredise.

Le chat à l’oreille en moins se faufile sous la table et saute sur les genoux de Peter, où il se roule en boule après moult contorsions et se met à ronronner. Peter sourit et pose une main sur sa fourrure.

« Eh oui, soupire-t-il. Parfois on ne peut pas empêcher que deux personnes n’avancent plus au même rythme. » Ses doigts gratouillent la fourrure du chat. « Est-ce tellement grave ? »

Elle en a le souffle coupé. « Tu parles de se séparer ?

– Non, Rahel. Je pense à voix haute, c’est tout. »

La chaleur lui monte au visage. « Pense à voix basse, s’il te plaît, dit-elle entre ses dents.

– Tu n’as pas besoin d’avoir peur, dit-il d’un ton calme. Ce lieu m’incite à imaginer d’autres possibilités. Par exemple passer les mois d’été comme vacher sur un alpage.

– Tu ne penses plus du tout en termes de nous, dit-elle d’une voix blanche.

– Ce n’est pas vrai. Je ne remets pas le nous en question. Tout au plus mon rôle dans ce nous. Et mon métier. »

Le chat saute des genoux de Peter et s’éclipse. Comme s’il avait senti la tension.

Rahel observe Peter qui aujourd’hui lui paraît particulièrement séduisant comme par hasard. Elle parle rarement de lui comme de son homme. L’adjectif possessif lui a toujours fait l’effet d’une chaîne autour du cou, mais la revendication subsiste tout au fond d’elle : il est son homme, à elle et à personne d’autre. Et elle est sa femme, la femme de personne d’autre.

D’autres hommes de cet âge ont des liaisons avec des femmes plus jeunes, deviennent à nouveau pères, s’achètent une voiture de sport ou s’entraînent comme des forcenés préparant un triathlon. Elle connaît des exemples qui cumulent les trois.

« Je suis désolée, murmure-t-elle. Je ne sais pas moi-même ce qui m’arrive. »

Ne t’inquiète pas ! Je t’aime et je te désire. S’il était le héros de son film, il dirait des phrases comme celle-là. Mais il est Peter, c’est pourquoi il pose ses couverts, mâche consciencieusement jusqu’au bout et dit : « Vacher sur un alpage. L’idée me plaît. »

En fin d’après-midi, elle va seule dans la forêt cueillir des myrtilles.

Elle est d’humeur plus légère, son mal de tête s’est dissipé, et en l’espace d’un quart d’heure elle a rempli un grand pot de yaourt d’un kilo.

Sur le chemin du retour Rahel croise un chien. Elle s’arrête et baisse la tête dans l’espoir de ne pas attirer son attention. Bien sûr, le chien accourt illico, renifle sa jambe nue, la couvre de bave. Son pelage noir et hirsute éveille un souvenir.

Un des hommes de sa mère chez qui elles ont habité un temps possédait un chien analogue – grand, hideux, mais bien élevé. Rahel avait le droit de le sortir. Et même si elle n’y tenait guère, elle partait régulièrement avec lui, juste pour le tableau qu’ils offraient : une jolie petite fille avec un chien qui paraissait gigantesque et qu’elle n’arrêtait pas de gronder d’une voix sévère, même quand il marchait sagement à son côté, afin de bien montrer son autorité et d’attirer l’attention sur elle. Elle déambulait tête haute à travers les rues grises et encore presque sans voitures du quartier de Äussere Neustadt, passait devant des maisons délabrées, en quête d’autres humains et des quelques surfaces réfléchissantes dans lesquelles elle pourrait se voir avec son chien.

Tamara, qui s’était prise d’affection pour l’animal dès le premier instant, serait bien venue aussi, mais Rahel trouvait toujours de nouvelles raisons à lui opposer.

Le chien disparaît dans la forêt, mais le souvenir de sa sœur enfant la poursuit pendant tout le trajet de retour.

Elle a observé sur Tamara qu’un être façonné par le refus devient la personne que les autres voient en lui. Les coins de sa bouche naturellement tombants lui donnaient un air grognon même quand elle était joyeuse et cet air grognon a fini par devenir son signe distinctif. Ainsi est-elle entrée dans la vie en trébuchant – un oiseau aux ailes brisées.

Dans la cuisine, elle remue la pâte à crêpes, y ajoute une poignée de myrtilles et en verse une pleine louche dans la poêle beurrée. Simon serait ravi. Petit garçon il battait toujours le record du plus gros mangeur de crêpes. Il en engloutissait une demi-douzaine à l’aise. À l’époque elle n’aurait jamais cru que ce petit garçon prêterait un jour serment à l’armée fédérale, cheveux ras, au garde-à-vous dans son uniforme ajusté au millimètre.

Je jure de servir fidèlement la République fédérale d’Allemagne et de défendre avec courage la liberté du peuple allemand, que Dieu m’en soit témoin.

Il aurait pu laisser tomber le passage sur Dieu, mais il l’a dit.

Peter a été d’une gaieté inattendue pendant toute la cérémonie. Et même si Rahel n’appréciait pas la décision de Simon, l’attitude de Peter lui a plu. Pas un froncement de sourcils, pas un muscle de son visage n’a bougé. Même l’appel de Simon à un Dieu auquel Peter ne croit pas ne lui a valu aucun signe de désapprobation de sa part. Elle l’a aimé pour cette réaction.

Peter enfourne une crêpe roulée et la mange en trois bouchées. Il en prend aussitôt une autre.

« Tu n’en fais presque plus jamais depuis que les enfants sont partis », marmonne-t-il en continuant à s’empiffrer.

« Il y a longtemps que je ne t’avais plus entendu parler la bouche pleine », répond Rahel en souriant.

Il s’essuie les doigts sur du papier absorbant et hausse les épaules. « C’est trop bon », s’excuse-t-il.

Elle le laisse débarrasser et sort. Les fleurs récemment plantées vont bien. Derrière l’écurie, à côté de l’enclos des poules, elle découvre une autre plate-bande qu’elle n’avait pas repérée parce qu’elle est depuis longtemps envahie par les mauvaises herbes. Elle a failli marcher sur une planche aux clous rouillés. Elle la soulève et la pose contre le mur de l’écurie qui présente de multiples fissures. Cette ferme est un gouffre.

Dans la cour, Peter a commencé le nourrissage. La cigogne avale des poussins d’un jour décongelés.

« Elle déambule partout comme si elle était la reine de la ferme. Et cet air arrogant », dit-elle à Peter, qui observe l’oiseau avec une satisfaction visible. Il rit.

« Juger les animaux d’un point de vue moral est absurde. Ils sont ce qu’ils sont. Contrairement à nous, qui faisons toujours semblant. »

Rahel lève les yeux au ciel. « Je sais. Tu n’es pas obligé de te mettre aussitôt à pontifier. »

Elle veut passer devant lui mais il la retient.

« Viens par-là », dit-il. Il l’entoure de ses bras et lui caresse le dos.

Rahel presse la tête contre sa poitrine et ferme les yeux. Elle en a presque honte, mais il suffit qu’il la serre une seule fois dans ses bras pour de bon, et déjà elle fond.

Notes

1. Oui à la vie ! Découvrir un sens à l’existence malgré les souffrances, de Viktor Emil Frankl et

Daniel Goleman, Éditions de l’Homme, 2021 (titre original : Trotzdem Ja zum Leben sagen).

2. Éditions Thierry Magnier, 2015 (titre original : Arbeit und Struktur).

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