L'incendie

Daniela Krien · Chapitre 19 sur 25

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L'incendie

Jeudi

 

 

E lle a dormi un tout petit peu. Là où se trouvait encore sa dent hier matin, elle sent les fils, mais pas de sang et aucune douleur.

Peter est déjà levé, elle l’a deviné sans ouvrir les yeux, au courant d’air frais sur ses bras et sa nuque.

Un coup d’œil à la fenêtre lui indique qu’il doit être tôt. Elle s’assied sur son lit dans la lumière blafarde et sans ombre, et songe à Ruth. Comment fera-t-elle pour tout assumer ici à l’avenir ? Elle est encore robuste et en bonne santé, mais la maison, les animaux, l’immense terrain, c’est trop pour une personne seule. Elle va devoir vendre.

Nous y voilà, songe Rahel. Désormais les pertes l’emportent sur les gains. Elle secoue la tête malgré elle, se lève, titube jusqu’à la salle de bains et se rince la bouche sous le robinet. Puis elle s’habille et descend à la cuisine.

Après le petit déjeuner elle informe les enfants. Simon répond à la deuxième sonnerie. Il dit ce qu’on dit quand ce genre d’événement se produit et Rahel sait que cette mort ne changera rien au déroulement de sa journée.

Avec Selma, elle s’étend davantage. Selma dit des choses gentilles et intelligentes sur Viktor, en particulier sur son travail. Et puis elle pleure, et les pleurs de sa fille lui font du bien. Ce chagrin la rend très proche d’elle tout à coup.

Elle a dit un jour à Selma, il y a des années : « Je te souhaite d’avoir une fille qui soit comme toi. »

Ce vœu était une malédiction. Un anathème rempli de colère.

Si Rahel répétait ces mots aujourd’hui, elle leur donnerait un autre sens.

Avant de raccrocher, après une pause de plusieurs secondes, elle dit à sa fille qu’elle l’aime.

L’épuisement est total. Elle presse son visage entre ses mains, elle attend Peter, elle attend une amélioration, mais ne viennent que de nouvelles larmes et une aboulie contre laquelle elle ne peut rien. Outre la mort de Viktor, elle pleure sur tout ce qu’elle a pu dire qui a blessé Selma.

Que faire de cette journée ?

Quand Peter entre et lui demande s’il peut faire quelque chose pour elle, elle répond non.

Au moment de quitter la pièce, il dit : « Je suis presque content de ne plus avoir à vivre ça.

– De quoi parles-tu ?

– La mort des parents. »

Elle hoche la tête et essuie ses larmes.

La mère de Peter a souffert de démence précoce après des années de dépendance aux somnifères et aux antidépresseurs, et elle est morte à soixante-dix ans dans une institution. Son père avait disparu quelques années plus tôt. Obèse, il avait succombé à un infarctus à peine à la retraite.

L’attitude des parents à l’égard de leur fils était distante. Les études de Peter l’avaient éloigné d’eux. La fierté prédominait, mais ils ne savaient plus comment se comporter avec lui. Ils l’appelaient toujours Monsieur le Professeur.

Le grand sujet de leur vie était leur patrie perdue. La Prusse-Orientale pour le père, la Basse-Silésie pour la mère. Pourtant, malgré les demandes réitérées de Peter, ils ont toujours refusé d’aller revisiter avec lui les lieux de leur enfance et plus tard, après leur mort, Peter est parti seul en quête de ses racines et des leurs, au terme de préparatifs minutieux.

Et elle, Rahel, que doit-elle chercher ? Elle ne sait même pas si elle doit pleurer Viktor en tant qu’amie ou comme sa fille.

Du côté d’Edith, sa mère Anna était la seule survivante de la famille. La mère d’Anna et ses frères avaient péri lors des raids aériens sur Dresde, le père juriste était mort en captivité chez les Russes. Anna avait tout perdu sauf la vie. Tout ce qui aurait pu témoigner de l’existence de sa famille avait brûlé pendant la nuit de bombardement. Plus tard elle a épousé le premier homme venu parmi le maigre choix qui s’offrait, elle a eu une fille et elle est devenue enseignante.

S’il devait subsister quelque chose du passé bourgeois quasi anéanti de

cette famille, ce serait tout au plus un certain « gestus » 1, une haute idée de soi-même qu’Anna manifestait de temps en temps, qu’on attribuait aussi à Edith et que Peter prétend déceler parfois chez Rahel.

Ils n’ont pas assez cherché, ni l’un ni l’autre. Pas posé assez de questions quand ils pouvaient encore le faire. Ils étaient trop accaparés par le changement de système, par la nécessité de réapprendre, d’apprendre tout simplement, de gagner de l’argent, d’élever les enfants, de voyager et de s’occidentaliser, de s’adapter. Puis par le besoin de s’arrêter, de caler, de refuser et de revenir à sa propre pensée, son expérience propre. Mais une fois leurs identités aiguisées et affermies, quand ils ont été prêts à poser aux êtres les plus proches les questions les plus naturelles, ceux qui auraient pu répondre étaient morts. Ils sont morts les uns après les autres au début des années deux mille, malgré leurs grandes différences d’âge. Edith n’a survécu à sa mère qu’une toute petite année.

Profitant d’un léger regain de force, Rahel fonce à l’atelier. Elle se dirige droit vers le meuble à dessin, tire le tiroir avec les portraits d’Edith et elle, en sort tout le contenu. Elle ouvre d’autres tiroirs. Referme une main avide sur tout ce qui semble en rapport avec sa vie. Elle balance des feuilles sur la pile – dessins, gravures, esquisses, et met le livre du pèlerin par-dessus.

Ses yeux font le tour de la pièce.

La statue en bois n’a-t-elle pas les traits de sa mère ? Et la fillette sculptée dans la loupe, là-derrière ? N’est-ce pas son visage ?

Rien n’échappe à son regard. Comme si elle venait juste d’apprendre à voir pour de bon.

Elle a envie de tout casser. De gribouiller au crayon rouge sur les dessins délicats avec une joie féroce, de creuser de profondes entailles dans le bois des sculptures.

Si Peter n’était pas arrivé, elle aurait rendu à Viktor la monnaie de sa pièce.

Il l’entraîne dehors dans la cour.

Sa façon de la regarder et d’essayer de l’amadouer la met en colère. Comme si elle était une enfant déboussolée.

« Je vais bien, se défend-elle. Il ne faut pas t’inquiéter. »

Sceptique, il reste à côté d’elle.

« Je suis seulement furieuse, grogne-t-elle, comment Viktor peut-il s’en tirer à si bon compte ?

– Je ne crois pas que c’était simple pour lui. » Il soupire et se triture les mains en parlant. « En tout cas tu n’as pas le droit de t’en prendre à ses travaux, Rahel. »

Elle sent une larme rouler sur ses joues. Elle l’essuie, respire à fond et pense à la migraine qui l’attend si elle se met à pleurer pour de bon.

« Je le sais très bien », répond-elle, butée.

Il lui tend un mouchoir. Elle se mouche et dit : « J’emporte les portraits de ma mère et moi. »

Il lui prend la main et commence à la caresser.

« Non », le rabroue-t-elle, mais elle s’excuse aussitôt.

« C’est bon. »

Elle se sent devenir méchante. Elle aimerait lui faire ravaler son bon sens. Mais sans la pondération de Peter et son regard bienveillant, elle serait perdue à l’heure qu’il est.

Ils se séparent – Peter rentre dans la maison, Rahel retourne à l’atelier. Elle attrape la pile de dessins, ramasse aussi le livre, le tabac et la cigarette à moitié consumée et emporte le tout dans sa chambre à l’étage.

Il fait un tout petit peu plus frais l’après-midi, quand elle part en voiture au village avec Peter. Elle porte une veste légère en tricot et se réjouit d’être la passagère et de ne rien avoir à décider.

Chez le poissonnier, Peter prend des déchets pour la cigogne, de la truite fumée pour Rahel et de l’anguille pour lui. Elle attend dans la voiture, la tête appuyée contre la vitre.

Elle pense : Vous êtes au courant ? Viktor est mort !

Combien de fois a-t-il dû venir ici à vélo, tailler une petite bavette, se renseigner sur les stocks de poissons dans les lacs des alentours et dénigrer les écolos berlinois venus s’installer dans le coin. Il pouvait se montrer affable si l’envie lui en prenait. Et il parlait avec tout le monde. Il ne faisait aucune différence entre haut et bas, riche et pas riche, cultivé ou pas. Il s’en fichait royalement.

Viktor est mort.

Il savait être brutal s’il le fallait. En tout cas il ne prenait pas de gants. Sa conception de l’art était limpide, son jugement parfois lapidaire, car il possédait le savoir et le pouvoir de décision nécessaires pour juger. Jamais il n’aurait commencé son travail quotidien en disant Je me sens inspiré. Il aurait ri à gorge déployée d’une personne s’exprimant ainsi.

Viktor est mort.

Il était capable de boire beaucoup et de faire de grands discours, d’aimer très fort, de rire bruyamment et d’offenser les gens. Pas par méchanceté, mais par amour de la liberté. Il appelait un chat un chat et ne disait jamais pour ainsi dire.

Viktor est mort. Elle ne savait pas qu’elle serait touchée à ce point.

Peter met les achats sur la banquette arrière et démarre. Il tourne au panneau voie sans issue, roule sur le chemin dallé, monte la petite butte, passe devant le rocher et entre dans la cour.

Elle a le cœur lourd.

La cigogne est devant l’entrée, comme si elle était le nouveau maître des lieux.

Note

1. Avec la distanciation, le gestus est un des concepts élaborés par le dramaturge Bertolt Brecht. Il

désigne la gestuelle de l’acteur dans sa dimension collective, autrement dit l’attitude d’un personnage envers les autres en tant qu’elle est déterminée par un rapport social.

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