L'incendie

Daniela Krien · Chapitre 9 sur 25

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L'incendie

Deuxième semaine

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Lundi

 

S elma est devant la radio, une tasse de café dans les mains. Elle a mis le son tellement fort que la voix du présentateur couvre celles des enfants.

Rahel fonce droit sur le poste et baisse le volume. Elle ne veut pas entendre les nouvelles.

« Quoi de neuf dans le monde ? » demande-t-elle en s’efforçant de paraître aussi décontractée que possible.

« Quasiment pas de femmes aux postes de direction, voilà ce qui se passe, annonce Selma indignée. Les hommes sont vissés au pouvoir. C’est incroyable. L’Allemagne est en dessous de tout. Pire que la Pologne !

– Eh bien alors… », dit Rahel d’un ton encourageant.

Selma lui jette un regard interrogateur et suspicieux.

« Qu’est-ce qui empêche une jeune femme comme toi d’étudier l’économie et de devenir numéro un ? » demande Rahel, et avant même d’avoir fini sa phrase elle devine qu’elle aurait mieux fait de se taire.

« Excuse-moi ! » réplique vertement Selma, le bras tendu et l’index pointé sur Theo et Max, assis sous la table en train de manger leur bouillie.

« Aha », répond Rahel. Elle s’accroupit et susurre d’une voix mielleuse : « Allons, les petits empêcheurs de faire carrière, si vous acceptiez de vous asseoir à table avec moi ?

– C’est plus fort que toi, hein ? » dit Selma, cette fois d’une voix lasse. « Il faut toujours que tu me rabaisses. »

Rahel se relève, soupire et fait un pas vers sa fille. « Je veux juste te montrer que la question est plus complexe qu’il n’y paraît. La soif de pouvoir des hommes n’est pas seule en cause, il y a aussi les choix de vie des femmes.

– Eh bien, dis-le comme ça, au lieu de m’agresser… tu ne parlerais pas de cette façon à Simon. »

Rahel sent le rouge de la honte lui monter aux joues. Selma a raison. Il est vrai que Simon ne dit pas autant de sottises. La naïveté de sa fille oblige à rectifier. Ce classement des gens en bourreaux et victimes ! Cette vision du monde infantile !

« Excuse-moi », dit-elle pourtant afin de ne pas gâcher leurs dernières heures ensemble.

Theo et Max laissent leurs bols sous la table et courent dehors. Ils reviennent presque aussitôt très agités, tirent Rahel et Selma par la manche, les yeux écarquillés, le regard grave et plein d’effroi. Dehors dans la cour, ils leur montrent la cause de leur émoi. Sur le couvercle d’un vieux seau en plastique gisent des poussins d’un jour et des souris congelés, destinés à nourrir plus tard la cigogne. Les garçons ont enlevé la cloche de protection que Peter avait posée dessus et le tas de bestioles mortes attire à présent les chats et les insectes.

« Tous morts », précise Theo en haussant les épaules.

Plus tard ils assistent impassibles au repas de la cigogne ; Selma prend quelques photos avec son téléphone et dit subitement : « En fait on pourrait rester encore quelques jours. »

Peter lève lentement la tête. Puis il répond avec une fermeté tranquille : « Non. »

Rien d’autre. Juste ce Non clair et global.

À l’heure prévue pour le départ, Peter fait les cent pas dans la cour. Il regarde sans arrêt autour de lui, en quête de Selma qui a voulu faire un dernier petit tour au lac. Les garçons sont assis dans la voiture, le nez pressé contre la vitre. Ils ne vont pas tenir en place longtemps. Selma arrive enfin d’un pas nonchalant, avec une lenteur ostensible, des airs de martyre et le regard plein de reproche.

Rahel lui caresse le bras. « Allons. Temporiser ne sert à rien. Il faut parler, Vincent et toi, et vous faire aider. »

« C’est parti ! » Peter l’invite à monter en tenant la portière ouverte. La voiture quitte la cour et Rahel les suit jusqu’au rocher sans cesser d’agiter la main.

Viktor et Ruth les raccompagnaient exactement de la même manière autrefois. Viktor marchait toujours un peu en arrière, et quand Ruth avait cessé d’agiter la main et fait demi-tour, il était toujours là, le regard fixe et le bras levé. Rahel se cramponnait au dossier de la banquette, elle criait « Au-re-voir ! » à la silhouette de plus en plus petite, et Tamara répétait année après année « Ne braille pas si fort ! T’es chiante ! », c’était sa réplique, puis Rahel se recroquevillait au fond de son siège pendant qu’Edith au volant de la Trabant, les yeux noyés de larmes, essayait de garder la direction.

L’angoisse lui tord l’estomac et elle s’interroge : est-ce le souvenir ou le présent qui lui noue ainsi les entrailles ?

Songeuse elle revient vers la maison. Le départ de Selma la soulage, elle ne peut le nier. Mais la mauvaise conscience neutralise le soulagement ; reste le sentiment d’avoir échoué.

Elle monte lentement l’escalier. Tout ce qu’il y a dans cette maison lui paraît soudain miteux – les murs tachés, les marches de bois usées, la rampe abîmée. Le carrelage fissuré, les placards qui ne ferment plus, les vitres jamais lavées.

Elle lit péniblement quelques pages du roman que lui a vanté la libraire à Dresde, mais l’histoire ne la captive pas. Elle fait les cent pas dans la chambre, regarde par la fenêtre, voit la cigogne et le chat à l’oreille en moins, elle se figure que les animaux lui renvoient un regard hostile.

Le temps qui la sépare du retour de Peter s’étire et la plonge dans une mélancolie sans borne. Dehors le soleil brûle. Il roussit comme en accéléré tout ce qui était vert et florissant. Elle aurait dû arroser au petit matin.

Rahel se ressaisit et va à la boîte aux lettres qui se trouve à l’extérieur de la propriété, fixée à un gros poteau en bois. Elle est d’une taille suffisante pour contenir les paquets et possède un couvercle scellé par du carton bituminé dépassant du bord, de façon que l’eau ne pénètre pas en cas de pluie ou de neige. Viktor et Ruth ont réduit au minimum le risque de rencontres non désirées – un mode de vie qui convient tout à fait à Peter. La boîte est vide. Rahel fait le tour de la maison, observe les poules dans leur jardin clôturé, enlève çà et là quelques feuilles sèches aux arbustes et aux buissons et s’imagine comment ce serait de vivre ici pour toujours. Les étés seraient magnifiques, mais d’octobre à avril rien d’autre à attendre qu’un travail sans fin, de mornes journées hivernales, les pieds gelés dans des pièces froides, des animaux puants et toujours les mêmes vêtements. La majeure partie de sa garde-robe serait inutile ici. Inadaptée à la ferme et au jardin. Trop extravagante pour le village.

Si elle était à la place de Ruth, elle ne se donnerait pas tout ce mal, ne se pomponnerait pas chaque jour, avec rouge à lèvres et mascara, ne se comporterait pas en bon petit soldat. Non. Rahel se laisserait sûrement aller.

Elle cherche un banc à l’ombre et s’assied. Les yeux fermés, elle somnole jusqu’au moment où elle entend la voiture, la portière qui claque et Peter qui approche à pas prudents.

« J’ai fait des courses par la même occasion. Et je nous ai rapporté un truc chaud à manger. Asiatique. Vietnamien, je crois. »

Rahel lui adresse un sourire las et le suit dans la cuisine, où un parfum pénétrant se dégage bientôt des barquettes ouvertes.

« Tu veux savoir ce que Selma m’a raconté ?

– Je préfère pas, répond-elle sincère.

– C’est à propos de l’installateur électroacousticien », poursuit Peter, passant outre à son désir. « Il a déjà quatre enfants.

– De combien de femmes ?

– Deux. »

Rahel repousse son assiette.

« Tu aurais pu me raconter ça plus tard. Tu m’as coupé l’appétit. »

Peter sort les baguettes de leur étui en papier et les positionne entre ses doigts avec maladresse.

« Elle dit qu’il l’inspire.

– Et tu lui as dit quoi ?

– De se laisser inspirer sans détruire sa famille pour autant. »

Rahel le regarde.

« Tu lui as conseillé une liaison ?

– Pas précisément. Mais j’ai essayé de lui faire comprendre que ça pouvait arriver. Que les sentiments ont des hauts et des bas et qu’elle ne doit pas prendre une décision précipitée. »

Elle ne réussit à émettre qu’un « Aha » stupéfait. Si seulement il s’était montré à moitié aussi indulgent avec elle à l’époque !

Elle l’a trompé il y a quinze ans, lors d’un stage de formation continue en thérapie systémique, avec Alex, ancien nageur de compétition, psychologue et coach. Un homme qui lui a demandé de but en blanc si elle voulait coucher avec lui. Il l’avait vue et aussitôt désirée, si elle était dans le même cas elle n’avait qu’à lui adresser un signe. N’importe quoi, un message, un regard. L’hôtel où se tenait la session était au pied des montagnes du Taunus, pendant les heures de pause elle avait l’intention d’aller se promener. Trois jours presque sans dormir, tandis que Peter gérait le quotidien de la maison avec les enfants. Il lui envoyait des messages, ses réponses étaient brèves et mécaniques : Je vais bien aussi. Je pense à vous et vous me manquez. Des baisers à toi et aux enfants. Les mots venaient facilement sous ses doigts alors que son corps était embrasé. Elle ne connaissait pas toute la noirceur de son désir.

Ensuite, de retour à Dresde, son aveu inutile, la stupeur de Peter et le mutisme pénible où il s’est enfermé des mois durant.

Il n’arrête pas de faire tomber la nourriture de ses baguettes. Rahel repose le couvercle d’aluminium sur sa barquette et la met au réfrigérateur.

« Je mangerai plus tard », dit-elle et elle sort.

Ils s’évitent jusqu’au soir. L’air vibre, la chaleur paralyse toute velléité d’action. Pas un oiseau ne chante, les chats se sont terrés, la cigogne a trouvé une place à l’ombre dans la cour et n’en bouge plus. Peter s’est retranché dans l’obscurité de sa chambre. La compagnie des écrivains lui suffit amplement. Le moyen le plus simple de capter son attention passe par les livres qu’il lit. Si elle aborde des sujets qui l’intéressent, de belles conversations s’engagent encore après toutes ces années de mariage. Mais même pour ça l’énergie lui manque en ce moment, et l’intérêt.

Elle se balade jusqu’à l’enclos des poules et voit les pondeuses prendre leur bain de poussière. Elles se vautrent dans le sable à l’ombre de deux pommiers, caquettent et gonflent leurs plumes. Une buse décrit des cercles dans le ciel. Le chemin qui mène au pâturage du cheval commence derrière l’enclos des poules. De très vieux cerisiers et pruniers le bordent, déjà morts pour certains. Parmi eux, deux mirabelliers dont les fruits mûrs sont assaillis de guêpes. Ruth lui a raconté un jour qu’il s’agissait de mirabelles précoces de Bergthold – un nom qui sent la vieille noblesse.

Baila est sous un arbre, juste à côté de l’abreuvoir. Elle bat de la queue et remue les oreilles pour chasser les mouches. Chacun fait ce qu’il a à faire – les poules, les chevaux, et même Peter. Seule Rahel ne sait pas quoi faire de sa peau. Elle n’arrive pas à se supporter en cette journée de chaleur paralysante. Elle est de trop et rêve que quelqu’un la soulage quelques heures du poids de sa propre existence.

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