L'incendie

Daniela Krien · Chapitre 21 sur 25

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L'incendie

Samedi

 

Q uand elle aperçoit Ruth, Rahel doit se retenir pour ne pas éclater en sanglots.

Ruth a les cheveux coiffés en chignon comme toujours, les yeux et les lèvres sobrement maquillés, mais l’expression de son visage…

Comme gelée.

Elle embrasse à peine Rahel et Peter, jette un coup d’œil circulaire, pose deux ou trois questions sans être vraiment là. Elle laisse Peter porter ses sacs dans la maison, les chats font cercle autour d’elle mais aucun ne retient son attention. Ses yeux paraissent immenses, grands ouverts. Ses bras fermes et nus sont bronzés, elle porte une longue robe noire.

Rahel se tait.

Peter dit : « Prends le temps de te poser. »

Ruth disparaît dans la chambre qu’elle partageait avec Viktor.

Pendant le déjeuner, auquel Ruth ne touche pas, son regard est sans cesse attiré vers l’atelier. Elle boit un peu d’eau dans son verre du bout des lèvres et leur explique la suite des événements d’une voix bizarrement changée. Quand aura lieu le transfert du corps, comment elle envisage les obsèques. Elle n’a besoin d’aucune aide. Frauke va venir pour quelques jours, ça suffira. Que Rahel et Peter se préparent à des obsèques d’ici une quinzaine de jours. Elle ne sait pas encore s’il y aura assez de lits pour faire dormir tout le monde dans la maison. On peut supposer que beaucoup de gens viendront de loin. Quelques chats rôdent autour de la table, Ruth jette des coups d’œil impatients.

« Où est N’a-qu’une-oreille ? » demande-t-elle.

Peter regarde alentour. « Je ne l’ai pas revu depuis hier.

– C’était son préféré », murmure Ruth.

Après le repas, elle se lève et dit : « Je vous prie de m’excuser. »

Peter part à la recherche du chat.

Rahel se lève d’un bond, débarrasse la table, monte aussitôt dans sa chambre et commence à faire ses bagages. Les dessins vont tout au fond de la valise, par-dessus les vêtements, les livres et tout le reste dont elle n’a plus besoin. Elle fourre la cigarette et le briquet dans son sac à main. Elle range la chambre, passe un coup de serpillière, aère, puis se rend une dernière fois sur leur lieu de baignade où, prise d’un courage soudain, elle nage loin au large, jusqu’au milieu du lac.

Elle fait la planche, ferme les yeux, songe aux derniers instants de Viktor.

S’est-il asphyxié, comme la plupart des gens qui se noient ? Ou bien l’eau salée a-t-elle envahi ses poumons ? Qu’a-t-il pensé ? Était-il encore capable de penser ? Avait-il devant les yeux l’image de Rahel ? Ou Ruth ? Ou Edith ? Ou bien la panique avait-elle effacé toute image et toute pensée ?

Elle se retourne sur le ventre et nage vers la rive. Elle avance par tractions puissantes, s’étend nue sur le sable pour se sécher, cligne des yeux dans le soleil et se réjouit d’être vivante.

Plus tard elle accompagne Peter pour sa dernière promenade avec le cheval. Sa recherche du chat est restée vaine. Il paraît abattu et ne parle guère.

Baila marche tout contre lui, lui donne de temps à autre des bourrades dans l’épaule, comme si elle devinait la séparation imminente.

Ils ne se retrouvent tous les trois qu’à l’heure du dîner, mais personne n’a d’appétit. Ruth les complimente pour les soins apportés au jardin, à la maison et aux animaux. Dit qu’elle a rarement vu cet endroit aussi bien tenu, et retombe aussitôt dans un silence absent.

Des mouches à fruit affluent dans leurs verres de vin, des guêpes découpent de minuscules fragments dans une tranche de jambon et s’envolent avec leur butin, une araignée se balade en plein milieu de la table.

Encore une nuit, pense Rahel, plus qu’une nuit.

« Je repars à la recherche du chat », dit soudain Peter, il se lève et file.

L’image qu’offre Ruth est à peine supportable. Son gouffre intérieur se cache derrière le masque des apparences, mais sa force d’attraction est telle que Rahel recule un peu sa chaise malgré elle. Et soudain, sans crier gare, elle pose la question.

Elle prononce les mots inouïs du ton le plus neutre possible, et quand elle dit père, Ruth la regarde dans les yeux sans ciller.

« Je savais que tu t’en apercevrais tôt au tard », répond-elle.

Le soupçon lui est venu, dit-elle, quand Rahel devait avoir dans les huit ans. C’était au Nouvel An 1979, après une tempête de neige comme ils n’en avaient encore jamais connu, la moitié de la région avait été privée de courant et il avait fallu faire intervenir les blindés pour approvisionner les gens coupés du monde extérieur.

Ce que Ruth raconte ensuite recoupe assez précisément les souvenirs de Rahel.

Viktor a trouvé la fillette frigorifiée derrière un énorme tas de neige dans la cour. Il faisait un froid glacial. Elle était assise près de la sortie de la grotte qu’ils avaient creusée dans la montagne de neige. Edith et Ruth la croyaient dans une des chambres à l’étage. Aucune des deux n’avait songé à vérifier. Viktor était dans tous ses états. Personne ne savait combien de temps Rahel était restée assise dehors, mais petite, légère et insuffisamment vêtue comme elle l’était, son corps avait dû se refroidir très vite. Elle avait les yeux mi-clos et n’a pas réagi quand Viktor l’a découverte. Il l’a aussitôt prise dans ses bras et emmenée dans la cuisine chaude. Il la tenait serrée contre lui et hurlait contre Edith. Outre la colère, il y avait autre chose sur son visage : de la peur pure et simple.

« Ce soir-là je lui ai carrément posé la question », dit Ruth. Après quelques secondes elle ajoute : « Il a nié. » Elle lève les mains, puis les laisse retomber. « Du reste, tout ça n’était pas si grave. Tu n’as même pas attrapé un rhume.

– Il a nié, répète Rahel. Et tu l’as cru ? »

Ruth hausse les épaules. « J’ai voulu le croire. » Elle soupire. Son regard s’intériorise. Puis elle dit : « Quand Edith est entrée en soins palliatifs, alors qu’on pouvait encore plus ou moins parler avec elle, je l’ai interrogée à son tour. Elle m’a regardée. Elle m’a regardée un très long moment. Et puis elle a dit non et a fermé les yeux. »

Rahel hoche la tête et s’enferme dans un cocon de silence où elle réexamine tout une nouvelle fois. Les questions, les réponses, leur crédibilité. Et juste au moment où elle est prête à en rester là pour aujourd’hui, Ruth dit : « Il a toujours voulu que la maison soit à toi un jour. C’est peut-être une réponse suffisante. »

Elles se regardent. Il n’y a plus rien entre elles. Les yeux de Ruth sont vidés par le chagrin.

Quand Peter s’approche, elles sont assises côte à côte en silence depuis un long moment, chacune plongée dans ses souvenirs.

La première chose que remarque Rahel, c’est son torse nu. Puis elle voit le petit paquet sur son bras.

« Vous n’allez pas le croire », dit-il en déposant sur une chaise à côté de Ruth ce qu’il a enveloppé dans sa chemise. « Il était derrière le mirabellier. » Il écarte le tissu.

La gueule de N’a-qu’une-oreille est entrouverte. Ses yeux sont mi-clos, son corps est déjà raide.

Un frisson glacé parcourt le dos de Rahel.

Ruth sourit. Elle pose une main sur l’animal mort avec un hochement de tête à peine perceptible.

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