L'incendie
Dimanche
U ne claire lumière matinale entre par la fenêtre de la cuisine à l’est. Il y a sur la table un bouquet de fleurs que Rahel a cueillies à la hâte. Elle voit Peter traverser la cour avec un seau de nourriture pour les poules et calcule qu’il devrait en avoir fini avec toutes les bêtes d’ici une demi-heure environ. Elle lui a souhaité bon anniversaire dès son réveil. Au bout de treize jours elle a troqué la robe en lin noire contre une robe-chemise blanche et s’est glissée sans chaussures et sur la pointe des pieds dans sa chambre pour lui dire bonjour et l’embrasser.
À présent elle met la table, casse des œufs et les bat avec un peu de crème, du sel et du poivre.
Elle est en train de verser de l’eau sur le café quand Selma entre avec Max dans les bras.
« Je peux en avoir un aussi ? Avec du lait chaud, s’il te plaît. »
Rahel acquiesce mais prépare d’abord le thé de Peter, puis le lait, avant de s’asseoir à table près de sa fille.
« Vous avez un cadeau pour papa ? » demande-t-elle.
Selma hoche la tête et souffle sur sa tasse.
« Il brûle », constate Max d’un ton sévère.
« Un beau cadeau », dit Selma. Elle lève la tête, serre son petit garçon contre elle et regarde sa mère dans les yeux.
« Maman ?
– Oui, mon chou ?
– Merci d’être restés ensemble, papa et toi. C’est sympa ici, avec papa, Simon et toi. C’est sympa d’avoir une famille. » Les larmes brillent dans ses grands yeux marron et ses lèvres tremblent un peu.
« Oh, ma chérie. » Rahel bondit de sa chaise et entoure de ses bras les épaules de sa fille. Elle lui embrasse le front et caresse ses cheveux qui rebiquent derrière les oreilles. Elles rient et pleurent en même temps. Max les regarde avec effroi, mais il sent apparemment que tout va bien et commence à sucer son pouce.
Simon passe la tête dans l’entrebâillement de la porte : « Bonjour tout le monde. Je vais piquer une tête, je suis de retour dans une demi-heure. »
Selma essuie ses larmes. Un flot d’amour irrigue tout le corps de Rahel, ses genoux flageolent. Elle retourne s’asseoir d’un pas chancelant, mais tend les deux bras par-dessus la table pour saisir les mains de sa fille.
Après le petit déjeuner Peter déballe ses cadeaux. Selma et Simon lui ont offert de minuscules écouteurs sans fil qu’il examine d’un air méfiant.
« Je savais qu’il ferait ces yeux-là », dit Selma à Simon, et elle explique patiemment à son père comme à un enfant les avantages de ces petits machins. Rahel sourit et doute qu’il les utilise un jour, mais quand sur l’insistance des enfants Peter branche les oreillettes sur son téléphone et entend une de ses chansons préférées – Hallelujah dans la version de Jeff Buckley –, son visage s’illumine. « Super-qualité de son ! », leur crie-t-il, et tout le haut de son corps accompagne la montée en puissance de la mélodie.
« Tu n’as pas besoin de crier comme ça », hurle Selma, et Simon se frappe le front du plat de la main en riant.
Peter a déballé l’album sur Dresde et se plonge aussitôt dans les photos historiques. Simon et Selma regardent par-dessus son épaule.
« Dresde était vraiment une belle ville, constate Selma avec tristesse.
– Hmmm », fait Peter qui continue à feuilleter. Au bout de deux ou trois pages, il s’arrête et dit : « Ouais… Et puis tu vois débarquer à ton cours un étudiant qui porte un tee-shirt avec l’inscription Bomber Harris do it again.
– Pardon ? » Rahel le regarde. « Tu ne m’avais pas raconté ça. »
Il élude d’un geste. « Chaque mot là-dessus est un mot de trop.
– J’ai déjà vu ce slogan sur un mur », dit Selma.
Peter hausse les épaules. « Un pays où des jeunes gens réclament leur propre anéantissement n’a pas d’avenir.
– Ce n’est qu’une poignée d’imbéciles, fait remarquer Selma.
– Mais des imbéciles auxquels personne ou presque ne s’oppose. En tout cas plus moi. »
Simon a la tête baissée et les bras croisés. Les mâchoires serrées.
« Je sers donc un pays sans avenir, dit-il d’un ton acerbe. En cas de péril je vais risquer ma vie pour rien, selon toi. »
Surpris, Peter lève les yeux et referme l’album. Il soupire et se frotte le front avant de répondre.
« Ce n’est pas ce que je voulais dire, Simon. Mais tu sais bien comment c’est.
– Ton attitude n’arrange rien. Tu aurais pu réagir. Demander des explications à cet étudiant, par exemple. Lui demander s’il sait vraiment ce qu’il est en train de proclamer.
– J’aurais pu », lui accorde Peter. Puis, après un silence pensif : « Je l’ai toujours fait. J’expliquais, je donnais des arguments objectifs, je nuançais. Mais la modération et la lucidité n’ont plus aucune chance de nos jours. La confrontation n’apporte qu’un déferlement de haine sur les réseaux sociaux. C’est pour ça que je renonce. Il y a plus important.
– Par exemple ? » Le ton est toujours aussi rude.
« Vous. Ma famille, nos amis, les bons livres…
– Ah, je comprends, dit Simon sarcastique. Tu dégages ta responsabilité.
– Maintenant ça suffit, intervient Rahel. Ton père n’est ni un irresponsable ni un lâche. Tu ne sais pas ce qui s’est passé l’année dernière à l’université. »
À l’époque elle en a parlé assez souvent avec Selma, mais une seule fois avec Simon. Elle voulait le protéger, qu’il ne subisse aucun préjudice à cause de son père. Rétrospectivement, elle trouve ça lamentable et, comme pour rattraper ce retard, elle confronte à présent son fils aux événements de l’été passé.
Dans le silence qui suit, Peter dit : « Ça suffit ! Vous n’avez plus que quelques heures à passer ici.
– Pas dans la cuisine en tout cas, dit Rahel. J’ai besoin d’être tranquille pour faire mon gâteau. »
Elle les chasse tous. Simon attrape Max au passage, et Rahel le voit ensuite par la fenêtre faire « à dada sur mon bidet » avec l’enfant sur ses genoux qui pousse des hurlements de joie.
Plus tard, elle est assise à la table de la cuisine, les yeux tournés vers le four, dans ses narines le lourd parfum chaud et sucré du gâteau en train de lever. C’est Selma qui l’a fait. Elle est meilleure pâtissière.
Sa fille est debout à la fenêtre et lui tourne le dos. La question qu’elle pose se veut anodine, mais Rahel la connaît trop bien pour ne pas entendre le sous-texte. Quelque chose cloche.
« Vous pourriez prendre les enfants dans quinze jours pour le week-end ? De vendredi à lundi ? Vous les déposeriez au jardin d’enfants lundi matin et j’irai les chercher l’après-midi.
– Tu veux passer du temps seule avec Vince ? » demande Rahel qui fait l’innocente.
Selma ne répond pas tout de suite. Elle s’approche de la cuisinière, se penche, regarde par la vitre du four et murmure : « Ça a l’air pas mal. » Et elle ajoute avec une indifférence feinte : « Vince s’en va pour le week-end. Une virée en canoë sur l’Unstrut. Tu sais bien, sa sortie annuelle avec ses potes.
– Regarde-moi », dit Rahel, et à la seconde où Selma se retourne et la regarde dans les yeux avec une gaieté forcée, elle sait.
« Je croyais que tu voulais sauver ton couple. »
Selma se rembrunit d’un coup. Elle s’assied sur la chaise en face avec un profond soupir. « Oui, je veux. Mais je dois vérifier si mon sentiment pour Vince est encore assez fort.
– Et tu crois que ce sera plus clair pour toi si tu vois ton amant.
– Oui ! » Le mot a jailli. « Je le crois. Je vais peut-être me rendre compte qu’il n’est pas si génial que ça.
– Un week-end sans enfants, sans obligations, sans la routine du quotidien ne te renseignera guère sur ses mauvais côtés, Selma. »
Rahel secoue la tête. Son regard s’échappe vers l’extérieur, elle voit Peter et Simon plongés dans une discussion animée tandis que Max assis par terre observe avec fascination la cigogne qui déambule d’un pas solennel.
« Maman, je t’en prie.
– Tu as dit tout à l’heure que c’était sympa d’avoir une famille.
– Oui ! Je sais. Mais tout de même !… Comment te décrire ça… Je suis très différente avec… », elle hésite à prononcer son nom, finit par le faire d’une voix très douce et très tendre, « … avec Moritz. Je suis davantage moi-même en quelque sorte. »
La journée a perdu son innocence. Rahel sent un poids sur ses épaules. Elle se sent rapetisser, ses épaules se tassent, les coins de sa bouche s’affaissent.
« Bon, dit-elle d’un ton las. Mais je ne mentirai pas à ton père. Le moment est mal choisi pour les secrets.
– Papa comprendra », rétorque Selma triomphante, elle dépose un baiser sur la joue de sa mère, attrape son téléphone et se précipite dehors. Rahel la voit passer devant Max et les hommes, direction le rocher. Elle a envie de pleurer.
Elle règle le minuteur pour ne pas oublier le gâteau. Puis sort dans la cour.
Peter est au téléphone. Tous ceux auxquels il tient l’ont appelé avant l’heure du déjeuner. Ruth est restée très peu de temps au bout du fil mais a promis de rappeler demain. Henni et Axel lui ont même chanté bon anniversaire et il les a invités à venir prendre un pot dans quinze jours. Rahel n’a pas le cœur de lui dire que ça va tomber à l’eau parce qu’ils auront les petits-enfants.
Ils passent le reste du temps à se baigner, se promener et manger tous ensemble. Il ne reste qu’une toute petite part du gâteau superbement réussi de Selma. Rahel l’emballe dans une feuille d’alu et la fourre discrètement dans la poche de Simon.
Les enfants lèvent le camp peu après quatorze heures. Max fera la sieste dans la voiture et Simon arrivera à Munich avant minuit malgré le petit crochet par Dresde.
Curieusement, Rahel n’éprouve aucun regret à les voir partir. Il est vrai que Simon et Selma ne sont restés qu’un jour et demi. Elle cherche une trace de souffrance, mais rien.
À dix-sept heures, elle ouvre la bouteille de crémant qu’elle gardait bien cachée au fond du réfrigérateur et ils trinquent aux cinquante-cinq ans de Peter. Environ une heure plus tard, elle est allongée nue et épuisée à côté de lui dans le lit. Cette fois c’est lui qui a pris l’initiative, et maintenant ses doigts vont et viennent doucement le long de son dos.
« Il faut que j’aille aux toilettes », murmure-t-elle, mais sans bouger d’un pouce. Si elle reste dans cette position, les jambes repliées, elle peut tenir encore un moment.
« C’était sympa avec les enfants, dit-il. Mais sans eux c’est très sympa aussi. »
Rahel surprise tourne la tête vers lui. Ses doigts remuent toujours sur son dos, mais de manière quasi automatique à présent, comme une machine qu’on a mise en route et qui ne s’arrête que si on la débranche. Soudain il retire sa main et se retourne sur le dos.
« Tu sais, dit-il, aujourd’hui si tu prenais un amant je m’en accommoderais. »
Rahel retient son souffle, mais Peter continue d’un ton léger.
« Je crois que rien ne peut plus nous séparer. Désormais nous pourrions sortir des sentiers battus sans nous perdre. Tu ne trouves pas ? »
Il se tourne vers elle, mais Rahel ne bouge pas le petit doigt.
« Non, je ne trouve pas », murmure-t-elle.
Il l’entoure de son bras, elle sent son souffle dans sa nuque.
« Je voulais juste dire que je comprends tes besoins », avance-t-il prudemment, et lorsqu’elle lui demande – toujours incapable de bouger – ce qu’il en est de ses besoins à lui, un long silence s’installe.
« C’est sympa de refaire l’amour avec toi, dit-il enfin. Mais si nous ne le faisions pas, je pourrais sans doute m’en accommoder. Je t’aime. Dans tous les cas. »
Les trois mots magiques ne manquent pas de produire leur effet. La paralysie de Rahel se dissipe peu à peu et le besoin d’aller aux toilettes revient, si pressant qu’elle se lève d’un bond et file dans la salle de bains.
Puis elle vient se recoucher près de lui.
Peter s’assied et se passe la main dans les cheveux. « Excuse-moi. Je ne sais pas ce qui m’est passé par la tête.
– Ce n’est pas une bonne idée », dit Rahel, et elle ajoute après une courte pause : « Je crois que tu sous-estimes la dynamique qu’un autre homme introduirait dans notre relation. Crois-moi, ça ne marchera pas. »
Il acquiesce. « Ma raison m’inspire parfois de ces idées…
– Oui », dit-elle avec un profond soupir. « Parfois ta raison est vraiment un obstacle. »
OceanofPDF.com