L'incendie

Daniela Krien · Chapitre 18 sur 25

Pages du PDF

L'incendie

Mercredi

 

 

P eu avant trois heures du matin, Rahel se précipite dans la salle de bains, la tête lui tourne et elle ruisselle de sueur. Ensuite elle reste une bonne heure assise tremblante sur son lit et attend que l’antalgique agisse. Elle tombe dans un demi-sommeil dont elle s’éveille en sursaut toutes les demi-heures, se traîne jusqu’aux toilettes peu après six heures et demie, se glisse plus tard dans la chambre de Peter et lui dit qu’elle prend la voiture pour aller chez un dentiste en ville.

Le tonus corporel de la dentiste révèle la sportive. Chaque geste est parfait. Rahel se détend aussitôt et s’abandonne avec confiance à cette femme.

Un liquide réfrigérant est vaporisé sur un minuscule tampon de coton appliqué contre sa dent.

Rien.

« Test de vitalité pulpaire négatif », dit la dentiste à son assistante.

Rahel passe une radio et doit attendre.

De retour dans la salle de soins, verdict sans surprise : inflammation de la racine. Traiter le canal radiculaire serait difficile, car la dent possède trois racines longues et très incurvées. On n’arrivera sans doute pas à la calmer de manière durable.

Une bonne heure plus tard, après avoir rempli et signé tous les formulaires imaginables et s’être engagée ce faisant à ne pas prendre le volant après l’intervention, Rahel quitte le cabinet avec une épaisse compresse imbibée de sang dans la bouche. Elle la garde encore un moment serrée entre ses dents puis la recrache dans un mouchoir et démarre.

Peter l’attend avec un regard soucieux. Il lui apporte un bloc réfrigérant enveloppé dans un torchon propre, s’assied sur le lit à côté d’elle et lui caresse le bras.

« C’est bon », marmonne-t-elle. « Ça ira mieux ce soir. »

Mais la mine de Peter reste grave.

« Les nouvelles sont mauvaises, dit-il. Pendant que tu étais partie le téléphone a sonné plusieurs fois. Au début je n’ai pas répondu en me disant que ce n’était pas pour nous, et puis finalement… » Il s’interrompt un instant. « Viktor a disparu.

– Quoi ?

– Il a dû sortir du centre de rééducation très tôt ce matin, avant la relève du personnel soignant. Pour l’instant on n’a aucune trace de lui. »

D’une main sans force, Rahel attrape son téléphone dont elle avait coupé le son pendant la séance chez le dentiste. Trois appels en absence, de Ruth.

« Ruth envisage le pire, poursuit Peter. Viktor n’a certes pas laissé de lettre d’adieu, mais il n’était plus en état d’écrire. Ils ont averti la police et la surveillance côtière. S’il est entré dans l’eau, il n’y a guère d’espoir. Depuis hier il y a de la houle avec un fort courant sous-marin. Même un bon nageur…

– Mais non, murmure-t-elle. Ce n’est pas possible. »

Elle regarde Peter

« Nous ne pouvons rien faire », dit-il.

Elle se sent comme environnée d’eau. Un bruissement dans les oreilles. La mer, pense-t-elle, la mer fait ce bruit. Mais le bruissement se transforme en mugissement et elle est prise d’un étourdissement violent. Peter arrive à temps avec un seau. Elle vomit d’un trait et retombe sur son lit. Peter lui tend un gant de toilette et emporte le seau.

L’anesthésie continue à agir sur la partie gauche de son visage, l’insensibilité s’étend jusque derrière l’œil. Mais la douleur de la plaie se réveille peu à peu et fusionne avec cette autre douleur dont aucun médicament ne vient à bout.

Sur la table de nuit est posé l’elfe à l’aile brisée. Rahel le prend, caresse la cassure et prie à voix basse.

Elle passe les deux heures qui suivent dans un espoir inquiet. Le téléphone est à côté d’elle, et quand arrive un message de Selma qui repose encore une fois la question du prochain week-end, Rahel ne répond pas.

Elle revoit Viktor, assis au bord du lac avec elle un jour d’automne, en train de sculpter. Ses mains ont des gestes fluides et sûrs, il fredonne une chanson.

Quelle chanson ?

Elle ferme les yeux, convoque ses souvenirs, mais les sons s’estompent, puis l’image s’efface elle aussi, remplacée par une autre.

Edith, après la récidive de son cancer. Edith qui ne souffre pas en silence.

Elle fume et tousse et arpente son petit appartement comme un animal en cage. Ses récriminations contre le sort visent d’abord sa mère Anna. Puis son père en prend pour son grade, pour avoir été un souffre-douleur muet. Puis ce sont les hommes en général, le capitalisme, les pillards occidentaux, et pour finir c’est le tour de Viktor. Mais qu’a-t-elle dit exactement ?

Plus tard, pendant sa courageuse agonie, il n’y a plus eu d’éclats de ce genre. Elle a surmonté l’ultime épreuve de façon magistrale. Viktor est venu encore une fois mais n’est pas resté longtemps. Ont-ils parlé seuls, Ruth était-elle présente – Rahel ne sait plus.

Il y a trop de choses qu’elle ignore.

Si elle avait eu un peu de temps avec Viktor, elle lui aurait posé des questions.

Elle se rend compte avec effroi qu’elle le suppose déjà mort, et quand le téléphone sonne elle s’attend à une confirmation.

C’est Frauke. Il n’y a rien de neuf, les recherches se poursuivent, et Ruth est allée s’allonger un moment.

En début d’après-midi, Rahel se secoue et va se rafraîchir. Son visage est à peine gonflé. Elle a meilleure mine mais ne se sent pas mieux pour autant.

Elle avale un comprimé d’antalgique à titre préventif, descend l’escalier et trouve Peter dans la cour.

« Tu as des nouvelles ? » demande-t-il.

Elle fait un geste d’impuissance. « Ils continuent à chercher.

– Selma a appelé, dit-il. Elle demande si on garde les enfants le prochain week-end. Tu serais déjà au courant ? »

Incapable de lui expliquer les tenants et les aboutissants, elle se contente de soupirer.

Peter l’entoure de son bras et l’attire doucement vers lui. « On va se sortir de tout ça », murmure-t-il.

Voilà l’homme qu’elle aime. Qui n’exige pas d’elle qu’elle parle quand elle n’en a pas envie. Qui sait quoi faire dans un moment pareil. Elle ferme les yeux, s’abandonne à son étreinte et se persuade que Viktor est juste en train de faire une longue promenade.

La nouvelle arrive pendant le dîner.

C’est Ruth elle-même qui appelle. Pas le moindre tremblement dans sa voix tandis qu’elle résume en peu de mots les événements. Les garde-côtes ont trouvé Viktor il y a quelques heures. Son corps a été entraîné assez loin, il a dû réussir à parcourir une bonne distance à la nage avant de se noyer. Personne n’a d’explication.

Elle l’a déjà identifié et elle est de retour chez Frauke. Il y a pas mal de choses à régler mais elle viendra probablement samedi.

Comme Rahel lui demande si leur présence à Ahrenshoop l’aiderait, sa réponse est brève et ferme : non. Elle ajoute d’un ton un peu plus doux : « La meilleure façon de m’aider, c’est de continuer à vous occuper de tout à Dorotheenfelde.

– Bien sûr », promet Rahel. Puis elle se tait, un mot de plus et elle éclaterait en sanglots.

« Au revoir, ma chérie », dit Ruth. Et elle raccroche.

Peter reste auprès d’elle cette nuit-là.

Elle est allongée à côté de lui sans forces et elle l’écoute. Il admire le geste de Viktor. Quelle détermination il lui a fallu. De quel courage il dû faire preuve pour pénétrer dans l’eau sombre.

Elle pense : quelle lâcheté faut-il avoir pour ne pas dire à son propre enfant qu’il est votre enfant. Mais peut-être que tout n’est pas vrai, peut-être que la nostalgie embrouille ses pensées.

Qu’il soit son père ou non – sa perte l’affecte profondément. Bientôt ils seront en première ligne. Les deux parents de Peter ne sont plus de ce monde, Edith est morte depuis onze ans, et maintenant Viktor. Après Ruth, Peter et elle seront les prochains, s’en plaindre est inutile.

Ils seront tous vaincus un jour.

OceanofPDF.com