L'incendie

Daniela Krien · Chapitre 13 sur 25

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L'incendie

Vendredi

 

 

A ujourd’hui Rahel attend le courrier avec impatience. Les années passant, il est devenu plus difficile de se faire mutuellement plaisir. Ils ont tout ce qu’il leur faut et davantage. Mercredi pourtant, obéissant à une inspiration soudaine, elle a commandé deux cadeaux pour Peter : un thé vert japonais qu’il s’offre rarement à cause de son prix (60 euros les cent grammes), et un livre de photos de Dresde au e XIX siècle.

Ils ont la chance de vivre à Äussere Neustadt, un quartier de la ville qui n’a pas été complètement détruit en février 1945. Peter a tout lu sur la guerre des bombes menée par les Américains et les Anglais et l’attaque aérienne sur Dresde ordonnée par Arthur Harris. Un jour il a laissé traîner un livre illustré sur la table de la cuisine : Lieux incendiés. Le spectacle de la guerre des bombes. Simon devait avoir une dizaine d’années. Rahel est arrivée trop tard, il contemplait d’un air effaré deux cadavres carbonisés en posture d’escrimeurs, et Rahel et Peter se sont disputés le soir à cause de ça.

Quand ils se promènent en ville, il dit souvent qu’il aurait bien aimé voir Dresde avant les bombardements. L’album de photos est un pis-aller qui, espère-t-elle, lui fera plaisir.

Elle va à la boîte aux lettres et l’ouvre, elle respire. Le thé et le livre sont arrivés.

À la fin des années quatre-vingt-dix et au début des années deux mille, ils fêtaient toujours l’anniversaire de Peter avec une bande d’amis au Relax, un bistrot d’été proche de l’Elbe, mais aujourd’hui ni le Relax ni les amis ne sont plus ce qu’ils étaient.

Ou bien est-ce l’inverse ? Peter et elle ont-ils changé ?

Pendant de longues années, leur cercle de connaissances se composait des gens les plus divers. Les premiers différends sont nés à cause des enfants. La manière de les élever a fait l’objet de violentes discussions et le lien avec des parents trop permissifs et leurs enfants, devenus antipathiques sans y être pour rien, n’y a pas résisté.

Un de leurs couples d’amis s’est mis à pratiquer la communication non violente, ce qui impliquait entre autres le renoncement à l’ironie. Rahel a joué le jeu au début, à contrecœur, mais Peter adorait provoquer et il a donné libre cours à son génie en la matière. Cette amitié-là aussi s’est lentement défaite.

D’autres amis encore ont exigé d’eux un engagement politique clair face aux mutations de la société, auquel ni Rahel ni Peter n’ont consenti. Leurs opinions ne correspondaient à aucun camp politique. Certains collègues de Peter ont également pris leurs distances après les incidents à l’université.

De nouveaux cercles se sont formés, petits, homogènes, aussi incapables de s’estimer entre eux que de se comprendre. Plus la tolérance était revendiquée, moins il y en avait. Du moins était-ce l’impression de Rahel. Quelques amis sont tout de même restés. Henriette et Axel, le couple de médecins dont les fils étaient des copains de Selma et Simon et qui habite tout près dans le quartier de Radeberger Vorstadt.

Enzo, l’historien diplômé qui tient une librairie d’occasion et habite un appartement minuscule au-dessus, et enfin Cordelia, la viticultrice qui possède un domaine à proximité de Radebeul. Peter a engagé la

conversation avec elle il y a de nombreuses années lors de l’Elbhangfest 1, et une fois que Rahel a réussi à vaincre sa jalousie, une vive amitié est née.

Tandis qu’elle marche vers la maison, elle se propose de les inviter tous à Dresde pour fêter l’anniversaire après-coup.

Dans sa chambre, elle approche une chaise de la fenêtre et appelle Ruth.

La première chose qu’elle entend, ce sont les cris des mouettes. Ruth est pieds nus dans le sable, elle est en train de regarder la mer, dit-elle, aujourd’hui l’eau a la couleur des mers du Sud. Elle est presque turquoise. Magnifique.

« Où est Viktor ? Comment va-t-il ? demande Rahel.

– Il est à la physiothérapie. Avant, il a fait une petite promenade avec moi sur la plage.

– C’est super ! » dit joyeusement Rahel. Silence à l’autre bout du fil. « Ruth ? Tu es toujours là ?

– Oui oui. » Elle se tait à nouveau, puis demande : « Tu entends, Rahel ? Le vent, les vagues, les mouettes. Parfois je me lève à cinq heures pour être la première sur la plage. Et chaque fois que je vois un joli morceau de bois flotté, je le ramasse et je me demande ce que Viktor peut en faire. Autrefois, nous revenions toujours de nos vacances au bord de la Baltique avec des cartons remplis de trouvailles, il disparaissait aussitôt dans son atelier et pendant des journées entières n’en sortait plus que pour manger et dormir. » Elle rit, mais c’est un rire sans joie.

« Écoute, ma chérie, poursuit Ruth, je vais aller nager et je te rappelle. Peut-être pas aujourd’hui, mais dimanche au plus tard, pour l’anniversaire de Peter. Salut, ma chérie. À plus. »

Et elle raccroche sans avoir posé une seule question sur ce qui se passe à la maison.

À midi, ils déjeunent à l’intérieur à cause de la chaleur. Rahel a fait des sandwiches tomate, mozzarella, pesto au basilic, avec de la salade verte. Peter lui sert un verre de vin blanc sans qu’elle le lui ait demandé. Devant son regard sceptique, il dit : « Allez, on est en vacances. »

En buvant son café après le repas, elle se rappelle la cigarette. Elle n’a plus pensé à fumer depuis des jours, mais la tentation est de nouveau là.

Peter parle à n’en plus finir. Pourquoi ne se retire-t-il pas dans sa chambre comme d’habitude. Il ne lui laisse aucune occasion de s’échapper. Son intention, dit-il, est d’apprendre un poème par cœur tous les deux jours pendant le reste de leur séjour à Dorotheenfelde. S’il commence dès aujourd’hui, il en connaîtra six à leur retour à Dresde. C’est un entraînement intellectuel. Des provisions esthétiques pour une époque sans âme.

Il sourit. « Tu pourrais participer. »

Rahel secoue la tête et se verse du vin.

« Je suis en vacances. »

Plus tard, debout sur le pas de la porte elle regarde dehors. Pas un seul animal en vue. Des nuages bleu-noir assombrissent le ciel, l’air vibre. Un coup de vent soulève un nuage de poussière devant ses pieds et elle entend le tonnerre gronder au loin.

Elle monte l’escalier. Dans le couloir, elle s’arrête : la porte de Peter est entrouverte.

Il fait agréablement frais dans sa chambre. Il est allongé de tout son long sur le lit, les bras croisés derrière la tête, le pantalon déboutonné, et marmonne des mots dans sa barbe. À côté de lui sur le lit, un livre ouvert posé sur la tranche.

« Qu’est-ce que tu fais ? demande-t-elle en s’asseyant près de lui.

– J’apprends par cœur la première strophe de La Moitié de la vie de Hölderlin.

– C’est à la portée de n’importe qui », répond-elle peu impressionnée et, stimulée par l’effet du vin, elle récite au pied levé les deux strophes sans aucune erreur.

Il la regarde épaté, approuve d’un hochement de tête, sourit et se tait.

Rahel s’allonge à côté de lui. Appuie la tête dans le creux de son bras et pose une main sur son ventre. La cage thoracique de Peter monte et descend avec régularité, son odeur l’enveloppe. Elle ferme les yeux et glisse une main dans son pantalon.

Surprise par son propre geste, elle avance encore un peu la main et quand elle sent son corps réagir sous ses doigts, elle l’embrasse. Il prend son visage entre ses paumes, sa barbe lui pique la peau. Elle se laisse déshabiller, sa robe, sa culotte, et même si tout est terminé en un quart d’heure elle a l’impression qu’il lui est revenu après un long voyage.

Note

1. L’Elbhangfest est un festival de rue qui se tient chaque année à Dresde le dernier week-end de

juin depuis 1990 et met en valeur la culture et le paysage bâti des collines sur les rives de l’Elbe.

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