L'incendie

Daniela Krien · Chapitre 3 sur 25

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L'incendie

Mardi

 

D’ après la position du soleil, ce doit être la fin de la matinée. Une fois

encore elle a dormi trop longtemps, et elle a l’impression de s’être

dérobé un petit morceau de vie.

Elle enfile la robe de lin noir d’hier et devine qu’elle la portera aussi les prochains jours. En la mettant, elle fait tomber de sa poche l’elfe qui atterrit par terre. Une aile est cassée. Elle la dépose avec précaution sur la table de nuit, place la figurine à côté et pense à Viktor. Son intérêt pour Rahel crevait les yeux ; il traitait sa sœur Tamara avec une certaine indifférence. Ruth l’ayant un jour questionné à ce sujet, sa réponse laconique a été que Tamara avait un père, Rahel non.

Dans la cuisine il y a du thé froid. Aucune trace de Peter, et sur le moment elle en est soulagée. Elle prépare du café, étale de la confiture sur un demi-petit pain et le mange debout. Sans qu’elle puisse en formuler la raison, elle se sent de nouveau attirée vers l’atelier de Viktor. Tenant en équilibre sa tasse de café pleine, elle traverse la cour en diagonale et se dirige droit vers l’établi sur lequel est posé le livre. Seigneur Jésus-Christ, prends pitié de moi. Elle dit plusieurs fois la prière, l’accentue chaque fois différemment jusqu’à ce qu’elle ait trouvé un rythme. Seigneur Jésus-Christ, prends pitié de moi, Seigneur Jésus-Christ, prends pitié de moi, Seigneur Jésus-Christ, prends pitié de moi, Seigneur Jésus-Christ, prends pitié de moi, Seigneur Jésus-Christ, prends pitié de moi.

Elle ne ressent aucun effet.

À côté de l’établi il y a un meuble à dessin. Dans le tiroir du haut, des études d’animaux au fusain, surtout des chevaux et des chats. Dans le deuxième, Rahel trouve un assortiment de crayons à papier, des fusains dans une boîte en carton, des blocs à croquis, un paquet de tabac avec filtres et papier à rouler, des bougies et des briquets. Le tabac est encore humide, il ne peut pas être vieux. Ruth est-elle au courant ?

Elle ouvre un autre tiroir : plusieurs dessins d’un buste féminin dans différentes poses. Elle les examine tour à tour. La plupart sont des esquisses crayonnées à la hâte, quelques-uns, peu nombreux, paraissent aboutis. Le dernier a une tête et un visage : c’est Edith, la mère de Rahel.

À côté, un autre tas de feuilles. On y voit un enfant, et cet enfant c’est elle.

Elle reste plusieurs minutes les yeux braqués sur ces dessins. Le contenu de ce tiroir n’était pas censé être vu de quiconque. Elle se fait l’effet d’une voleuse et en même temps d’une personne qu’on a privée d’une chose qui lui appartient.

Les mains tremblantes, Rahel prend le tabac dans l’autre tiroir. Elle tire une feuille de papier de l’étui et roule sa première cigarette depuis plus de vingt ans. Mais avant d’avoir pu l’allumer elle entend des sabots sur les pavés de la cour et l’instant d’après, jetant un coup d’œil par la fenêtre, elle voit Baila. La jument s’arrête, gratte plusieurs fois le sol avec le sabot avant droit et s’ébroue. L’extrémité de la longe pendille, aucune trace de Peter. Rahel pose la cigarette sur la table et se précipite dehors.

Peter arrive d’un pas lourd cinq minutes plus tard. Il secoue la tête en riant.

« Le temps que je relace ma chaussure, elle avait déjà foutu le camp. » Depuis un an et quatre mois Peter passe la plus grande partie de son temps seul. Il est doué pour ça. Il s’adonne à une lecture comparée des différentes traductions d’une œuvre, regarde des documentaires animaliers, des émissions sur des personnages historiques ou des reportages de voyages, fait de grandes balades à vélo tout autour de Dresde pour aller voir des domaines viticoles, ou se consacre pendant des semaines à un thème choisi avec soin et qu’il examine sous l’angle littéraire, artistique et scientifique. Son penchant pour l’exhaustivité tourne au pédantisme, la distance critique est devenue retrait du monde.

Il saisit la longe et se met à faire un discours à Baila.

S’il m’en disait ne serait-ce que la moitié, pense Rahel en le suivant des yeux tandis qu’il s’éloigne avec la jument, direction le pâturage.

Après un court bain dans le lac, Rahel rentre à la maison. Elle espère trouver Peter dans sa chambre. Sa découverte à l’atelier la tarabuste ; les questions qu’elle soulève lui semblent monstrueuses et la seule personne capable d’y répondre est sous la garde attentive de son épouse dans une clinique de rééducation au bord de la Baltique.

Mais c’est d’autre chose qu’elle veut parler avec Peter.

Elle relève ses cheveux comme il aime qu’elle le fasse, libère deux ou trois petites mèches sur les côtés, se met un soupçon de rouge sur les lèvres, du mascara sur les cils et s’examine un moment dans le miroir. Les bons jours elle ne fait pas ses quarante-neuf ans.

À chaque pas vers lui sa démarche est plus précautionneuse. Les lattes du vieux plancher grincent et au moment précis où elle va frapper il crie : « Entre. »

Il est assis à son bureau devant un livre ouvert, se retourne vers elle et pose ses lunettes.

« Peter, qu’est-ce qui nous arrive ? »

Il désigne la chaise à côté du lit. « Assieds-toi donc. »

Elle sent des gouttes de sueur froide couler sous ses aisselles et scrute attentivement son visage. Elle voit qu’il cherche ses mots.

« Peter s’il te plaît !

– Je suis pris au dépourvu, Rahel. Je ne veux pas dire de bêtises, je… On pourrait se parler plus tard ? Cet après-midi ? »

Elle se lève avec un calme olympien et marche vers la porte. Elle parvient encore à esquisser un sourire las, puis se dirige vers sa chambre à l’autre bout du long couloir.

Ce fameux jeudi, le jour où son équilibre déjà fragile a basculé, il est rentré plus tôt à la maison. Elle ne l’attendait pas. Quand elle est sortie de la douche tout juste enveloppée dans une serviette, il était debout dans le vestibule, immobile. Son regard mi-absent mi-hagard n’annonçait rien de bon et elle a compris à l’instant même que la soirée se déroulerait autrement qu’elle l’avait espéré. C’était pourtant leur anniversaire de mariage. Le vingt-huitième.

« Qu’est-ce qui se passe ? » a-t-elle demandé, sans pouvoir dissimuler la légère irritation dans sa voix. Il s’était trop souvent passé quelque chose quand il rentrait à la maison ces derniers temps. Chaque jour pour ainsi dire il se révoltait contre le nombre d’étudiants brouillés avec l’orthographe et la grammaire, contre leur manque de culture et leur ignorance crasse en histoire.

Rahel l’écoutait se plaindre en levant les yeux au ciel. Son pragmatisme ne lui permettait pas ces vaines rébellions, et même si elle comprenait que les gens de l’espèce de Peter souffraient, sa pitié n’allait pas très loin.

« Allez, je nous ouvre une bouteille de vin », a-t-elle dit devant son silence.

Il a secoué la tête. Dans la cuisine il s’est versé un verre d’eau et l’a bu.

« Ce monde n’est plus le mien, Rahel », a-t-il constaté en regardant par la fenêtre.

Elle a passé la demi-heure suivante avec lui à la table de la cuisine, les cheveux mouillés et les pieds froids. Il lui a relaté l’incident avec un luxe de détails épuisant, Rahel était assise les jambes repliées sur la chaise et l’écoutait.

Au cours d’un séminaire consacré aux « rôles de genre dans la littérature du e XIX siècle », Peter avait proposé un large éventail d’œuvres littéraires. Quelques participants s’étaient élevés contre la quantité en étayant leur protestation sur le fait qu’il n’en ressortirait de toute façon que des clichés hommes/femmes. Un classement binaire auquel plus personne ne croyait. Il suffisait de lire un de ces livres ou quelques extraits pour être fixé. Peter avait argué qu’un examen se limitant à des extraits ou à un seul exemple était contraire aux exigences de l’enseignement supérieur. Et même s’il s’avérait au terme d’une lecture globale que les clichés traditionnels prédominaient, cela soulevait tout de même des questions passionnantes. On pouvait se demander si ces clichés ne renfermaient pas un fond de vérité. On pouvait développer des hypothèses et en discuter. Il avait avancé la thèse que les femmes priorisaient souvent dans leur vie d’autres valeurs et d’autres objectifs que les hommes. Par exemple la course au pouvoir pure et simple leur répugnait souvent, ce qui offrait un constraste extrêmement sympathique avec tous les Narcisses masculins aux postes de pouvoir. À cet instant, un petit groupe avait déclenché un chahut comme il n’en avait encore jamais connu pendant toutes ses années de professorat.

Une personne en particulier l’avait apostrophé violemment : Olivia P.

Disant qu’il était un macho particulièrement sournois puisqu’il félicitait les femmes de n’être pas avides de pouvoir au lieu de les encourager dans leur soif de pouvoir. Peter avait répliqué aussitôt en l’appelant Mme P., et elle lui avait balancé « Je suis une personne non-binaire ! ». Il en était resté sans voix quelques secondes, puis il avait regardé sa liste de participants et fait remarquer qu’elle figurait sur cette liste en tant que Mme Olivia P. Olivia P. avait explosé. Refuserait-il par hasard de reconnaître qu’elle n’était ni d’un genre ni de l’autre ? Pas du tout, avait-il répondu, il disait juste qu’elle était inscrite comme femme sur la liste. Tout ce qu’il avait dit ensuite avait été couvert par des hurlements.

Peter lui a décrit les événements jusque dans les moindres détails.

« Bon sang ! » Rahel a fini par l’interrompre. « Tu es parfois un tel… » elle a failli dire coupeur de cheveux en quatre, mais s’est ravisée in extremis et a poursuivi : « Qui sait quelle histoire douloureuse a vécue cette pauvre personne. Appelle-la donc comme elle veut ! »

Il l’a regardée avec des yeux étranges. Un nerf de son visage a tressailli. Puis il s’est levé, est allé dans sa chambre et a refermé la porte derrière lui sans un bruit.

Dès lors le silence s’est installé entre eux et elle n’a pas su la suite de l’histoire. C’est seulement lorsqu’elle a découvert un article un beau matin dans un des grands quotidiens nationaux qu’elle a pris toute la mesure de l’affaire : « Les passéistes incurables. Un professeur de littérature allemande de l’université technique de Dresde a refusé de reconnaître à une personne transgenre son identité sexuelle non-binaire. » La suite était un règlement de comptes avec l’Est. Les endoctrinés de jadis n’avaient toujours pas appris la liberté de penser et l’ouverture d’esprit. M. le Pr Wunderlich offrait un excellent exemple de leurs lacunes, etc. etc. Toutes ces conneries épouvantables qu’ils ne supportaient plus d’entendre.

Elle a annulé les rendez-vous de ses patients du matin et foncé à l’université.

Peter était dans son bureau. Il avait tourné son fauteuil vers la fenêtre et regardait dehors. Ses bras étaient posés sur les accoudoirs.

« Ah, c’est toi », s’est-il contenté de dire quand elle s’est précipitée pour le prendre dans ses bras.

Puis Olivia P. a déclenché une avalanche de propos haineux sur les réseaux sociaux.

La première réaction de Peter a été une incompréhension presque détachée ; non seulement il ne s’est pas défendu, mais il n’a pas fait le moindre commentaire sur tout ce qui déferlait sur Facebook, Twitter and Co. Il sous-estimait toutefois la dynamique des événements. Des affiches ont bientôt été punaisées dans les couloirs de l’université, avec son portrait et des phrases prononcées par lui pendant ses cours et séminaires mais sorties de leur contexte.

Lors d’un entretien avec la doyenne et le vice-doyen de l’université, ceux-ci lui ont reproché de s’y être mal pris avec Olivia P. Lui faire remarquer qu’elle était inscrite en tant que femme sur la liste constituait une provocation inutile, et la protestation de ces jeunes gens était parfaitement légitime en démocratie. Il était instamment demandé à tous de privilégier désormais une langue exempte de toute discrimination. Peter n’avait qu’à se comporter de façon plus intelligente à l’avenir et attendre que l’affaire se tasse.

« Mais tu sais ce qui a été le pire dans toute cette histoire ? », a-t-il demandé d’une voix lasse et il a donné aussitôt la réponse : « C’est que tu m’aies poignardé dans le dos. »

Rahel est allongée sur le lit dans sa chambre. Là-bas dans l’atelier sa cigarette l’attend, c’est le bon moment pour la fumer. Elle s’assied et étire son dos. En descendant l’escalier elle se souvient que le réfrigérateur est presque vide et qu’il n’y a pas assez de pain pour tenir jusqu’à demain. Elle rebrousse chemin, frappe à nouveau chez Peter, attend sa réponse puis entrouvre la porte de quelques millimètres.

« Je vais faire des courses en vitesse. Je te rapporte quelque chose ?

– Non. Ou alors… », il se retourne vers elle, « … un peu de poisson fumé ce serait bien. De l’omble ou de l’anguille, ou ce qu’il y aura. »

Elle acquiesce. Et se réjouit qu’il exprime un désir.

Elle sort de la cour en roulant au pas. Vingt mètres à peine derrière la maison, le petit rocher attire son regard, un bloc erratique qui dans son enfance lui paraissait gigantesque. Un jour, Viktor l’a hissée dessus et lui a raconté que la pierre avait été transportée ici par un glacier près de quinze mille ans plus tôt, puis il avait fondu et elle était restée. Le lac aussi s’était formé à partir de l’eau du glacier, d’ailleurs le paysage tout entier avec ses douces collines était le produit de la dernière période glaciaire. Moraine frontale. Deux mots qu’elle avait dû faire de gros efforts pour retenir. Mais l’idée que le lac dans lequel elle se baignait avait déjà quinze mille ans lui paraissait dégoûtante.

« Je n’entre pas dans une eau aussi vieille », avait-elle annoncé ensuite à Ruth et à sa mère, et leur rire l’avait profondément blessée.

Le bloc erratique est toujours aussi imposant mais ne dégage plus aucune magie, comme tout objet que l’on peut classifier et comprendre.

Il lui faut une bonne demi-heure pour atteindre le centre commercial. Elle bourre le coffre pour n’avoir pas à ressortir trop vite, sur le chemin du retour elle s’arrête devant le poissonnier du village, achète de l’omble et de l’anguille fumés, et demande aussi des déchets de poisson pour la cigogne, dont le commerçant lui fait cadeau. Puis elle se hâte de regagner la ferme.

Peter est assis à la table sous le parasol ouvert et parle à la cigogne. L’oiseau agite de temps en temps ses ailes inutiles mais ne s’éloigne pas d’un mètre. Tandis qu’elle coupe le moteur, ils viennent tous les deux à sa rencontre ; Peter ouvre le coffre et commence à transporter les achats dans la cuisine. La cigogne reste près de la voiture.

« J’ai trouvé du poisson », dit-elle une fois dans la cuisine en sortant le paquet du sac à provisions. « Anguille et omble, tout frais.

– Magnifique. » Il sourit. « As-tu pensé aussi à Maître Adebar ? »

En réponse elle brandit le sac avec les déchets de poisson.

« Magnifique », répète-t-il gentiment, il lui prend le sachet des mains et sort.

Rahel s’assied un instant à la table. Elle est très fatiguée tout à coup.

Elle regarde par la fenêtre. Le soleil a dépassé son zénith, la cigogne se jette sur sa pitance pendant que Peter maintient le chat à l’écart. Rahel n’a ni faim ni envie de cuisiner. Une fois ses achats rangés, elle traverse furtivement la cour et entre dans l’atelier.

À l’instant même où elle va allumer sa cigarette, Peter ouvre la porte et glisse un coup d’œil à l’intérieur.

« Je te cherchais. Je nous fais une salade ? On pourrait manger le poisson avec.

– Volontiers ! dit-elle aussitôt.

– Tu prépares ta sauce exquise ? Je ne sais pas comment on fait. »

Elle abandonne discrètement sa cigarette sur l’établi derrière les livres et le suit dans la cuisine.

Peter allume la radio, écoute quelques secondes le présentateur des informations, gémit, secoue la tête et cherche une autre chaîne. Rengaines, musique pop, slogans publicitaires braillards, il passe et s’arrête sur un enregistrement du quintette « La Truite ».

« C’est mieux », constate-t-il et il entreprend de laver la salade.

Rahel verse dans un petit bol de l’huile et du vinaigre, de la moutarde, du miel, du citron, du poivre et du sel. Elle bat les ingrédients avec un petit fouet jusqu’à une consistance onctueuse, et goûte avec l’index. Elle est satisfaite. Ce sont les contrastes qui rendent la nourriture savoureuse – sucré et salé, sucré et épicé, sucré et acide. Elle jette un coup d’œil sur Peter et se demande pourquoi il ne voit pas que c’est leur différence de nature qui crée l’attirance entre eux. En tant que parents, ils s’engrènent l’un dans l’autre comme deux roues dentées et composent un mécanisme familial fonctionnel, sur lequel les enfants peuvent toujours compter. Mais hélas, Rahel bouillonne. Hélas, le trop-plein de vie doit s’épancher. Alors il se renferme dans sa coquille comme un escargot et il attend. Dans les livres il aime les natures impatientes et fougueuses. Là il peut les approcher sans être mis en danger.

Elle prend un couteau et une planche et s’assied à la table avec lui. Sa façon de couper le concombre, méticuleuse, en petits morceaux presque tous exactement de la même taille, c’est sa manière d’agir en tout. Entre le projet et sa réalisation, il n’y a aucune différence ; la concordance des paroles et des actes est infaillible. C’est de ce tempérament que Rahel est tombée amoureuse il y a presque trente ans. Après toute sa période chaotique, c’était comme tomber dans un lit chaud et douillet.

Il met les morceaux de concombre et de poivron dans le saladier, sort le poisson de son papier et le pose sur un plateau de porcelaine blanche, puis va chercher les assiettes et les couverts, le vin blanc et les verres.

« Si on mangeait dehors ? » demande-t-elle mais elle connaît déjà la réponse.

« Il vaut mieux pas. Les guêpes. »

Rahel hoche imperceptiblement la tête. « L’eau peut aider », contre-t-elle d’une voix douce.

Il l’interroge du regard.

« Vaporiser de l’eau. Elles croiront qu’il pleut.

– Ou alors, rétorque-t-il, on mange tranquillement ici à l’intérieur et ensuite on boit le café dehors.

– Bon. »

Le triomphe du bon sens ne la réjouit pas. Elle mange sans appétit, laisse la vaisselle à Peter et annonce qu’elle se retire dans sa chambre pour faire la sieste.

« Tu voulais qu’on parle… », dit-il, mi-question, mi-constat.

Elle ne parvient à produire qu’un hochement de tête las.

« On se retrouve devant la maison vers trois heures pour une petite promenade ? »

Il pose la question d’une voix tendre et Rahel est sur le point de fondre en larmes.

À trois heures pile elle franchit la porte et sort dans la cour. Un coup d’œil circulaire. Peter est assis sur un des nombreux bancs qui parsèment la propriété. Il a son panama sur la tête, le chat qui n’a qu’une oreille est couché sur ses genoux. Tandis que Rahel le rejoint, il soulève délicatement le chat et se lève.

Ils prennent le sentier forestier en direction de la rive du lac, mais bifurquent à gauche sur un chemin plus large – un ancien chemin creux que Rahel aimait déjà enfant. C’est une journée soyeuse. Une brise chaude caresse ses bras nus et ses jambes. Peter rajuste ses lunettes et relève légèrement son chapeau.

« Si tu veux bien commencer – je t’écoute. »

Bien qu’elle ait passé toute la sieste à peaufiner son discours, elle se sent perdue tout à coup. Elle essaie désespérément de se rappeler ses phrases d’entrée en matière. Peter marche à côté d’elle, patient. Elle écrase un moustique sur sa nuque, saisit Peter par le bras et s’arrête.

« Est-ce que tu as encore envie d’être avec moi ? »

C’est sorti. Le chemin creux s’enfonce tellement à cet endroit que les talus de part et d’autre empêchent de voir le paysage au-delà. Les branches des arbres se rejoignent au-dessus d’eux et forment un toit épais.

Il la regarde avec effroi, puis baisse la tête.

« C’est une question simple, Peter. Tu devrais pouvoir y répondre. »

Il cherche son regard.

« Et toi ? À ce stade de notre couple, aurais-tu une réponse claire à cette question ? »

Elle hésite, voit deux moustiques sur son bras et frappe aussitôt.

« Viens, on continue », dit-il et il se remet en marche. « Je ne veux pas me séparer de toi, Rahel, mais en ce moment je ne peux pas vivre avec toi de la manière qui t’est nécessaire.

– Tu veux dire de quelle manière ?

– D’une manière totale.

– Qu’est-ce que ça signifie ? » demande-t-elle d’un ton cinglant en l’empêchant à nouveau d’avancer.

Il recule. « Tu sais très bien ce que je veux dire. »

Oui, elle le sait, mais elle ne le dispensera pas de le formuler.

Elle exige de ses patients qu’ils nomment le problème qui les amène. Ce qui ne peut pas être formulé n’a aucune chance d’être résolu. C’est valable aussi pour Peter.

« Je ne peux plus faire l’amour avec toi », dit-il.

Elle écoute en silence les explications qui suivent. Toute cette histoire avec Olivia P., la volée de bois vert à l’université, la haine, la vulgarité, tout cela l’a ébranlé en profondeur, et quand il est rentré à la maison en piteux état, il a dû affronter ses railleries et quelque chose en lui s’est cassé.

Il soupire. « J’avais besoin de toi à ce moment-là. Pendant des semaines je me suis senti comme un étranger, dans ma propre maison, auprès de ma propre femme. Et le désir… a cessé tout simplement.

– Et maintenant ? lui demande-t-elle tout bas. Devrons-nous vivre désormais côte à côte comme frère et sœur ?

– Par exemple.

– Aha ! »

Sa voix dérape dans les aigus, comme toujours quand elle a peur. Peter lui jette un regard compatissant. Puis il s’immobilise et fait ce truc avec les mains – les bras le long du corps et les doigts pris d’un tremblement incontrôlé qui dure jusqu’à ce qu’il s’en rende compte et croise les mains derrière le dos. Ils ont quitté la forêt, ils sont sur un chemin de terre, la maison est en vue.

« Je veux dire, tu imagines ça comment ?

– Je n’imagine rien du tout, Rahel. Je dis juste ce qui est. »

Son regard tourmenté se perd dans le lointain au-delà des champs.

« Là-dessus on ne peut pas se forcer, dit-il au bout d’un moment.

– Non. Bien sûr que non. Mais tu peux essayer.

– Je ne veux rien essayer pour l’instant », déclare-t-il d’un ton las et ils se remettent en route, font le reste du chemin en silence.

Rahel va prendre une serviette sur la corde à linge et se dirige aussitôt vers le lac. Elle s’immerge et fait quelques mouvements de brasse en longeant la rive. Elle ne se risque pas au large. Au cours de natation en primaire, la monitrice la repoussait avec une longue perche quand elle voulait se retenir au bord du bassin. « Notre objectif est de faire des nageurs endurants ! » braillait-elle dans le vaste hall et tout enfant qui s’était senti en sécurité jusque-là se mettait à pédaler dans l’eau frénétiquement. Rahel était morte de peur à chaque cours. Elle n’a jamais appris à sauter du plongeoir. Le jour de l’examen, un autre moniteur de natation lui a donné un coup derrière les jambes, si bien qu’elle a basculé dans l’eau la tête la première, mais rien à voir avec un vrai plongeon.

À présent elle nage lentement le long des nénuphars jaunes aux tiges épaisses. Elle pense à la dernière phrase de Peter. Je ne veux rien essayer pour l’instant. Il peut très bien vouloir dire qu’il essaiera plus tard. Il faut qu’il essaie. Sinon elle ne pourra pas rester avec lui.

Qu’est-ce qu’il croit ? Qu’elle va accepter sans broncher ?

Elle se retourne sur le dos et se laisse porter.

Bien sûr, il y a aussi eu des périodes où c’était elle qui était lasse et sans envie. Quand les enfants étaient petits. Quand ils étaient malades ou simplement pénibles. Quand Edith est morte. Peter ne se plaignait jamais, n’insistait jamais. Toutefois – et c’est une différence capitale – il a toujours pu être sûr que ce calme plat aurait une fin.

Seul son visage est hors de l’eau. Ses jambes s’enfoncent dans les profondeurs, quelque chose la frôle. Elle se remet vite à nager.

Une musique tonitruante lui parvient maintenant de l’autre rive. La jeunesse du village s’est donné rendez-vous. Il est temps pour elle de s’en aller.

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