Mademoiselle Plastique
Chapitre 8 Florence
CHAPITRE 8
Florence
L’employé du motel est gentiment venu nous porter des chandelles afin qu’on puisse s’éclairer dans la chambre. Christophe en a installé sur plusieurs meubles, ce qui permet de ne pas se cogner les pieds sur les pattes du lit quand on se déplace. J’ai laissé les rideaux ouverts pour avoir un aperçu de ce qui se passe à l’extérieur.
L’orage a laissé place à une pluie drue, intense et sans pitié. Elle glace les os et fait grelotter. Je le sais, car je suis sortie il y a quelques minutes afin de me dégourdir les jambes avant la nuit. J’étais tannée de rester assise sur le lit. De plus, ma cheville élançant beaucoup moins, j’ai pris le risque de poser mon poids dessus. Le chat qui était à la fenêtre un peu plus tôt est venu se frotter contre mes jambes dans le but de me témoigner son affection. Je l’ai caressé un peu, sans plus. Dès qu’il a entendu du bruit un peu plus loin, il est reparti se cacher.
Je suis revenue dans la chambre moins d’une minute plus tard, toute dégoulinante. Je me suis séchée en vitesse avant de me réfugier sous la couette. Christophe, qui m’avait pourtant mise en garde, n’a pas prononcé les mots qui m’auraient fait sortir de mes gonds, à savoir: «Je te l’avais dit!» À la place, il a fait une boule avec le sac de chips qu’il venait de terminer, puis il l’a lancé dans la poubelle, sans rater sa cible.
Pendant qu’il se lave les mains en vitesse dans la salle de bain, j’en profite pour réinstaller les coussins sur le lit. Je bâtis une clôture censée séparer le matelas en deux espaces bien distincts. Le côté droit pour moi, le gauche pour lui. Ainsi, pas de malaise ni de malentendus. Une fois revenu dans la chambre, mon compagnon hausse les sourcils en m’observant, mais il garde le silence.
Un homme de peu de mots…
Il fait ensuite le tour de chacune des chandelles en soufflant dessus pour les éteindre. Ne reste plus que la toute dernière, posée sur la table de chevet de Christophe. On se retrouve donc presque plongés dans le noir. Des frissons m’envahissent.
Je n’arrive pas à dire si ce sont des frissons causés par le froid – j’aurais des raisons d’être toujours frigorifiée – ou par l’anticipation – là aussi, ce serait normal d’être un peu stressée. Je prends de longues inspirations et rabats la couverture jusqu’à mon cou en m’installant dos à mon voisin. Le hic, c’est que je fais ainsi face à un meuble sur lequel se trouve un miroir, alors je peux assister au déshabillage de mon compagnon. Je voudrais pouvoir fermer les yeux, mais je n’y parviens pas. La curiosité l’emporte sur le bon sens.
Toujours debout, Christophe lève les bras et tire sur le collet de son chandail. Il le fait passer au-dessus de sa tête pour ensuite le lancer dans un coin. En sautillant sur une jambe, il retire un de ses bas, puis un autre. Je souris en le voyant faire. Il passe près de basculer sur le matelas, mais reprend son équilibre avec agilité. Il passe finalement à son pantalon, qu’il fait glisser sur ses cuisses…
… fermes…
… musclées…
… et diablement attirantes.
Je déglutis, puis je pose la main sur ma bouche en espérant que mon compagnon n’a rien entendu. Sauf qu’il relève la tête. Son regard rencontre le mien dans le miroir. Je cesse de bouger. Quasiment de respirer. Il fait un mouvement pour descendre son genou qu’il a relevé, mais il s’enfarge dans ses pantalons et tombe vers l’avant.
Cette fois, je ne peux me retenir de pouffer de rire. Il s’écrie, tandis qu’il s’assoit sur le matelas pour être plus confortable: — Hé! C’est moi ou t’étais en train de m’espionner?
Je tourne sur moi-même et m’installe sur l’autre côté pour le regarder de face. Sans perdre mon sourire, je réplique:
— Pas du tout! Pas ma faute si tu te changes devant le miroir! — Je me changeais pas devant…
Il ne termine pas sa phrase. Je le vois secouer la tête avant de baisser les yeux vers moi. Il tend le bras au-dessus de la rangée de coussins et me donne une petite poussée:
— Allez, regarde ailleurs, espèce d’obsédée! Faut que je finisse de me déshabiller.
Mais au lieu d’obéir, j’écarquille les yeux.
— Euh… hein? Mais tu vas enlever quoi de plus? Il te reste que ton boxeur! — Justement…
Ma gorge s’assèche et c’est d’une voix rauque que je vérifie: — Tu dors tout nu? Avec… avec rien du tout? — Pas toi?
— Absolument pas! J’ai même gardé le peignoir de l’hôtel! — Ben là, tu réussiras jamais à t’endormir. Faut être un minimum confo, durant la nuit, tu crois pas? indique-t-il en se glissant sous les draps. — Sauf qu’il y a confo, pis confo! Remets ton boxeur!
Il ronchonne, mais me répond tout de même:
— C’est beau, pas de panique. Je l’ai pas encore enlevé, madame la pudique.
— Je suis pas pudique, dis-je en tirant sur la couverture. J’aime juste la bienséance…
— La bienséance… Qu’est-ce qu’il faut pas entendre! répliquet-il en s’étendant sur le dos pour fixer le plafond.
Les coussins me cachent sa vue. Je ne peux donc plus l’observer à ma guise. Je l’entends toutefois respirer. Ça m’empêche de fermer les yeux pour tenter de dormir. Il faut dire que ce n’est pas la seule chose qui nuit à mon sommeil. La fraîcheur de la pièce n’aide en rien à me détendre. Il commence vraiment à faire de plus en plus froid.
Le matelas bouge et je me fige. Qu’est-ce que fabrique Christophe?
La chambre est soudain plongée dans le noir, et je comprends que mon voisin de lit a soufflé la dernière chandelle. Il se repositionne, ce qui fait bouger une fois de plus le matelas.
Je me racle la gorge.
Je soupire.
Je compte tout ce que je peux dans ma tête, sans grand succès.
Je me tourne sur un côté, puis sur l’autre, avant que Christophe ose demander:
— Ça va pas?
— J’arrive pas à dormir. C’est… c’est peut-être le froid, je sais pas. T’es pas gelé?
— Un peu. T’as raison, y fait pas chaud du tout. La température extérieure a dû baisser de quelques degrés.
Il réfléchit quelques secondes avant de proposer: — Tu veux que je rallume les bougies? Ça ferait un peu de chaleur.
Je réagis aussitôt:
— Non… Imagine que le feu pogne pendant qu’on dort!
Il s’appuie sur son coude pour m’observer par-dessus la rangée de coussins. Je ne vois pas bien son regard, dans l’obscurité, mais je saisis vite qu’il me trouve ridicule avec mes craintes. J’ajoute: — Quoi? C’est déjà arrivé! Quand j’étais jeune, il y a eu un feu dans un immeuble, près de chez moi, parce que la femme avait laissé des chandelles allumées. Toute la bâtisse y est passée. Et cette famille a dû… — OK, OK, capitule Christophe, je touche pas aux bougies. Tu suggères quoi, d’abord? On peut pas monter le chauffage ni ouvrir les fenêtres pour laisser entrer la chaleur, vu qu’il fait encore plus froid dehors. On a pas trop d’options à part se cacher sous les couvertures et essayer de pas claquer des dents.
— Ben… on pourrait…
Je n’ai sincèrement aucune idée pourquoi cette solution me vient en tête. Juré! Ç’a fait pop, tout simplement, et je n’arrive plus à penser à autre chose. Me voyant hésiter, mon compagnon répète mes paroles: — On pourrait…? On pourrait quoi?
Je prends une grande inspiration avant d’expliquer: — Il paraît que la façon la plus rapide et efficace de réchauffer une personne qui est en train de geler, c’est de faire du peau à peau. — Du… peau à peau? Je suis pas sûr de…
Je m’assois dans le lit, les jambes croisées, afin de développer mon idée: — Tu sais, les bébés qui viennent de naître?
— Euh… ouin? Je suis pas un spécialiste, mais pour le moment, je te suis… — Quand ils sont encore à l’hôpital avec leurs parents, les infirmières proposent souvent que le papa ou la maman fasse du peau à peau. Autrement dit, le bébé est collé contre la peau de son parent. Ça l’aide à conserver sa chaleur et ça… ça crée un lien, dis-je rapidement. — Hum… et tu sais ça parce que…?
— Mon amie est infirmière.
Il hoche la tête et, tout en s’assoyant lui aussi, il demande, pour être certain:
— Donc, si j’ai bien compris, tu veux que toi et moi, on retire nos vêtements et qu’on… se colle? Me semblait que ça te choquait, tantôt, que j’enlève les miens…
— Oui! Non! Je… je pense que même si on se touche pas, mais qu’on se rapproche un peu, ça pourrait… fonctionner?
— Ah… Alors on enlève la rangée de coussins, c’est ça?
J’acquiesce et répète:
— On enlève la rangée de coussins…
Il me fixe un instant. Puis, sans ajouter quoi que ce soit, il attrape le premier coussin à sa portée et le balance au sol. Je fais pareil et, bientôt, il n’y a plus rien qui nous sépare. Je m’étends lentement et rapproche mon oreiller du sien. Je ne suis plus qu’à quelques centimètres de lui. Je sens sa chaleur, sans toutefois pouvoir y avoir accès. C’est limite frustrant.
Je me remets à soupirer et à me tourner d’un côté, puis de l’autre.
Une seconde plus tard, un bras m’encercle la taille. Je cesse de bouger. Un sourire s’étire sur mon visage et je me laisse doucement sombrer, autant dans les bras de Morphée que dans ceux de Christophe…
Christophe
J’ai l’impression qu’un changement vient de se produire…
Les yeux fermés, je suis toujours à moitié endormi, et pourtant, quelque chose a changé, je le sens. Un peu perdu, je soulève les paupières pour les refermer aussitôt. Ma rétine vient d’en prendre un coup.
Mais une fraction de seconde plus tard, je tente l’expérience de nouveau. Et cette fois, je parviens à garder les yeux ouverts un peu plus longtemps. J’essaie de me protéger de l’éclairage éblouissant en mettant ma main gauche devant mon visage, mais je sens quelque chose de lourd qui pèse dessus. Je tourne la tête et constate qu’effectivement, un corps doux et chaud est là, collé au mien.
Les souvenirs des dernières heures me reviennent en vrac. Le nom de cette fille que je tiens dans mes bras, son visage, son sourire, ses jolis yeux bleus… Cette étrange nuit que nous sommes en train de passer. Et, bien sûr, l’électricité qui vient de revenir!
Ma compagne grommelle, près de moi. Je chuchote à son oreille: — Chut… chut… rendors-toi.
Mais au lieu de s’exécuter, elle se détache de moi en vitesse et passe même près de tomber de l’autre côté du lit.
— Hé! Du calme, c’est juste moi, dis-je en récupérant mon bras gauche par la même occasion.
Je lève les deux mains pour lui montrer que je suis inoffensif, mais elle continue de m’observer, les yeux gonflés de sommeil, avec un air effarouché.
— L’électricité est revenue. Je vais juste aller fermer la lumière, d’accord? Pas de panique.
Elle hoche la tête et semble enfin se détendre, tandis que je sens qu’elle replace les éléments dans sa tête. Elle se permet d’ailleurs de murmurer, alors que je me remets debout:
— Allume le chauffage, s’te plaît.
— Oui, c’est ce que je comptais faire.
Je vais vite monter le thermostat, près de la porte, puis je reviens vers le lit. En chemin, mon regard s’arrête sur mon sac, que j’ai abandonné par terre. Je me penche pour le ramasser et le tasse, quand je réalise que… je devrais peut-être en profiter pour aller demander d’avoir une autre chambre, au fond. Puisque le système informatique est de nouveau fonctionnel, je n’ai plus aucune raison de rester ici avec cette femme.
Je ressens un pincement au ventre à cette pensée, mais je me secoue bien vite et me mets à ramasser mes choses pour les lancer dans mon sac. J’enfile ensuite mon chandail ainsi que mes pantalons et je file vers la salle de bain pour m’assurer que je n’oublie rien.
Le tout n’a dû me prendre que trois ou quatre minutes. Je suis sur le point de partir tel un voleur quand Florence se redresse sur le lit et demande, dans le noir:
— Tu… tu fais quoi?
J’hésite, la main sur la poignée. Avec un petit soupir, je me retourne et explique:
— Écoute, je… je me suis dit que j’allais te laisser la chambre. — Me laisser la chambre? Mais… tu vas dormir où? s’écriet-elle en reprenant ses esprits.
— Je vais aller voir à l’accueil pour qu’on me donne accès à une autre. Je… je vois pas pourquoi je resterais ici, maintenant que…
Elle hoche la tête. Les rideaux demeurés ouverts permettent à la lune d’éclairer le profil de Florence. Il ne pleut plus. Tout va rentrer dans l’ordre, on dirait bien. À cette pensée, j’ai de nouveau ce pincement. Je l’ignore et poursuis:
— J’espère juste que l’employé sera pas couché. Je sais pas s’il y a quelqu’un à l’accueil toute la nuit.
Elle renchérit aussitôt, comme si elle sautait sur l’occasion: — Ouin, imagine qu’il est pas là. Tu vas faire quoi? — Je… je vais sonner pour qu’il arrive.
— Hum… mais il pourrait être ailleurs et pas t’entendre.
Je me frotte le menton, entrant dans le jeu:
— C’est vrai… alors dans ce cas, je reviendrais cogner à ta porte, j’imagine.
Elle semble d’accord. Elle ajoute même:
— D’ailleurs, tu imagines comme les autres chambres doivent être gelées? Ça doit être… vraiment désagréable.
— Bah… Ici aussi, le chauffage vient d’embarquer. — La différence, indique-t-elle, c’est que nous, on a eu le temps de réchauffer les draps.
Je me détache de la porte, attiré comme un aimant vers le lit. Je souffle: — Effectivement… Ce sera pas super confo au début. — Vraiment pas. En plus, ça va te prendre des heures pour te rendormir… — Pis il faut que je me lève tôt, demain, si je veux avoir le temps de magasiner pour être présentable à l’enterrement.
Elle sourit et conclut:
— En tout cas, si j’étais toi, je terminerais la nuit ici, mais je vais pas décider à ta place, hein? C’est pas… c’est pas ma vie.
Elle tortille le drap entre ses jambes, puis murmure:
— Tu me déranges pas du tout, si tu veux rester. Je voulais juste que… que tu le saches.
Et c’est comme ça que j’abandonne définitivement l’idée de quitter cette chambre. Au contraire, je retire mes chaussures d’un coup de pied, je m’empresse de retirer mon chandail et je fais glisser mon pantalon sur mes cuisses. Puis, je me faufile sous les draps tièdes que j’ai quittés tout à l’heure. Un état de bien-être m’envahit presque aussitôt. Mais il manque quelque chose.
J’étire le bras et j’essaie de rapprocher Florence de moi, sauf qu’elle est demeurée couchée à l’autre extrémité du matelas. Dépité, je m’installe sur le dos et je joins mes mains sur mon torse. Après quelques instants de silence, ma compagne me demande:
— Je voulais pas te forcer à rester non plus, si tu… si tu voulais pas, tu sais?
— T’inquiète, c’est correct.
— Mais… tu peux…
— Florence, dis-je en l’interrompant, je suis très bien ici, dans ce lit, avec toi. J’ai pas l’intention de m’en aller.
— Mais tantôt, c’est ce que t’allais faire… me répond-elle avec justesse. — En effet, mais… c’est surtout que je voulais te laisser la place. Je me disais que si je restais, tu allais te demander si j’avais de mauvaises intentions. Donc, j’ai préféré te céder la place plutôt que de te mettre dans l’embarras. Tu comprends?
— Oui… et donc, tu en as?
Ne comprenant pas sa question, je demande:
— Donc j’ai quoi?
— De mauvaises intentions, reprend-elle d’une toute petite voix.
Est-ce que c’est une invitation, ça? J’ai quelques doutes. Surtout qu’elle ne bouge pas d’un poil. Je ne suis guère mieux. Je reste planté là, sur le dos, comme un adolescent qui ne sait pas trop de quelle manière se comporter avec sa première blonde.
Ça fait longtemps que je ne me suis pas senti ainsi. J’hésite tellement longtemps qu’elle finit par dire:
— Oublie ça, ma question était idiote. Je dois être fatiguée. Désolée.
Elle se tourne pour me faire dos. Je réagis enfin, mû par une force que je ne peux pas contrôler. Je n’ai pas envie que cette femme passe la nuit si près et si loin de moi à la fois. Je glisse ma main sous les couvertures et je la pose sur sa hanche. Doucement, je l’attire vers moi. Elle revient sur le dos et me jette un coup d’œil surpris.
Je la fais se tourner en entier, de manière à me faire face. Ma main remonte sur ses côtes, effleure ses seins, caresse son épaule, continue sur son cou et arrête enfin sa course dans ses cheveux, que j’empoigne en poussant un petit soupir. Ils sont doux, épais, agréables à toucher.
Nos visages ne sont plus qu’à quelques centimètres seulement, quand je me penche vers elle. Ma bouche sur la sienne. Ma langue qui se fraie un chemin entre ses lèvres. Nos souffles qui s’entremêlent.
Je ne sais plus si c’est une bonne ou une mauvaise idée. J’ai cessé de réfléchir dès que ma peau est entrée en contact avec la sienne. Dès que nos odeurs se sont mélangées. À l’instant où nous avons fermé les yeux pour oublier ce qui nous entoure et, surtout, qui nous sommes.
Mais il y a cette petite voix qui en profite pour marmonner, dans ma tête: ce serait peut-être le temps de vérifier s’il y a bel et bien des préservatifs dans ton sac en bandoulière…
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