Mademoiselle Plastique
Chapitre 1 Florence
CHAPITRE 1
Florence
FIN AVRIL, JEUDI SOIR
Énervée, je m’étire le cou et crie en direction de ma coloc et amie, assise dans le salon:
— Internet a encore bogué!
Louise soupire et, sans se lever de son sofa, elle rétorque en me montrant le cellulaire qu’elle a dans la main:
— Ça doit être celui de l’autre fille, le problème, parce que moi, j’ai encore accès au Wi-Fi.
— Mais…
— Qu’est-ce que tu veux que je te dise, Flo? s’énerve-t-elle en relevant de nouveau la tête. C’est pas ma faute si votre Zoom gobe autant de jus!
Je me renfrogne, car je ne voudrais pas que Lou me demande de payer le surplus d’Internet que je lui occasionne par moment. Il faut dire que dans les faits, je ne suis pas réellement sa coloc. Je suis plutôt celle qu’elle héberge temporairement – depuis trois mois – tout à fait gratuitement. Je devrais m’estimer chanceuse de pouvoir compter sur elle. C’est que je suis encore à l’étape de chercher mon condo de rêve… à un prix abordable!
Ce qui, on ne se fera pas de cachette, est loin d’être facile à dénicher.
Je reviens en grognant à ma rencontre sur l’ordi. Je ferme le tout et me reconnecte pour la troisième fois. Enfin, le visage de mon interlocutrice réapparaît sans être figé, cette fois.
— Ah, ça marche! S’cuse-moi, Manon.
— Ouais, c’est bizarre… Je sais pas pourquoi ça fige sans arrêt. Pas évident de se parler comme ça. Je pense que mon chum est en train de downloader quelque chose. Tu veux que j’aille lui demander d’arrêter? — Bah, c’est pas grave. Demain, on se verra en personne, de toute façon. J’ai tellement hâte!
Elle sourit, sans plus, avant d’ajouter:
— As-tu préparé toutes tes choses? Faudrait pas oublier un truc. C’est quand même loin de chez toi.
— Ouaip! J’ai tout empilé dans l’entrée de l’appart, et je vais aller mettre ça dans l’auto tantôt, dis-je en dansant devant l’écran.
Les yeux de mon interlocutrice s’écarquillent, tandis qu’elle s’écrie: — Ton stock va passer la nuit dans ton char?! T’es folle, ou quoi? — Ben, je… oui? dis-je, sans trop comprendre son énervement. — Des plans pour te faire voler, ma belle! JAMAIS au grand JAMAIS on laisse notre matériel sans surveillance. C’est la règle numéro un, voyons! Je te l’ai expliqué cent fois!
Je fronce les sourcils devant sa réaction et réponds: — Mon quartier est quand même sécuritaire, alors je pensais pas que… — Tut, tut, tut, me coupe-t-elle. Ça s’applique partout. Je connais une fille qui a perdu pour mille piasses de matériel parce qu’elle avait oublié de le sortir de son auto après une tournée chez des clients. Non, tu attends demain matin avant de mettre ça dans le coffre arrière.
Je marmonne tout bas:
— C’est vrai que la valise se verrouille pas, en plus… Ouin, t’as raison. Je vais laisser ça dans l’appart.
Je jette un coup d’œil à Louise, qui n’a toujours pas bougé du sofa, et me mords les lèvres. J’espère que mon fatras ne la dérangera pas trop… On a de la misère à circuler, avec tous les plats de plastique qui encombrent le portique. Je me rassure en me disant que ce n’est que pour ce soir.
Le hic, c’est que ça fait plusieurs jours que je lui rebats
les oreilles avec cette excuse.
Mais ce n’est quand même pas ma faute! En devenant vendeuse Suppercare, il était évident que j’allais devoir me procurer des plats pour faire mes présentations. Et ensuite, en commander pour pouvoir les vendre à mes clientes. D’un autre côté, Louise n’avait pas prévu le coup lorsqu’elle a accepté de m’héberger. Elle m’a dit oui sur un coup de tête, alors que mon proprio venait de m’annoncer qu’il résiliait mon bail à deux jours des vacances de Noël.
— Réparations d’urgence, m’a-t-il dit en venant cogner à ma porte.
J’ai senti mes épaules s’affaisser, sous le choc, surtout quand il a ajouté, avec son air bête habituel:
— Faudra vous loger ailleurs.
Je me doute bien qu’il voulait juste récupérer mon logement pour ensuite le louer à prix plus élevé. D’un autre côté, je n’étais pas vraiment locataire de l’endroit non plus… J’avais simplement repris la location de ma grand-mère, au moment où elle avait dû partir en résidence. Pour ne pas qu’elle paie inutilement, j’avais accepté d’occuper les lieux. C’était donc d’autant plus facile de m’expulser…
Louise m’a répété je ne sais plus combien de fois que je pouvais porter plainte à la Régie. Mais voir que j’ai le temps de faire ça! Entre mon nouveau boulot de vendeuse Suppercare à temps plein, ma remise en forme après mon opération et ma recherche du condo parfait, disons qu’il n’y a plus beaucoup de place pour quoi que ce soit d’autre dans mon horaire.
Ouais… Ma vie sociale sera bientôt sur le déclin
si je ne fais pas attention.
Je me secoue et applique la méthode que j’aime le plus: le déni! Je remercie donc Manon pour ses précieux conseils, puis je prétexte quelques derniers préparatifs à effectuer. De toute façon, je le sens, le Wi-Fi risque encore de boguer, alors autant me concentrer sur ce qu’il me reste bel et bien à faire. Je referme l’écran de mon portable et sautille jusqu’à Louise, qui lâche son téléphone des yeux.
— Alors… demain, c’est le grand jour? me demande-t-elle avec un air sceptique. Tu vas enfin pouvoir assister à une conférence donnée par Amanda Morin?
— Amanda Martin! Et oui, t’as pas idée comme j’ai hâââte!
Je m’assois par terre et attrape le calepin que j’ai posé sur la table basse du salon. J’y ai noté tout ce dont je vais avoir besoin pour assister à ce congrès de représentantes. Je suis tellement impatiente d’y être! Je suis si fébrile que, je me connais, je vais oublier tout un tas de trucs. C’est la raison pour laquelle j’ai dressé une liste.
Les listes, c’est ma solution à tout!
Sur la feuille lignée, il est d’ailleurs écrit tout en bas que je dois convaincre Louise de me prêter sa voiture. J’aurais dû lui en parler avant, mais… c’était au bas de ma liste! Avec un sourire un peu exagéré, je me lance:
— Dis-moi… ton auto… est-ce que t’en as vraiment besoin durant touuuute la fin de semaine? Je veux dire… si je te la ramenais dimanche matin, ça te dérangerait beaucoup? Ben… peut-être plus dimanche midi, mettons, le temps de faire la route. Ou vers la fin de l’après-midi, s’il y a pas mal de trafic.
Je termine en me mordant les lèvres et en utilisant la technique du petit chat tristounet. Mon amie secoue la tête:
— Je savais que tu me la demanderais à la dernière minute. Flo, j’ai peut-être quelque chose, moi!
— Ben… au pire, ton chum pourra te faire un lift, non? Tu passes tous tes week-ends avec lui, anyway!
— OK, OK, c’est beau. C’était évident que j’allais te la laisser! Je sais pas pourquoi t’as attendu aussi longtemps pour m’en parler…
— T’es un amour! dis-je en lui sautant dans les bras.
Elle rigole un peu avant de me repousser pour dire: — Mais fais quand même attention, d’ac? T’es pas sortie de l’hôpital depuis si longtemps et…
— Hé, on parle pas de ça! T’avais promis, avant que j’emménage chez toi.
Je recule et me rassois au sol.
— Peut-être, reprend-elle, mais à l’époque, je savais pas que t’allais partir en affaires, ni que lesdites affaires t’obligeraient à soulever des tonnes de plats!
— Ils sont super légers, de toute façon. Et je suis quand même pas devenue handicapée!
— Non, mais… tu dois prendre soin de ta santé. — C’est ce que je fais. Regarde, c’est même sur ma liste, à la ligne…
Elle repousse ma main et mon calepin, se doutant que c’est une blague, et insiste:
— T’aurais pu venir travailler avec moi. Il y a des postes de préposés qui se sont ouverts tout l’hiver. En plus, je t’aurais eue à l’œil et je me serais assurée que t’es correcte…
Cette fois, je soupire. Non, je n’aurais pas pu, et elle le sait autant que moi. Les longues heures qu’elle fait à l’hôpital en tant qu’infirmière m’auraient vite rendue malade. Sans compter que cet endroit me donne la nausée… Et soyons honnête, je ne peux plus travailler de neuf à cinq. Encore moins faire des heures supplémentaires. Je dois l’accepter. Je suis en convalescence, et ce… pour plusieurs semaines encore.
D’ici là, je dois tout de même gagner ma croûte. Sans compter que j’adore être à mon compte. Ça me donne l’impression de valoir quelque chose… C’est ridicule, mais pour une rescapée comme moi, ça vaut son pesant d’or. Je réponds donc:
— On change de sujet, Lou. Je suis heureuse comme je suis.
Elle hausse un sourcil:
— Vraiment? Tu passes tes soirées à calculer, à téléphoner à tes futures clientes et à courir les congrès. Je t’ai pas tellement vue t’amuser, dans la dernière année…
Elle se tait en me voyant changer d’air, puis corrige: — … dans les derniers mois, mettons. Tu aurais pu… je sais pas, sortir, rencontrer des gars, te faire du fun! La vie est courte, tsé, pis c’est pas en restant chez toi… ou plutôt chez moi, que tu vas la vivre! — Penses-tu que je le sais pas? dis-je durement, avant de me remettre debout. Je suis au courant que tout peut s’arrêter du jour au lendemain! — Flo… murmure-t-elle en tentant de me retenir. Ta vie à toi s’est pas arrêtée. Tu peux encore…
Je secoue la tête et déclare:
— Je pourrai pas avoir d’enfant. Ça va s’arrêter à moi. Mes parents auront jamais de petits-enfants pis je devrais aller faire le party et me réjouir? J’ai pas envie d’avoir un chum pis de devoir lui expliquer que j’ai plus ce qu’il faut pour fonder une famille. Ça fait que mon bonheur, je le trouve ailleurs. Juge-moi pas là-dessus!
Je me dirige vers l’entrée afin de replacer une boîte qui me paraît chambranlante, quand la voix de Louise me parvient une fois de plus: — T’as peut-être plus d’utérus, Flo, mais t’as encore un cœur. C’est la seule chose qui compte, non?
Non.
Oui.
Peut-être…
Christophe
Celle-là, elle va faire du bien…
Je prends une longue gorgée de ma bière froide et la repose sur le comptoir, puis je m’y appuie pour observer mes trois chums assis à la table ronde. Benoît est le premier à tourner la tête vers moi pour me demander ce que je fous.
— Je relaxe, man, je relaxe…
— Ben viens donc relaxer avec nous autres. Le jeu continue, tsé! — Ouais, ouais, j’arrive, dis-je en reprenant ma bière pour aller m’asseoir sur ma chaise.
— Pourquoi tu m’en as pas apporté une, Chris? me reproche aussitôt Vincent.
Je réplique, sans même le regarder, tout en saisissant les cartes que Marc-André vient de me passer:
— Parce que t’en as déjà bu en masse. Tu conduis, je te rappelle. — Je veux ben, mais je peux quand même en boire une p’tite dernière… — T’oublies que ta blonde va t’attendre, si t’es pas chez vous avant le couvre-feu, blague Benoît en lui donnant une tape sur l’omoplate. Faut que tu t’occupes de ta fille, toi aussi. Envoye, joue, c’est ton tour.
Vincent grogne, mais se contente de déposer ses cartes sur la table. Je fais la moue devant son jeu beaucoup plus fort que le mien. En soupirant, je déclare:
— Je me couche.
— Moi aussi, indique mon associé et ami, Marc-André.
Ne reste plus que Benoît et Vincent, qui se regardent en chiens de faïence. Je ne porte déjà plus attention au jeu et me redresse pour aller m’écraser dans le salon. Je suis rapidement suivi par Marc-André, qui a cessé de jouer lui aussi. Il se laisse tomber entre mes coussins moelleux et soupire de bonheur.
— On est tellement ben dans tes nouveaux divans, ç’a pas d’allure. Y m’en faudrait des pareils pour chez nous.
— Ta blonde voudra jamais. Elle aime juste le cuir. — J’ai encore mon mot à dire… lâche-t-il sans trop de vigueur.
Normalement, je me moquerais de lui et du fait que sa blonde contrôle sa vie de A à Z, mais ce soir, je n’ai pas trop la tête à ça. Mon regard dérive vers le meuble, collé au mur, sur lequel trône l’urne contenant tout ce qui reste de mon père. C’est moi qui en ai hérité à son décès, il y a deux mois. Impossible de le faire enterrer tant que le sol n’était pas complètement dégelé. Mais c’est désormais le cas. Demain, je pourrai peut-être enfin tourner la page sur tout ça…
Je ramène mes yeux sur les deux gars qui viennent de terminer la partie. Frustré, Vincent s’écrie:
— C’est la dernière fois que je joue avec toi! T’es juste un tricheur! — J’ai pas triché pantoute, réplique Benoît.
— Tu comptes les cartes. Penses-tu qu’on le sait pas? — OK, les boys, on se calme, intervient Marc-André, comme toujours.
C’est lui le modérateur, dans notre petit groupe. Il se lève et ajoute: — Anyway, y’est tard… faudrait penser à rentrer.
Je réagis enfin, comme sortant du brouillard qui m’englobe depuis plusieurs semaines:
— Hein? Tu-suite? Come on, les gars, vous venez d’arriver!
Mais mon argument est loin de faire mouche. Ils ont beaucoup trop hâte d’aller se glisser dans leurs draps déjà réchauffés par leur blonde. Je ne parviens pas à les convaincre de rester. Seul Marc-André s’attarde sur le seuil quelques instants de plus. Il attend que les deux autres soient partis pour me demander:
— Pis… comment tu te sens, pour demain?
— Bof… y faut ce qui faut. Inquiète-toi pas, je vais pas m’éterniser là-bas. — J’imagine que non…
— Je reste une nuit, c’est tout. Tu vas me revoir ici ben assez vite.
Mon ami hoche la tête, hésite, puis vérifie:
— Mais rassure-moi, tu vas au moins te raser avant de partir?
Je porte la main à ma barbe, que j’ai peu entretenue depuis les derniers mois. Je dois avouer que je n’ai pas fait très attention à mon apparence. De toute façon, je n’ai pas eu à rencontrer de clients, puisque c’est Marc-André qui s’occupe de cette partie du boulot. Moi, je conçois les appareils, c’est tout. Bref, je ne vois pas ce qui cloche dans mon look. Et puis… je ne retourne pas dans ma ville natale pour être reconnu. Si cette barbe peut m’aider à passer incognito, je ne vais pas me plaindre.
Marc-André me lâche l’épaule, découragé par mon je-m’enfoutisme, mais ajoute malgré tout:
— Même si je les connais pas, tu offriras mes condoléances aux membres de ta famille pour moi.
— J’ai pas l’intention de parler à qui que ce soit. — Chris! C’est l’enterrement de ton père, quand même. La moindre des choses, c’est d’aller présenter tes condoléances à ceux qui l’ont aimé.
Je renifle. Ceux qui ont aimé mon père, hein? Puisque je n’en fais visiblement pas partie, je secoue la tête et tente de lui refermer la porte au nez pour terminer cette conversation au plus vite. Il la bloque de son pied et conclut:
— Viens pas me faire accroire que ça te fait rien, qu’y soit mort. Vous étiez peut-être pas en super bons termes, mais les liens du sang, c’est sacré, mec! — Sacré? Sacré au point de déshériter son fils unique? — Il t’a pas…
Je l’interromps sans l’écouter:
— Sacré au point de plus parler à son seul enfant sous prétexte qu’il est parti étudier ailleurs? De lui interdire de prononcer le nom de sa mère, morte alors qu’il était juste un gamin? Sacré au point de… Non, si tu veux tout savoir, son décès, c’est la meilleure chose qui pouvait arriver. Maintenant, je peux me sacrer de lui, comme tu dis, sans me sentir coupable!
Mon ami secoue la tête avant de retirer son pied. Quand on parle de mon paternel, je me ferme comme une huître, et il le sait. Ce n’est certainement pas aujourd’hui que les choses vont changer. Du couloir, Marc-André hausse malgré tout le ton pour me dire:
— Il t’a même pas déshérité!
Je l’ignore en lui claquant la porte au nez. Toujours de l’autre côté, il ajoute:
— Ton père voulait juste que tu lui fasses un héritier. Chris…? CHRIS! hurle-t-il en donnant des coups contre la porte. T’es tellement bocké, quand tu veux! On se reparlera à ton retour. Foutue tête de mule!
J’entends ses pas dans l’escalier, signe qu’il vient enfin de capituler. N’empêche qu’il a fait remonter de douloureux souvenirs en moi. Du choc que j’ai subi lors du coup de fil de l’hôpital, pour m’annoncer l’accident de voiture de mon père, jusqu’à sa mort, quelques heures plus tard. Je n’ai même pas eu le temps de me rendre à son chevet.
Pourtant, j’en avais l’intention. J’ai bien essayé d’y aller, mais il ne m’a pas attendu pour crever. Je suis retourné chez moi en roulant comme un fou sous la neige qui tombait à plein ciel. Je m’en fichais de ne pas voir à quelques mètres devant moi. Je n’avais qu’une envie, me défouler. Car la mort de mon paternel signifiait tant de choses…
À commencer par mon entrée dans l’entreprise familiale. Entrée qui se trouve à être une fois de plus repoussée à cause des caprices ridicules de l’homme qui la dirigeait. J’en ai été stupéfait, lors de la lecture du testament. Oui, on me léguait Hilson et Cie, mais à la condition d’avoir moi-même un héritier à qui la donner, par la suite.
Sauf que l’héritier tant souhaité n’existe toujours pas. Et ce n’est pas avec le mode de vie que je mène qu’il se pointera bientôt le bout du nez. Faire un bébé… Pour ça, il faudrait d’abord que je me trouve une blonde. Ça pourrait être facile si on me demandait juste de le concevoir… C’est de garder mes blondes qui n’a jamais été mon fort.
Je suis très bien tout seul, il faut dire. Je ne suis pas du genre à faire des tonnes d’efforts pour une autre personne. Voilà au moins un truc que mon père m’a légué sans condition, il faut croire… Cette incapacité à m’attacher, ça ne tient pas du voisin. Pour former un couple solide, il aurait fallu que j’aie un modèle. Or ma mère étant morte alors que j’étais tout jeune, disons que mon paternel ne s’est pas dépêché de combler le vide de son absence dans nos vies. Il n’y a que dans son lit qu’il s’est empressé d’inviter quelques stagiaires de la moitié de son âge…
Après avoir ramassé ma bière, je vais me poster près de la fenêtre donnant sur la rue. De là, je peux apercevoir MarcAndré qui vient de déverrouiller la portière de sa voiture. Il ne me voit pas et se glisse derrière le volant. Puis, il s’éloigne dans la nuit. Moi, je reste là un moment, à fixer les rues ternes. Je ne suis pas fatigué, et pourtant, je devrais aller dormir au moins quelques heures. Je dois partir aux aurores, si je veux arriver à temps pour l’enterrement. La route sera longue, mais elle me fera du bien.
Demain, en parcourant sur ma moto les kilomètres qui me séparent de mon enfance, je réussirai peut-être à mettre les choses au clair dans ma tête. Rouler contre le vent m’a toujours fait cet effet. Je parviens à maintenir un équilibre fragile pour ne pas tomber, ce que je suis toutefois incapable de faire dans mon quotidien.
Je lève ma bouteille pour la terminer. Le liquide, rendu tiède, coule dans ma gorge. Je grimace en abaissant le bras, puis je vais balancer la bière dans le recyclage avant d’aller m’étendre sur mon lit.
J’y prends toute la place.
Parce qu’être seul, ça n’a pas que des désavantages…
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