Mademoiselle Plastique
Chapitre 9 Florence
CHAPITRE 9
Florence
SAMEDI MATIN
C’est dans un cocon douillet que je me réveille, le lendemain matin. Je souris avant même d’avoir ouvert les yeux. Mais je ne sens pas de bras autour de moi. Je tends aussitôt les miens, à la recherche d’un corps dur et musclé. Je ne rencontre que le vide.
Un vide encore chaud, néanmoins…
Christophe était là il y a peu de temps. Pour savoir où il est passé, je repousse les couvertures qui me recouvrent le visage et plisse les yeux. Le soleil entre à flots dans la chambre. Je tourne la tête en direction de la salle de bain.
Porte ouverte…
À moins que l’homme avec qui j’ai passé la nuit se sente assez à l’aise pour faire ses besoins sans barrière entre nous, je doute qu’il soit dans cette pièce. De toute manière, aucun son ne me parvient de là. Je me rassois pour mieux réfléchir. Les draps glissent sur mon corps, dévoilant ma poitrine dénudée. Je me cache en vitesse, prise d’un sursaut pudique.
Quelques secondes passent pendant lesquelles j’attends que Christophe sorte de je ne sais où. Rien… Les sourcils froncés, je décide d’aller prendre une douche. Il est peut-être seulement parti chercher à déjeuner. Je l’imagine me ramener un bon latte extra mousse. En souriant, je pose le pied à terre. Je m’apprête à crier aussitôt, par réflexe, mais pas de douleur. Au contraire. Une fois debout, je peux même faire quelques mouvements de danse sans avoir mal du tout.
Décidément, la journée débute du bon pied… sans vilain jeu de mots! Puisque l’électricité est revenue, je prends tout mon temps pour me doucher, tandis que ma tête est envahie par les images de la nuit que je viens de passer. Je frissonne de bien-être et ferme les yeux sous le jet bienfaisant. J’ai l’impression de sentir encore les mains de Christophe sur moi. Je me savonne sans perdre mon air heureux et ferme le robinet seulement lorsque je commence à avoir le bout des doigts un peu fripés.
J’essuie chaque petite partie de mon corps, comme pour refaire le tracé des mains de mon amant. Pour me rappeler ses caresses et pour les revivre encore un peu, car… Je cesse soudain d’afficher ce sourire béat pour réfléchir à ce qui nous attend. Je ne connais quasiment pas cet homme, au fond. Je ne sais même pas où il habite. Ni ce qu’il fait dans la vie, tiens.
Pendant que je remets mes vêtements d’hier, qui ont eu le temps de sécher durant la nuit, je continue de réfléchir. Je ne suis pas certaine des intentions de Christophe, qui plus est. Peut-être… peut-être a-t-il fichu le camp sans me dire au revoir! Qu’est-ce que j’en sais?
Je reviens vite dans la chambre et cherche un détail qui m’indiquerait qu’il n’a pas pris la poudre d’escampette avant mon réveil. Son sac ne se trouve nulle part. Ni ses souliers, bien que ça, ce soit plutôt normal s’il est parti acheter notre déjeuner. Je continue de chercher quand mon regard tombe sur le contenant en plastique rempli de cendres.
Non… il ne serait pas parti sans son père, quand même.
D’un autre côté, il ne semblait pas en parler avec affection. Il pourrait avoir voulu s’en débarrasser…
Je secoue la tête. Je suis ridicule. Il ne peut pas être bien loin. Pour en être certaine, je remets mes propres souliers et je sors dans l’air frais du matin. À l’ombre, c’est plutôt frisquet, mais dès que les rayons du soleil touchent ma peau, je me sens un peu mieux. Je me rends jusqu’au portail du motel, à la recherche de l’employé de la veille.
Ce n’est pas lui qui se trouve de l’autre côté du comptoir, mais plutôt une jeune fille à peine majeure. Elle mâche une gomme balloune et la fait éclater à répétition. J’avance vers elle et demande: — Bonjour, je… je suis une cliente. J’ai dormi dans la chambre 55.
L’ado hausse un sourcil, cesse de mastiquer, puis répète: — La 55?
Je hoche la tête, et elle réagit au quart de tour: — Impossible. On la loue jamais, cette chambre. — Disons qu’hier, avec la panne, le… l’autre employé avait pas trop le choix. Peu importe, je voulais savoir si vous aviez vu l’homme avec qui j’ai…
J’hésite, me trouvant ridicule. Je reprends donc: — L’homme qui a partagé la chambre avec moi. — De quoi il a l’air? s’informe la jeune, sans se soucier de mes hésitations. — Eh ben… il est grand comme…
Je lève le bras au-dessus de ma tête, mais je le baisse aussitôt, constatant que je n’ai aucune idée de la grandeur de Christophe. — En tout cas, il doit mesurer plus de six pieds. Et il porte une veste en cuir. Il a une… Ah non, il n’a plus de barbe, c’est vrai. Il est… il est assez mignon.
— Hum… non, pas vu, déclare finalement l’employée en haussant une épaule.
Je soupire, puis je songe à un détail:
— Il y a un restaurant adjacent au motel, je pense? On peut y déjeuner, il me semble, non?
Elle m’indique comment m’y rendre, et je la remercie avant de m’y diriger. Peut-être que Christophe s’y trouve. Mais une fois sur place, je ne découvre pas la haute silhouette de mon compagnon. En fait, il n’y a qu’un petit couple dans la cinquantaine qui s’engueule à propos de la nuit dernière et du choix merdique de ce motel.
Je ne peux pas leur donner complètement tort sur ce point. Toutefois, dans mon cas, disons que ça a favorisé les rapprochements. Je réprime un sourire et je vais plutôt me chercher un croissant dans le buffet. Puisque je n’ai aucune idée de l’endroit où se trouve Christophe, autant me ravitailler en attendant son retour. En espérant qu’il reviendra bel et bien… Ma crainte à ce sujet est vite réglée lorsque je vois apparaître, par la vitre du restaurant, une voiture qui me rappelle vaguement…
Mais oui! C’est la mienne… enfin, celle de Lou! Et elle roule!
Je me précipite à l’extérieur, où je croise le regard complice de mon amant d’une nuit, alors qu’il descend du véhicule. Je passe la main sur la carrosserie, stupéfaite de voir qu’elle roule encore, puis je demande: — Comment c’est possible? Elle a été remorquée dans un garage si tôt? Et tu es allé la chercher?
Il secoue la tête et semble fier de son coup. Je reprends: — Allez, explique! Qu’est-ce que tu as fait?
— Eh bien, pour commencer, j’ai pris tes clefs et… désolé, tu dormais, je voulais pas te réveiller pour te les demander. Tout ça pour dire que j’ai quelques notions de mécanique…
— Mais c’était pas dangereux, avec le poteau électrique? — Un gars m’a aidé à la pousser. Après, ç’a été facile. J’ai même réussi à la débosseler un peu, dit-il en pointant le coffre arrière. — Donc… tu l’as réparée toi-même?
— Tu sais, hier soir, quand je suis sorti pour aller chercher de la bouffe au dépanneur?
J’acquiesce. Il poursuit:
— En chemin, j’ai croisé une vieille grange et, dedans, j’ai vu qu’il y avait tout ce qu’il me fallait pour réparer ta voiture. Ce qui fait que ce matin, j’y suis retourné et… et voilà! Elle est en parfait état, maintenant.
Je tape dans mes mains, joyeuse, avant de le questionner:
— Combien ça a coûté pour acheter les pièces?
Il se gratte l’arrière de la tête avant d’avouer:
— Rien…
— Rien? Attends… Tu as volé les…
Il me coupe la parole en se rapprochant de moi pour poser une main sur ma bouche.
— J’ai rien volé, t’en fais pas, chuchote-t-il. J’ai laissé un mot dans la grange avec mon numéro de téléphone. Le propriétaire pourra m’appeler pour que je le paye. Mais je doute que l’homme à qui elle appartenait s’en rende compte un jour. Il paraît qu’il est mort. Donc…
Il conclut par une petite moue charmante, à laquelle je peine à résister. De toute façon, il a sans doute raison. Personne ne risque de venir réclamer les pièces qu’il a prises. Et puis, il a eu la décence de laisser ses coordonnées…
Sans plus me soucier de ces détails, je me dirige d’un pas sautillant vers l’auto de ma coloc. Tout en m’observant, Christophe me fait remarquer: — Eh, tu boites plus?
— Non, je pense que c’est guéri.
Sur ces mots, je m’avance jusqu’à la portière avant et j’enclenche le mécanisme relié au coffre. Je reviens sur mes pas et ajoute: — Tu sais ce que ça signifie?
Mon compagnon me lance un drôle de regard, attendant la suite. Je déclare, tandis que je soulève la valise:
— Ça signifie qu’on va pouvoir magasiner sans que tu doives me porter sur tes épau…
Je me tais aussi sec et fixe le contenu du coffre arrière, la gorge nouée.
Christophe s’avance vers moi afin de comprendre la raison de mon soudain silence. Et tous les deux, on observe le coffre béant…
… vidé de son contenu…
… pillé.
Il n’y a que ma veste, qui traîne tout au fond. Je ne peux pas le croire: quelqu’un a profité de l’orage pour me voler tous mes plats!
Christophe
Durant quelques secondes, je ne sais pas trop quoi dire. Au bout d’un moment, je finis par demander:
— Euh… ton coffre, il était plein, c’est ça?
Et là, Florence explose. Carrément. Elle lève les bras dans les airs et se met à gesticuler, tout en haussant le ton et en m’engueulant. Oui! Moi! Alors que je n’ai rien fait de mal. Au contraire.
Non mais c’est quoi son problème de m’attaquer de la sorte? Je reste de marbre un instant, attendant qu’elle se calme. Comme ça ne semble pas se produire, je grimace, puis je secoue la tête. Elle n’en tient pas compte et continue son petit manège:
— Il aurait fallu y aller hier, aussi, au lieu d’aller chercher de la foutue bouffe au dépanneur! Je savais que ça arriverait! JE. LE. SAVAIS! As-tu une idée du coût de tout ce qu’il y avait là-dedans? — Non, aucune, dis-je alors qu’elle reprend son souffle.
Ma réponse lui donne l’énergie de s’époumoner de plus belle: — DES CENTAINES DE DOLLARS! Non… DES MILLIERS! Et je vais devoir tout rembourser. Avec quel argent, tu le sais, toi?! Évidemment que non! T’en sais rien! Tu… tu…
— Je quoi? dis-je en me penchant vers elle pour entendre la fin de sa phrase.
— Rien! Laisse faire! Ma carrière est foutue! F.O.U.T.U.E!
Je prends une bonne inspiration et, voyant qu’elle passe en mode déprime, j’interviens:
— OK, je sais pas où sont tes bébelles de plastique… — C’EST PAS DES BÉBELLES!!! me hurle-t-elle au visage.
Je passe ma langue sur mes lèvres pour ne pas me laisser influencer par la rage qui bout en elle. Lorsque je suis certain de ne rien dire que je pourrais regretter, je poursuis:
— Je sais pas où sont tes plats. Sauf que… je peux t’aider à les chercher, si tu veux.
— Comment tu vas faire ça? demande-t-elle aussitôt en ouvrant très grand ses jolis yeux remplis de larmes.
— On va aller au poste de police et faire une déposition. T’as l’inventaire de tout ton stock quelque part, j’imagine. — OUI! Oui, j’ai ça sur moi quelque… commence-t-elle en se mettant à fouiller sur elle.
Elle s’arrête après quelques secondes seulement et déclare d’une petite voix:
— Non… non, c’était dans un des sacs que j’avais laissés dans le coffre. Oh! mais qu’est-ce que je vais faire? pleurniche-t-elle de plus belle. — OK, c’est pas grave. On va quand même y aller. — T’es sûr? Les policiers pourraient me revirer de bord, vu que j’ai pas de preuve que…
— Tu dois bien en avoir sur ton ordi ou je sais pas où. Non…?
Son regard s’illumine enfin, tandis qu’elle hoche la tête avec vigueur. Ses joues reprennent des couleurs, ce qui me rassure. Mais alors que je crois avoir trouvé un début de solution, elle se fige et me fixe, le regard égaré. — Oh non… murmure-t-elle.
— Quoi?
— Dans la… dans la valise, y’avait aussi mes… mes effets personnels. Avec mon laptop et… Christophe, ça va pas. Ça va pas du tout! — OK, une chose à la fois. Ça sert à rien d’en faire une montagne. On t’a tout volé, c’est assez clair. On va d’abord aller ramasser nos affaires, régler la note, pis aller au poste. Ensuite, on… on avisera. C’est un bon plan?
Elle acquiesce, sceptique. Je la guide malgré tout jusqu’à la chambre, et je l’aide à transporter ses multiples sacs remplis de plats de toutes sortes. Je ne peux pas croire qu’elle en ait apporté autant. Ni comment tout ça, en plus du stock volé, a pu entrer dans l’auto. Elle devait être bonne à Tetris, enfant, car le siège arrière déborde déjà et j’en ai même balancé dans le coffre quand Florence avait le dos tourné.
Une fois cela fait, je me dirige du côté conducteur, mais ma compagne me bloque le chemin. Elle tend la main et demande: — Mes clefs?
Évidemment… Je fouille dans ma poche et fais une tentative pour la persuader de me laisser conduire:
— Avec ta cheville blessée, t’es certaine que ça va aller? — Elle est guérie, indique-t-elle en saisissant le trousseau.
Je fais un second essai:
— Mais tu connais pas trop le coin. Moi, je suis né ici, alors je sais où aller pour…
— Tu me guideras, répond-elle en se glissant derrière le volant.
Échec total. Je grimace, car je n’ai jamais tellement aimé me faire conduire. Ça me ramène à mon enfance où j’étais assis sur le siège passager et que mon père m’ignorait.
Une fois de plus…
J’accepte quand même de m’installer de l’autre côté, où je dois reculer le siège pour que mes jambes y entrent sans toucher la boîte à gants. Ce n’est pas l’idéal, car le dessus de ma tête frôle le plafond. Mais ça, je l’avais déjà remarqué en conduisant l’auto. J’essaie de me caler pour être plus confortable, sans grand succès. Surtout que Florence a tendance à conduire de manière un peu… nerveuse.
Elle s’excuse à plusieurs reprises lorsqu’elle freine brusquement, ce qui crée des secousses. Je marmonne entre mes dents: — Pas grave. Bon… prends cette sortie. Ça va nous amener sur une petite rue qui longe le bord de l’eau. Après on… Non, pas celle-là, l’autre qui…
Je retiens un soupir. Florence fait demi-tour et s’engage dans la bonne voie. La route est plus longue, mais au moins, elle nous permet d’entrer au centre-ville sans passer par le pont fermé à la circulation. Après avoir parcouru quelques kilomètres, ma conductrice fronce les sourcils et me questionne:
— Mais… ta moto, t’en as fait quoi? Tu l’as laissée là-bas? — Faut que je change le pneu, et j’en ai pas trouvé dans la vieille grange. Je l’ai cachée dans un bosquet en attendant. Je reviendrai la chercher plus tard, quand j’aurai trouvé ce qui me manque.
— Donc, d’ici là, je suis ta…
Elle me lance un regard rapide, mais je lui fais signe de se concentrer sur la route. Je conclus pour elle:
— Si tu y vois pas d’objection, ouais… t’es ma chauffeuse désignée. Mais je te dérangerai pas longtemps. J’irai louer quelque chose au centre-ville. — Tu me déranges pas, répond-elle du tac au tac.
Puis, elle se mord les lèvres, signe qu’elle est nerveuse. Je ne la connais pas très bien, mais je sens que quelque chose la chicote. D’ailleurs, ça ne prend pas de temps qu’elle se lance dans le vif du sujet: — Tu sais, pour la nuit passée…?
Je la sens hésitante. Elle cherche ses mots et je vois bien qu’elle essaie de ne pas me vexer. De toute manière, nous sommes sûrement sur la même longueur d’onde, tous les deux, alors je la coupe et déclare: — T’inquiète. On pense pareil.
— On… pense pareil? répète-t-elle en serrant les doigts sur son volant.
— Oui, t’en fais pas. C’était… c’était très bien. Vraiment bien, même. Sauf que… ça voulait pas dire grand-chose. Les chances qu’on se revoie après ce week-end sont plutôt limitées, mettons. Je sais même pas où t’habites.
Elle ne réagit pas immédiatement. Au contraire, elle ne dit plus rien. Pour être certain de ne pas l’avoir blessée – je me suis peut-être trompé, au fond… elle pourrait avoir eu l’intention que ça aille plus loin, qu’est-ce que j’en sais –, j’ajoute:
— Mais on est pas obligés de discuter de ça maintenant, tsé.
On a juste à pas trop y penser. Normalement, j’aurais déjà dû être reparti, mais avec l’enterrement de mon père qui a été retardé, je vais peut-être rester jusqu’à demain. Donc…
Elle ralentit, tourne la tête vers moi et murmure: — Donc…?
On se fixe durant de longues secondes. Je la trouve belle. Ses yeux sont magnifiques. Son regard me donne des frissons jusque dans la colonne vertébrale. Je me penche inconsciemment vers elle, et elle m’imite.
Mais un coup de klaxon, derrière nous, nous fait sursauter. Florence se repositionne et appuie sur le frein par réflexe. On est projetés vers l’avant, et je dois me retenir des deux mains sur la boîte à gants pour ne pas m’y frapper le nez.
— Désolée, s’écrie-t-elle en lâchant la pédale. Je… j’ai été prise par surprise.
— Ça va, dis-je en tournant la tête vers le chauffeur, derrière nous.
Ce dernier décide d’ailleurs de nous dépasser en faisant gronder son moteur. Le tout en levant un fabuleux doigt d’honneur vers nous. Je secoue la tête. D’abord parce que je le trouve ridicule, mais aussi parce que je l’ai reconnu.
Ce gars, je sais très bien qui il est.
Il s’agit de nul autre que Jay, mon cher cousin. Le fils de celui qui a pris les rênes de cet empire qui aurait dû me revenir. Celui qui espère pouvoir un jour prendre ma place. Je ne crois pas qu’il ait remarqué ma présence. Sinon, il n’aurait pas osé agir de la sorte.
Il a trop à perdre en étant en froid avec moi.
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