Mademoiselle Plastique

Marilou Addison · Chapitre 5 sur 25

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Mademoiselle Plastique

Chapitre 5 Florence

CHAPITRE 5

 

 

Florence

 

J’ignore Christophe, qui vient d’ouvrir la porte avec fracas et qui fouille la pièce des yeux d’un air mauvais. Je m’écrie plutôt à l’intention de Manon, avec qui je discute sur FaceTime:

— Je vais rater tout le congrès, à cause de cette histoire de chambre! C’est super frustrant. Avez-vous de l’électricité, au moins, au centre-ville? — J’ai entendu dire que certains quartiers en manquaient, mais ici, tout va super bien. D’ailleurs, comme je te disais, la première conférence débute sous peu. Je sais que c’est plate pour toi, mais… je vais toucher un mot à notre marraine, voir si c’est possible que tu y assistes de manière virtuelle. On sait jamais… Je te tiens au courant, OK?

Déçue, je ferme mon cellulaire d’un geste brusque avant de me tourner vers mon compagnon, qui est en train de vérifier je ne sais quoi dans la pièce.

— T’es toute seule? demande-t-il.

— Euh… oui, l’employé m’a prêté cette batterie, puis il est parti faire l’inventaire de la nourriture dont il dispose.

— Et pourquoi t’es venue ici?

— Pour être tranquille. Et parce qu’il faisait froid, dans le portique, avec les courants d’air.

Je fronce les sourcils. C’est quoi cet interrogatoire, d’abord? Je fais ce que je veux. En plus, ça m’a pris tout mon petit change pour marcher jusque-là. Je n’ai pas envie de me justifier.

Je tente de me relever, mais c’est en grimaçant que j’y parviens. Christophe se porte aussitôt à mon secours et glisse son bras autour de ma taille. Je fais de même et on se dirige clopin-clopant jusqu’à la chambre, qui se trouve – ma foi – à l’autre bout du monde! Je ronchonne pour la forme. Pourtant, je ne suis pas du genre grincheuse, mais la douleur, l’épuisement et la frustration de la journée commencent à me peser. Je ne suis plus de très bonne compagnie. Je voudrais m’en excuser auprès de mon compagnon qui devra m’endurer, mais à la place, je m’écrie:

— Tu vas trop vite! Ralentis, s’te plaît!

Sans se vexer, il obéit, puis il me demande:

— As-tu quelque chose de prévu ce soir?

— Euh… je sais pas, dis-je en craignant qu’il me propose quelque chose…

Mais il ajoute plutôt, sarcastique:

— C’est parce que je suis pas sûr qu’on va être arrivés à la chambre avant minuit. Faudrait peut-être annuler ce que t’avais en tête. — OK, t’es pas drôle.

Je reprends rapidement:

— En fait, oui… j’ai pensé à ça, pis j’ai une idée de ce que je vais faire, ce soir.

La fille joyeuse et enthousiaste refait enfin surface. Oui… autant s’amuser. Il me lance un regard perplexe. Je déclare: — J’ai souvent coupé la barbe de mon père. Si tu me fais confiance, je peux te trimer la tie…

Pas le temps de finir ma phrase. Christophe se détache de moi et je passe près de tomber.

— Non, rétorque-t-il. Je suis pas un jouet pour passer le temps. — Mais je…

— Tu vas pas me raser, tu vas même pas me toucher du bout des doigts, compris?

— Bon, bon… ça va. Pas de panique, j’allais pas te raser durant ton sommeil non plus. D’ailleurs, parlant de ça, les lits ont l’air confo?

Puisque nous sommes enfin arrivés à la porte de notre chambre, il me tourne le dos pour ouvrir la porte, sans me regarder. Puis, il se pousse du cadre et me laisse découvrir ce qu’il en est par moi-même. Dès que j’ai une vision des lieux, je fronce les sourcils. J’avance lentement, une main posée sur le mur pour me soutenir.

Je cherche ce qui cloche.

Je commence à sentir de la sueur me couler entre les omoplates, ce qui est pour le moins étrange, puisque je suis loin d’avoir chaud.

Non, ce qui fait monter l’angoisse en moi, c’est l’absence du second lit. Celui qui devait me permettre de dormir dans un semblant de sécurité. Parce que comme c’est là, en plus de partager ma chambre avec un inconnu, je vais aussi devoir partager MON lit!!!

Dans mon dos, Christophe marmonne:

— Je sais… c’est pas l’idéal.

— Peut-être que le sofa pourrait…

Il m’interrompt pour indiquer:

— Impossible de passer une nuit complète dessus, il est tout défoncé. On a juste le lit…

Je secoue la tête. Non, non, non! Ça ne va pas. Je ne suis pas prude, mais tout de même! J’ai mes limites. En plus, dormir avec un homme, ça signifie que je serai peut-être forcée de lui dévoiler des… détails de mon anatomie qui sont tout à fait privés. Intimes, quoi!

J’essaie de trouver une solution, mais Christophe me dépasse simplement et annonce:

— J’irais ben prendre une douche, mais… veux-tu y aller avant moi? Il doit encore rester un peu d’eau chaude, si tu te dépêches.

Je le remercie du bout des lèvres, prête à refuser son offre, quand je croise mon regard dans le miroir installé sur un des murs. J’écarquille les yeux, paniquée. Je ne me reconnais pas! OH MY! Est-ce vraiment moi, cette pauvre femme aux allures débraillées? Au maquillage qui a coulé et aux cheveux plaqués sur le crâne?

Tandis que je m’examine avec frayeur en pensant que je me balade ainsi depuis un moment déjà, mon compagnon se rend à la salle de bain. Il en ressort pour m’annoncer qu’il y a des produits pour le corps dans la douche. Donc, pas besoin de tenter d’aller dans un commerce pour s’en procurer.

Il me cède la place, et j’utilise mon cellulaire pour créer un peu de lumière. Je referme ensuite la porte derrière moi. Juste avant que je la verrouille à double tour – je ne veux courir aucun risque –, Christophe cogne dessus, puis m’indique:

— Écoute, je… je veux pas que tu te sentes mal, mais… si t’as besoin d’aide, je suis pas loin. Avec ta cheville, je veux dire. — Ça va aller. Je vais être correcte.

Voir que je le laisserais venir m’observer pendant que je me lave, sous prétexte qu’il veut juste me porter secours. À d’autres! Je ne suis pas née de la dernière pluie. N’empêche qu’une dizaine de minutes plus tard, je m’en mords les doigts. J’essaie d’enjamber le bain-douche et je dois me retenir au rideau, ce qui produit un bruit de déchirure.

— Argh! Comment je fais pour…?

Je lâche le tissu de plastique en vitesse et me rattrape à la tringle, qui se détache du support et produit un bruit métallique infernal en tombant.

Moi à sa suite…

J’entends aussitôt Christophe se remettre à cogner à la porte. — Hé, ho! Tout va bien là-dedans? Tu t’es fait mal? — Non, je… j’ai décidé de me laver en position assise. Merci, je… je me dépêche.

— Prends ton temps, je suis pas pressé.

Je pousse un soupir avant de vérifier si je ne me suis pas fait mal ailleurs. Non, tout semble aller, si ce n’est cette cheville récalcitrante. Je plie le genou afin d’inspecter son état. Au moins, elle n’a pas changé de couleur et l’enflure est très légère. J’ai l’impression que dès demain, ça ira mieux.

J’ouvre l’eau et je vide l’air de mes poumons, tandis que j’apprécie la chaleur qui m’enveloppe. Très vite, toutefois, je dois me rendre à l’évidence: je suis en train de vider le réservoir. L’eau est devenue tiède, puis un peu froide. Je referme en vitesse et m’appuie au rebord du bain. J’attrape le petit savon offert par la place et je retire son emballage. Je me savonne avec force, afin d’enlever la boue et la crasse qui se sont accumulées sur moi. Puisque je n’ai pas de démaquillant, je me nettoie le visage comme je peux.

Lorsque je termine, je sens que je patauge dans de l’eau tiédasse, ce qui n’est pas très agréable. Je sors lentement de la baignoire, puis je me sèche tout le corps. En jetant un coup d’œil à mes vêtements, je ressens un brin de découragement. On dirait que je vais être obligée de les remettre, même s’ils sont sales.

Je tourne la tête vers les crochets dans la salle de bain et découvre deux robes de chambre roses bien épaisses. Hum… oui, ce sera bien mieux. Je décide donc de laver sommairement mes vêtements dans l’eau du bain, puis de les faire sécher sur les crochets, après y avoir pris un des deux peignoirs.

De meilleure humeur, je sors de la pièce et rencontre le regard de Christophe qui attend, étendu sur le lit. Dès qu’il m’aperçoit, il se racle la gorge, saute par terre et annonce que c’est son tour avant de disparaître dans la salle de bain.

Moins d’une minute plus tard, je l’entends qui pousse un cri de surprise en recevant le jet glacé sur lui. Je ne peux me retenir de sourire…

Christophe

 

 

Les mains posées sur le mur, alors que le jet glacial me frappe le dos et le cou, je serre les dents. Pourquoi je m’inflige une telle chose? Parce que j’ai besoin de refroidir mes ardeurs, tout simplement. Ça urge.

En voyant Florence sortir de la salle de bain, les cheveux mouillés coiffés vers l’arrière, le visage fraîchement lavé et les yeux brillants, j’ai… dégluti comme un adolescent. Puis, j’ai fait un rapide examen visuel de ce qu’elle portait: robe de chambre lui arrivant aux genoux, me permettant ainsi d’apprécier à la fois son décolleté – puisqu’elle avait bien mal attaché son peignoir – et ses jambes fuselées.

Je me suis détourné bien vite pour bondir du lit et me précipiter vers la salle de bain, la main cachant vaguement mon entrejambe… et ce début d’érection ridicule. Non mais franchement! J’ai quoi? Treize ans? Eh bien non! J’en ai vingthuit, totalement assumés. C’est fini le temps où j’observais mes voisines en cachette quand elles se changeaient à leur fenêtre. Un cou un peu humide et je devenais tout dur. Un début de sein et je sentais que j’allais éjaculer comme un débutant.

Alors voilà pourquoi je reste beaucoup trop longtemps sous cette douche qui n’a rien à envier aux froids de la Sibérie. Mais comme je ne peux pas non plus rester là une éternité sans faire des engelures, je ferme le robinet et tends le bras pour attraper une serviette afin de m’essuyer au plus vite. Je sors du bain et tandis que je passe le tissu sur mon visage, je m’arrête et me fixe dans le miroir. Mon cellulaire ne m’éclaire que sommairement, mais je peux voir le principal.

J’ai une allure horrible. Je fais quasiment peur. Je jette un œil à la porte en songeant à la jeune femme qui se trouve de l’autre côté. Je peux la comprendre de ne pas se sentir à l’aise en ma présence.

Oui, mais qu’est-ce que ça peut bien te faire?

Ça me dérange.

Pourquoi ça te dérange, Chris?

Parce qu’elle est…

 

Je secoue la tête. Cette conversation avec moi-même est ridicule. Ça fait des années que je n’ai pas agi de la sorte, c’està-dire me fixer dans le miroir pour parler à quelqu’un. Quelqu’un qui m’écoute. Depuis que je suis parti de cette ville, je crois. Depuis que je me suis éloigné de cet endroit. De ma famille et de son indifférence…

Je lance la serviette dans un coin et je pose les paumes sur le rebord du comptoir-lavabo. Je me penche vers le miroir. Je m’examine. Je ne peux pas dire que je suis particulièrement fier de moi, en ce moment. J’arrive ici avec tellement de rancœur que ça me sort par tous les pores de la peau. Ça va finir par puer, toute cette frustration accumulée.

En secouant la tête, je prends une longue inspiration, et le déclic se fait. Sans plus attendre, je pivote, attrape l’autre robe de chambre et l’enfile en vitesse. Je flotte moins que Florence dedans. Les manches m’arrivent un peu en haut des poignets et mes épaules font craquer le tissu. Et… elle est rose!

Pas le choix. Je la retire, reprends ma serviette abandonnée et l’enroule autour de ma taille. Puis, je sors de la pièce pour me diriger d’un pas assuré vers mon sac en bandoulière, que j’ai posé sur le lit un peu plus tôt. Florence est étendue sur son côté de matelas. Je la vois écarquiller les yeux à mon approche et même se recroqueviller sur elle-même, effrayée. — T’avais raison, tantôt, dis-je pour la calmer.

— J’a… j’avais raison sur quoi? demande-t-elle sans reprendre son sang-froid pour autant.

— Ma barbe… faut la couper. Je peux pas aller à un enterrement de même.

Ses muscles se détendent enfin, tandis que je sors mon rasoir de mon sac. Elle ose un commentaire:

— Tu disais pas que c’était dans le but que les gens te reconnaissent pas? — Bah… dis-je en haussant une épaule. C’est pas comme s’ils savaient pas que je m’en viens.

Elle hoche la tête avant de se glisser par terre sur un pied et me pointer le fauteuil du doigt:

— Tu veux que je le fasse?

— Ouais… y’a pas trop de lumière, dans les toilettes, et je risque de me blesser.

— OK… je m’occupe de te rendre présentable, alors, indique-t-elle en souriant. Assois-toi là, ce sera plus facile que si tu restes debout. T’es… beaucoup trop grand pour moi.

Je m’exécute sans m’obstiner et retire les sacs qui sont sur le sofa pour y prendre place. Comme je le redoutais, pour le confort, on repassera. Je renfonce dans le siège, mais c’est parfait ainsi. Ça permet à Florence d’être plus confortable pour s’exécuter, puisque de cette manière, mon visage se trouve à la hauteur de ses seins.

Ouin.

De ses seins…

Je ferme les yeux, afin de ne pas être tenté de les fixer sans vergogne. De son côté, ma compagne attrape le rasoir et la bouteille de mousse que je lui tends. Si je les ai apportés dans mon sac de voyage, ce n’était pas parce que j’avais prévu de me raser. Simplement, ils y sont tout le temps. Ça fait partie de mon kit de secours, en quelque sorte. Je n’ai même pas pris la peine de vérifier tout le contenu du sac. Est-ce qu’il y aurait des condoms?

OK, ta gueule, Chris!

Les paupières toujours baissées, je l’entends secouer la bouteille, puis faire sortir un peu de mousse dans sa main. Elle me l’étend ensuite doucement sur les joues et le menton.

Je serre les mâchoires.

Et les poings.

Contrôle, Chris, contrôle.

 

J’expulse l’air de mon nez de manière un peu frénétique, ce qui l’incite à vérifier:

— Ça va? T’es correct? Je te le dis, t’as pas à avoir peur. Je suis pas une spécialiste, mais je sais quand même ce que je fais. Je te couperai pas la peau, promis.

— C’est pas ça, dis-je entre mes dents.

Un silence malaisant accueille ma réponse. Je n’ai pas le choix d’ouvrir les yeux et de les plonger dans ceux de Florence, qui est beaucoup plus près de moi que je le croyais. Il faut dire qu’elle semble s’appuyer sur mes jambes pour ne pas avoir à mettre de poids sur sa cheville blessée. J’ajoute, pour qu’elle cesse de me fixer de la sorte:

— Je vais avoir l’air d’un p’tit gars, sans ma barbe… Elle sourit, ce qui accélère mon rythme cardiaque.

Bordel, Chris, t’es pathétique!

 

Elle me soulève le menton en douceur et je la laisse faire sans plus parler. Ça vaut mieux. Je pourrais dire des niaiseries, je le sens. Mais je suis incapable de ne pas l’admirer. De ma position, je peux l’observer sans qu’elle s’en rende compte. Je remarque ses yeux en premier. Elle a de longs cils noirs. Je ne crois pas que ce soit du maquillage, étant donné qu’elle vient de prendre sa douche. D’ailleurs, elle n’a même pas besoin d’en mettre. Et la couleur bleue de ses iris m’hypnotise. Je remarque quelques taches de rousseur sur le bout de son nez et sur ses joues.

Je retiens un sourire. J’aurais l’air d’un parfait imbécile. À la place, je me renfrogne et fronce les sourcils. Il faut que ça s’arrête, ce cirque. Non mais pourquoi j’ai eu l’idée qu’elle me rase, aussi?

Parce que tu ne voulais pas lui faire peur, cette nuit, me répond ma petite voix agaçante. Et parce que tu t’es dit qu’elle te trouverait peut-être attirant, sans ce poil hirsute qui te cache la moitié du visage…

Je voudrais dire à cette voix de se la fermer, mais Florence est maintenant rendue à raser ma moustache. Elle se poste face à moi, après avoir écarté mes jambes pour s’y immiscer.

Ma peau devient immédiatement brûlante. Je me retiens de toutes mes forces pour ne pas poser les mains sur ses hanches, à quelques centimètres de moi. J’agrippe plutôt les rebords du fauteuil, que je malmène par la même occasion. Des bouts de tissu me restent entre les doigts, mais je m’en fiche.

Dès qu’elle termine le dessus de ma lèvre, elle recule pour sortir d’entre mes jambes, mais en posant sa cheville blessée par terre, elle lâche un petit cri et trébuche vers l’arrière.

Pas le choix…

Je la retiens et l’attire vers moi. Elle me tombe dessus et s’écrase sur mon torse. Son visage se trouve tout près du mien. Mes yeux passent des siens à sa bouche. Elle respire difficilement. Je ne sais pas trop si c’est à cause de la douleur à son pied ou parce qu’elle ressent la tension entre nous.

Mais moi, je suis un bon gars.

Je ne profite pas des femmes comme ça.

Sans compter que je suis un parfait imbécile, aussi…

Alors je la repousse doucement pour la remettre en position debout. Elle retrouve son équilibre, un peu sonnée. Puis, sans prononcer le moindre mot, elle se déplace en faisant bien attention de ne pas retomber.

Et elle s’attaque à mon autre joue…

 

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