Mademoiselle Plastique
Chapitre 13 Florence
CHAPITRE 13
Florence
Christophe m’entoure de ses bras en se penchant vers moi. Je frémis, ne réussissant pas à résister à cet assaut. Je gémis plutôt, les lèvres collées aux siennes. J’en rêve depuis ce matin. Mon corps n’en pouvait plus d’attendre que mon amant me touche de nouveau. Nos langues dansent l’une avec l’autre avant qu’il se détache à peine afin de reprendre son souffle.
Il murmure, près de mon oreille:
— J’étais en train de devenir fou, à penser à ce que mon cousin et toi… — Tu me connais mal si tu pensais que j’allais lui tomber dans les bras, dis-je à voix basse.
Il recule la tête et me fixe avant de répondre franchement: — Justement. C’est à peine si on se connaît, toi et moi, et pourtant…
J’acquiesce. Je comprends ce qu’il veut dire. De mon côté aussi, c’est quelque chose que je n’ai pas vécu souvent. Jamais, pour être honnête. Mais ça, je le garde pour moi. Je souris simplement et l’embrasse du bout des lèvres avant de chuchoter:
— Il va falloir repartir l’ascenseur à un moment ou un autre, tu crois pas?
Il sourit, puis donne une petite tape sur les boutons, sans même les regarder. La cabine se remet en branle. Christophe, lui, fronce les sourcils avant de soupirer lorsque les portes s’ouvrent sur notre destination. Le dernier étage… Wow, c’est vraiment le gros luxe.
Il pose la main dans le creux de mes reins et me guide vers ses appartements, qu’il a loués pour je ne sais combien de temps. En m’avançant dans ce qui semble être une salle de séjour, je reste sans mot. C’est… immense. Et incroyablement beau. Luxueux. Je tourne les yeux vers mon compagnon, qui évite toutefois mon regard. Je reviens au décor qui m’entoure afin de l’admirer plus en détail.
Je fais quelques pas en direction des fenêtres. Elles prennent quasiment tout un pan de mur. J’en perds mes mots. Je jette un second coup d’œil à Christophe, qui ne dit toujours rien. Il s’est arrêté au centre de la pièce, la tête baissée, les mains dans les poches.
Je continue à avancer et pose les mains sur la vitre. J’ai l’impression que je vais tomber. Ça donne le vertige, mais c’est aussi plutôt agréable, cette sensation d’adrénaline qui me parcourt en entier. Après quelques secondes à contempler la rue, tout en bas, je pivote et, en gardant les bras dans mon dos, je le questionne:
— Comment c’est possible?
— Quoi? marmonne Christophe en relevant lentement le menton. — Tout ça! dis-je en écartant les bras. Cette… richesse! Tu fais quoi, dans la vie, pour pouvoir te payer un truc pareil? C’est insensé. Et… un peu déstabilisant, pour être honnête.
Je le vois se débattre avec ce qu’il va me dire. Il détourne la tête, prend une grande inspiration, puis ouvre la bouche. Mais il est bloqué sur sa lancée par mon cellulaire qui se met à sonner.
— Oh, désolée. Je le ferme et je te laisse… Attends, non, c’est Manon! Je dois répondre.
Un doigt dans les airs, je lui tourne le dos et j’appuie sur l’écran. Ma collègue n’attend même pas que j’aie prononcé le moindre mot. Elle s’écrie:
— Florence! Où tu es?
— Euh… je… je suis à l’hôtel. Je viens d’arriver, pourquoi?
— Parce que la conférence d’Amanda Martin a été devancée! Elle commence maintenant! Si tu veux y assister, tu vas devoir te dépêcher. Les organisateurs ne laisseront plus entrer les gens quand les portes se seront fermées. Vite!
— Merde, t’es sérieuse?!
— Ouuui! Grouille!
— J’arrive! Demande à l’organisateur de m’attendre, s’te plaît! — Je vais faire mon possible, mais je te promets rien. Amanda apprécie pas les retardataires, à ce qu’il paraît.
Là-dessus, elle me raccroche au nez. J’enfouis mon téléphone dans ma poche et je vole quasiment jusqu’à la porte. Là, j’appuie à plusieurs reprises sur le bouton de l’ascenseur, dans l’espoir qu’il ne soit pas redescendu. — Euh… tu t’en vas déjà? me demande Christophe, qui m’a suivie. — Écoute, faudra remettre cette discussion à plus tard. Il y a une conférence que je veux absolument pas rater, et elle est sur le point de débuter. Argh, foutu ascenseur, qu’est-ce qu’il fabrique!?
Je tape encore et encore sur le bouton, mais rien ne se passe. Le bras de Christophe passe devant mon nez et son doigt appuie au bon endroit pour rappeler la cabine. Je pousse un soupir de soulagement quand les portes s’ouvrent enfin. Mon compagnon bloque le mécanisme un instant, le temps de me dire:
— Rappelle-moi quand ce sera fini.
— J’ai pas ton numéro…
— Demande-le à la réception, on va te le donner.
Je fronce les sourcils, un peu surprise, mais il lâche la porte à ce moment, et elle se referme rapidement. Je m’appuie au mur derrière moi et me mets à bouger la jambe droite sans arrêt. C’est la nervosité. J’ai peur d’arriver trop tard et de tout rater, une fois de plus. Par chance, la descente est rapide, et quelques secondes plus tard, je me précipite hors de la cabine. Mais je m’immobilise après deux ou trois pas, car je n’ai aucune idée de l’endroit où je dois aller. Je ne sais pas où ont lieu les conférences, moi! Et l’hôtel est si grand!
Je fais un arrêt au comptoir d’accueil, mais il y a déjà une longue file de clients qui attendent. En grognant, je reviens sur mes pas et me dirige vers le restaurant. Au mur, j’aperçois une plaque indiquant où se trouvent les salles de conférence. C’est au bout du couloir.
Je sprinte comme je peux. Je parviens finalement devant une large salle dont la porte n’est plus ouverte que par un mince interstice. C’est le souffle court et le cœur pompant beaucoup trop fort que je glisse la main dedans. Un homme m’y accueille de l’autre côté en haussant un sourcil.
J’essaie de parler, mais j’en suis incapable après la course folle que je viens d’effectuer. Heureusement, je n’en ai pas besoin. L’homme, vêtu d’un costume noir et d’une chemise blanche, se penche vers moi et chuchote: — Vous êtes mademoiselle Florence?
— Je… je… oui… oui! C’est… c’est moi!
— Entrez, on vous attendait pour fermer les portes.
Il me désigne les estrades, où j’aperçois Manon. Surprise de me voir arriver, elle me fait un petit signe de la main, puis désigne la place à côté d’elle. Quelqu’un s’y est déjà assis. Je hausse les épaules et cherche une chaise encore libre. Je n’ai pas besoin d’être près de Manon pour écouter cette conférence, après tout. N’empêche qu’elle ne semble pas avoir tenté de garder la porte ouverte bien longtemps, celle-là!
D’un autre côté, l’employé connaissait mon nom. Avant de m’éloigner de lui, je demande à voix basse:
— C’est mon amie Manon qui vous a dit de m’attendre? — Manon? Désolé, je ne connais pas de Manon. — Alors… alors qui vous a…?
La conférencière monte à ce moment sur le stage et saisit son micro pour nous saluer. L’homme me presse gentiment d’aller m’asseoir, mais je m’obstine. Je sais, je sais, je suis ridicule. Mais c’est plus fort que moi. J’ai besoin de savoir.
En soupirant, il finit par m’expliquer:
— C’est le propriétaire de l’hôtel qui m’a demandé de m’assurer que vous puissiez entrer. Il vient d’appeler.
— Le… le propriétaire de…?
Cette fois, l’homme ne me laisse pas la chance de le questionner davantage. Il me pointe un siège du doigt et me pousse carrément vers celui-ci. C’est à peine s’il n’appuie pas sur mon épaule pour m’y faire asseoir. J’obéis, car j’attire déjà un peu trop l’attention sur moi. Certaines femmes me lancent des regards noirs, et je grimace pour m’excuser silencieusement.
Je tente de me concentrer sur la conférencière, à l’avant, mais c’est peine perdue. Après quelques minutes, je dois me rendre à l’évidence: je n’ai rien écouté! Au contraire. Dans ma tête, ça tourne en boucle. J’essaie de replacer les morceaux du casse-tête.
Le propriétaire de l’hôtel? Mais je ne le connais même pas! Je ne l’ai jamais vu de ma vie. En plus, je n’ai pas de chambre, ici, alors comment peut-il savoir que je suis là? Je ne suis inscrite nulle part.
C’est à n’y rien comprendre…
Je secoue la tête et prends une bonne inspiration. OK, on verra ça plus tard. Ne gâche pas le moment, Flo! Tu rêves de ce week-end depuis tellement longtemps. Ce n’est pas vrai que tu ne vas pas en profiter.
Je me repositionne sur ma chaise et fais le vide comme je peux.
Ça dure… à peine un quart d’heure. M’avouant vaincue, je finis par attraper mon cellulaire et le poser à plat sur mes genoux. Puis, je démarre l’enregistrement.
Au moins, je pourrai réécouter cette conférence plus tard, quand j’aurai la tête à ça…
Christophe
Je range mon cellulaire dès que je termine mon appel. Ce n’était pas grand-chose, mais ainsi, Florence sera assurée de pouvoir assister à la conférence qui l’intéresse tant. Être le futur propriétaire de cet hôtel a ses avantages, après tout…
La discussion que je voulais avoir à ce sujet devra attendre, toutefois. Et puisque la cérémonie d’enterrement n’a pas lieu avant quelques heures, autant en profiter pour régler le cas de ma moto et de son pneu crevé. J’appelle le service aux chambres et, en attendant qu’un employé se pointe, je vérifie si j’ai encore quelques contacts en ville.
Je n’ai jamais eu beaucoup d’amis, par ici. Et la famille, on n’en parle même pas. Mais il y a bien une personne qui pourrait accepter de m’accompagner. C’est que je ne peux pas conduire une voiture jusqu’à l’endroit où j’ai laissé ma moto et revenir en conduisant les deux véhicules.
Je tente le tout pour le tout et je retrouve le numéro de ma toute première belle-mère. La seule qui ait réussi à établir une relation avec moi. La seule qui m’a peut-être déjà aimé, en tant qu’enfant… — Salut, Amy, dis-je en souriant, alors que je reconnais sa voix au timbre particulier, un peu rauque. T’as toujours pas arrêté la cigarette, à ce que je vois!
— Christophe! Petit vaurien! Veux-tu me dire pourquoi tu m’appelles, mon sacripant!
— Bon, ça suffit les gros mots. T’as plus l’âge d’en dire, tu sais. — Viens pas me dire ce que je peux ou peux pas faire, toi. T’es qu’un gamin!
— Un gamin de six pieds trois, ouais…
— Pff… Je demande à voir, rétorque-t-elle, sceptique. — Justement… Si je passe te chercher maintenant, tu serais dispo pour me rendre service?
— Ça dépend pour quoi, mon chou.
— Ben… ton permis de conduire est toujours valide? — Attends, tu me prends pour qui? s’insurge-t-elle aussitôt. — Pour la femme qui a eu tellement de tickets dans la même année qu’elle a trouvé le moyen de se faire remorquer sa voiture alors que j’étais là… — Ça fait des années de ça, voyons. J’ai vieilli.
Je rigole tout bas, car j’ai quelques doutes là-dessus. Cette chère Amy… Elle doit être la même, malgré les vingt années qui ont passé. De plus, elle n’avait que dix-huit ans quand mon père a décidé de la fréquenter, ce qui fait qu’elle n’est pas si vieille, aujourd’hui. Elle doit même être dans la force de l’âge.
Je lui donne rendez-vous devant chez elle dans une dizaine de minutes. Je lui demande de me texter son adresse, car je ne peux pas m’imaginer qu’elle habite encore dans cette vieille baraque où mon père l’a installée, lorsqu’il a rompu avec elle. Mais elle m’étonne en s’écriant: — Tu sais très bien où je vis!
— Non… t’es encore là?
— J’aime pas déménager. Et j’ai fait quelques… aménagements. Tu verras. Bon, à tout à l’heure.
Et là-dessus, elle coupe la ligne.
Des souvenirs plein la tête, je vais ouvrir la porte au groom qui vient de cogner. Je lui explique ce que j’attends de lui, puis je lui remets les clefs de la voiture de Florence.
— Vous poserez tout dans la salle de séjour de ma suite. Comme il y a beaucoup de sacs, vous feriez peut-être mieux d’y aller à deux… À vous de voir.
— Parfait, monsieur. Ce sera fait dans la demi-heure. — Merci, je l’apprécie.
L’employé effectue un petit salut et, avant de partir, il me lance: — En passant, on… on est tous bien contents de vous revoir, monsieur. Et on espère que cette fois, vous allez rester.
Je préfère ne pas trop m’avancer sur la question, alors je réponds simplement:
— Oui… c’est toujours aussi beau et bien entretenu, en tout cas.
L’homme accepte le compliment avec reconnaissance, puis il s’éclipse sans rien ajouter. J’écris ensuite un rapide texto à Marc-André, qui me harcèle depuis ce matin pour savoir comment a été ma nuit.
Il m’envoie un mème ridicule, que j’ignore alors que je me dirige vers l’ascenseur. Je me retrouve vite au sous-sol de l’hôtel, où je sors pour parcourir le stationnement intérieur. Dans l’aile réservée aux employés, je trouve exactement ce qu’il me faut. La Porsche m’attend sagement, brillant sous les lumières artificielles.
C’est Amy qui sera contente de pouvoir la conduire pour revenir… À moins que je lui laisse les rênes de ma moto? Nah… aucune chance! Elle l’enverrait dans le décor dans le temps de le dire. J’hésite d’ailleurs un instant devant la voiture étincelante. Mouais… celle-là aussi, je cours un risque en la mettant entre les mains de mon ancienne belle-mère.
Je hausse les épaules en la déverrouillant. Bah… les assurances, c’est pas fait pour les idiots, après tout. Et ce n’est pas comme si on ne pouvait pas s’en payer une nouvelle. Je me glisse derrière le volant et fais rugir le moteur. Il faut bien l’avouer, cette voiture a de la gueule. J’embraye en marche arrière, puis je recule en faisant crisser les pneus.
Mmm…
C’est loin d’être désagréable, ça. J’en avais quasiment oublié la sensation. Peut-être que je devrais revenir dans le coin plus souvent, après tout. Sur ces pensées, je fonce vers la sortie et plisse les yeux lorsque les rayons du soleil m’apparaissent, une dizaine de secondes plus tard.
Me voilà à parcourir les rues sans me soucier des regards envieux que je provoque. Ouais, cette voiture n’est qu’une grosse enseigne lumineuse démontrant toute la richesse de ma famille. Aujourd’hui, je me fiche bien d’être vu. Je n’ai plus rien à prouver.
Le seul qui aurait pu me dire quoi que ce soit est mort.
Mort et presque enterré…
Je freine une vingtaine de coins de rue plus loin, devant une maison de briques roses. J’abaisse les lunettes de soleil que j’ai trouvées dans la boîte à gants, afin de la détailler. Mouais… Quand Amy disait qu’elle avait fait quelques ajustements, elle ne mentait pas. C’est quoi, cette couleur?
Je descends lentement de la Porsche et m’avance vers le portique, quand une femme dans la quarantaine sort sur le balcon et me fixe, cigarette au bec. Ses cheveux blond platine sont toujours les mêmes, eux. Ainsi que son lourd maquillage. Et ses faux ongles… Dire qu’autrefois, je les trouvais si beaux. Maintenant, mes goûts en la matière sont un peu moins excentriques.
Je repense aux mains de Florence et souris. Oui… beaucoup moins excentriques.
Mais Amy me ramène vite à la réalité:
— Six pieds trois mon cul! Tu les fais pas, le jeune.
— Et pourtant, dis-je en m’approchant, sourire aux lèvres. — Ça doit être parce que t’es trop gros.
Stupéfait, je m’arrête et baisse les yeux vers mon corps avant de relever le menton pour me justifier:
— Je suis même pas gros! Je suis… je suis musclé! Et solide. Et…
Amy éclate alors de rire:
— Je l’sais ben, fiston. Je te faisais marcher. T’es donc ben susceptible!
Elle ricane encore un peu avant de demander:
— Allez… raconte à ta belle-mère préférée ce que tu fais ici. Pourquoi t’es venu?
— Je t’expliquerai dans l’auto.
Je tourne la tête vers la Porsche et demande avec un regard complice: — Ça te tente de la conduire? Je te permets de faire un tour si tu la ramènes à l’hôtel avant la fin de la journée.
Son visage s’éclaire d’un sourire machiavélique. Lentement, elle tend la main vers moi, paume vers le haut.
— Eh non! Pas tout de suite. Pour le moment, c’est encore moi qui conduis. Mais tantôt, promis, tu…
— Pas question! réplique-t-elle. Si tu veux que je vienne, c’est moi qui chauffe. Et tout de suite.
— Amy… je suis pas sûr d’avoir envie de finir dans un poteau électrique, moi.
— Tu fais confiance à personne, toi, hein? Allez… je blague pas. Donne les clefs à maman… me dit-elle en repliant les doigts à plusieurs reprises.
Je soupire avant de finir par obéir. Mais avant que le trousseau tombe dans sa paume, je murmure:
— OK… mais t’es pas ma mère.
Ses doigts se referment sur les clefs. Elle me fixe un moment avant de chuchoter à son tour:
— J’aurais bien voulu l’être, mon chou… J’aurais bien voulu… Puis, sans plus de cérémonie, elle me passe sous le nez et se dirige vers la voiture. Après une hésitation, je la suis, non sans prier Dieu, Jésus et tous les saints que le trajet se passe sans encombre.
OceanofPDF.com