Mademoiselle Plastique
Chapitre 12 Florence
CHAPITRE 12
Florence
QUELQUES MINUTES PLUS TÔT
J’ai le dos collé au siège et la main droite agrippée à la poignée de la porte, tellement mon chauffeur conduit vite. Je n’ai jamais été nerveuse en voiture, mais cette fois, disons que je ne suis pas du tout à l’aise. Puisque Jason ne semble même pas s’en rendre compte, je finis par lui mentionner: — Tu… tu vas vite. C’est pas cinquante, la limite, sur cette rue? — Hum… ça se peut.
Il me jette un coup d’œil accompagné d’un petit sourire condescendant. Je l’apprécie de moins en moins, cet homme. Comment peut-il avoir des liens de parenté avec Christophe? Les deux ne se ressemblent absolument pas. Ni physiquement ni du point de vue de leur personnalité.
Si Christophe est grand et plutôt musclé, Jason est mince et délicat. Ses longs doigts sont posés sur le bras de vitesse, ce qui me permet de les détailler. Je revois ceux de mon amant de la nuit dernière, ce qui me donne presque immédiatement des frissons.
Je ne peux pas croire qu’il m’ait menti de la sorte! Il ne peut pas avoir tout programmé d’avance, c’est vrai. N’empêche qu’il aurait pu être un minimum sincère. Sans compter que je me rends compte qu’il est un vrai mystère, au fond. D’où sort-il tout cet argent, d’abord? Avait-il vraiment les moyens de se payer deux complets à ce prix ou a-t-il seulement voulu m’impressionner?
Perdue dans mes pensées, je ne réagis pas à la question que me pose Jason, alors qu’il tourne dans une rue commerçante. Il finit par s’arrêter complètement sur le bord de la rue pour couper le moteur. Je tourne la tête vers le trottoir pour comprendre ce qu’on fait là. — Euh… on allait pas à l’hôtel?
— Avant, j’ai un truc à acheter ici. Tu m’accompagnes?
J’acquiesce et je sors pour le suivre vers une boutique. Je lève les yeux et remarque les lettres SQDC. Ah… N’étant pas une consommatrice de cannabis, je n’avais pas reconnu immédiatement l’affiche. Jason, pour sa part, semble être un habitué des lieux, car il pénètre à l’intérieur et salue le vendeur comme s’il était un grand ami à lui. Je le laisse discuter un instant, sans intervenir.
Lorsque le vendeur s’éloigne pour aller chercher quelque chose, je murmure:
— Dis, ça te dérange si je t’attends dehors?
— Quoi, t’es pas à l’aise ici? blague-t-il.
— C’est pas ça… Je vais juste en profiter pour aller à la boutique d’en face. Je me suis fait voler et j’ai besoin de deux ou trois articles. On se rejoint à ta voiture dans une vingtaine de minutes?
Il hoche la tête sans me regarder, car le vendeur est revenu. Je sors donc de là en vitesse. Sans pouvoir m’en empêcher, je vérifie si des gens m’ont vue pousser la porte. Je ne devrais pourtant pas avoir honte d’y être entrée. C’est légal, désormais, d’acheter du cannabis. Me trouvant ridicule, je traverse la rue et entre dans la pharmacie, où je trouve ce qui me manque. Je sors avec mon sac pour retourner à l’auto, mais Jason n’y est toujours pas.
Je prends donc mon temps et flâne devant la vitrine d’un autre magasin. Le mannequin, de l’autre côté de la vitre, porte un déshabillé des plus affriolants. Je m’avance pour mieux l’admirer.
Autrefois, je me rappelle avoir porté ce genre de vêtements. Avant mon opération. Avant la cicatrice. Ça me ramène à la nuit dernière. Au moment où Christophe a touché mon corps. J’ai habilement déjoué ses caresses pour éviter qu’il ne voie cette marque, sur mon ventre. La noirceur aidant, il n’a rien vu. Du moins, il n’a rien dit.
Je frissonne une fois de plus en pensant à ces moments intimes. J’aperçois mon sourire, qui se reflète dans la vitrine… ainsi que le visage de Jason, qui s’approche de moi. Je cesse aussitôt de sourire et lui annonce que je suis prête. Il ignore mes paroles et demande plutôt en pointant le mannequin du menton:
— Tu veux entrer essayer quelque chose?
— Non! Non, merci. J’ai… j’ai trouvé tout ce qu’il me fallait. — T’es certaine? Parce que moi, j’irais bien y faire un tour…
Je refuse une fois de plus, mais Jason n’y prête guère attention. C’est clairement une habitude, chez lui, de ne pas se soucier de ce que veulent les autres, on dirait… Il m’abandonne d’ailleurs sur le trottoir et entre dans la boutique avant de se diriger vers une employée. Je le vois montrer le mannequin, ce qui me pousse à le suivre en vitesse. — Qu’est-ce que…? Es-tu en train de demander ce déshabillé pour moi? J’en veux pas! Je te le dis, j’ai fini mes achats, on peut partir. — Attends… je suis pas pressé. Ça va te prendre un p’tit cinq minutes pour l’essayer. S’il te plaît… Allez, je te l’achète.
— Pour quelle raison tu me paierais un truc pareil? — Pour te faire plaisir. Et parce que tu traînes avec mon cousin. Juste pour ça, tu mérites une compensation.
Je le tire par le bras, mais il insiste:
— Allez, fais pas l’enfant. Tiens, la vendeuse revient, justement.
Cette dernière me tend le déshabillé avec un sourire complice. Elle me pousse carrément dans la cabine d’essayage, où elle murmure: — S’il est trop petit, j’irai chercher une autre taille, t’en fais pas. Ton chum en saura rien…
— C’est pas mon…
Elle ne me laisse pas terminer et tire le rideau. Je rage toute seule quelques secondes avant de me calmer. En soupirant, je place le cintre sur un crochet, question d’observer le déshabillé. C’est vrai qu’il est beau. Je suis à moitié convaincue qu’il plairait à Christophe. Et peut-être même que ma cicatrice ne serait pas trop évidente, là-dedans. Il y a du tissu sur le ventre, au niveau du nombril. Il est transparent, c’est vrai, mais il faudrait que je l’enfile pour m’assurer que…
Me voilà déjà en train de retirer mon chandail et ma jupe. Je suis pathétique. Pourtant, je sais que j’aurai l’air d’une folle avec ça sur le dos. N’empêche que c’est plus fort que moi. Je veux vérifier si je peux encore séduire un homme. Un homme du nom de Christophe…
J’insère mes bras dans le minuscule vêtement de dentelle, puis je le laisse descendre sur mes hanches. Je tire un peu vers le bas avant de me tourner vers le miroir. Là, je m’admire de haut en bas.
Pas si mal…
Mes cuisses sont mises en valeur, ainsi que mes seins, que je n’ai pourtant pas en abondance. Avec ce support, on croirait presque que je porte une taille de plus. Je souris et pivote pour observer mes fesses. Waouh… je ne m’attendais pas à ça. Tandis que j’évalue ma silhouette, j’en oublie quasiment où je me trouve. Un bruit de rideau qui glisse me fait toutefois écarquiller les yeux.
Je m’apprête à crier à l’intrus de sortir de là quand je croise le regard de la vendeuse, qui tend déjà les bras vers moi en se glissant dans la cabine. Heureusement, le rideau se referme derrière elle. N’empêche que ses mains se posent sur mes bretelles, qu’elle ajuste en un clin d’œil. Tout en s’exécutant, elle babille sans arrêt:
— Très joli! Vraiment très joli. Votre corps est fait pour porter ce déshabillé. Vous avez pas beaucoup de poitrine, mais ce push-up est conçu exprès pour ça. Regardez un peu comme il parvient à soulever vos seins.
En prononçant cette dernière phrase, elle se permet de soupeser mes atouts comme deux petites pommes qu’elle hésiterait à acheter à l’épicerie! Je déglutis, sans oser la repousser. Elle me lâche enfin et descend les paumes sur mes fesses, afin de bien y mouler le tissu.
Je ne sais plus quoi faire pour retrouver un semblant de dignité. J’ai l’impression d’être une livre de viande qu’on soupèse et évalue! Lorsqu’elle termine enfin son inspection, la vendeuse repousse le rideau pour sortir, tout en m’observant une dernière fois, satisfaite. Son regard me met déjà assez mal à l’aise, mais c’est encore pire quand je me rends compte qu’elle n’est pas la seule à admirer le spectacle.
Juste derrière elle se trouve Jason, qui sourit en m’examinant sans la moindre gêne. Je me cache comme je le peux avec mes bras avant de crier: — Mais fermez ce foutu rideau!
— Ben quoi…? Quand on a un si joli corps, il faut pas en avoir honte! réplique la vendeuse.
Elle soupire en secouant la tête, mais finit malgré tout par obéir. Je m’empresse de me rhabiller avec des gestes brusques. Je ne peux pas croire que Jason vient de me voir ainsi vêtue!
Une minute plus tard, je sors de la cabine, le visage fermé, et je passe devant la vendeuse sans me soucier de lui parler. Je quitte cet endroit, furieuse, et tape du pied en attendant que Jason daigne me rejoindre. Il ne le fait que quelques instants plus tard, un sac dans les mains. Et là, fier comme un paon, il déclare:
— Ça te faisait si bien. J’ai pas pu me retenir de te l’acheter…
Je voudrais le lui arracher pour le déchirer en morceaux, mais Jason semble pressentir mon geste, car il déverrouille les portières et lance le sac sur la banquette arrière. Puis, sans plus de cérémonie, il s’installe derrière le volant et fait rugir son moteur. Les poings serrés, je m’assois à mon tour sur mon siège, me jurant bien de ne plus prononcer un seul mot du trajet.
Vivement que je sois débarrassée de ce crétin!
Christophe
Un second texto entre. Il ne s’agit que d’une photo, cette fois.
De Florence…
Je manque de m’étouffer en cliquant sur l’image. C’est bien elle. À moitié nue en plus, si ce n’est de ce minuscule déshabillé! Mais qu’est-ce qu’ils ont foutu, tous les deux? J’ai bien envie de serrer mon cellulaire jusqu’à en faire craquer la vitre, mais je me contrôle en prenant plusieurs inspirations. Après un moment, je me dis que cette fille, je ne la connais pas du tout. Et si c’était son genre de séduire les hommes les uns à la suite des autres?
Oui, mais mon cousin? Il me semble qu’elle mérite mieux. Beaucoup mieux.
Je rapproche la photo de mon visage, car un détail me chicote. L’expression de Florence ne paraît pas du tout détendue. Au contraire, elle paraît crispée. Un peu comme si elle venait d’être surprise. Surprise et choquée.
Cet enfoiré est allé voir de quoi elle avait l’air dans… mais oui, c’est bien une cabine d’essayage! Je le remarque aux miroirs, sur les côtés. Et au cintre, accroché derrière elle.
Voilà où ils sont allés, au lieu de se rendre directement à l’hôtel. Cette saleté de Jay l’a traînée dans les magasins où il l’a convaincue je ne sais comment d’essayer ce genre de tenue. C’est qu’il est doué pour manipuler les gens, mon cher cousin.
Écœuré, je décide de prendre les choses en main. Ça presse. J’appelle illico la réception et demande à avoir le numéro de la suite de Jay. Pas besoin de me présenter, puisque la réceptionniste remarque vite que l’appel provient du dernier étage. Je note le numéro de l’étage où se trouve mon cousin, puis je m’empresse de m’y rendre sans plus attendre.
Il ne s’y trouve évidemment pas déjà, mais avec ma carte donnant accès à toutes les chambres, je peux ouvrir la sienne et l’attendre sagement sur place. Je ne sais pas dans combien de temps ils arriveront, alors je vais m’asseoir confortablement sur un des canapés de sa suite.
Hmm… Pas si mal. Moins confo que les miens, mais à peine. Je fixe le vide pendant un long moment. J’entends enfin la poignée tourner, dans le portique. Je reste assis sans bouger, les bras étendus de chaque côté de moi.
Mais je saute vite sur mes pieds quand me parvient le cri de surprise de la femme qui accompagne Jay.
— Hé, mais! Mais qu’est-ce que tu…? Lâche-moi! — Allez… avoue que t’as pas essayé ce déshabillé pour rien. T’avais clairement des idées derrière la tête. Laisse-toi faire un peu. — Arrête!
— Chris en saura rien, c’est promis. Apprécie le moment et tais-toi un p…
Il ne termine pas sa phrase. Il faut dire que ce serait vachement difficile, étant donné que je lui ai agrippé le cou pour le coller au mur. Son visage devient vite rouge tomate, tandis qu’il essaie de me repousser. Il n’a aucune chance. Tout ce qu’il réussit à faire, c’est chuchoter, la gorge compressée par ma poigne:
— C’est… quoi… ton… problème… foutu… bâtard? — Mon problème, c’est toi, dis-je à cinq centimètres de sa face. T’espérais quoi en m’envoyant une photo d’elle? Que j’allais rester dans mon coin sans rien faire?
La principale intéressée s’écrie en reprenant ses esprits: — Quelle… quelle photo? De quoi tu parles?
Je lui jette un coup d’œil pour m’assurer qu’elle va bien dans les circonstances. Puisque ça semble être le cas et que mon cousin va devoir s’expliquer, je le relâche brusquement. Il passe près de tomber par terre, mais se retient à la dernière seconde.
Le souffle court, il se met à chialer comme un gamin: — Méchant malade! Je vais le dire à mon père! Il va… il va… — Il va rien dire du tout quand il va savoir ce que TOI, t’étais en train de faire avec Florence. Maintenant, tu vas t’excuser. — Pff… M’excuser? T’es malade? Elle voulait que je la baise autant que…
Une fois de plus, je ne lui permets pas de finir. Je le repousse contre le mur et l’y tiens solidement. Puis je murmure, tout sourire: — Tu t’excuses… maintenant.
Avec rancœur, il tourne la tête vers Florence, qui a reculé de quelques pas, pour lui cracher qu’il est désolé. Je vois bien qu’il n’est pas sincère, mais je doute de pouvoir en tirer quoi que ce soit d’autre. Je le lâche donc de nouveau et demande à Florence si elle préfère venir avec moi ou demeurer sur place avec mon cousin.
— Je… je te suis. Pas question que je reste avec lui une seconde de plus.
Je hoche la tête, satisfait, puis je salue Jay, qui nous regarde partir d’un air mauvais. Mais il ne fait aucun mouvement pour retenir Florence. Il a intérêt… Il sait très bien que je ne l’aurais pas toléré. Une fois dans le couloir, ma compagne demande:
— On va où?
— Dans ma chambre.
Elle s’immobilise dans le couloir. Je reviens sur mes pas et la rassure: — T’inquiète, je suis pas comme lui. Je vais pas te sauter dessus. Fais-moi confiance.
Elle secoue la tête. Ses yeux se remplissent de larmes. J’amorce un geste pour la calmer, mais elle lève la main pour que je ne la touche pas. Elle ne fait que murmurer:
— C’est le choc, désolée. Je m’attendais pas à ce qu’il… Au début, il avait l’air correct. Je veux dire… il était un peu intense, mais sans plus. Et c’est ton cousin, alors j’ai cru que je pouvais lui faire confiance. — Je suis désolé. J’aurais pas dû te laisser partir avec lui. Mais… t’étais tellement en colère contre moi que…
— Je sais… j’étais surtout fâchée de savoir que tu m’avais menti. — C’était pas mon but. J’avais juste pas envie de penser à… à cette vie, quoi. Excuse-moi encore.
— Ça va. Je suis plus en colère.
Elle prend une grande inspiration, essuie le bord de ses yeux, puis déclare:
— OK, alors tu me montres cette superbe suite que tu as louée? Tu dois vraiment être riche pour pouvoir te payer un endroit pareil, même pour seulement un week-end. C’est énorme, ici!
J’ouvre la bouche dans le but de lui expliquer réellement ce qu’il en est, quand la porte de l’ascenseur s’ouvre, au bout du couloir. Elle se met à courir vers celui-ci, tout en me tirant par le bras pour que je la suive. Elle se faufile avant moi dans la cabine et bloque la porte, me permettant ainsi d’y entrer à mon tour. Elle s’apprête à appuyer sur un bouton, mais lève les yeux vers moi pour me demander:
— Quel étage?
— Le dernier. Mais attends, je dois scanner ma carte.
Ce que je fais aussitôt. Elle fronce les sourcils, et je vois bien qu’elle est confuse. Il est décidément temps que je mette les choses au clair, alors je n’hésite pas une seconde de plus et j’appuie sur le bouton qui commande l’arrêt de l’ascenseur. Nous nous immobilisons entre deux étages. Et là, je me lance dans le vide:
— Écoute… ce que tu vas voir en entrant dans ma suite va peut-être te causer un choc, mais… je vais tout t’expliquer, promis. En gros, c’est… c’est juste ma vie. Et il se pourrait qu’elle te surprenne un peu.
— De quoi tu parles? rétorque-t-elle avec un demi-sourire.
Elle tente de repartir l’ascenseur, mais je l’en empêche et ajoute: — Je… je suis pas pauvre.
— Oui, ça, j’avais compris.
— Non, je veux dire… vraiment pas. Même que… j’ai pas mal d’argent. Ou plutôt, ma famille en a. Moi… moi, je viens pas ici très souvent. Mais quand je le fais, je dois vivre avec tout ce luxe qui me met mal à l’aise, tu vois.
— Je vois… enfin, je pense, répond-elle.
Mais je serais prêt à parier que ce n’est pas le cas. Alors, avant qu’elle me découvre sous mon vrai jour, je ne peux résister à l’envie de la prendre dans mes bras une toute dernière fois. Parce qu’après ça, je ne pourrai plus savoir si elle est sincère ou pas avec moi.
C’est ainsi.
Je le sais. J’ai souvent vécu cette situation.
Les femmes que j’ai connues et qui se sont la plupart du temps jetées sur moi ne l’ont pas fait pour les bonnes raisons. Elles ne l’ont fait que pour l’argent…
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