Mademoiselle Plastique

Marilou Addison · Chapitre 4 sur 25

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Mademoiselle Plastique

Chapitre 4 Florence

CHAPITRE 4

 

 

Florence

 

Péniblement, je pose le pied au sol, mais je lâche aussitôt un cri tellement la douleur est intenable. Mon compagnon me fixe un instant avant de fermer les yeux, puis de soupirer. Lorsqu’il les rouvre, son regard est décidé. J’ai bien l’impression qu’il va m’abandonner là.

Dire qu’un peu plus tôt, j’avais peur de le suivre. Maintenant, j’en suis réduite à avoir peur qu’il se pousse sans m’aider. D’ailleurs, il fait un pas dans ma direction et me tend mes sacs en marmonnant: — Tiens ça.

— Attends. Tu peux pas me laisser ici toute seule! Je t’en prie, je suis sûre de pouvoir continuer d’avancer. Il faut juste me donner un peu de temps pour que…

— Tiens ça, je te dis, répète-t-il en agitant les sacs devant mon visage.

Je finis par obéir, plus démoralisée que jamais. Mais j’ai à peine saisi le tout qu’il se penche, glisse une main à ma taille et l’autre sous mes genoux et… me soulève de terre comme si je pesais une plume! Je réagis en me tortillant, mais je sens alors ses doigts entrer dans ma chair. Il grogne: — Bouge pas, tu vas tomber.

— C’est que tu… tu me chatouilles, en fait, dis-je à voix basse, catastrophée.

On le serait à moins! Dans cette position, je ne suis plus qu’à quelques centimètres de son visage. Il a beau détourner les yeux, je sens une certaine raideur dans ses mouvements, comme si je le rendais mal à l’aise. Je ne me questionne pas trop longtemps sur les raisons de sa gêne, car il se penche de nouveau vers le sol. Je suis à demi inclinée et je dois m’agripper à ses épaules comme je le peux pour ne pas basculer.

Autrement dit, je suis carrément en train de me coller contre lui… Cette fois, c’est moi qui suis dans tous mes états. Je déglutis, tandis qu’il me demande:

— Peux-tu ramasser mon casque, par terre?

— Que je…? Oh… oui, s’cuse.

Je lâche son cou de ma main droite et attrape vite fait le casque en question, que je ramène sur mon ventre en vitesse. Une fois cela fait, Christophe – c’est bien ainsi qu’il s’appelle – se redresse, puis se met en marche. Le vent nous frappe de plein fouet une fois qu’on atteint le dessus du viaduc. Par chance, je sens la douce chaleur provenant de l’homme qui me tient solidement contre lui pénétrer dans mes muscles et mes os. C’est de loin la sensation la plus agréable que j’ai vécue depuis longtemps.

J’en viens même à oublier ma douleur à la cheville,

il faut le faire!

 

La distance à parcourir me paraît encore très longue. Je suis impressionnée par la force de Christophe, qui ne faiblit pas du tout. Bon, d’accord, je ne suis effectivement pas très lourde – mon médecin m’a bien recommandé de me remplumer, dans la prochaine année –, mais tout de même! Ça fait au moins dix minutes qu’on marche ainsi. Ça peut devenir épuisant, il me semble.

Parce que je ne veux pas non plus passer pour une ingrate, je lâche la route des yeux et tourne la tête vers mon sauveur. Il me jette un rapide coup d’œil, sans plus. Je me racle la gorge, afin d’engager la conversation: — Donc, euh… tu comptes aller à l’enterrement de ton père… comme ça?

Il fronce les sourcils avant de répéter:

— Comme ça?

J’ai peut-être les bras pleins de mes sacs et du casque de Christophe, mais il me reste encore le bout d’un doigt libre. Je l’utilise pour pointer sa barbe avec un sourire moqueur. Je le vois hausser un sourcil, sans rien répliquer. J’ajoute donc:

— Tu devrais peut-être te raser. Sinon, les autres risquent de même pas te reconnaître!

— Justement… c’est un peu ça le but, rétorque-t-il.

Surprise, je voudrais lui demander pourquoi, mais je m’en abstiens. On se connaît depuis quoi? Deux secondes et quart? Il n’est qu’un pur inconnu, dans ma vie, et dès que nous serons allés nous réfugier dans nos chambres de motel respectives, on ne se reverra plus jamais. Alors autant ne pas me mêler de sa vie. La mienne est bien assez compliquée comme ça.

N’ayant plus grand-chose à dire pour entretenir la conversation, je décide de cesser de faire des efforts. Surtout que ma cheville commence à élancer, ce qui est loin d’être agréable. J’essaie de changer de position, sans trop déranger Christophe, mais mon mouvement le déstabilise, et il doit glisser sa main sous mes fesses pour me retenir.

Je me fige et ouvre grand les yeux. Ses doigts aussi cessent de bouger. On se fixe quelques instants, avant qu’il tente nerveusement de changer sa prise, sans trop de succès. Je risque de tomber à tout moment, alors il grommelle dans sa barbe – c’est le cas de le dire – et s’excuse d’une voix rauque:

— Je suis désolé, je veux pas… Je suis pas capable de te tenir autrement. Veux-tu que je te redépose par terre pis qu’on réessaie?

Mais lorsqu’il tente effectivement la manœuvre, mon pied blessé heurte le sol et je lâche un cri sans le vouloir. Il m’attire contre lui aussitôt. Je le vois avaler de travers.

Bon, du calme, Flo, c’est juste une main sous tes fesses. En plus, c’est pas comme si on t’avait pas tâtée de toutes les façons possibles, dans la dernière année. Tu as été ouverte plus d’une fois sans que tu en fasses un drame, alors ça ne change pas grand-chose. Et cet homme ne semble pas avoir prévu son coup ni tenter d’en profiter, alors on prend une bonne inspiration et on relaxe.

Un peu tendue malgré mon petit laïus mental, je réponds: — On est presque arrivés, de toute façon. Tu peux… tu peux te dépêcher, et voilà.

Il hoche la tête et accélère le pas. Comme de fait, nous parvenons au petit motel en un temps record, étant donné la température et la position dans laquelle je me trouve. Sur place, les lumières – qui étaient allumées un peu plus tôt – sont étrangement fermées et personne ne vient nous accueillir.

Christophe se dirige vers un des petits fauteuils dans le portique et m’y dépose en douceur. Lorsque ses mains quittent mon corps, je sens un certain froid m’envahir. Un peu comme si je voulais qu’il me garde près de lui. Mais je me secoue pour ne pas me laisser aller.

Voyons, je suis ridicule.

 

Je tends le cou vers le comptoir d’accueil où il se dirige. Il donne trois coups sur une sonnette posée à même le bureau. Après quelques secondes seulement, un homme arrive en courant, l’air essoufflé. — Ah là là… quand ça va mal! Écoutez, désolé, mais nous sommes fermés.

Je m’écrie aussitôt, de mon siège:

— Ah non! On va aller où, nous?

— Je m’excuse vraiment, mais comme vous pouvez le voir, on a plus d’électricité, et la panne pourrait durer un certain temps. Je peux même pas ouvrir mon ordinateur pour entrer vos informations. C’est… c’est la folie un peu partout en ce moment, avec cette pluie et ce vent.

Christophe laisse l’employé déblatérer, puis finit par poser brusquement sa main sur le comptoir:

— On s’en fout, on reste pareil. On vient d’avoir un accident sur la route, la dépanneuse est pas sur le bord de venir pantoute pis on est coincés ici. Ça fait que tu vas trouver une solution.

— Mais je…

— Fais juste nous donner à chacun une clef. Je peux payer comptant tout de suite, si tu préfères.

L’autre continue de secouer la tête, mais mon compagnon se penche vers lui pour murmurer un truc que je n’entends pas. Ça ne dure que quelques secondes. L’employé hoche la tête, réfléchit, puis lève un doigt victorieux: — Je sais!

Et il disparaît dans son bureau pour revenir avec une seule clef. Il la tend à Christophe en nous expliquant à tous les deux: — Le problème, c’est que toutes nos chambres fonctionnent avec des cartes, mais là, comme le système est fermé, je peux pas les magnétiser pour vous. Donc… impossible de les ouvrir. Mais… reprend-il avec un sourire, on a une ancienne chambre qui s’ouvre encore avec une clef… normale, disons. C’est la seule qu’on a. Tenez, on s’arrangera pour le paiement plus tard, vu que…

Il lance un coup d’œil à Christophe, puis ramène son regard vers moi: — Madame a besoin d’aide pour ses bagages?

Ce n’est qu’à ce moment que je prends conscience d’un tout petit détail de rien du tout: une seule chambre… pour Christophe et moi…

Ce qui signifie qu’on va devoir la partager.

Alors là, pas question!

Christophe

 

Si elle croit que ça m’emballe plus qu’elle, elle se fourre le doigt dans l’œil. Je n’ai pas plus envie que ça de partager ma chambre avec une inconnue. Plutôt mignonne, je dois l’admettre, par contre. Me tenant face à elle, les poings sur les hanches, je la surplombe de toute ma grandeur. Le pire, c’est que ça ne semble pas l’impressionner plus qu’il le faut. Je lance tout de même:

— Alors tu suggères quoi? Que je dorme dehors?

Elle hésite, se met à bredouiller je ne sais quoi, pour finalement conclure:

— On se connaît même pas! Je… je vais pas partager une chambre avec toi!

Je vais m’asseoir à côté d’elle pour la rassurer: je ne suis ni un violeur ni un bandit ni quoi que ce soit qui pourrait l’effrayer. Je suis juste un gars qui vient assister à l’enterrement de son père et qui se retrouve coincé dans cette situation malgré lui.

— Je suis pas dangereux, si c’est ce qui te fait peur. Écoute… si ça peut te rassurer, sache que je…

Mais je n’ai pas le temps de finir ma phrase que l’employé revient avec des serviettes propres et des draps. La pile qu’il tient dans ses bras menace de tomber par terre, alors je me lève pour l’aider et le débarrasser. Il s’essuie le front et nous explique:

— Votre chambre a pas été nettoyée ni occupée depuis longtemps. On voulait éventuellement la rénover, mais on a pas eu le temps. Mais ces couvertures sont propres et même si l’eau de la douche doit être froide, au moins, vous pourrez vous nettoyer un peu.

Il a dit ça en jetant un coup d’œil à ma compagne, dont les joues sont couvertes de mascara. Pour ne pas qu’elle se sente vexée par le commentaire de l’homme, je change de sujet et demande: — Vous auriez pas un petit chauffage d’appoint? Un truc qui fonctionnerait avec une génératrice?

— Non, désolé. On a rien du tout. C’est un peu la panique, je vous le cacherai pas. Surtout que je viens d’apprendre que le pont entre le centre-ville et ici vient d’être fermé. Il y a eu un débordement d’eau, si j’ai bien compris. Ça devenait dangereux. Donc… pas moyen de se rendre en ville avant un p’tit bout. C’est pas la joie.

— Alors aucune chance que le garage nous envoie quelqu’un pour remorquer nos véhicules? demande Florence, désespérée.

Je la regarde et tente de la rassurer:

— Ton auto et ma moto peuvent rester sur place un moment. Elles bloquent pas la route, alors…

— Je sais, mais tout le reste de mon stock est dans le coffre arrière! Je fais quoi si je me fais voler? Et… oh non! J’ai laissé ma valise là-bas! J’ai pas de vêtements de rechange ni de savon…

Je la coupe et indique:

— Y’a un dépanneur en bordure de la route, un peu plus loin. C’est pas le gros luxe, mais y’a sûrement moyen d’y trouver des trucs utiles. Comme une brosse à dents. Ce genre de choses.

— Ça, c’est s’ils ont de l’électricité, déclare notre prophète de malheur.

Je lance un regard à l’employé pour lui faire signe de se taire. Ce n’est pas le temps d’en rajouter. On verra en temps et lieu. On n’est pas non plus à bout de ressources. On a une place pour passer la nuit, c’est le principal. Je remarque même des machines distributrices dans le couloir, mais je songe vite au fait qu’elles ne doivent pas fonctionner, sans source de courant.

Par chance, l’homme à ma droite nous annonce: — On a un resto à déjeuner jumelé au motel. Évidemment, sans électricité, on pourra pas faire cuire des œufs ou du bacon, mais on a des fruits en abondance et même des céréales.

J’acquiesce avant de revenir à ma principale source de stress: Florence et son refus de partager ma chambre. Mais elle semble être en train de se résigner, car elle finit par dire:

— OK… on peut… dormir ensemble. Ben pas… pas ensemble! Je… je veux dire… Argh, tu m’as compris!

Je ne peux m’empêcher de sourire devant son bégaiement. Mais je me reprends vite en me mettant moi-même à m’imaginer «coucher» avec elle. Des images plus qu’explicites me viennent, et je dois détourner les yeux pour ne pas les superposer à la jeune femme, toujours assise sur le sofa. Pour passer à autre chose, je propose:

— Je vais aller voir de quoi a l’air la chambre en premier, puis je reviens te chercher. Ça te va?

Elle hoche la tête en soupirant.

— J’ai pas trop le choix, on dirait bien…

— Pendant ce temps, je vais aller voir si je trouve une batterie pour recharger vos téléphones. J’imagine qu’ils doivent être sur le point de vous lâcher? demande l’employé.

Florence se redresse sur son siège, soulagée. J’en profite pour ramasser tous les sacs qui traînent au sol afin de les apporter à la chambre qui sera la nôtre pour la prochaine nuit. Elle est située tout à l’arrière du bâtiment, ce qui signifie que je devrai une fois de plus porter ma compagne durant plusieurs minutes. J’essaie de ne pas y songer et je déverrouille la porte, sur laquelle je donne un coup d’épaule, car elle est un peu dure à ouvrir.

En grinçant, elle finit par bouger. Je pose le pied à l’intérieur et découvre un lieu… plutôt abandonné. Les murs sont couverts d’un papier peint horrible. Une salle de bain se trouve sur ma gauche et dans la pièce qui sert de chambre, je comprends que nous avons un plus gros problème encore…

Il. N’y. A. Qu’un. Seul. Lit.

Double. Même pas queen ou king. Avec mes grandes jambes, je suis assuré de mal dormir. Surtout si je dois le partager avec Florence.

Je cherche un fauteuil des yeux, mais tout ce que je trouve, c’est un vieux truc défoncé qui ne me permettrait même pas de déplier les jambes. En grimaçant, je pose les sacs par terre avant de saisir les draps que j’ai coincés sous mes bras. Je les déplie et les installe sur le matelas qui – évidemment – grince.

Vraiment, de mieux en mieux…

Avant d’aller retrouver les deux autres, je prends le temps de m’asseoir sur le bout du lit pour réfléchir. Qu’est-ce que je fais ici? Je devrais retourner chez moi au plus vite. Parce que comme c’est là, je ne suis même pas certain de pouvoir assister à l’enterrement de demain, à cause du pont bloqué. Sauf que sans moi – et surtout sans les cendres de mon père –, ma famille ne pourra procéder à rien du tout. Et j’oublie un détail important: la crevaison de mon pneu…

Je me laisse tomber sur le matelas, derrière moi, les bras en croix. Comme je le craignais, mon corps s’enfonce dans les ressorts, qui me blessent presque instantanément le dos. Je grimace et me redresse, ce qui est loin d’être évident. J’ai l’impression d’être aspiré par le centre du matelas. Ça va être beau quand on va s’y coucher, Florence et moi…

Je roule et parviens à me remettre debout après quelques secondes. Puis, je ramasse mon sac en bandoulière, duquel je sors l’urne. Je l’inspecte un instant pour m’assurer que l’eau ne s’est pas infiltrée à l’intérieur. Elle me paraît intacte, alors je la dépose sur la table de chevet, près du lit. Je lance mon sac sur le semblant de sofa et je reviens enfin sur mes pas. Avant de sortir de la chambre, je jette un œil à mon cellulaire. J’ai reçu plusieurs appels, que j’ai pris soin d’ignorer durant la journée.

Il y en a un de mon oncle, dont je reconnais le numéro, car il m’a appelé à quelques reprises depuis la mort de mon père, sans que je lui réponde… Un du prêtre, qui me confirme l’heure de la cérémonie. Et un dernier de mon cousin, qui veut me rencontrer, si j’ai un peu de temps. Je n’ai pas envie de le rappeler. Pas maintenant. Surtout que nous n’avons jamais été en bons termes, lui et moi. Je range donc l’appareil dans ma poche et je me presse d’aller rejoindre Florence. Elle doit se demander ce que je fabrique.

Sauf que lorsque je reviens à l’accueil, il n’y a plus personne sur place. Sans trop comprendre pourquoi, mon cœur se met à battre un peu plus vite. Où est-elle passée? Est-elle partie sans me le dire?

Ouais, et qu’est-ce que ça changerait, Chris, au fond?

T’en serais débarrassé, et c’est tout.

 

J’essaie de me convaincre que ce ne serait effectivement pas plus mal, mais on dirait que mon cerveau est incapable d’être en accord avec ça. Je longe le couloir, reviens sur mes pas pour finalement entendre une voix féminine que je reconnais. C’est celle de Florence. Elle a haussé le ton, un peu énervée.

Je me mets à courir pour aller voir ce qui ne va pas. J’imagine des scénarios où l’employé du motel a profité de mon absence pour…

Mais lorsque je pousse la porte du bureau dans lequel se trouve ma compagne – je ne sais pas comment elle s’y est rendue –, je constate qu’elle fixe l’écran de son cellulaire, les joues rouges et le regard furieux. Je parcours vite les lieux du regard et me calme enfin. Aucune trace de l’employé. Elle est seule.

Sauf qu’elle ne semble pas de très bonne humeur…

 

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