Mademoiselle Plastique
Chapitre 11 Florence
CHAPITRE 11
Florence
Je ne remarque pas tout de suite le changement d’attitude de Christophe. Trop occupée à tenter de le raisonner pour qu’il retourne dans la boutique afin de rapporter un des deux habits, je ne vois pas tout de suite l’autre homme qui se trouve près de nous. Mais après quelques secondes pendant lesquelles mon compagnon semble m’ignorer, je reprends mon souffle. Ce n’est qu’à ce moment que je comprends que quelque chose cloche.
Un homme à peine plus petit que Christophe le dévisage. Ce dernier, la mâchoire serrée, les yeux plissés, ne dit pas un mot, mais son visage parle pour lui. Ça ne semble pas être l’amour fou entre ces deux-là. Et d’abord, de qui s’agit-il? Afin de comprendre ce qui se passe et d’attirer leur attention, je me racle la gorge, mal à l’aise. C’est l’autre qui baisse les yeux vers moi. Aussitôt, son regard se transforme. Il paraît s’amuser de la situation.
D’ailleurs, il me tend la main et se présente:
— Bonjour, je suis Jason… Jay, pour les intimes. — Euh… salut. Moi, c’est Florence. Je suis…
Je jette un coup d’œil à Christophe, ne sachant trop de quelle façon décrire notre relation, mais il ne me vient pas en aide du tout. Il semble figé dans le roc. Je reprends donc:
— Une amie de Christophe.
— Sa petite amie? s’informe Jason sans aucune gêne.
Je bredouille:
— C’est-à-dire que je… ben… on se connaît pas depuis très longtemps, donc…
L’autre hoche la tête avant de revenir à Christophe. Je ne saisis toujours pas très bien le lien qui les unit, mais je ne tarde pas à l’apprendre. — L’enterrement de Claude va avoir lieu à quinze heures. Tu seras là?
Un membre de sa famille, donc…
— Ouais… c’est moi qui ai les cendres, alors j’ai pas trop le choix. — T’étais où, hier, d’ailleurs? Je t’ai cherché dans l’hôtel, mais je t’ai pas vu. Faut dire qu’il y avait du monde en masse, avec le congrès des dames plastiques, indique-t-il avec un sourire méprisant.
Je fronce les sourcils. Mais c’est qu’il parle des représentantes Suppercare, lui! J’ouvre la bouche quand Christophe interrompt ma lancée: — J’ai pas dormi là. J’avais pas envie de croiser ton père.
Confuse, je tourne la tête vers mon compagnon. Il avait une chambre là-bas, et il n’y est pas allé? Comment peut-il avoir préféré le motel où nous avons passé la nuit à cet immense hôtel? À moins que lui non plus n’ait pas réussi à réserver à temps.
— T’étais où, d’abord? À part notre hôtel pis le vieux motel à l’extérieur de la ville, je vois pas où…
Jason s’arrête, tandis qu’un large sourire s’épanouit sur son visage. — J’en reviens pas! T’as préféré aller dans ce motel miteux plutôt que de dormir dans ta suite? Chris, tu le sais, hein, que t’es un cas désespéré?
Je cligne des yeux à plusieurs reprises, tentant de remettre en ordre les infos qui me parviennent au compte-gouttes. J’observe Christophe, qui me jette un coup d’œil rapide avant de rétorquer:
— J’avais besoin d’air. Pis c’était pas si infernal que ça.
Je réagis enfin, croyant avoir saisi ce qui se passe. Je pose la main sur le bras de Christophe et vérifie:
— T’avais une suite à l’hôtel? Pourquoi t’es resté avec moi, dans ce cas? Pour…
Mon visage se vide de tout son sang, alors que je crois avoir tout compris.
— C’était pour profiter de moi? Pour pouvoir passer la nuit avec moi?
Enfin, il détourne son attention de l’autre homme pour me l’accorder. En secouant la tête, il réfute:
— Non! Bien sûr que non! J’avais pas prévu d’avoir un accident avec toi, d’abord. Ni qu’il y aurait une panne d’électricité. — Mais quand t’as vu qu’on était coincés là, t’aurais pu… je sais pas, appeler quelqu’un pour qu’il vienne te chercher, il me semble. Tu viens d’ici, tu me l’as déjà dit. Et visiblement, tu connais… des gens! dis-je en pointant Jason du menton.
Ce dernier semble prendre plaisir à assister à la dispute qui vient d’éclater entre Christophe et moi. Son regard passe de l’un à l’autre, sans qu’il perde sa belle assurance.
— En plus, les routes étaient dégueu, reprend mon compagnon, tu le sais autant que moi. C’était pas le moment de sortir. — N’empêche que t’as pas été honnête avec moi! — Florence, c’est pas comme si on se connaissait depuis des lustres. Qu’est-ce que tu croyais? Que j’allais tout te déballer juste parce qu’on était sur le point de passer une nuit ensemble? Je suis… je suis pas… bredouille-t-il en faisant un pas vers moi.
Mais je ne le laisse pas terminer sa phrase. Ce qu’il vient de me dire me blesse beaucoup plus que ça le devrait. Je lève les mains devant moi pour l’empêcher de s’approcher. Jason, toujours aussi amusé par la situation, déclare à mon intention:
— Tu sais, si c’est d’une chambre à l’hôtel que t’as besoin, je peux t’aider, moi. Parce que notre cher Christophe ici présent, il a pas l’air trop pressé de le faire…
— Ah, ferme-la, toi! s’écrie aussitôt mon compagnon en me lâchant des yeux un instant.
Jason lui fait signe de se calmer, mais ajoute tout de même: — J’ai une belle suite que je peux te prêter… T’auras jamais été aussi bien logée, me propose-t-il.
— Une suite dans cet hôtel de luxe? C’est que… je peux pas me le permettre. C’est beaucoup trop cher.
— Mais non… t’es une amie de mon cousin Chris. Donc, t’es un peu mon amie à moi aussi… Et les amies, on les fait pas payer, conclut-il avec un sourire un peu trop étincelant.
N’empêche que son offre est alléchante. Très alléchante. Si je me laisse convaincre, je pourrais dormir à l’hôtel et ainsi assister à toutes les conférences qui auront lieu durant le week-end. Plus besoin de retourner à ce motel! Ni de m’obstiner avec la réception de l’hôtel pour tenter de comprendre d’où vient l’erreur de réservation.
Christophe, toutefois, ne reste pas silencieux à attendre que je me décide. Il me tire par le bras pour discuter sans que les oreilles indiscrètes de son cousin nous entendent:
— Florence, c’est pas une bonne idée, murmure-t-il. Jay est pas… c’est pas un gars à qui tu peux faire confiance.
— Alors que toi, oui? Tu m’as menti, je te ferai remarquer! — J’ai pas menti! se fâche-t-il. J’ai juste pas… pas tout dit. Et qu’est-ce que ça change? Oui, j’ai une suite à l’hôtel. Non, j’avais pas envie d’y aller. Ça fait quoi?
— Ça fait que… que tu savais que je ratais toutes les conférences d’hier! Et t’as rien dit!
Il secoue la tête en soupirant, à court d’arguments. Je reprends: — Pire que ça, t’avais pas l’intention de m’en parler aujourd’hui non plus. Tu comptais faire quoi, ce soir? Me ramener dans ce motel pour qu’on y passe une autre nuit?
— J’avais… j’avais pas de plan.
On se regarde un moment, sans rien ajouter. Je retiens mes larmes. Je ne peux pas croire que ça va se terminer comme ça. Mais il ne dit rien. Il ne tente pas de me retenir, alors j’acquiesce et je murmure: — Dans ce cas, c’est réglé. Je vais profiter de la générosité de ton cousin.
Sur ces mots, je le plante là pour aller rejoindre Jason, qui m’a gentiment attendue. Je lui annonce que j’accepte son offre. Il me gratifie d’un clin d’œil, puis il me propose de prendre sa voiture pour s’y rendre de ce pas.
— C’est que je… j’ai des tas de trucs dans mon auto, alors… — Chris te la ramènera. Hein, Chris, tu peux au moins faire ça pour elle?
Ce dernier a enfoui les mains dans ses poches et fixe le sol. Il hoche malgré tout la tête à la question que lui a posée son cousin. Je lui tends ma clef de voiture, qu’il accepte sans dire un mot. Seule la paume de sa main effleure la mienne. Je frissonne, mais je n’en montre rien. Je suis en colère contre lui. Contre ses mensonges.
Et aussi parce qu’il ne me montre pas qu’il veut que je reste
avec lui…
Sur ce, j’emboîte le pas à Jason, qui me guide vers son véhicule. Cette auto me dit vaguement quelque chose, mais je n’ai jamais eu l’œil pour les voitures. N’empêche que celle-ci me paraît être de luxe. Je me glisse sur le siège passager et j’apprécie aussitôt le cuir sous mes cuisses. Ça sent le neuf, là-dedans. Je me redresse toutefois sur le banc pour jeter un dernier coup d’œil à Christophe. Il a déjà tourné les talons pour se diriger vers mon auto.
Pourquoi est-ce que j’ai l’impression de faire une gaffe?
Christophe
Je n’ai absolument aucune envie de voir le petit air suffisant de mon cousin. C’est pourquoi je file sans demander mon reste. Je balance le sac contenant mes achats sur le siège passager de la voiture de Florence, puis je me glisse sur le banc côté conducteur. Dans la rue, j’entends vrombir la décapotable de Jay. Il passe à toute vitesse près de moi, et je serre les poings sur le volant.
Je le vois disparaître au loin et me retiens de le suivre pour le forcer à faire descendre Florence du véhicule. J’ai cette désagréable impression qu’elle n’est pas en sécurité avec mon cousin. J’aurais peut-être dû en faire davantage pour la retenir, mais j’étais convaincu qu’elle ne m’écouterait pas, alors j’ai laissé Jay l’entraîner avec lui.
Quel imbécile je suis!
Je donne un petit coup sur le volant, puis je prends une longue inspiration afin de retrouver mon calme. D’abord, aller porter la voiture de Florence à l’hôtel.
Ensuite…
Ensuite, une bonne discussion avec mon oncle s’impose. Discussion que je repousse depuis trop longtemps déjà.
Je démarre l’auto et je la conduis à bon port sans encombre. Elle serait due pour un bon entretien, cette bagnole, mais ce n’est pas à moi de m’en charger. Je la stationne à ma place attitrée, et je remarque que celle de Jay n’est pas à la sienne. Étrange. Il est parti bien avant moi et, à la vitesse où il roulait, il aurait dû être ici depuis un moment déjà.
Ne pouvant décemment pas rester là à les attendre tel un mari jaloux, je sors de l’auto et me dirige vers l’impressionnant portique de l’hôtel. Je ne m’habituerai jamais à toute cette opulence. C’est grotesque et tellement tape-à-l’œil. Mais ça semble plaire aux visiteurs qui viennent séjourner ici par milliers, et ce, malgré les prix plus qu’extravagants des chambres.
Je passe le hall d’entrée et atteins l’ascenseur, dans lequel je pénètre moins d’une seconde plus tard. Je sors ensuite ma carte personnalisée et appuie sur le bouton menant au dernier étage.
Là où se situe ma suite…
Je me tasse dans un coin de l’ascenseur, tête baissée, car il s’arrête à quelques reprises et je n’ai pas envie de faire des sourires à tout un chacun. Lorsqu’enfin je parviens à mes appartements, je sors en vitesse et balance mon sac contenant mes nouveaux habits fraîchement achetés sur le sofa. Puis, je sors mon cellulaire de ma poche et j’appelle mon oncle.
Ça sonne une, deux, trois fois avant qu’il réponde, toujours aussi sèchement:
— C’est encore toi, Christophe?
— Tu as reconnu mon numéro, cette fois?
Sans répondre à ma pique, il demande:
— Où es-tu?
— Ici… à l’hôtel. Dans ma suite.
— Enfin! J’arrive.
— Non, je… c’est moi qui viens. Bouge pas.
— Trop tard, je suis déjà devant ta porte. Ouvre-moi.
Je soupire, coupe la ligne, puis je vais ouvrir la porte, sans toutefois rester sur place pour l’inviter à entrer. Il le fait de toute manière et se dirige d’un pas ferme vers le salon, une enveloppe à la main. Il la dépose sur la table basse avant d’attraper un verre de cristal, pour ensuite se verser l’alcool de son choix. Tout en s’exécutant, il déclare: — Ton absence a été remarquée, hier. On s’est réunis en soirée en hommage à ton père.
— J’ai pas été invité, dis-je en fixant l’extérieur, planté devant les immenses fenêtres du salon.
— Jason devait pourtant le faire, répond mon oncle en se rapprochant de moi.
— Parlant de mon cousin, où il dort? dis-je en me tournant vers le frère de mon père pour lui faire face. J’ai besoin d’avoir son numéro de chambre. — Hum… je ne sais pas trop. Ici et là… Il n’a pas de suite réservée à son nom comme toi, tu sais. Alors il change au gré de ses envies. — Faut que je lui parle.
— Appelle-le. Il répond, lui, quand on lui téléphone, me lance mon oncle.
Je soupire, puis je vais m’écraser sur un canapé. Avec une certaine retenue, mon «invité» prend place sur celui qui me fait face et pose son verre sur la table basse. Puis, en s’adossant tranquillement, il défait le premier bouton de son veston, tout en m’annonçant: — Depuis la lecture du testament, qui nous a tous causé un choc, tu t’en doutes bien…
— Pas autant qu’à moi…
— On a dû effectuer quelques changements, continue-t-il sans se soucier de ma remarque. Puisque c’est moi qui dois tout gérer, j’ai décidé de…
Je me penche vers l’avant et pose les coudes sur mes genoux, la mine basse. S’il ne tenait qu’à moi, ça ferait longtemps que j’aurais envoyé promener cette compagnie et tout ce qui vient avec. Sauf que je n’en ai pas les couilles, il faut croire. Pas encore. Et je ne le ferai peut-être même jamais, si je me fie à ma manière de gérer ma famille. Je songe de nouveau aux demandes ridicules du testament de mon père.
Trouver une femme et fonder une famille…
Je ne peux m’empêcher de songer à Florence et à son sourire délicat. Je me secoue. Non. Il ne s’agit que d’une histoire d’un week-end, pas plus. Et encore! Elle est partie avec ton cousin, je te rappelle, mon pauvre Chris!
À voix basse, je me permets malgré tout de couper mon oncle, qui a décidé de m’expliquer en long et en large les changements qu’il a apportés à l’entreprise:
— Pourquoi mon père a mis un truc pareil dans ses derniers souhaits, tu le sais, toi? Pour me faire suer, une fois de plus?
— Justement, Christophe. Parlant de ça, il y a des choses que tu dois savoir…
Je soupire, ce qui n’empêche pas Pierre de continuer sans se laisser démonter:
— Il aimait ta mère comme un fou et… et il était prêt à tout pour son bonheur. Même à…
Il se tait en me fixant, reprend son verre pour en boire une autre gorgée avant de souffler:
— T’étais pas un enfant facile.
Je m’esclaffe. Il poursuit:
— Et puis il y a quelque chose que j’aimerais que tu voies, termine-t-il en tendant la main vers son porte-document.
Je l’ignore pour me lever et faire les cent pas dans la pièce. Après m’être éloigné, je réplique:
— Si tu veux mon avis, la seule chose que mon père espérait, c’était que je disparaisse de sa vie! Il a jamais pu tolérer ma présence. — Il avait ses raisons.
— Ses raisons, tu dis? Je devais rester constamment seul! J’ai jamais pu aller à l’école avec les autres enfants. Je devais rester caché ici comme un… comme un paria! C’est comme s’il voulait que personne me voie! — Il t’a payé les meilleurs professeurs! rétorque mon oncle en se levant à son tour, mais tu n’as toujours été qu’un ingrat, à constamment juger ses décisions.
Je m’arrête pour lui faire face.
— J’ai pas été ingrat. J’ai fait exactement ce qu’il voulait. Jusqu’à… jusqu’à ce que j’en puisse plus!
Les traits de mon oncle se crispent au moment où il marmonne: — De toute façon, tu comprendras vite ce qu’il en est en jetant un œil à ce que j’ai déposé sur ta table.
— Bon, ça suffit! Si tu voulais me voir juste pour me parler de la compagnie, j’ai pas de temps pour toi. Faut que je mette la main sur ton fils avant qu’il…
— Avant qu’il quoi?
— Oublie ça. Je veux juste savoir où il est.
Pierre émet un long soupir. Il rattache ensuite son veston et se dirige vers la sortie. Avant de pousser la porte, il se tourne vers moi et déclare: — Tu ferais un bon président, si tu te décidais à faire ce qu’on te demande, pour une fois. Mais il faut croire que t’as de la mauvaise graine en toi… comme l’a toujours su ton père.
Je serre les poings, sans bouger.
— Dès le début, ajoute-t-il, j’ai averti ton père que c’était une mauvaise idée d’épouser ta mère. Je savais ce que ça donnerait… — OK, ça suffit. J’en ai assez entendu.
— Et moi, j’en ai déjà trop dit.
Sur ces mots, il sort et referme la porte sans se retourner. Je reste là à fixer le vide. Je pense aux raisons pour lesquelles je suis parti. À la réaction de mon père face à ce départ.
J’observe ce qui m’entoure. Florence aurait aimé que je l’amène ici. Ce qu’elle ne sait pas, c’est ce qu’il m’en aurait coûté. Je déteste tellement cet endroit… Ce qu’il me rappelle. Ce qu’il signifie.
Je voudrais pouvoir me sauver une fois de plus, mais mon cellulaire sonne sur le canapé où je l’ai lancé avant l’arrivée de mon oncle. Je vais le récupérer pour y lire le texto qui vient d’entrer. Il provient de Jay, qui m’écrit, plus fier que jamais:
Je pousse un juron. Sans lui répondre, je pars à la recherche de cet enfoiré. Je ne me fais néanmoins pas trop d’espoirs. L’hôtel est immense et ça pourrait prendre du temps avant que je ne lui mette la main au collet.
Mais je sais être patient.
Jay est mieux de rester caché s’il ne veut pas passer un très mauvais quart d’heure…
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