Mademoiselle Plastique
Chapitre 15 Florence
CHAPITRE 15
Florence
Alors qu’Amanda paie notre repas et que je me confounds en remerciements, j’aperçois Manon, qui revient elle aussi de dîner avec son conjoint. La conférencière me confirme qu’elle a aussi passé un très bon moment, mais que, puisqu’elle donne une autre conférence en soirée, elle préfère maintenant aller se reposer à sa chambre.
Elle me souhaite donc un bel après-midi avant de s’éclipser. Après son départ, je me dirige vers ma collègue. Ses yeux sont tournés vers Amanda. Lorsque cette dernière disparaît dans l’ascenseur, le regard de Manon revient sur moi, alors qu’elle me chuchote:
— Qu’est-ce que tu faisais avec Amanda Martin? Me dis pas que tu es allée lui demander un autographe? On doit la laisser tranquille, après ses conférences.
— Oh… euh… eh bien, en fait, on a dîné ensemble. — Vous avez quoi?
S’immisçant dans la conversation, son chum me tend la main pour se présenter:
— Moi, c’est Carl, en passant. De La vraie vie avec Carl. Tu connais?
J’accepte sa main tendue en marmonnant que oui, même si je ne lis pas vraiment ses articles, pendant que Manon continue sur sa lancée: — Tu as dîné avec elle? Je peux pas croire. Mais à quoi tu as pensé?
— Oui, je sais, ça peut avoir l’air groupie et tout, mais c’est elle qui m’a invitée. Je te jure! dis-je, devant l’air sceptique de ma collègue.
Elle ajoute même:
— Et t’as accepté? Voyons, elle faisait ça par politesse et non pour que tu y ailles vraiment.
— Ben… je pense qu’elle était sincère.
Le chum de Manon intervient: — En tout cas, ça a dû te coûter une beurrée. C’est pas donné, les repas, ici.
J’hésite à mentionner que je n’ai pas eu à payer. Finalement, un employé qui semble vouloir me parler s’approche de nous et m’évite ainsi d’avoir à répondre.
— Mademoiselle Florence? s’informe-t-il.
— Euh… oui?
— Ah… d’accord. Monsieur Hilson nous a donné votre description, mais je n’étais pas certain… Tenez, voici votre carte pour vous rendre jusqu’à votre suite. Vous en aurez besoin, dans l’ascenseur.
— Oh… euh… je… je vous remercie, dis-je, plutôt mal à l’aise devant la politesse de l’homme.
Il me remet la carte, puis m’informe:
— Tous vos sacs ont été montés à l’étage. Nous avons bien vidé votre voiture et l’avons garée dans notre stationnement souterrain, là où se trouve le propre véhicule de monsieur Hilson. C’est au A-001. Voici vos clefs. — Par… parfait.
— Si vous avez besoin de quoi que ce soit, nous nous ferons un plaisir de répondre à vos besoins. Sur ce, nous espérons que vous passerez un très bon séjour chez nous.
Il conclut le tout avec mille et une courbettes avant de nous saluer et de tourner les talons. Je reste figée un instant, plutôt impressionnée par le professionnalisme des employés. C’est fou comme on est bien traité, dans cet hôtel! Je m’apprête à en faire la remarque à Manon et Carl quand ce dernier s’écrie, les yeux exorbités:
— Tu sors avec le patron de l’hôtel?
— Hein?
— Christophe Hilson! Le big boss, quoi! Celui qui hérite d’à peu près tout, dans cette ville, depuis le décès de son père! D’ailleurs, d’où tu le connais? C’est tout un numéro, ce gars-là. Depuis le temps que je veux faire une entrevue avec lui, mais qu’il répond pas à mes messages! — Tu t’es arrangée pour coucher avec lui hier soir afin d’avoir une place pour dormir ici aujourd’hui? intervient Manon, atterrée, sans se soucier de l’excitation de son chum.
— Attendez, attendez, je comprends rien, dis-je, les sourcils froncés.
Manon et son chum se lancent un regard choqué, auquel je finis par répondre:
— Hier, j’ai dormi au motel à l’extérieur de la ville à cause des orages et du pont qui était bloqué. Je t’ai déjà raconté tout ça. C’est là que j’ai rencontré Christophe, avec qui j’ai passé la nuit, c’est vrai, mais c’est pas le patron ni le big boss de quoi que ce soit, voyons! C’est juste…
Je me tais, de plus en plus confuse. Des images des derniers événements me viennent en tête. L’achat des complets totalement hors de prix. La suite au dernier étage. Et j’imagine aussi l’enterrement du père de Christophe…
Je secoue la tête. Je ne peux pas avoir couché avec LE propriétaire de cet hôtel, voyons! Il… il n’habite même pas ici. Il est là juste pour le week-end. C’est bien ce qu’il m’a dit, il me semble.
Je déglutis, car les éléments s’enlignent tous dans la même direction. Et la seule conclusion à laquelle je parviens, c’est que Christophe est bel et bien le fils de Claude… mais oui, de Claude Hilson, propriétaire et fondateur de Hilson inc., un des hommes les plus riches de ce pays!
Je perds l’équilibre et passe près de tomber. C’est le chum de Manon qui me retient en m’attrapant par le bras.
— Woh, woh… évanouis-toi pas, là! Viens, on va s’asseoir, murmure-t-il.
Manon nous guide jusqu’à un banc, installé dans le portique de l’hôtel, et je m’y laisse choir, plus désorientée que jamais. Pourquoi Christophe ne m’a-t-il pas dit la vérité? Ne me faisait-il pas assez confiance pour m’en parler? Croyait-il que j’étais une de ces filles voraces qui ne s’intéressent à lui que pour l’argent?
Oui… oui, c’est ce qu’il a dû croire, au début. Mais par la suite, quand on s’est rapprochés, il aurait pu se rendre compte que je ne suis pas ce genre de femme là! Que je ne profite pas des gens, que je suis honnête et…
Bon, sur ce dernier point, je ne peux pas non plus me vanter d’avoir été totalement franche avec lui. Mais d’un autre côté, qui révèle à son amant d’un soir qu’elle est infertile et que jamais elle ne pourra avoir d’enfant? Personne! Ça fait partie de… de ma vie privée. Des secrets que je préfère enterrer, disons. Et ce n’est pas du tout la même chose! Lui, il ne peut pas cacher qui il est! Alors que moi… moi, je peux très bien mettre cette information de côté sans jamais avoir à la dévoiler.
Je me redresse lentement sur mon siège, reprenant peu à peu une certaine contenance. Ce n’est pas la fin du monde non plus. Il est riche, il est beau et il est… terriblement attirant. Il a tout pour lui, quoi. Avant même que je sache qui il est réellement, on a pris la décision que ce qui se passerait durant la fin de semaine ne déboucherait sur rien de sérieux. Donc… on peut continuer de s’amuser un peu, pour ensuite passer à autre chose dès lundi.
Ce qui signifie que le sujet de sa richesse n’a pas à être abordé.
Je relève les yeux vers Manon et Carl, qui me fixent, l’une avec découragement, l’autre avec une étincelle dans le regard. — Tu es correcte? me demande justement ce dernier.
Je hoche la tête avant de prendre une longue inspiration. Je pose les mains sur mes cuisses, me préparant à me lever, quand mon cellulaire se met à sonner. Manon soupire, tandis que je le sors de ma poche, et j’écarquille aussitôt les yeux.
— Qu’est-ce qu’y a, encore? s’enquiert ma collègue.
Sans lui répondre, je tourne l’appareil vers elle et son chum. Les deux s’approchent afin de déchiffrer le nom qui apparaît à l’écran. Carl est le premier à s’écrier:
— J’en reviens pas… Tu fréquentes Christophe Hilson! — Je le fréquente pas, je… j’ai passé un peu de temps avec lui, c’est tout. — Tu réponds pas? me demande Carl en pointant le téléphone, qui continue de sonner. Ça me fait penser, tu pourrais lui parler de moi, pour que je puisse enfin avoir mon entrevue avec lui!
— Je sais pas… Je sais plus, dis-je simplement. Maintenant que je suis au courant de… de son identité, on dirait que je suis mal à l’aise. — Je comprends donc! s’exclame le chum de ma collègue. C’est pas le même monde que nous, ça. T’as pas idée comme il est riche, ton gars. Il pourrait racheter le pays au complet, si ça lui chantait! — T’exagères un peu, là, remarque Manon en faisant claquer sa langue. — À peine!
— Tu fais tout le temps ça, il faut dire, ajoute ma collègue en secouant la tête.
Pendant qu’ils se disputent, je baisse la tête vers mon cellulaire, qui vient de cesser de faire du bruit. Oh non… j’ai raté son appel. Mais un point rouge apparaît dans le coin droit de l’écran, signe qu’il a laissé un message. Je me sermonne intérieurement avant de consulter ma boîte vocale.
Carl laisse tomber sa chicane avec sa blonde et réclame: — Mets-le sur haut-parleur, qu’on entende.
— C’est pas de nos affaires, intervient Manon.
Et c’est reparti pour un autre tour. Je les ignore et pose le combiné sur mon oreille. Là, j’entends la voix rauque de Christophe:
«Florence, j’aurais un gros service à te demander. Rappellemoi dès que t’entends ce message, s’il te plaît…»
Ses intonations me procurent de doux frissons, qui s’accentuent lorsqu’il ajoute, à la fin de l’enregistrement:
«Je… j’ai hâte de te voir. D’ailleurs, j’ai un tas de trucs à te dire sur… sur moi. Bref, on en jasera tantôt.»
Christophe
QUELQUES MINUTES PLUS TÔT
Les mains solidement posées sur les poignées de ma moto, je fais vrombir le moteur. La force de la bête que je tiens entre mes jambes fait grimper mon adrénaline. J’adore. Je ne sais pas ce que je ferais si je perdais cette échappatoire. J’ai appris à conduire ce genre d’engin à seulement quinze ans, alors que mon père perdait progressivement son emprise sur moi.
J’avais trouvé une vieille bécane dans un garage, hors de la ville. J’étais allé m’y promener en vélo pour fuir l’ambiance plus que lourde qui régnait à la maison. Et là, j’étais tombé sur un truc miteux, en fin de vie. Pour un prix ridicule, je l’avais racheté à son propriétaire, qui était plutôt content de s’en débarrasser.
Moi aussi j’étais emballé. Le plaisir pouvait commencer… J’ai d’abord caché mon acquisition tout au fond de notre terrain de l’hôtel, près du boisé, là où mon père n’allait jamais. Il payait des jardiniers pour s’occuper du domaine, même s’il était hors de question qu’il y mette les pieds. Et les clients n’allaient pas jusque-là. C’était un endroit boueux, avec quelques marécages.
J’y ai établi mes quartiers. À l’aide de quelques planches, j’ai d’abord construit un abri pour protéger ma monture de la pluie. Une fois cela fait, je me suis attaqué à la réhabilitation de la «chose». Ça n’a pas été facile. À plus d’une reprise, j’ai eu envie d’abandonner. Qu’est-ce que j’y connaissais, à la mécanique, moi? J’avais été élevé dans la ouate. Je n’avais même jamais tenu un tournevis dans mes mains.
C’était sans compter sur ma tête de cochon. Je voulais cette moto; j’allais donc m’arranger pour qu’elle puisse rouler.
Ça m’a pris une année complète pour la retaper. Et lorsqu’elle a été en état, j’ai dû ruser pour la sortir de son abri et ensuite aller me promener dans la ville. Personne ne devait se rendre compte de ce que j’avais fait. Mon père m’aurait étripé et, à cette époque, j’avais encore peur de lui. Son autorité était si grande sur moi que malgré ce début de rébellion, je ne demandais qu’un peu d’amour et d’acceptation de sa part.
Ça n’est jamais venu. Même qu’au moment où il a découvert la moto, il s’est fait un plaisir de m’annoncer qu’il l’avait envoyée à la ferraille, où elle avait été écrasée.
Je ne lui ai pas montré ma peine. Ça n’aurait servi à rien. Et de toute manière, l’important était ailleurs. Je venais de réaliser ce dont j’étais capable, alors il pouvait bien me retirer tout ce que j’aimais, me priver de n’importe quoi, à partir de ce jour-là, cela ne m’a plus dérangé.
J’avais compris ma valeur.
Pour ne plus songer à ce passé qui me hante, je tourne la poignée et j’accélère dans une côte. Derrière moi, j’entends le bruit de la Porsche, qui ne m’a pas quitté d’une semelle. Amy me talonne, comme si elle voulait me prouver qu’elle peut me suivre, malgré le rythme que je lui impose. J’atteins le haut de la pente, puis je plisse les yeux sous mon casque.
Je gonfle mes poumons et je me penche sur ma moto. Puis, j’y vais à fond…
La monture semble quasiment s’envoler dans la descente. C’est puissant. C’est animal. Arrivé tout en bas, je ralentis à peine afin de doubler une voiture qui avance lentement. Je reviens dans ma voie, sourire aux lèvres, avant de voir apparaître l’affiche annonçant l’entrée dans la ville.
C’est à regret que je décélère. Je ne sais pas quelle heure il est, mais l’enterrement de mon père doit avoir lieu bientôt. Je jette un rapide coup d’œil à ma montre, question de ne pas lâcher ma poignée trop longtemps, et grimace. Je n’ai pas le temps de retourner à l’hôtel me changer. J’aurai donc acheté ces deux complets pour rien…
La tête des autres lorsqu’ils me verront débarquer habillé en motard! J’imagine déjà leurs visages offusqués. Une fois de plus…
De toute manière, ce n’est pas comme si j’avais le choix. Je m’engage dans les rues de la ville que je connais bien. Je tourne sur Notre-Dame, puis sur la rue de l’Église. Et voilà. J’y suis. Je gare mon engin en bordure de la route, puis je retire mon casque pour le poser sur le siège. Là, j’aperçois la Porsche conduite par Amy qui s’arrête près de moi. Mon ancienne belle-mère en descend, les joues rouges. Elle semble si heureuse que je n’ose pas lui dire qu’elle n’est pas invitée…
— Tu viens de faire ma journée, le jeune! s’écrie-t-elle en me donnant une tape sur l’épaule.
Je souris, puis je réponds:
— Tant mieux si ça t’a fait plaisir.
En me passant la main sur la nuque, j’ajoute:
— Écoute, je… je vais être un peu occupé, là. Je peux pas te ramener chez toi, mais comme je te disais, tu peux aller à l’hôtel. Quelqu’un va te donner un lift une fois là-bas. T’auras qu’à dire que c’est moi qui t’envoie… — Pas question! rétorque-t-elle.
Je hausse un sourcil.
— Je suis sortie avec ton père assez longtemps pour mériter d’assister à son enterrement, il me semble, ajoute-t-elle. Pis c’est toi, petit blanc-bec, qui va me chasser d’ici? De toute façon, j’avais déjà prévu de venir. Tout le monde en parle en ville. L’enterrement de ton père va attirer ben du monde, selon moi.
Sur ces mots, elle s’engage sur le sentier menant au cimetière, situé juste derrière l’église. Je la suis, un petit sourire au coin des lèvres. Bien hâte de voir ce que dira ma famille en voyant Amy débarquer…
Je n’ai pas à attendre bien longtemps avant que les réactions se fassent entendre. Mon cher cousin, qui a pris soin de se changer et de se mettre sur son trente-six, émet un long sifflement en m’apercevant. Des têtes se tournent vers nous, et je remarque tout de suite leurs grimaces de dédain. La pire est sûrement celle de mon oncle, qui fulmine carrément.
D’un pas rageur, il fonce vers moi. C’est d’abord à Amy qu’il se permet de faire un commentaire:
— Je savais pas que t’étais invitée…
— Et moi, je savais pas qu’on avait besoin d’invitation pour venir.
Elle grogne avant d’ajouter:
— Laisse-moi tranquille, Pierre. Claude est peut-être mort, mais ça fait pas de toi le maître de la famille. T’es juste un remplaçant en attendant que Christophe reprenne les rênes de la compagnie, et tu le sais autant que moi.
Je vois mon oncle serrer les poings. Il ne prend pas la peine de répondre à mon ancienne belle-mère et se tourne plutôt vers moi pour demander: — Et toi… tu viens ici habillé comme… comme un… — J’ai pas de comptes à te rendre, dis-je durement. — Non… en effet. Mais tu fais une fois de plus honte à tout le monde.
Je secoue la tête, les lèvres pincées. Dieu que je peux les détester, tous autant qu’ils sont, avec leur air méprisant et leur manie de se croire supérieurs aux autres. Mais je n’entrerai pas dans leur petit jeu. Je suis simplement venu porter les cendres de mon père, et ensuite, je fous le…
Un frisson me parcourt l’échine.
Nerveux, je tourne la tête vers ma moto, pour vérifier si j’ai pensé à apporter les cendres.
Je jure tout bas.
Évidemment que non! Je croyais que ça ne me prendrait qu’une demi-heure, maximum, pour changer mon pneu et revenir. Sauf que j’ai perdu un temps fou à me promener sur mon engin, trop content de le faire rouler un peu, ce qui fait que j’ai carrément oublié de retourner à l’hôtel pour chercher l’urne improvisée de mon père.
Sans plus me soucier de mon oncle, qui insiste et qui continue à me demander si j’ai pensé aux foutues cendres, j’attrape mon cellulaire. Pas le choix. Je vais devoir déranger Florence. Je ne peux quand même pas expliquer la situation à un employé de l’hôtel.
Non, Florence est la seule qui sait quel plat apporter. Je fais donc dos aux autres en croisant les doigts pour qu’elle me réponde rapidement. Je pousse un second juron quelques secondes plus tard, lorsque je tombe sur sa boîte vocale.
Pas évident à expliquer à une voix robotisée, tout ça…
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