Mademoiselle Plastique
Chapitre 21 Florence
CHAPITRE 21
Florence
Quelque chose me fait revenir à la vie. Un bruit… un mouvement à ma droite. Je ne sais pas. J’ouvre les paupières afin de déterminer de quoi il est question. Mon regard se pose sur les épaules musclées de mon amant…
Il ne bouge pas, ou à peine. Son torse se soulève lentement, au gré de ses respirations. Les yeux à demi ouverts, je l’observe un long moment. Tout à coup, le bruit d’une notification sur mon cellulaire se fait entendre. De nouveau.
Ah… voilà ce qui m’a réveillée.
Je me tourne sur le dos et saisis le téléphone pour le faire taire. Pas question de déranger Christophe. Il mérite de dormir après la nuit qu’il m’a permis de vivre. Je nous revois, la veille, parler de nos vies, de nos espérances. Je ressens une immense vague de tendresse envers cet homme que je connais pourtant depuis si peu de temps.
J’ai toutefois l’impression qu’il est entré dans ma vie il y a longtemps. C’est difficile de croire que la semaine dernière, je ne connaissais ni son nom ni même son existence.
En soupirant de bonheur, je replace mon oreiller rempli de plumes. Vraiment, c’est le gros luxe de pouvoir dormir ici.
Dire que tout ça appartiendra bientôt à celui qui partage mon lit. Incroyable. Surréaliste, plus précisément. Mes pensées partent dans tous les sens quand je réfléchis au futur qui nous attend, Christophe et moi. On n’a pas eu besoin de se faire de promesses. On sait qu’on ne va plus se lâcher.
Ma gorge sèche me force toutefois à abandonner ces merveilleuses projections pour me lever et me rendre à la cuisine. Là, je fais couler un verre d’eau, que je bois d’une traite. Mon ventre se met aussi de la partie et gronde un peu. Je me permets d’ouvrir le réfrigérateur pour en examiner le contenu.
Un yogourt et quelques petits fruits feront mon bonheur. En posant les bleuets sur le comptoir, je songe au fait qu’ils auraient été cent fois mieux conservés dans un de mes plats Suppercare. Je souris à cette idée. Visiblement, je devrai changer quelques-unes des habitudes de mon amant.
Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, je me remplis tout de même un bol de yogourt et j’y ajoute les bleuets un peu mous. Puis, je marche, le bol dans une main, en direction de la salle de séjour. Là, je me poste devant les larges fenêtres afin d’assister au lever du soleil. La vue est superbe, mais je dois plisser les yeux pour ne pas être aveuglée.
Lorsque je termine ma collation, je vais poser mon bol sur le comptoir, puis je décide de vérifier qui m’a textée durant la nuit. C’est plutôt rare que mes amis m’écrivent à ces heures.
Sur la pointe des pieds, je vais chercher mon téléphone dans la chambre, puis je vais m’installer confortablement sur un des sofas les plus moelleux qui soient. J’ouvre mon appareil et vérifie ce qu’il en est. Aussitôt, je fais la moue. Ça provient du blogue de Carl.
Rien de bien intéressant, quoi.
Et pourquoi je reçois, ça, d’ailleurs? Ah, oui, il m’a inscrite pour recevoir son infolettre, je me rappelle, maintenant. M’apprêtant à refermer le site sur lequel j’ai d’abord cliqué, je m’arrête à la dernière seconde. Mon regard s’est posé sur le titre de l’article. Je fronce les sourcils. En lettres capitales, il est écrit:
«CHRISTOPHE HILSON, HÉRITIER BAFOUÉ»
Mais qu’est-ce que ça signifie? Curieuse, je fais défiler le texte devant mes yeux en vitesse. J’ai un peu de difficulté à bien lire, car je ne suis pas debout depuis bien longtemps, mais ce que je comprends me pétrifie…
Ma gorge se serre. Je reviens vers le début du texte pour m’assurer que j’ai bien lu. Encore une fois, je détecte l’essentiel. C’est bien ce que je croyais. Je lâche mon téléphone sur mes cuisses et je relève la tête. Mon ventre se contracte. Un haut-le-cœur me monte à la gorge.
Ne faisant ni une ni deux, je bondis sur mes pieds et je me précipite à la salle de bain, où je vomis ma collation dans la toilette. Les mains posées sur la cuvette, je reprends mon souffle, tentant de contrôler ma respiration, mais aussi les contractions de mon ventre. Lorsque j’y parviens, je me remets sur mes pieds avec difficulté, puis je retourne sur mes pas. Mon corps s’est couvert de chair de poule. Je frictionne mes épaules, comme pour me rassurer.
Je sais ce que je dois faire.
Je ne peux pas rester ici une seconde de plus.
Je dois partir avant que Christophe se réveille et me demande ce que je fais. Ou pire, qu’il m’oblige à rester avec lui.
Je secoue la tête. Non, non! Il ne faut pas. Ce ne serait pas lui rendre service. Au contraire. Ce serait totalement immonde de ma part. Je dois me dépêcher, le jour se lève déjà.
Je n’ai presque rien dans la chambre, si ce n’est quelques vêtements abandonnés par terre. Je vais les chercher sans allumer la lumière, puis je ressors de là en vitesse. Je ramasse ensuite mes plats, que j’enfouis dans un grand sac poubelle. Je crois n’avoir rien oublié.
Avec regret, je me dirige vers l’ascenseur. J’appuie sur le bouton pour faire monter la cabine. Elle émet un bruit qui me fait grincer des dents. Alors que je pénètre à l’intérieur, je prie intérieurement pour que Christophe ne se soit pas réveillé. Heureusement, les portes se referment sans qu’il se lève et vienne voir ce que je fabrique. Je fixe les numéros des étages qui descendent, une énorme boule dans la gorge.
Une fois au rez-de-chaussée, je me presse jusqu’au portique, où je m’arrête un instant. Devrais-je laisser un message pour Christophe? Non… non. Je ne sais même pas ce que je lui dirais.
Que j’ai tout découvert? Que l’article de Carl m’a ouvert les yeux? Que j’ai compris, grâce à celui-ci, que nous n’avions aucun avenir ensemble? Car il s’agit bien de ça: Christophe doit fonder une famille et avoir des enfants, s’il veut pouvoir toucher à son héritage.
Et moi… moi, je ne pourrai jamais lui donner tout ça.
J’essuie mes larmes qui se sont mises à couler sans que je m’en sois d’abord rendu compte. J’abandonne l’idée de laisser une note à l’intention de Christophe. Il vaut mieux qu’il ne sache jamais ce qui m’a fait fuir de la sorte. Je remonte le collet de ma veste sur mon cou, que j’enfonce ensuite dans mes épaules. J’essaie de me faire discrète, alors que je quitte l’hôtel.
Un employé me souhaite tout de même un bon début de journée. Je lui réponds par monosyllabes, sans plus, et je disparais par une des portes. Une fois dehors, je me précipite vers ma voiture et m’y engouffre en vitesse. Je balance mon sac poubelle sur le siège arrière avant de démarrer le moteur.
Avec un regard désolé dans le rétroviseur, je m’engage sur la route me ramenant chez moi. Peut-être que j’aurais mieux fait de tout raconter à Christophe. Peut-être qu’à nous deux, on aurait trouvé une solution. Ou peut-être pas…
Ce dont je suis certaine, c’est que je ne pouvais pas lui
demander pareil sacrifice.
Je pousse un gémissement de douleur et de peine, tandis que je tends le bras pour programmer le chemin sur mon cellulaire. Je constate alors que je ne l’ai pas installé sur mon tableau de bord. Je vais devoir utiliser le GPS de la voiture.
N’empêche que ça m’inquiète. En tenant le volant d’une main, j’insère l’autre dans ma poche. Le téléphone ne s’y trouve pas. Énervée, je me tortille, ce qui me fait changer de voie sans le vouloir. Un bruit de klaxon m’oblige à me replacer brusquement.
Le cœur battant, je décide de me tasser en bordure du chemin. Là, je me mets à fouiller partout. Dans les poches de ma veste, et même dans le gros sac poubelle contenant mes plats. Rien. Je me rassois brutalement sur mon siège, sans cesser de réfléchir. Et là, je me souviens. Je sais où se trouve mon cellulaire.
Pendant que je ramassais mes choses à la va-vite, je l’ai posé sur la table basse de la salle de séjour et ne l’ai jamais repris par la suite. Il y est donc toujours. En donnant un coup sur le volant, je ferme les yeux et jure entre mes dents. Triple idiote! Pas moyen de se sauver sans laisser de trace. Je ne suis vraiment qu’une empotée, quand je le veux.
Tant pis, il est hors de question de revenir sur mes pas.
Je me vois mal faire le trajet inverse, revenir à la chambre et reprendre l’appareil comme si de rien n’était, le tout en espérant que Christophe n’a pas ouvert les yeux depuis et n’est pas parti à ma recherche.
Je pousse un soupir avant de revenir sur la route. Advienne que pourra. Il est trop tard pour faire marche arrière…
Christophe
J’étends le bras pour le poser sur le corps de ma compagne, couchée à ma droite. Je remarque tout de suite un changement. Soit Florence ne prend vraiment pas beaucoup de place, soit elle s’est levée avant moi. Et ça doit d’ailleurs faire un moment qu’elle est debout, car sa place est froide.
J’ouvre les yeux pour constater qu’effectivement, je suis seul dans la chambre. En grognant, je me tourne sur le dos afin de jeter un coup d’œil vers la porte. Aucun bruit ne me parvient de la salle de séjour, adjacente à la pièce où je me trouve.
Où peut-elle bien être cachée? Dans la salle de bain?
Des images de ce que nous y avons fait durant la nuit me reviennent. Je ne peux réprimer un sourire. Ni le début d’une érection. Je repousse mes couvertures afin de chercher Florence. Je n’ai qu’une envie, me coller à elle et la faire jouir de nouveau. Comme je l’anticipais, elle n’est pas dans la cuisine non plus. Je me rends jusqu’à la salle de bain, mais avant même d’y mettre le pied, un doute s’insinue en moi.
Il faut dire que la porte est demeurée ouverte. Et sans connaître totalement Florence, je ne crois pas qu’elle soit le genre à faire ses besoins devant son nouvel amant. Je vérifie tout de même ce qu’il en est et, effectivement, je sors de là bredouille. Je reviens sur mes pas, plutôt nerveux. Je ne sais pas pourquoi, mais je commence à me sentir anxieux.
Je tente de me raisonner. Elle avait peut-être une conférence ce matin à laquelle elle tenait absolument à assister. Sauf que dans ce cas, elle m’aurait sûrement laissé un mot… un petit quelque chose, non? Je fais rapidement le tour de ma suite pour finalement aller chercher mon cellulaire afin de la texter. Je ne veux pas avoir l’air contrôlant, alors je ne lui envoie que quelques cœurs, suivis du message suivant:
Le bruit d’une notification me parvient aussitôt. Les sourcils froncés, je me rends à la salle de séjour, où j’aperçois le cellulaire de Florence, posé sur la table. Bon. Elle l’a laissé ici, ce qui veut dire qu’elle ne peut pas être bien loin. Elle ne serait pas partie sans l’apporter avec elle. À moins qu’elle l’ait oublié? Dans ce cas, elle finira par revenir le chercher.
Au lieu de paniquer, je décide de me préparer un café ainsi qu’un solide petit-déjeuner. J’ai une faim de loup, ce matin. Plutôt normal, après la nuit endiablée que nous avons passée, Florence et moi. Tout en sirotant ma boisson brûlante, je remue les œufs dans la poêle, la tête remplie d’images agréables.
Mes toasts sautent du grille-pain, et je fais glisser le tout dans une assiette avant d’aller m’asseoir au comptoir. Je mange rapidement et je bois la dernière goutte de mon café, sans cesser de me demander où est passée Florence. La curiosité l’emportant sur le reste, je décide d’aller voir si elle a pris sa voiture, ce matin.
J’enfile un jogging et un t-shirt, puis j’attrape la carte de l’ascenseur avant de descendre au rez-de-chaussée. Je dépasse le hall et m’arrête sur le seuil de la porte. Le soleil est éclatant, aujourd’hui. C’est déjà ça. Le beau temps est revenu. Mais dans le stationnement, aucune trace de la voiture de Florence. Je reviens sur mes pas pour m’informer auprès de l’employé à l’accueil. On a dû garer sa voiture dans le stationnement sous-terrain.
Je pose le coude sur le comptoir et accroche le regard du jeune homme, qui se redresse aussitôt en me reconnaissant:
— Bonjour, monsieur Hilson. Il y a quelque chose que je peux faire pour vous?
— Oui, en fait, je… je cherchais la voiture de ma compagne. Vous savez si elle se trouve au sous-sol?
— Un instant, je vérifie…
Il pianote sur son clavier, cherche l’information sur son ordinateur et me revient:
— Non, monsieur. La place est vide. Je peux le voir sur les caméras de surveillance.
— Ah… dis-je en me remettant à réfléchir à toute vitesse. Mais… est-ce que vous savez si une femme…
J’hésite. Suis-je vraiment ce type d’homme qui veut tout savoir des déplacements de son amoureuse? Le hic, c’est que le doute que j’ai depuis mon réveil ne cesse de grossir. Je ne veux pas l’empêcher de sortir, je veux seulement m’assurer qu’elle… qu’elle ne s’est pas sauvée de moi. — Est-ce qu’une femme est partie, ce matin? finis-je par demander. — C’est-à-dire qu’il y a beaucoup de clientes qui partent, le matin, et…
Il s’arrête, comme s’il venait de se rappeler un détail avant de reprendre: — Une femme est bel et bien sortie aux aurores. Je dois avouer que j’ai trouvé ça étrange. Le jour commençait tout juste à se lever, après tout. Je lui ai souhaité un bon début de journée, mais elle m’a à peine répondu. — Comment était-elle habillée?
Il secoue la tête, mais indique tout de même:
— Je ne saurais dire. Par contre, elle portait un énorme sac poubelle qui me semblait, ma foi… assez plein. Il débordait de plats de plastique. J’en ai vu par l’ouverture du sac. Est-ce que…
Je n’écoute pas la fin de sa phrase. Déjà, je reviens sur mes pas, car je viens d’apercevoir l’homme qui était avec elle, hier, quand je suis passé la chercher à la fin de sa soirée de ventes. Carl, il me semble… Oui, Carl. Il tient un blogue, si je me rappelle bien.
Sauf que dès qu’il me voit accourir dans sa direction, le fameux Carl recule et tente de retourner dans l’ascenseur duquel il vient de sortir. Je passe ma main entre les portes et je réussis juste à temps à les empêcher de se refermer. Je pénètre ensuite dans la cabine pour faire face à cet homme, qui semble vouloir se recroqueviller sur lui-même.
Du calme, je ne vais pas te manger!
Sans toutefois prendre de gants blancs, je l’interroge: — Sais-tu où est partie Florence? Elle était plus dans la chambre, ce matin, quand je me suis réveillé, et elle a laissé son cellulaire là-haut. Je la cherche, mais j’ai aucun moyen de lui parler.
— Euh… c’est-à-dire que… non, je… je sais pas. Je l’ai pas vue.
Je passe la main sur ma barbe naissante, de plus en plus énervé. Je relève ensuite les yeux pour demander:
— Si tu sais quelque chose, c’est le temps de me le dire.
L’autre hausse les épaules, sans se départir de son air apeuré. Je sens alors ma poche vibrer et j’en sors mon cellulaire en vitesse. Un message. De Marc-André. Pas le temps! N’empêche que je ne peux faire autrement que de lire son court texto:
Un autre texto entre la seconde suivante.
Je fronce les sourcils. Mais de quoi il parle? Je marmonne tout bas: — C’est quoi, cette histoire d’article.
Ce à quoi réagit vivement Carl, que j’avais presque oublié: — J’ai pas pu faire autrement! Je suis désolé. Il fallait que je sorte l’histoire.
Je le fixe avec un regard sévère. Il continue en bredouillant: — Si… si je l’avais pas fait, j’aurais rien pu mettre sur mon blogue avant un bon bout. Et ça, c’est… c’est de la bombe! C’est devenu viral. Tout le monde en parle. D’ailleurs, c’est à peu près certain que Florence l’a lu. Je l’ai inscrite à mon infolettre, alors…
Je plisse les yeux et m’avance vers lui, le corps tendu. D’une petite voix, il poursuit:
— J’en sais rien, moi. D’un autre côté… ton héritage, vas-tu vraiment y avoir encore accès quand tout le monde saura que Claude Hilson, c’est pas ton père biologique?
Mon visage se vide de son sang. À la fois parce que je viens de comprendre que Florence est bel et bien partie – pour une raison que j’ignore – et parce que je viens d’apprendre, par la bouche de ce blogueur à la noix, que je ne suis pas le fils de Claude Hilson. Dois-je le croire?
S’il a raison, qui suis-je? Et qui est réellement mon père? Remarquant mon air bouleversé, l’autre conclut:
— D’ailleurs, je voulais te remettre les documents que je t’ai pris. C’est ce que j’allais faire en me rendant à la réception. J’ai juste pas eu le temps. Tiens…
Il me tend une enveloppe, que je prends sans trop réfléchir. Je baisse les yeux dans sa direction et l’ouvre. J’y découvre un acte de naissance, ainsi que le testament de mon père.
Sur l’acte, je peux lire mon nom, mon prénom et celui de ma mère. Mais un peu plus bas, il est bel et bien inscrit:
«Né de père inconnu.»
OceanofPDF.com