Mademoiselle Plastique

Marilou Addison · Chapitre 18 sur 25

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Mademoiselle Plastique

Chapitre 18 Florence

CHAPITRE 18

 

Florence

 

Christophe vient nous rejoindre, l’air furieux. Je détourne les yeux d’Amy, qui m’a gentiment remaquillée. Le nouveau venu déclare: — On fout le camp.

— Pas de problème, répond la femme près de moi.

Devant le haussement de sourcils de Christophe, elle ajoute: — Si tu crois que je vais rester ici, tu te mets le doigt dans l’œil, et profond. En plus, on était en train de se raconter des… choses, la gentille demoiselle et moi.

Je grimace, mal à l’aise. Elle n’a pas tort sur toute la ligne. Amy était bel et bien en train de me cuisiner. Autrement dit, elle me faisait carrément passer un interrogatoire pour tout connaître de ma vie. De mon côté, je n’ai pas eu le temps de lui poser la moindre question. Ce qui fait que mis à part sa gentillesse spontanée envers moi, je ne sais strictement rien sur cette femme et j’ignore toujours le lien qui l’unit à mon bel amant.

Et je dois avouer que ça me chicote de plus en plus…

En soupirant, Christophe indique:

— D’accord… tu peux venir avec nous. Mais je t’avertis, Amy, si tu radotes sur… sur comment j’étais avant, je te débarque sur le bord du chemin! — Tu oublies que c’est moi qui conduis, rétorque l’autre en haussant les sourcils, alors qu’elle brandit les clefs dans les airs.

Mais Christophe est le plus rapide. Il les saisit aussitôt et s’écrie, victorieux:

— Plus maintenant. Allez… tu t’assois à l’arrière, Amy. C’est non négociable.

— Espèce de garnement! J’aurais dû te donner davantage de fessées, aussi!

Mon regard passe de l’un à l’autre. Je suis choquée. Sont-ils réellement en train de discuter de leur ancienne vie sexuelle devant moi? C’est limite déplacé, il me semble. Et franchement de mauvais goût. Je m’arrête donc sur le trottoir, sans monter à bord de la voiture que Christophe vient de déverrouiller. Me voyant hésiter, il me dit:

— T’en fais pas pour ton auto, j’enverrai quelqu’un la chercher plus tard.

Je recule d’un pas. Christophe, qui s’était assis derrière le volant, sort de la voiture et appuie ses bras sur le capot pour me demander: — Y’a un problème?

— Je… je sais pas trop.

Je fais un autre pas de reculons et, après avoir pris une inspiration, je poursuis:

— En fait… oui, il y a un problème. Je… je me sens pas super à l’aise avec… avec ton ancienne maîtresse. Vous êtes peut-être restés amis, mais moi, je préfère que…

— De quoi tu parles? me coupe Christophe en se redressant pour contourner le véhicule.

C’est Amy, tout en sortant les bras par la fenêtre arrière, qui explique la première:

— Elle pense qu’on a déjà été ensemble.

— Qu’on a… Quoi? Pour vrai? me demande Christophe en me fixant, les yeux ronds.

— Ben, dis-je en haussant les épaules, vous parlez d’avant et… et de vous fouetter les fesses et… et je sais pas, moi! C’est trop bizarre! Si vous êtes pas déjà sortis ensemble, alors qu’est-ce que vous êtes l’un pour l’autre? Ce serait bien de m’expliquer, je pense.

Amy se met à rigoler en retournant se cacher dans l’habitacle. De là, on l’entend s’exclamer:

— Je te laisse t’en charger. Tu me passes les clefs en attendant? — Non! réagit Christophe sans même la regarder.

Il ne me lâche pas des yeux et, en s’avançant vers moi, il me dit: — Je sais, ça peut paraître bizarre, mais Amy, c’est mon ancienne belle-mère.

— Je l’ai quasiment élevé toute seule, cet enfant-là! s’écrie la principale intéressée, toujours dans la voiture.

— Elle t’a… Voyons, elle a presque ton âge! Elle peut pas être sortie avec…

Christophe hoche toutefois la tête en faisant la moue. Je ne m’attendais pas du tout à ça.

— Elle est super jeune!

— Merci, ma belle… murmure Amy.

— Elle avait quel âge quand elle était avec ton père? C’est… c’est presque de la pédophilie, cette histoire!

— Hé, ho, faudrait pas charrier, quand même, s’exclame Amy en sortant de nouveau la tête par la fenêtre. J’avais dix-huit ans… enfin… presque. Et le p’tit jeune que tu vois là, il avait environ six ans. Donc, j’ai peut-être pas changé ses couches, mais presque. C’est à peine s’il mouillait plus son lit, à cet âge-là!

— Amy, pour l’amour, ferme-la, OK? s’énerve Christophe. — Quoi? Tu vas venir me dire à moi que c’est pas vrai? Que ça arrivait pas, certaines nuits, qu’on doive changer tes draps? Et qui devait s’en occuper, d’ailleurs? Qui?

— Ma mère venait de mourir, il me semble que c’était une raison suffisante. — Bien sûr que c’était une bonne raison, personne va dire le contraire, le rassure Amy avec un sourire en coin.

Elle me pointe ensuite du doigt.

— Alors? Tu vas rester là longtemps avant de te décider à monter? — Non, non, je… je viens.

Amy hoche la tête, puis se renfonce dans son siège. Je prends place à l’avant et me tourne vers elle, le temps que Christophe s’assoie à son tour. À voix basse, je lui dis:

— J’avais rien contre vous, hein? Je veux que vous le sachiez. C’est juste que…

— Pas de trouble, ma belle. Mais arrête de me vouvoyer, par exemple, c’est agaçant. Et comme tu l’as dit tantôt, je suis pas tellement plus vieille que toi.

J’accepte volontiers. Lorsque Christophe s’installe derrière le volant, il pivote et pose la main sur ma cuisse, sans se soucier de la passagère à l’arrière. De l’autre main, il attrape mon menton et me souffle: — Je t’aurais jamais obligée à rencontrer une de mes ex, voyons. — Si tu voyais avec qui il est sorti, d’ailleurs, marmonne Amy.

Christophe grogne, mais ne répond rien à cette pique. Il poursuit plutôt à mon intention:

— On a dit que ce week-end, il y aurait que nous deux. Alors fais-moi confiance, je vais pas te jouer dans le dos.

Je finis par acquiescer. Il se penche et pose un baiser rapide sur mes lèvres. Puis, il se repositionne sur son siège avant de faire vrombir le moteur. Il jette un coup d’œil dans son miroir afin de croiser le regard d’Amy. D’un ton ferme, il annonce:

— Je te ramène chez toi.

— Argh! On peut pas aller boire un verre, avant? Ou prendre une bouchée quelque part? J’ai une de ces faims.

Elle cligne des yeux, ce qui fait soupirer Christophe. Il me jette un coup d’œil, mais je hausse les épaules. Pour être honnête, je n’ai aucune objection à aller quelque part avec cette femme. Ça me permettra d’apprendre à mieux la connaître. Et elle pourrait me révéler un tas de secrets concernant Christophe, par la même occasion, ce qui n’est pas à négliger.

— Bon, bon, bon… puisque les dames se liguent contre moi, ronchonne ce dernier en s’engageant dans la rue. Que diriezvous d’aller chez Pain Brioche? C’est encore ouvert, non?

Amy le confirme en répliquant qu’elle aurait préféré aller sur une terrasse, mais qu’elles ne sont pas encore ouvertes, alors elle conclut que c’est mieux que rien.

Il n’y a que moi qui ne réponds pas. Christophe serre doucement ma cuisse de sa main, qui ne m’a pas lâchée depuis qu’il s’est assis. Je pose la mienne par-dessus. Nos doigts s’entrelacent.

Mon ventre se noue. Je ne crois pas que Christophe ressente la même chose que moi, toutefois. Il paraît tellement en contrôle, tandis que de mon côté… je vois bien que je suis sur une pente descendante. Si ça continue, je risque d’avoir mal, à la fin de ce week-end.

Et pourtant… je n’ai pas du tout envie de prendre une autre direction que celle-ci. Je veux partager ces viennoiseries avec Christophe et Amy. Je veux apprendre à le connaître davantage. Je veux passer une autre nuit en sa compagnie. Je veux faire l’amour avec lui de nouveau.

Non, décidément, je ne veux pas que tout ça s’arrête.

Je suis vraiment dans de beaux draps…

Christophe

 

En prétextant un urgent besoin d’aller à la salle de bain, j’en profite pour payer le café et les pâtisseries des deux femmes. Lorsque je reviens vers elles, j’indique:

— C’est réglé, mesdames. Et il va falloir que j’y aille… J’ai quelque chose à faire.

— Déjà? s’étonne Amy. On est pas restés très longtemps et je suis pas pressée, moi.

— Je dois avouer que ça ferait mon affaire à moi aussi de retourner à l’hôtel, intervient Florence en jetant un coup d’œil à son cellulaire. Il y a une conférence qui débute dans moins d’une heure. Je veux pas la rater.

Mon ancienne belle-mère ronchonne pour la forme, mais elle finit par se faire une raison. Je décide d’aller d’abord reconduire Florence, puis de revenir au cimetière, où je reprendrai ma moto, laissant ainsi la voiture à Amy. Le plan plaît à tout ce beau monde, et une dizaine de minutes plus tard, je saute de l’auto pour aller ouvrir la portière à Florence.

Elle me regarde faire, amusée, et déclare en sortant du véhicule: — Je te savais pas aussi galant.

— T’as encore tout à découvrir de moi, dis-je en glissant mon bras autour de sa taille.

Je l’embrasse en douceur, puis je me décolle difficilement pour murmurer:

— J’ai hâte à ce soir. Tu me rejoins à quelle heure, à la chambre? — Eh bien… comme je te le disais, il y a la soirée de vente, où je compte écouler le plus de stock possible. Je sais pas quand ça se terminera. On se tient au courant?

Je hoche la tête, l’embrasse de nouveau, puis je retire mon bras et la laisse filer vers les portes de l’hôtel. Tandis que je l’observe marcher durant quelques secondes, des coups dans la fenêtre me font tourner la tête. — T’es vraiment accro, toi… s’écrie Amy après avoir baissé la vitre. — Argh, veux-tu bien me laisser tranquille! dis-je en retournant m’asseoir derrière le volant.

Amy en profite pour se glisser entre les deux sièges. Ce faisant, elle m’envoie son derrière et ses jambes dans le front. Lorsqu’elle réussit enfin à prendre place en soupirant, elle tourne la tête vers moi, tout sourire, pour s’exclamer:

— Je blague pas! Tu l’as dans la peau, cette fille. — J’ai pas envie d’en parler, OK?

— Non. Non, c’est pas OK, rétorque-t-elle. Pour une fois que je te vois dans cet état… Ça me fait plaisir, tu sais.

Elle se penche vers moi et pose la main sur mon bras. Je finis par avouer:

— Oui, bon… elle me plaît. Mais c’est pas sérieux, notre histoire. On vient de se rencontrer et, dès demain, on devra se dire adieu. — Pourquoi ça?

Je reste muet un instant. En effet… pourquoi devrait-on à tout prix se quitter? Je réfléchis à voix haute en répondant: — Ben… je sais pas où elle habite.

— T’as qu’à lui demander. Et si elle vit loin de chez toi, tu sais qu’il existe une certaine technologie qui s’appelle le téléphone, hein? Ou Zoom, ou ce que tu voudras. Bref, c’est pas condamné pour autant. — Je sais, mais… Et si elle est pas intéressée à ce que ça continue? J’ai pas décidé ça tout seul. On est sur la même longueur d’onde à ce sujet, Florence et moi.

— Elle peut très bien avoir changé d’avis, tout comme toi, insiste-t-elle.

Je hausse les épaules et démarre le moteur. Ça ne semble pas décourager Amy, qui poursuit:

— Imagine… c’est peut-être la femme de ta vie. — T’exagères pas un peu?

— Ça se pourrait très bien. Tu veux que je te raconte comment j’ai rencontré ton père?

— Je la connais, cette histoire, tu me l’as répétée cent fois. Et puis… dis-je en lui jetant un coup d’œil, c’était vraiment l’homme de ta vie?

C’est à son tour de se rembrunir. Elle se renfonce dans son siège en fixant la route. Après un moment, elle avoue:

— Pas pour lui, en tout cas… Mais moi, je l’aimais vraiment, malgré ce que les gens pouvaient penser. J’étais pas avec lui pour son argent. — Je sais très bien pourquoi tu étais avec lui.

Elle me jette un regard interrogateur. En souriant, je déclare: — Pour son charmant fils!

— Pff! Aucune chance! C’était un vrai garnement, rigole Amy. Et c’est encore le cas!

Elle m’observe de longues secondes d’un air tendre. Je lui rends son regard avant de me concentrer sur ma conduite. Mais je redeviens vite morose quand je pense à l’endroit où je dois me rendre dans quelques minutes. Je doute que je sois accueilli aussi chaleureusement par ma famille. Incroyable, tout de même, de penser que la seule affection que j’ai pu recevoir dans ma vie provient de la personne qui n’était même pas liée à moi par le sang…

Je serre les poings sur le volant. Amy, qui remarque tout, me demande: — T’as l’intention d’aller où, au juste, tout à l’heure? Mon petit doigt me dit que ça a un lien avec ton oncle. Je me trompe?

Je soupire. Non, elle n’a pas tort. Comme toujours. Je réponds: — Ma tante donne une réception et je l’ai avertie que j’irais. Je suis certain que personne a envie de me voir arriver là, mais… j’ai quelque chose à annoncer.

Amy hausse un sourcil. Je gonfle mes poumons et lui explique: — Dans le testament, comme tu le sais, si je veux respecter les dernières volontés de mon père, je dois fonder une famille et avoir un enfant. Sauf que… j’ai pas l’intention de le laisser gérer ma vie, même mort.

Au lieu de dire quoi que ce soit, ma passagère émet un long sifflement entre ses dents. Je continue:

— Ouais… donc, je vais leur dire que je refuse l’héritage. J’y ai beaucoup pensé, dans les dernières semaines. J’en veux pas, de cette vie, de toute façon. J’ai pas du tout envie de diriger tout ça. Et je suis heureux, là où je travaille. T’es peut-être pas au courant, mais j’ai… — Je le sais, me coupe-t-elle. T’as fondé une entreprise avec un de tes amis. Un truc en robotique, j’ai pas tout compris.

C’est à mon tour d’être surpris de voir qu’elle s’est informée sur moi, malgré la distance et le temps. Elle me fait d’ailleurs un clin d’œil en mentionnant:

— Internet, c’est pas juste pour les idiots. Je te suis sur Facebook et Insta. Vous postez souvent des trucs sur vos réussites, ton collègue et toi. C’est impressionnant. Surtout quand on pense que vous êtes partis de rien. C’est pas l’argent de ton père qui t’a aidé à percer.

— En effet… je lui ai pas demandé une seule cenne. Il aurait refusé, de toute façon. Tu sais… dis-je en ralentissant pour me garer derrière ma moto, on s’était pas parlé depuis des mois, avant sa mort, lui et moi. Un peu comme… comme s’il s’en foutait, de ce que je faisais.

Amy secoue la tête. Elle détache sa ceinture de sécurité et se tourne vers moi une fois de plus. À voix basse, elle dit:

— Je sais pas quel était son problème, à ton père. Quand on était ensemble, tous les deux, il était toujours très gentil et doux, mais dès qu’il était question de son fils… de toi, il… il changeait d’expression. Peut-être qu’il t’en voulait de tant ressembler à ta mère. Elle lui manquait, tu sais. Elle lui a manqué toute sa vie et son départ a été un choc pour lui. — C’est quand même pas ma faute si j’ai des traits communs avec elle! — Bien sûr que non! C’est pas ce que je dis. Sauf que… ton père devenait très émotif dès qu’il était question d’elle, donc… j’imagine que ça a nui à votre relation.

— Ou à notre absence de relation…

En inclinant la tête, Amy me fait un petit sourire. Je n’ai pas envie qu’elle ait pitié de moi, alors je me tourne vers la banquette arrière, j’y saisis mon casque et je sors de la voiture pour me diriger vers ma moto. Mon ancienne belle-mère s’écrie alors, de la fenêtre: — Et moi, tu m’ouvres pas la portière? Toujours les mêmes, hein!

Je me tourne à demi pour répliquer:

— T’es assez agile pour te faufiler derrière le volant sans avoir à mettre le pied dehors.

Je l’entends rager, mais je me doute bien qu’elle se glisse néanmoins sur le siège conducteur. J’enfile mon casque, j’enjambe la bécane, puis je fais gronder le moteur. Je fais un demi-tour pour venir me poster près de la voiture. Je relève ma visière un instant, puis j’ordonne à Amy: — Tu ramènes l’auto à l’hôtel avant la fin de la journée. Sinon, j’envoie la police à tes trousses.

— Du calme, le gamin. J’ai pas l’intention de te la voler. — Hum… C’est beau, je te fais confiance.

Juste avant d’abaisser ma visière, je lui souffle: — Ça m’a fait du bien de te revoir, Amy.

— T’es le bienvenu chez moi n’importe quand, tu sais?

Je hoche la tête. Puis, je me redresse. Il est plus que temps que j’affronte ma famille. Ça risque d’être la dernière fois, ce qui n’est pas pour me déplaire, loin de là…

 

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