Mademoiselle Plastique

Marilou Addison · Chapitre 3 sur 25

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Mademoiselle Plastique

Chapitre 3 Florence

CHAPITRE 3

 

 

Florence

 

En ouvrant la portière de ma voiture, je reprends enfin mes esprits. Je dois dire que tout ça m’a secouée. Durant quelques secondes, j’ai cru que c’était terminé. Que ma vie allait s’arrêter aussi abruptement. Et stupidement, surtout. Après tout, dans la dernière année, j’ai eu mille occasions de mourir. J’ai subi une grosse opération, et pourtant, j’ai toujours réussi à m’en sortir.

De songer qu’un bête accident de la route pourrait être la cause de ma mort m’a donné comme un coup de fouet. C’est donc avec assurance que je sors les sacs contenant mes plats Suppercare du siège arrière. Malheureusement, c’est le coffre arrière qui a heurté le poteau, et je ne parviens pas à l’ouvrir. Il est tout bosselé. Je fais une autre tentative, en vain. De toute façon, il pleut si fort que je n’ai pas envie de m’entêter.

En rageant tout bas, tandis que la pluie se déchaîne sur moi, j’abandonne et me tourne vers l’homme qui est venu à mon secours il y a quelques secondes à peine. Il est retourné à sa moto. Je l’observe, tout en gardant mes distances. C’est qu’il ne semble pas commode! Sa barbe longue et sa veste de cuir qui cache en partie ses larges épaules me rendent mal à l’aise. Il a tout du mauvais garçon.

Le genre d’homme dont il ne faut pas s’approcher,

sous peine de le regretter…

Mes cheveux sont balayés par le vent et viennent se plaquer contre mon visage. Je les repousse, mais ils reviennent aussitôt se coller contre mon front. Argh! Mais qu’est-ce que c’est que cette température? En plus, la pluie est glaciale! Il faut dire que j’ai enlevé mon petit manteau de printemps afin d’être plus confortable pour conduire. Maintenant, je grelotte. Je lâche l’inconnu des yeux et vais voir où se trouve ma veste dans la voiture.

J’ai beau chercher, je ne la trouve nulle part. En me redressant, je pose le regard sur le coffre arrière, et ça me revient. Je l’ai rangée là avant de partir, sans trop y penser.

Non mais c’est pas vrai! À croire que le sort s’acharne contre moi, aujourd’hui. Tout va mal. Je me remets à ronchonner, tout en ramassant mes sacs au sol. Ils étaient posés dans l’herbe, qui est vite devenue boueuse, avec toute cette eau. Résultat? Les sacs sont maintenant d’un beau brun marde.

Fait chier, fait chier, fait chier!

Je ne me laisse pas démonter pour autant. D’abord, je dois appeler une dépanneuse. Pourquoi est-ce que je ne l’ai pas encore fait? Je tente de trouver mon téléphone dans ma poche. Heureusement, il s’y trouve bel et bien.

Déchargé…

Non mais c’est quoi? Un test que quelqu’un m’envoie pour savoir si je peux me débrouiller dans la vie?

Bon, respire et réfléchis, Flo. Tu n’es pas une idiote,

tu vas finir par trouver une solution.

 

Je fixe une fois de plus l’inconnu près de sa moto. Cette fois, il ne fait pas juste inspecter le pneu arrière. Il… il est en train de le retirer! Mais qu’est-ce qu’il fabrique? Beaucoup plus intriguée que je ne le devrais, je me dirige vers lui et me racle la gorge, pour demander: — Qu’est-ce que vous faites?

Il tourne la tête dans ma direction, se fige en posant le regard sur ma poitrine, puis le détourne en vitesse. Je baisse les yeux et remarque avec horreur que mon chandail couleur crème n’a pas tenu le coup… On voit très bien mes seins, au travers, ainsi que mes mamelons qui pointent fièrement sous mon soutien-gorge, signe que je suis gelée. Je rabats mes bras autour de mon torse et courbe le dos. Quelle humiliation!

Sans me regarder, l’homme explique:

— J’ai une crevaison. J’ai dû accrocher quelque chose en me tassant sur l’accotement.

— Ah… justement, je voulais appeler une dépanneuse, mais… la batterie de mon cell est morte. Vous… vous pourriez me prêter le vôtre?

Je ne sais pas exactement pourquoi je m’entête à le vouvoyer. Surtout que lui, il ne se gêne pas pour me tutoyer gros comme le bras. Je lève la tête pour le détailler lorsqu’il se redresse et me surplombe de toute sa grandeur: — Je viens d’appeler. Et moi, je vais me débrouiller, indiquet-il avec un petit sourire en coin.

Visiblement, il fait référence à ma réaction de tout à l’heure. J’imagine que je l’ai vexé en le repoussant comme je l’ai fait. Mais il faut me comprendre. N’importe quelle femme seule sur la route aurait réagi de la même manière face à un homme tel que… lui. Je fais mine de ne pas saisir sa remarque et enchaîne:

— Il a dit que ce serait long?

— Qui?

— Ben… pour le remorquage. La dépanneuse va arriver bientôt ou…? — En fait, j’ai juste laissé un message sur le répondeur. Selon moi, si ça répondait pas, c’est sûrement parce qu’ils sont débordés. Bref, je doute qu’elle arrive tout de suite.

— Oh… dis-je, désemparée. Alors on… on fait quoi? — Comme je te dis, moi, je vais me débrouiller. Toi… je sais pas.

Je tourne la tête vers ma voiture, puis vers la moto de l’inconnu. Je répète le geste plusieurs fois avant de lui demander:

— Tu vas te débrouiller comment, au juste?

Bon… je suis passée au tutoiement sans même m’en rendre compte. Lui, par contre, le remarque assez vite, car il sourit de nouveau. C’est difficile de bien voir l’expression de son visage, avec cette énorme barbe, mais je crois déceler un brin de moquerie. Je me vexe aussitôt et pivote pour m’éloigner.

Qu’il s’arrange tout seul, puisque c’est ce qu’il veut! Sa voix me parvient toutefois après seulement quelques pas: — Y’a un motel, pas loin. C’est là que j’allais, de toute façon. Je vais marcher.

Il semble hésiter avant d’ajouter:

— Tu m’accompagnes?

Je m’arrête pour le détailler une fois de plus. Est-ce que je vais vraiment le suivre jusqu’au motel? Et si c’était un piège?

Ben ouais, ma vieille, c’est ça. Un parfait inconnu provoque un accident sur la route juste pour avoir le plaisir de pouvoir t’enlever, te violer et te découper en rondelles. Bien vu, Flo, bien vu… Ça s’appelle de la paranoïa, ton affaire. Surtout que l’accident, c’est moi qui en suis la responsable, et non lui.

Quoique… Il veut peut-être justement me le faire payer… — Alors? Tu viens avec moi ou pas? s’impatiente le motardtueur-en-série-violeur-et-j’en-passe.

Poussée dans mes derniers retranchements, je finis par hocher la tête. Après tout, si je réfléchis bien, quelles sont vraiment mes options? Rester ici durant des heures, ou marcher sur le bord de l’autoroute en espérant arriver en un morceau au seul motel de la région? J’opte pour l’action, même si je me doute bien que mes parents, ma coloc Louise et même Manon – qui semble pourtant se ficher de mon sort – me diraient que ce n’est pas l’idéal, dans ma condition.

Hé, ho… je suis guérie, non?

Presque…

En prenant une bonne inspiration, j’acquiesce de nouveau et indique:

— Je dois juste prendre mes sacs et…

— Pas question.

— Euh… pardon?

Il vient vraiment de me dire quoi faire, ou c’est juste une impression? — Laisse ça dans ton auto. On en a pour un p’tit bout, à pied. T’es pas pour t’encombrer avec tous ces sacs. Il y a quoi làdedans, d’abord?

Ah oui, c’est bien ce qu’il vient de faire…

Je lève le menton et déclare:

— Des plats Suppercare. Et il est hors de question que je les laisse ici.

Il soupire et tente de me convaincre:

— Écoute… apporter des plats de plastique avec nous, c’est ridicule. — Écoute, dis-je sur le même ton, c’est pas que «des plats de plastique», OK? Ça vaut super cher. Ils sont vraiment de bonne qualité. En plus, ils durent des années et ils sont garantis à…

Il se détourne déjà sans plus m’écouter pour aller fouiller sous le siège de sa moto. Il en sort un sac, qu’il enfile en bandoulière. Il va ensuite ramasser son casque, qui a roulé dans le fossé. Ah! Parce que môôôsieur, lui, a le droit de traîner toutes ses choses avec lui!

Je secoue la tête pour ne plus me préoccuper de son opinion et vais ramasser mes sacs, abandonnés près de mon auto. Je reviens ensuite vers le motard afin de savoir quelle direction prendre pour nous rendre au motel. Ce doit être celui où j’avais prévu d’aller.

L’inconnu ne m’adresse même pas la parole et se met à marcher sous la pluie, dans la direction opposée où je me trouve.

Wow… quelle galanterie!

En avançant lentement mais sûrement, je lui emboîte le pas. Je tente de le rejoindre en accélérant, sans trop de succès. C’est vrai que les sacs sont encombrants, mais il est hors de question de les abandonner sur mon chemin! J’étais sincère, ça vaut cher, ces trucs. J’ai une cocotte pour le four, là-dedans, ainsi que plusieurs Intelli-fraîcheur.

Sans me plaindre, je continue de mettre un pied devant l’autre.

Christophe

 

 

Je ne suis pas aveugle. Je vois bien qu’elle peine à me suivre. Parce que je ne suis pas un sans-cœur, je fais de plus petites enjambées. Ça ne semble pas suffisant pour qu’elle réussisse à marcher à mes côtés. Je tourne la tête pour voir ce qui la ralentit de la sorte.

J’assiste alors à un quasi-accident. En effet, un dix-huit roues fonce à toute allure sur l’autoroute que nous sommes en train de longer. Sauf que la femme qui me suit ne marche pas sur l’accotement. Elle est carrément sur la route. J’imagine qu’elle trouve le sol plus solide à cet endroit. N’empêche qu’elle joue avec sa vie!

Ne faisant ni une ni deux, je plonge vers cette inconnue qui s’entête à traîner ses foutus sacs. Je la tire vers moi et nous basculons dans le fossé, qui s’est progressivement rempli d’eau depuis le début de la tempête.

C’est inévitable, je reçois un coup de sac sur la tête… puis un autre. Je tente de me protéger comme je peux, mais c’est une vraie furie qui s’acharne contre moi. N’ayant pas trop le choix, je lui saisis les poignets et rugis:

— Non mais ça suffit! Je t’ai sauvé la vie, tu pourrais être reconnaissante, au lieu de me taper dessus!

— Tu m’as pas…

Mais elle tourne la tête en même temps que le dix-huit roues passe près de nous. La femme pousse un petit cri en se réfugiant dans mes bras. Faudrait savoir… je suis un fou ou un sauveur, ma belle?

Puisque le danger est passé – et que celui de garder cette demoiselle dans mes bras est peut-être un peu trop présent à mon goût –, c’est moi, cette fois, qui me dégage de sa poigne. Je me relève et marche difficilement jusqu’en bordure de la route, où le sol n’est pas détrempé. Je tends ensuite la main à ma compagne, qui accepte de glisser ses doigts entre les miens après une ou deux secondes d’hésitation.

Elle se hisse hors du trou, et la situation me paraît encore pire qu’avant… Je peux désormais détailler tout son corps à cause de ses vêtements qui lui collent à la peau. Voyons, mon gars! C’est à se demander quand j’ai mis une femme dans mon lit pour la dernière fois, pour être excité aussi facilement. Je fais le décompte rapidement. Hum… non, deux semaines, ce n’est pas la mer à boire. Je n’ai aucune raison de me retrouver dans cet état. Je peux encore me retenir, il me semble…

Pour m’en assurer, je détourne le regard et baisse les yeux vers le sac que je porte en bandoulière. Puisqu’il est imperméable, son contenu semble avoir tenu le coup. Les cendres de mon père ne devraient pas être détrempées.

Du moins, je l’espère. Je me vois mal tendre l’urne abîmée au prêtre, lors de la cérémonie. Et surtout, devoir endurer les sarcasmes de mon oncle, me traitant de pas fiable. Pour la centième fois… Je secoue la tête afin de sortir ces pensées de ma tête et, par excès de gentillesse, je demande: — T’es correcte? On continue?

— Oui, oui… ça va… me répond la jeune femme, alors que le claquement de ses dents me prouve tout le contraire.

En soupirant, je passe la ganse de mon sac par-dessus mon épaule, puis je retire ma veste. Je la lui tends, mais elle secoue la tête, butée. Je ne baisse pas mon bras pour autant et pousse un long soupir. Ça ne semble pas la faire changer d’avis. C’est qu’elle est vraiment entêtée, la demoiselle.

Parce que je n’ai pas de temps à perdre avec l’humeur de la dame, je remets ma veste et repars sans plus de cérémonie. Mais je prends soin de ramasser ses sacs pour les porter à sa place. Ce n’est pas évident de tout tenir, avec mon casque sous le bras, mais j’y parviens malgré tout. Peut-être que je devrais le remettre sur ma tête. Ça me protégerait de la pluie, par la même occasion. Sauf que je ne le fais pas. Pourquoi? Je ne sais pas trop. Peut-être parce que j’ai un peu pitié de cette femme qui me suit comme elle le peut en essayant de se protéger du vent de son bras, tandis que de l’autre, elle repousse ses cheveux vers l’arrière. Si je remets mon casque, j’enverrai le message que je me fous totalement de sa détresse.

En retenant un soupir, je décide de l’attendre, puis de marcher à ses côtés pour la protéger des bourrasques avec mon grand corps. Je prends de la place, autant en faire profiter ma compagne. Elle ne me remercie pas, mais je sens qu’elle se rapproche de moi. Elle est vraiment en train de geler. Cela, pour la seule raison qu’elle me paraît trop orgueilleuse pour avouer qu’elle a des faiblesses. C’est ridicule!

Avec un air mauvais, je retire une fois de plus ma veste et lui couvre les épaules avec. Elle commence par secouer la tête, mais finit par apprécier la chaleur qui doit s’en dégager. Elle enfouit même ses bras dans les manches pour ensuite les croiser sur son petit corps. Un étrange sentiment naît en moi. Je le refoule aussitôt. Voyons, qu’est-ce qui me prend d’être si émotif?

La ville… c’est sûrement la ville.

Je porte la main à mon front pour voir un peu plus loin. L’enseigne lumineuse du motel me fait de l’œil. Je la vois se rapprocher. Il ne nous reste que le viaduc à traverser. Encore vingt ou vingt-cinq minutes de marche, quoi.

Pour encourager celle qui m’accompagne, je baisse la tête vers elle et déclare:

— On est quasiment arrivés.

Elle hoche la tête. Ses joues sont couvertes de mascara. Ses cheveux lui collent au crâne. Elle ne paie pas de mine, et pourtant… Je ne sais pas, elle a ce petit quelque chose qui attire le respect. Comme si elle avait traversé des épreuves bien pires, dans le passé. Me trouvant de plus en plus ridicule, je me secoue et décide de me présenter. Aussi bien discuter, le temps nous paraîtra moins long.

— En passant, je m’appelle Christophe.

Elle hésite avant de répondre:

— Florence.

— Ah… et tu habites dans le coin, c’est ça?

— Non… non, j’ai fait la route de bonne heure ce matin pour assister à un congrès.

— Un congrès? Tu es dans quel domaine?

— La vente.

Elle se mord les lèvres – ce qui me fait frémir un tout petit peu – et poursuit:

— De Suppercare. Je suis… je suis représentante. C’est pour ça, tous les plats dans la voiture.

— Hum… je comprends. Et tu retournais chez toi? Parce que t’es pas dans la bonne direction, tsé.

— Non, en fait, j’avais… enfin… une collègue avait fait une réservation pour deux chambres à l’hôtel du centre-ville… Tu sais, le gros hôtel chic? On avait des rabais pour y dormir grâce au congrès. Sinon, j’aurais jamais pu me le permettre. C’est beaucoup trop…

— Ostentatoire… dis-je tout bas.

— Quoi?

— Non, rien. Continue.

— Donc, voilà. Finalement, il y a eu erreur, semble-t-il, parce que j’avais pas de chambre. Je devais me virer sur un dix cennes et loger ailleurs. La seule place que j’ai trouvée dans la région est justement le motel où on va, je crois. Je sais pas, j’ai pas appelé… J’espère qu’il va rester de la place, en tout cas. Sinon, j’ai aucune idée de ce que je vais faire.

Elle semble en avoir gros sur le cœur, car je ne m’attendais pas à ce qu’elle m’en dévoile autant. J’essaie d’avoir l’air absorbé dans mes pensées, espérant qu’elle ne me posera pas de questions à son tour. Sauf qu’elle tourne la tête vers moi et me questionne candidement: — Et toi? Tu… tu as dû être surpris par la pluie, sur ta moto. Tu allais loin? — Non… je dois… je dois assister à une cérémonie, mais elle a été reportée à demain. Donc… donc, je me cherche aussi une place pour dormir. Pis le motel La Belle Route est pas si mal. Y’a pas beaucoup de chambres, mais l’endroit est bien entretenu, d’habitude.

— Oh, tu connais les lieux?

— Ouais… dis-je en hochant lentement de la tête. Ouais, je… je suis né ici.

Elle garde le silence un instant avant d’amener la conversation exactement là où je ne voulais pas qu’elle aille: — Si tu viens de la région, tu dois avoir de la famille qui habite encore tout près, non? Pourquoi tu vas pas dormir chez quelqu’un?

Je réfléchis à ce que je vais répondre. Au fond, cette femme, je ne risque pas de la revoir, alors j’avoue:

— Je suis pas en bons termes avec ma famille. Et de toute façon, mon père est mort. C’est pour lui, la cérémonie.

Elle m’observe en continuant de marcher. J’aurais envie de lui dire de regarder où elle pose les pieds, au lieu de me fixer de la sorte. La route s’en charge pour moi, quand elle trébuche sur je ne sais quoi et me tombe quasiment dans les bras. Je réussis difficilement à la retenir, avec tout mon chargement.

Enfin, elle se redresse difficilement, les larmes aux yeux, et marmonne: — Oh non… je viens de me tordre la cheville.

J’aurais dû m’en douter…

 

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