Oiseau de proie

Lucy Banks · Chapitre 9 sur 25

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Oiseau de proie

Chapitre - 9

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Je suis heureuse. Véritablement, réellement heureuse. La nuit dernière, je n’ai pas eu besoin de prendre mes somnifères. Et je n’ai pas rêvé non plus, je me suis réveillée tranquille et reposée. Soulagée, comme si une tension douloureuse en moi s’était relâchée. Il y avait longtemps que je ne m’étais pas sentie aussi bien.

Je consacre la matinée à Nature’s Home, lis attentivement un article sur la monogamie chez les oiseaux de mer et pense à Bill. La soirée d’hier a été une parade nuptiale et il m’a impressionnée en bien, pas uniquement par ses manières et sa conversation, mais aussi par ses attentions. Je ne crois pas m’être jamais sentie à ce point écoutée par un homme. Nous sommes peut-être deux albatros qui se sont trouvés sur le tard. Je suis bien consciente que c’est une idée saugrenue, mais pourquoi pas ? On aurait déjà vu plus étrange.

J’entends le claquement de la boîte aux lettres juste après le déjeuner. C’est curieux, généralement le facteur passe tôt le matin. Je traverse le couloir en m’attendant à trouver un prospectus pour une société du coin ou un catalogue demandé par les locataires précédents.

Mais c’est une enveloppe que je découvre. Pas blanche, crème, et tombée face cachée sur le paillasson.

D’abord je me dis, Bill, mais ce n’est pas son genre. Il aurait toqué et serait resté discuter un moment. C’est donc quelqu’un d’autre. Ma colonne vertébrale se tend, sur le qui-vive. Mon corps paraît en avance sur mon esprit, qui assimile lentement les différentes possibilités. Je me baisse et ramasse l’enveloppe. Ce n’est rien, j’en suis sûre. Une combine marketing d’un agent immobilier. Un mot d’un voisin à propos d’une réunion de quartier. Quelque chose d’innocent, c’est certain. C’est certain.

Un seul mot au recto. Un prénom, plus précisément. Trois lettres toutes simples, écrites avec force au stylo-bille.

AVA.

Un petit cri s’échappe dans le silence. Je me rends compte qu’il vient de moi, d’une enfant qui a peur des monstres invisibles. Sauf que le monstre est dans ma tête, et il est à la fois minuscule et plus grand que tout. Ils m’ont retrouvée. Ma salive reste bloquée dans ma gorge. Je savais que ça finirait par arriver, c’était seulement une question de temps.

Je lâche l’enveloppe. Elle tombe sur la moquette, et pendant un instant mes doigts me brûlent. Je voudrais ne l’avoir jamais vue, retourner dans la cuisine, me rasseoir et reprendre mon magazine. Si j’ignore sa présence, elle arrêtera peut-être d’exister. C’est ce que faisait Ditz quand son compagnon levait la main sur elle : elle serrait fort les paupières pour qu’il devienne moins réel.

Mais nous sommes des scientifiques, me rappelle la voix de Papa. Nous rassemblons les informations disponibles, nous étudions les faits, nous ne reculons PAS devant la vérité, quoi qu’il…

Je plonge mes ongles dans la paume de mes mains et je murmure, « Du calme. » Je ramasse l’enveloppe.

AVA.

Je me sens observée. Harcelée, même. Si ça se trouve, quelqu’un m’espionne en ce moment même, pendant que je triture le rabat de l’enveloppe en essayant de l’ouvrir. Mes mains tremblent. Je savais que ça arriverait, qu’ils me retrouveraient. Henry est peut-être derrière tout ça, ou sa femme. Toutes ces foutaises de protection, de changement de nom, toutes ces conneries pour rien.

Il faut que je me ressaisisse. Ce n’est qu’une enveloppe.

Elle ne peut rien contre moi, à moins qu’ils n’aient mis quelque chose à l’intérieur. Je renifle le papier, mais bien sûr c’est stupide : s’il y avait un produit invisible là-dedans, il aurait été libéré à l’instant où j’ai soulevé le rabat. L’enveloppe ne contient qu’un morceau de papier. Plutôt petit. Plié avec soin. Avec précision. Ça m’indique à qui j’ai affaire.

Lis-le, souffle encore la voix de Papa, loin en moi. Identifie les obstacles, puis trouve la manière de les surmonter.

Je déplie le papier. La violence de l’écriture me coupe le souffle, ma vision se brouille quelques secondes. Le stylo a creusé le papier, la pointe l’a même transpercé par endroits. Ils veulent me faire ressentir leur haine qui suinte de chaque ligne.

JE SAIS QUE TU VIS ICI. TU DEVRAIS ÊTRE MORTE. SALE MEURTRIÈRE, POURRITURE MALFAISANTE. TU AURAIS DÛ ÊTRE EXÉCUTÉE. SUICIDE-TOI. TU MÉRITES DE SOUFFRIR POUR CE QUE TU AS FAIT. METS FIN À TES JOURS OU QUELQU’UN D’AUTRE S’EN CHARGERA.

« Eh ben alors, c’est même pas signé ? » Un éclat de rire hystérique fuse, claque comme un coup de feu. Il paraît déplacé dans ce silence.

C’est une femme qui a écrit ça. Je le devine aux I tailladés, à la forme dentelée des C et des S. Une personne qui toute sa vie a souhaité du mal aux autres. Qui jadis aurait été brûlée sur un bûcher. Elle croit qu’elle va réussir à me faire peur.

Elle m’a fait peur, dit une petite voix cachée en moi. Puis c’est à nouveau Papa qui intervient. La peur est une chose irrationnelle, provoquée par l’ignorance et le manque de confiance en soi. À partir du moment où tu défies ta peur, elle ne peut plus rien contre toi.

Cette lettre ne contient pas que de la haine. Elle symbolise tout ce que je risque de perdre.

Tu as peur de le perdre, a dit Jane Marshall ce jour-là, quand nous nous sommes disputées près du bois à l’arrière de la maison. Elle osait montrer les dents parce que Papa n’était pas dans les parages. Naturellement, il n’a jamais rien su de cette altercation. Il n’a jamais su non plus ce qu’elle était réellement, ce dont ces femmes-là sont capables.

J’avais souvent peur à cette époque. Cachée sous le lit, les genoux contre la poitrine, je les écoutais dans leur lit, Papa et elle. En entendant les ressorts gémir je croyais qu’elle le tuait, et je ne savais pas s’il fallait que j’aille à son secours ou que je la laisse faire. Ensuite, jeune adulte, j’ai eu peur de rester seule. Une morsure qui me blessait chaque fois que je voyais Henry avec sa famille, que je les épiais derrière l’arrêt de bus en face de leur maison.

Mais tout ça, c’est le passé. Aujourd’hui les choses ont changé et je n’ai pas peur. Cette lettre ne va pas prendre le dessus sur moi. Je passais une bonne journée, une des meilleures journées dont je me souvienne. Elle ne va pas m’enlever ce plaisir, elle ne va pas faire remonter ces émotions épouvantables. Je devrais la déchirer et la jeter à la poubelle avec le reste des ordures. Je devrais la brûler. Ou bien la garder, pour me rappeler que je ne serai jamais en sécurité mais que je peux surmonter cet obstacle. Il serait tout de même plus sage de montrer cette lettre à Margot. Si je l’informe que le programme de protection n’a pas fonctionné, alors je pourrai peut-être récupérer mon nom. Mais je redoute les répercussions. Le service de liberté surveillée pourrait me faire déménager à nouveau. Je ne veux pas être déracinée une deuxième fois.

J’ai besoin d’un verre. C’est seulement le début de l’après-midi, mais j’en ai besoin. Un grand verre de vin qui va me calmer, m’empêcher de trembler. Sauf que ce n’est plus la peur qui fait trembler mes membres. Elle a été remplacée par une colère pure et incandescente.

Je me répète que je serai plus forte, même si les voix en moi ne sont pas du même avis.

Je serai plus forte.

Je coince la lettre derrière un pot de fleurs sur la fenêtre de la cuisine, mais un coin dépasse et semble se moquer de moi. Je préférerais m’en débarrasser, mais elle pourra constituer une preuve utile si je décide d’en parler à quelqu’un. On y détectera peut-être des empreintes digitales qui permettront d’intenter une action en justice contre son auteur.

Cela dit, c’est probablement un vœu pieux. Le docteur Holland aime me rappeler combien il est important de ne pas mélanger les faits et les souhaits. Personne ne fera rien, parce que je ne vaux rien aux yeux de la société. Pire, je suis un poids. Un déficit sur le bilan. Dans leur for intérieur, les gens partagent sûrement l’avis de la créature qui a écrit cette lettre, et ils estiment sans me le dire que je ferais mieux d’en finir, parce que les personnes comme moi ne servent à rien.

Pendant une fraction de seconde, j’imagine que je fais la même chose que Ditz. Des vêtements solidement noués les uns aux autres, un nœud coulant. Une boucle autour du plafonnier. Une chaise renversée d’un coup de pied, et ce serait terminé. Je ne manquerais à personne.

Mais Bill l’apprendrait. Les journaux en parleraient, toute cette histoire sordide serait déballée, il lirait des articles et il dirait aux journalistes qu’il ignorait toutes ces horreurs. Et sa pimbêche de fille acquiescerait et déclarerait qu’elle s’en doutait depuis le début. Je suis pétrifiée. Amber. Ses soupçons et ses regards de travers. Depuis le début, elle est bizarre avec moi. Et si c’était elle qui avait écrit cette lettre ? Elle n’arrête pas de dire à Bill qu’elle m’a déjà vue. Et si elle avait commencé à faire des recherches sur Internet ? Est-ce que ça pourrait être sa manière de me torturer ? La coïncidence est troublante, vu que je suis sortie dîner avec son père hier. Je repense à mon enfance, à ma haine de devoir partager Papa avec Jane Marshall. Peut-être qu’Amber est comme moi : possessive, prête à tout pour que son père ne pense à personne d’autre qu’elle.

Le docteur Holland jugerait que c’est de la paranoïa. Et il aurait raison. Il le faut. Je ne suis pas dans un roman de gare, dans un mauvais policier. Amber est une saleté, c’est vrai, mais serait-elle capable d’aller jusque-là ?

Méfie-toi de ceux qui ont l’air le plus innocents, m’a dit un jour Papa pendant que nous baguions des cormorans. Ces oisillons sont capables de te blesser jusqu’au sang avec leur bec.

Ou alors c’est un oiseau plus grand. Miranda. Son visage aussi inflexible et glacial que le granit, son rictus et les mots qu’elle me crachait pendant qu’elle me traitait de monstre. Les autres détenues nous avaient observées, et par la suite elles en avaient ri. M’avaient dit que je l’avais mérité.

Non, ça ne peut pas être elle. Elle est assez méchante pour me haïr, mais ça ne lui ressemblerait pas. Je suis à bout de nerfs. J’ai besoin d’un bon bain et de me changer les idées. Voilà une idée rationnelle. Je fais preuve d’une attitude sensée et je suis certaine que le docteur Holland m’en féliciterait. Hélas, même dans ma baignoire, au milieu des reflets des bulles soyeuses, je n’arrive pas à me défaire de l’intuition que j’ai découvert quelque chose sur Amber. Je ne peux pas encore en avoir la certitude. Si c’est elle, elle aura effacé ses traces. Les femmes peuvent se montrer bien plus rusées que ne le soupçonnent les hommes.

Mais si c’est elle, je le prouverai. Je me le jure.

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