Oiseau de proie

Lucy Banks · Chapitre 14 sur 25

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Oiseau de proie

Chapitre - 14

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Je croyais qu’une balade au parc me débarrasserait de cette migraine carabinée. Voilà pourtant plus d’une heure que je suis assise sur ce banc, et ça ne va pas mieux. Je me sens desséchée. Mon sang cogne trop fort dans mes tempes. Une bouteille et demie, j’admets que c’était excessif. Mais le vin a rempli son office, donc je ne me plains pas.

En principe je n’ai pas le droit d’être ici, car il y a un terrain de jeux non loin et les modalités de ma libération conditionnelle m’interdisent d’approcher des endroits fréquentés par des enfants. Les écoles, par exemple. C’est une règle difficile à appliquer, il y a des écoles partout ; impossible de se promener sans en croiser une. Des enfants, partout des enfants, et nulle part la paix. Procréer semble être devenu la priorité absolue de cette époque. Néanmoins, personne ne sait que je suis là. Margot n’a pas le temps de me surveiller, et quand bien même elle le pourrait, elle ne le voudrait pas. La réalité est que mes chaperons s’en fichent un peu ; ils se bornent à fixer des règles visant à convaincre la société qu’ils font ce qu’il faut. Tout ça n’est qu’une façade. Et je n’apprécie pas qu’ils laissent entendre que je constitue une menace pour les enfants. Cela dit, personne ne fait mine de se soucier de ce que j’apprécie ou pas.

J’ai apporté un sandwich, mais la fraîcheur de l’air me décourage de le manger ici. Je ne me sens pas à ma place, je n’arrive pas à me détendre sur ces lattes dures. Ce banc me rappelle ceux qui bordaient la salle de loisir en prison – le même bois rigide, la même peinture de mauvaise qualité. Conçus pour proposer un confort minimal, leur objectif principal était que la personne assise s’attarde le moins possible. Mais il y avait longtemps que je n’étais pas venue dans un jardin public. Une de mes dernières conversations avec Jane Marshall a eu lieu dans un parc qui ressemblait beaucoup à celui-ci, en moins bien entretenu et avec une vue sur la baie en contrebas. C’est drôle comme il suffit parfois d’un lieu, d’une odeur ou d’un goût pour raviver un souvenir. J’avais complètement oublié cet épisode.

Pourquoi m’avait-elle emmenée là ? Les détails ne sont pas clairs, mais j’étais jeune. Papa était peut-être sur le continent pour un rendez-vous. Ça arrivait de temps en temps, et il n’était jamais rassuré de me laisser seule à la maison. Ou peut-être que Jane avait présenté cette promenade comme une occasion ridicule de nous rapprocher. Qui sait ? Tout ce dont je peux être sûre, c’est que ses intentions étaient égoïstes ou cruelles, voire les deux. Je me souviens que j’ai fait sans enthousiasme un tour sur les balançoires et le toboggan, après quoi nous nous sommes assises sur un banc. Elle m’a tendu une thermos remplie de chocolat chaud qui avait un goût de flotte. Ça devait être l’hiver : je portais mon gros manteau, trop petit pour moi et râpé aux coudes.

Je sens bien que tu n’es pas à l’aise avec moi, a-t-elle dit. Nous devrions être amies, toi et moi, pas ennemies. Je ne cherche pas à te voler ton père. Je sais que ta mère te manque.

Nous avons certainement parlé d’autres choses, mais je ne m’en souviens pas. Je me souviens seulement de son visage chevalin au-dessus de moi – son teint jaunâtre et ses longues joues, ses incisives proéminentes. Elle me dégoûtait.

Je ne suis pas en très bonne santé, m’a-t-elle encore dit, et j’ai pensé aux médicaments qu’elle prenait, aux flacons alignés sur le rebord de la fenêtre de la cuisine. Pour être franche, Ava, j’aurais besoin d’être un peu moins stressée. Tu veux bien que nous fassions quelques efforts ?

Je ne sais pas ce que j’ai répondu, je ne garde que le souvenir de son haleine, des bourrasques chaudes qu’elle me soufflait au visage et qui sentaient le pain rassis avec une touche de menthe poivrée. J’ai sûrement eu un mouvement de recul, elle l’a probablement remarqué et l’a rangé avec la foule d’autres choses qu’elle avait à me reprocher. S’imaginait-elle vraiment que j’allais me laisser berner par son petit numéro de fausse gentillesse ? Si oui, elle était encore plus stupide que je ne le pensais.

Une mère et son fils approchent et m’arrachent à mes réflexions. Le garçon doit avoir trois ou quatre ans. Tout va bien, je n’ai pas à bouger, ce sont eux qui pénètrent dans mon espace et non l’inverse, j’étais là en premier. Ils ne vont pas me donner mauvaise conscience d’être ici. Le manteau du petit garçon est couvert de boue, ses genoux aussi. Il me regarde de travers. Si jeune et déjà si suspicieux. Peut-être que les gens naissent désagréables et que l’éducation n’y est pas pour grand-chose.

Je me lève et je lisse ma jupe. Ça n’a pas été un moment plaisant, mais il m’a permis de m’éclaircir les idées et de dissiper quelque peu les miasmes de la gueule de bois. Il m’a aussi fait sortir de chez moi, ce qui était une bonne chose car je craignais que Bill passe me rendre visite. Pas le Bill chaleureux et ouvert auquel je me suis attachée, mais le père furieux que j’aie fait de la peine à sa précieuse petite fille en lui criant dessus. Ce Bill-là, je n’ai pas envie de le voir. S’il est en colère, je veux d’abord qu’il se calme. Je n’arrive pas à deviner ce qu’il pense, et ça ne me plaît pas. Amber a décidé de s’interposer entre nous, et je sens qu’elle y arrive. Mais il va bien falloir que je rentre à un moment ou à un autre, je ne peux pas traîner dehors toute la journée. Je vais devoir serrer les dents, une fois de plus.

Chaque jour, faire preuve de courage. C’est épuisant.

J’ai reçu un e-mail, envoyé hier d’après l’en-tête. Il faut que je prenne l’habitude de relever mon courrier plus régulièrement, surtout que celui-ci vient de Margot. Elle m’a demandé de me familiariser avec la technologie, et je ferais mieux de montrer un peu de bonne volonté. J’ai intérêt à ce qu’elle continue de cocher toutes les bonnes cases.

Je parcours rapidement l’écran. Margot me parle du rendez-vous de demain 10 heures à l’agence pour l’emploi. Il faudra que je sois bien habillée et que je prenne l’entretien au sérieux, c’est ce qu’on attend de moi. Tout ça me paraît ridicule. Qui pourrait souhaiter m’embaucher ? Quand bien même je n’aurais pas de casier judiciaire, j’ai cinquante ans passés et ne possède aucune qualification, même si mon expérience de la vie doit valoir un paquet de diplômes. Mais, vu que je n’ai pas vraiment envie de trouver un travail, il vaut certainement mieux que je sois inemployable. Drôle de situation. Vivre aux crochets de l’État alors que je ne demande qu’à quitter cet État, à me planquer sur une île loin de tout où je me débrouillerais en autarcie. Le plus simple serait qu’on me laisse m’en aller. Je suis certaine que Bill saurait faire pousser des légumes sur une île déserte. Et réparer des choses. Il dégage une aura de débrouillardise, une impression d’efficacité et de patience inébranlable. Il survivrait très bien dans les Hébrides extérieures, et je pense qu’il saurait prendre soin des autres. De moi, par exemple.

Je soupire. En déposant ma candidature auprès de la Société de protection des oiseaux, j’étais convaincue d’être faite pour le poste. Certes, avoir un père comme le mien était un avantage. Toutes les personnes que j’ai vues pendant l’entretien m’ont présenté leurs condoléances en répétant quelle perte c’était pour le monde de l’ornithologie, et combien ses travaux avaient été déterminants pour la recherche.

Ils devaient penser que j’avais hérité d’une partie au moins de son génie. Ils étaient moins expansifs quelques années plus tard, quand ils m’ont demandé de partir. Ce jour-là, je me suis retrouvée face à une rangée de visages impassibles qui refusaient de soutenir mon regard. Vous savez que nous ne pouvons pas vous garder, a dit l’un d’eux. Le plus simple serait de donner votre démission, pour nous éviter les complications d’un licenciement pour faute grave. Henry, lui, n’a pas eu à subir ce genre de réunion ni à entendre qu’il avait commis une faute, grave ou non. Il a gardé son poste parce qu’il était plus haut placé que moi, et bien sûr parce que c’est un homme. Les hommes peuvent faire ce genre de choses, pas les femmes.

J’ai tout perdu à cause de lui. Mais je ne dois pas céder à la haine une fois de plus. Je me demande si Margot lui fait des comptes rendus. A-t-il le droit de savoir où j’en suis, comment je me débrouille depuis ma sortie de prison ? Les victimes ont peut-être un accès spécial à ces informations. Dans ce cas, je parie qu’il rigole bien à mes dépens, quand il pense à ma petite vie triste et solitaire. J’adorerais qu’il soit au courant pour Bill, qu’il sache que je ne suis pas battue, loin de là.

C’est peut-être encore de la paranoïa. Rien ne me dit que Margot est en contact avec lui. Je m’emballe, je fais des suppositions qui s’appuient sur des émotions, et non sur des faits. Comme dit le docteur Holland, il faut que je porte un regard rationnel sur les choses. Pourquoi prendrait-elle cette peine ? Elle n’y aurait aucun intérêt. Mais je ne peux pas m’empêcher de m’interroger.

Je referme doucement l’ordinateur et je le repose par terre. Il manque un bureau dans cette pièce, ça lui donnerait une vraie raison d’être. Je me demande si mes allocations me le permettraient ; j’ai déjà utilisé tout ce qu’on m’a donné pour me meubler. Les bons citoyens seraient furieux d’apprendre que leurs impôts servent à me faire vivre. Leur méchanceté me fait trembler. Mais voici ce que je leur demanderais : est-ce que vous voyez une autre solution ? Me sortir de prison et me laisser à la rue ? Tous les anciens détenus récidiveraient dans la minute, ils n’auraient pas le choix. Si on le menace, même un saint sort ses griffes. C’est une réaction naturelle. Avec un sourire chagrin, je songe, Docteur Holland, j’ai posé un regard rationnel sur la situation. Mais je crois que ça n’a pas changé grand-chose. Parce que la réalité, c’est que tout le monde déteste les gens comme moi. Tout le monde préférerait que je sois morte.

C’est une idée noire, sur laquelle je préfère ne pas m’attarder. Je suis ici. Vivante. Je peux encore apporter du positif à ce monde, mais je n’y arriverai que si on m’en laisse la possibilité. Je peux agir concrètement. Je peux rendre Bill heureux, pour commencer, et ce n’est pas rien. Je dois simplement m’assurer qu’Amber n’a pas tout gâché.

La nuit tombe de plus en plus tôt. Il est à peine 18 heures et le ciel s’assombrit déjà. J’admire le coucher de soleil par la fenêtre de la cuisine, des traînées rose et orange éclatantes sur tout l’horizon. Comme aurait dit ma mère, le ciel rouge à la fin du jour, du beau temps prédit le retour.

J’aperçois un mouvement derrière le mur au fond du jardin. C’est le sommet d’une tête dessinée par la lumière rasante. Ça arrive souvent, il y a du passage. Mais celle-ci s’attarde. Immobile, elle attend. Pourquoi s’est-elle arrêtée ici ? Il n’y a rien dans la ruelle, à part des sacs-poubelle éventrés et un matelas défoncé adossé aux briques. Ma peau me picote. Est-ce que quelqu’un surveille la maison ? Cette personne m’observe peut-être en ce moment même, se délecte de ma perplexité, savoure mon inquiétude. Ça pourrait être Amber ; elle n’aurait qu’à se faufiler par le portail du jardin de son père. Je plisse les yeux pour tenter de distinguer la couleur des cheveux ou un détail révélateur.

La tête se met en mouvement. Quelques secondes plus tard, elle a disparu.

Ce n’est pas bon pour moi, de ruminer et de me tracasser comme ça. Je ferais mieux de sortir. Dans la pénombre, je serai anonyme et pourrai me promener librement, sans crainte d’être vue. Si quelqu’un me guette derrière la maison, on ne me verra pas passer par l’avant. En plus, le ciel est splendide. Autant en profiter, puisque j’en ai le droit. Personne ne peut m’en empêcher, surtout pas Amber.

Rien ne me prouve que c’est elle. Je ne dois pas perdre cela de vue.

En partant, je remarque que Bill a tiré ses rideaux plus tôt qu’à l’accoutumée. D’habitude il les laisse ouverts, et tant pis si les passants peuvent regarder dans son salon, mais pas aujourd’hui. Je me demande pourquoi. Pour m’empêcher de le voir ? Non, c’est idiot. À moins qu’Amber ne soit rentrée discrètement. Elle est derrière ce rideau et elle lui dit de se méfier, il y a une meurtrière dans la maison d’à côté et… Pas ce mot, je déteste ce mot. Il est trop réducteur ; il ne reflète pas du tout la vérité. Un homicide involontaire n’est pas un meurtre. Mais elle lui a peut-être tout raconté, elle lui a parlé de notre dispute d’hier. Est-ce que je lui ai fait un bleu au poignet ? Je ne le voulais pas, mais j’admets avoir serré trop fort. Si ça se trouve, ses petits bras fragiles marquent facilement, et si ça se trouve elle les lui a montrés en disant, Regarde ce qu’elle m’a fait, il faut que tu prennes tes distances, cette femme est un démon, elle est…

Rien ne me dit que ces choses sont arrivées, donc je dois arrêter d’y penser. Il y a mille bonnes raisons d’expliquer que les rideaux soient tirés. J’en vois un remuer quand je passe, mais c’est peut-être mon imagination. Le mouvement était infime, un frémissement.

Les réverbères s’allument au-dessus de ma tête, une série de clignotements tout le long de la rue. Dommage, je préférais le gris anthracite du crépuscule. Il y a maintenant des flaques de lumière sur le trottoir, comme si on y avait déversé de la peinture. Tout est calme. Étonnant, pour une ville. Je me serais attendue à ce qu’il y ait au moins une personne qui rentre du travail, ou une voiture cherchant à se garer.

Je n’aime pas ça. Je me sens observée.

Je regarde par-dessus mon épaule, pensant découvrir le trottoir désert derrière moi. Sauf qu’il y a quelqu’un. Je note le long manteau noir. Le chapeau rabattu sur les yeux. Je ne suis pas observée, je suis traquée. Rapidement je me retourne, je me force à garder la tête haute et je lutte contre la panique.

C’est la même personne que la dernière fois. En tout cas, elle est aussi mince. Ça pourrait vraiment être Amber. Elle se tient raide, agressive, nerveuse comme un coq nain. Pire, c’est elle qui a l’avantage car elle se trouve entre moi et la maison où je serais en sécurité. C’est peut-être voulu. Comment a-t-elle réussi à faire aussi vite le tour depuis la ruelle ? Elle doit être rapide, vu sa morphologie : sèche, faite pour la vitesse et la discrétion.

Ça pourrait aussi bien ne pas être elle. Ça pourrait être quelqu’un d’autre, une personne payée par Henry et Miranda qui s’est cachée derrière une voiture quand je suis passée. Si ça se trouve, elle espionne la maison depuis le début de la journée. J’ai besoin d’en avoir le cœur net ; le doute me ronge, il me rend craintive, hésitante, alors que j’ai besoin d’être déterminée et d’agir vite.

J’entends des pas : l’autre a dû accélérer. Sans réfléchir, j’accélère moi aussi, puis je ralentis pour écouter mais mon souffle est trop rapide et trop bruyant. Je jette un coup d’œil dans mon dos.

Elle a disparu. Non, je me trompe, elle a changé de trottoir et elle s’est arrêtée. À moins que ? Elle est entre deux réverbères, dans la pénombre. Je n’entends plus ses pas. Il faut que je rentre sans traîner. Je pourrais être agressée ici, personne ne verrait rien. Je me viderais de mon sang en pleine rue avant qu’on me remarque. Heureusement, je ne suis pas très loin de chez moi. Je presse le pas. Je refuse de lever les yeux – je ne veux pas inviter l’autre à m’attaquer. Je pousse le portail, j’enfonce la clé dans la serrure, je retrouve la chaleur de la maison et je claque la porte derrière moi. Puis je vais dans le salon sur la pointe des pieds, en rasant lentement les murs, et j’attends dans le noir, près de la fenêtre.

Je ne vois personne. Une minute s’écoule. Une voiture passe, phares allumés. Cinq minutes plus tard, je vois quelqu’un dans la rue, mais c’est un homme et il est bien plus carré que la silhouette que je cherche. La personne qui me suivait a dû jeter l’éponge, ou bien elle a regagné sa cachette, en admettant qu’elle m’ait bel et bien suivie. Ne pas savoir est une torture. Si c’était Amber, elle n’est vraisemblablement pas rentrée chez son père, je l’aurais vue. Bien sûr, elle a aussi pu rentrer par l’arrière. Elle est peut-être juste devant chez moi, au téléphone avec Henry qui lui donne de nouvelles instructions. Ça semble possible. Quoi qu’il en soit, rester près de la fenêtre ne m’apportera rien. Je tire les rideaux, laisse la nuit dehors et allume.

Mes idées s’entrechoquent. Amber est la seule explication logique, tout commence à prendre forme. Si c’est elle, elle ne gagnera pas cette guerre, et Henry non plus. Est-ce qu’il y a quelque chose entre eux ? Bill a fait allusion à une rupture ; elle a tout à fait pu commencer à voir Henry, et il se sert d’elle pour m’atteindre.

Tout se tient, présenté de cette façon. Les pièces s’emboîtent si facilement que c’en est effrayant. Mais je dois réfléchir avec prudence. Amber est patiente, donc je dois le devenir aussi. Ce ne sera pas difficile, la patience est un de mes talents. J’ai eu vingt-cinq ans de prison pour me perfectionner.

Je n’aime pas être réveillée par l’alarme, mais la fin justifie les moyens. Au moins j’ai les idées claires, mon corps a fini d’évacuer les derniers restes de gueule de bois. En plus, je n’ai pris qu’un seul somnifère hier soir, bien que j’aie eu un mal fou à m’endormir à cause d’Amber. Je ne vais pas la laisser prendre le contrôle de mes pensées. J’ai besoin de me concentrer sur ma mission du moment : mon rendez-vous à l’agence pour l’emploi.

Je choisis une jupe et un chemisier. Pas ma plus belle tenue : je veux être présentable, pas en faire des caisses. Hors de question qu’ils croient que je suis dos au mur et qu’ils me refilent le premier job pourri. Mes cheveux sont un peu ternes ; j’aurais dû les laver hier soir, mais j’avais la tête ailleurs. Tant pis. Il fait beau aujourd’hui, comme le magnifique coucher de soleil d’hier l’annonçait. J’hésite à prendre une veste et me décide finalement à en attraper une dans le placard sous l’escalier. On n’est jamais trop prudente. Ce n’est pas loin à pied. Je suis pratiquement sûre que la personne qui me suit ne sera pas là, et de toute façon l’atmosphère de la rue est bien différente pendant la journée. Elle est pleine d’énergie, chargée de la force de toutes les personnes qui s’affairent derrière leurs murs. Pour le moment, je suis en sécurité.

L’agence se trouve en périphérie de la ville, ce qui la rend plus facile d’accès. C’est un bâtiment tout en béton flanqué d’un rond-point animé. Laid, comme tous les édifices du service public, mais il a le mérite d’annoncer la couleur. Dès l’instant où les yeux se posent dessus, on sait que les choses sérieuses commencent. Je pousse la porte et percute un mur de chaleur. Le souffle du chauffage hérisse mes cheveux, qui crépitent un instant et retombent quand je m’éloigne en direction du guichet d’accueil. Quatre autres personnes patientent sur des sièges le long du mur, avec la même expression d’ennui sur le visage.

En plaquant mes cheveux sur mon crâne, je dis, « J’ai rendez-vous à 10 heures.

— Votre nom ? » La réceptionniste ne prend pas la peine de me regarder et garde les yeux rivés à l’écran de son ordinateur. Elle ressemble à une adolescente maigrichonne, avec ses clavicules saillantes. Quelle carrière pour une femme si jeune ; un aller simple pour le cynisme, sans aucun doute.

« Robin Smith. »

Elle fronce les sourcils et, d’un geste vague, m’indique les sièges, qui sont tous occupés. « Attendez ici, marmonne-t-elle. On va vous appeler. »

Je vais m’adosser au mur. Un des hommes me propose sa place en levant un sourcil mais je fais non de la tête, même si j’apprécie l’attention. Il reste encore quelques personnes bien éduquées.

Le temps s’étire au point de se rompre. Les aiguilles de la pendule sur le mur semblent collées en place et le tic-tac devient vite exaspérant. L’un après l’autre, tels des canetons qui plongent dans une mare, les hommes sont convoqués. De nouvelles personnes arrivent, de nouvelles mines abattues qui emplissent l’espace. Il y a de l’activité ici, mais pas beaucoup de joie. Aucune positivité, uniquement de la résignation.

Enfin, une grosse tête mal rasée apparaît dans le couloir. « Robin Smith ? »

Je lève la main, aussi obéissante qu’une enfant, et j’emboîte le pas à l’homme. C’est la première porte sur la droite, une pièce spartiate, sans fenêtres. Une chaise en plastique d’un côté du bureau ; de l’autre une chaise pivotante en skaï, à peine plus confortable. Un ordinateur portable, quelques papiers, c’est tout. L’homme s’assied et pousse un soupir.

« Donc, vous êtes là pour les aides ? dit-il en tapant déjà sur son clavier.

— Euh, oui, sûrement. Mais on m’envoie surtout ici pour que je trouve un travail. »

Il déplace la souris de son ordinateur et fixe son écran en plissant fort les paupières. Enfin, il fronce les sourcils.

« Je vois, dit-il en me jetant un coup d’œil rapide. Vous avez un casier judiciaire. Ça ne va pas faciliter les choses.

— J’imagine que je devrai le déclarer aux employeurs ?

— Tout à fait. Et apparemment vous devrez le faire toute votre vie, étant donné la longueur de la peine. Vous êtes restée longtemps en prison, j’ai l’impression. »

Je n’aime pas le ton de sa voix : elle est devenue railleuse. Il a déjà tiré ses conclusions, et je suis prête à parier qu’il se plante sur toute la ligne.

« Donc ça veut dire que je ne vais jamais rien trouver ? » J’ai toutes les peines du monde à ne pas laisser transparaître mon espoir.

« Oh, on peut toujours essayer. » Il tape sur son clavier, se masse le visage, et je devine qu’il préférerait de loin être au pub, en train de boire pour oublier. « Nous avons quelques possibilités. Ici j’ai un poste dans une entreprise de nettoyage. Elle est à seulement quelques rues de chez vous, ce serait pratique.

— Je ne crois pas que je serais très bonne à ça.

— En l’occurrence, vous n’avez pas trop le choix. Vous allez devoir candidater, sinon vous n’aurez pas droit aux aides. Votre conseillère d’insertion ne vous a pas expliqué comment ça marche ? »

Il est possible que Margot y ait fait allusion un jour. Elle parle beaucoup, et parfois je zappe. Je hausse les épaules.

« Je vais vous imprimer la fiche, dit-il en cliquant avec sa souris. On va aussi essayer celui-là. Une fleuriste de Falmouth Street qui cherche une vendeuse. Vous avez l’air d’aimer les fleurs.

— Je ne vois pas ce qui vous fait dire ça. »

Il me tend la feuille sortie de l’imprimante, puis il se laisse aller contre le dossier de sa chaise. « Si vous voulez obtenir ces aides, vous allez devoir postuler et vous rendre à l’entretien. Vous allez aussi devoir chercher activement un emploi. Et n’essayez pas de gruger, croyez-moi, on a déjà tout vu.

— Je ne suis pas une tricheuse. »

Encore ce regard. Un regard qui dit, Non, tu es bien pire. Il fait la moue, et puis il opine.

« Je suis sûr qu’on finira par vous trouver quelque chose, Robin. »

Je déglutis. Ces démarches s’annoncent bien plus pénibles que je ne l’imaginais, elles vont encore me créer des soucis supplémentaires. Tous, ils vont me maintenir sous pression jusqu’à ce que je craque. Mais je ne me laisserai pas faire, pas après tout ce que j’ai enduré. S’ils croient pouvoir me faire peur – en me traquant, en me méprisant, en me jugeant –, ils vont en être pour leurs frais.

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