Oiseau de proie
Chapitre - 13
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Je rêve du couteau sous mon oreiller. Il se dresse en serpentant telle la vrille d’une plante et il fend les plumes, transperce le coton, transperce ma tête et s’échappe vers le ciel. Je ne sens rien mais je suis pétrifiée, désemparée, et j’ai peur. Et pendant tout ce temps, les rires des autres détenues résonnent dans le couloir comme les cris d’une meute de hyènes.
À mon réveil, je m’interroge sur la signification de ce rêve. En théorie, les rêves sont les clés des rouages de notre cerveau. Mais je bute sur celui-ci, donc, faute de mieux, je vérifie que le couteau est toujours à sa place, innocemment niché entre l’oreiller et le matelas.
Je fouille toutes les pièces avant de préparer le petit déjeuner, pour m’assurer que personne n’est caché dans la maison. Heureusement que ce n’est pas grand. Pourtant, les ombres derrière les portes me paraissent plus longues, l’atmosphère plus tendue. Est-ce que quelqu’un est entré pendant que je dormais ? Les somnifères m’assomment toujours ; j’aurais très bien pu ne rien entendre. Et l’intrus pourrait être en train de m’observer en riant de ma vulnérabilité.
Dieu merci, il n’y a personne dans les placards, aucun agresseur caché derrière le canapé. Je vais jusqu’à vérifier le panier à linge sale sous le lavabo. Rien à signaler ; je suis en sécurité.
Peu après 9 heures, on sonne à la porte. Je me suis souvenue que Margot devait venir aujourd’hui et ne suis donc pas surprise. Je me demande si ce rituel l’agace autant que moi. Elle a sûrement envie de prendre sa retraite le plus vite possible pour consacrer ses journées à son chien ou à ses petits-enfants. À moins qu’elle ne trépigne en attendant une promotion retardée par un supérieur qui, à tous les coups, est un homme. J’éprouve un soupçon de compassion pour elle, mais ça ne dure pas. Même si je suis libre en théorie, elle reste ma geôlière.
« Ça s’est rafraîchi, non ? dit-elle en entrant sans que je l’y invite. J’ai hésité à mettre des gants. »
Je confirme que le froid est arrivé et je lui emboîte docilement le pas vers la cuisine. Elle passe en revue les plans de travail, puis la table. Elle cherche peut-être l’assiette de biscuits habituelle.
« Alors, dit-elle en prenant un tabouret. Le boulot. J’ai deux ou trois trucs à voir avec vous à ce sujet, donc on va…
— Attendez, vous parlez de me trouver un travail ? » Je m’assieds en face d’elle.
« Oui, je crois qu’on a abordé le sujet la dernière fois. Je suis sûre que oui, même si je dois vous avouer que je ne sais plus où donner de la tête en ce moment.
— Vous ne trouvez pas que je suis un peu vieille pour travailler ?
— N’importe quoi. Vous en êtes loin. » Elle renifle. « S’ils continuent à repousser l’âge de la retraite, on ne sera jamais trop vieux pour travailler. On va tous bosser jusqu’à notre mort, je vous le parie.
— Je ne me sens pas prête à reprendre un travail. »
Elle me regarde d’un air bizarre. « Vous n’avez pas vraiment le choix, malheureusement. Mon travail à moi, c’est de faire en sorte que vous recommenciez le plus vite possible à apporter votre contribution à la société. Le gouvernement n’a pas les moyens de vous faire vivre éternellement, vous savez. »
Je vois tout à fait où elle veut en venir. Ce pays n’a aucune raison de m’aider de bon cœur. Il a déjà décrété que j’étais mauvaise. Dans un monde idéal, la majorité de la population préférerait probablement me voir morte plutôt qu’aux allocs.
Je repense au parloir de la prison, à Miranda qui me disait, du venin dans la voix, C’est toi qui devrais être morte, pas lui. Espèce de monstre. Monstre. Oiseau boucher. Ils se trompent, tous autant qu’ils sont. Mais ce n’est pas le moment de laisser ces souvenirs me submerger.
Je dis, « Très bien. Mais je ne suis pas douée pour les relations humaines. S’il vous plaît, ne me trouvez pas quelque chose où je doive être au contact des gens. »
Elle croise les bras sur sa large poitrine. « Et pourquoi est-ce que vous n’aimez pas parler aux gens, Robin ? »
Instinctivement, je pense, Ava. C’est Ava qui n’aime pas parler aux gens. Cette Robin n’est qu’une fiction.
« J’ai peur qu’ils me reconnaissent. Je n’ai pas envie de me demander ce qui se passera s’ils apprennent que… vous voyez.
— Mais vous ne pouvez pas vivre toute votre vie dans la peur. Vous avez beaucoup changé, il y a très peu de chances que quelqu’un découvre qui vous êtes réellement.
Qui je suis réellement. Ça me donne envie d’éclater de rire. Ils croient tous m’avoir cernée. La tueuse d’enfant. La femme abandonnée, jalouse. Froide et dénuée de remords. Mais ils sont à côté de la plaque. Personne ne peut voir ce qu’il y a dans mon cœur, la créature qui vit et respire en moi.
« Et si je vous disais que quelqu’un a déjà découvert qui je suis ? »
Elle fronce les sourcils. « Est-ce que c’est vrai, Robin ? Parce que, dans ce cas, nous allons devoir lancer une procédure officielle. Je ne vous cache pas que ça va être un enfer pour obtenir de nouvelles mesures d’anonymisation. Nous allons certainement devoir vous faire déménager. »
Je pense à Bill. Je ne veux pas qu’on m’éloigne de lui alors que nous commençons à nous rapprocher. Je me chargerai moi-même du corbeau. J’ai déjà eu à affronter pire. Rapidement, je fais non de la tête.
« C’était juste une hypothèse. Je voulais savoir ce qui se passerait si ça arrivait. »
Elle continue à me regarder avec suspicion. « Pas la peine de nous tracasser avec ça pour le moment, dit-elle. Aujourd’hui, je vais vous donner des objectifs que vous allez devoir atteindre pour la semaine prochaine. D’accord ? Prenez ça comme un exercice amusant qui vous aidera à vous réintégrer dans le monde.
— En quoi est-ce que ça consiste ?
— D’abord, vous allez chercher du travail. » Elle pousse une brochure vers moi. « Je vous ai même pris un rendez-vous. Regardez, vous avez tous les détails ici. »
Je ne jette même pas un coup d’œil à sa brochure. Je la lirai plus tard. Ça fait trop à assimiler d’un seul coup.
« Je veux aussi que vous vous inscriviez à des cours en ligne. Que vous appreniez de nouvelles choses. C’est un programme ouvert à tous les anciens détenus, et une chance à saisir. » Une deuxième brochure rejoint la première, juste sous mon nez.
Je demande, « Est-ce que ça peut être quelque chose qui m’intéresse ?
— Bien sûr. Dites-vous que c’est un nouveau hobby. »
Ah, c’est mieux. Me concentrer sur une activité différente. Ça, c’est à ma portée.
J’acquiesce et je souris. « Laissez-moi tout ça, je ferai mes devoirs.
— Je compte sur vous pour avoir 20 sur 20. »
Je pense à Bill qui me fait des clins d’œil, qui m’encourage à aller de l’avant, à essayer des choses, à m’émanciper de cette existence minable. Je dis, « Pas de problème », et je pointe un doigt comme un pistolet dans sa direction.
Elle me sourit et hoche la tête. Et pour ce qui est du rendez-vous avec l’agence pour l’emploi, on verra.
Alors que je me prépare à me coucher, je te vois dans le coin de la chambre.
Il y avait un moment que je ne t’avais pas vu aussi nettement ; depuis ma sortie de prison, tu es resté cantonné à mes rêves. Te voir quand je suis éveillée, c’est encore bien pire.
Tu as l’air en forme, comme souvent dans ces visions. Maigre et dégingandé, mais débordant de jeunesse et de force, de cette énergie que procurent l’air frais et une alimentation saine.
Et puis ton visage se met à pâlir beaucoup trop. Tes lèvres virent au blanc, puis rapidement au bleu. Ton regard devient vitreux et je prends vaguement conscience de ma voix qui murmure non, je vous en prie, non en un soupir presque inaudible. Parce que je ne veux pas de ça, je ne supporterai pas de revoir ça : toi, tel que tu étais ce dernier jour, quand tout a si mal tourné.
Malgré les années, je sens encore ton regard accusateur. La colère fatiguée, amère, vis-à-vis de tout ce qui aurait pu exister si les choses s’étaient déroulées autrement. Tu aurais pu avoir bientôt quarante ans, être père à ton tour. Tu ferais une belle carrière, tu vivrais certainement dans une maison avec une allée. Tu aurais des lunettes et tu perdrais tes cheveux, mais ton visage resterait ouvert, apaisant. Tu serais aimé par tous ceux qui te connaîtraient.
Je murmure, Je m’en veux tellement, tellement. Ça ne change rien ; tu ne peux pas m’entendre. Ou alors tu as trop de haine pour accepter mes regrets.
Cette amertume me ronge, me mine un peu plus chaque jour. Tu ne le vois donc pas ? Je donnerais n’importe quoi pour revenir en arrière, pour ne t’avoir jamais invité chez moi – même si tout était très innocent, et j’espère que tu t’en rends compte. Les cris, le coup, ce coup qui n’était même pas violent ; rien de tout cela n’aurait dû arriver. Ce n’était pas ma faute : tu ferais mieux d’en vouloir à ton père, à ta mère… ce sont eux les vrais coupables. Ils n’étaient pas là pour toi. Tu me l’as dit toi-même, et tu le sais.
J’implore ton ombre. C’est futile, c’est pathétique parce que tu n’es pas réellement là, il y a longtemps que tu n’es plus là.
Réagissant à mes pensées, tu disparais lentement. En réalité, tu t’estompes plus que tu ne disparais, comme une brume matinale qui se dissipe. Je me frotte les yeux et je prends une longue inspiration tremblante. Voilà ce qu’ils ne comprennent pas. Jamais, jamais je n’ai souhaité te faire du mal. À d’autres, oui, peut-être. J’ai ça en moi ; je sais de quoi je suis capable. Mais à toi, non. J’ai toujours eu beaucoup trop d’estime pour toi, et ces visions incessantes sont un calvaire. Une partie de moi désire que tu reviennes. Que tu reviennes vraiment, pour que je puisse te dire ce que j’ai à te dire. Nous avions toujours de bonnes conversations, tous les deux. Est-ce que tu te souviens de nos promenades après tes cours, avant qu’Henry apprenne que nous étions amis ? Seulement quelques balades, trois ou quatre tout au plus. Parfaitement inoffensives, innocentes et sincères. Avec moi, tu t’ouvrais facilement. Nos bonjours étaient toujours un peu gênés, mais ensuite tu te lançais, rassuré de savoir que je ne te voulais que du bien et que je m’intéressais réellement à ce que tu avais à dire. On ne t’écoutait pas beaucoup à la maison.
Je ne me souviens pas précisément de quoi nous parlions. C’était il y a si longtemps. Des oiseaux, parfois. Tu adorais mes histoires des îles et tu m’interrogeais sur cette vie dans laquelle il n’y avait pas d’école, où je pouvais marcher dans les herbes hautes et regarder la mer toute la journée. Tu disais souvent que Miranda préférait ta petite sœur, qu’elle l’emmenait faire les magasins, qu’elle lui rapportait des petits cadeaux et qu’elle la félicitait pour ses bonnes notes. Tu as dû souffrir d’avoir une mère pareille. C’était elle le monstre, pas moi.
Quand je l’espionnais, chaque fois que je la voyais sortir ou revenir, elle avait soit un sac de couturier au bras, soit des emplettes plein les mains. Elle aimait dépenser, ça se voyait, et elle avait tout le temps la même expression aigrie, supérieure. Détestable à regarder, et sûrement pénible à vivre pour toi.
Parfois je te posais des questions sur ton père. Je sentais bien qu’il te forçait à devenir ce que tu n’étais pas. C’est que font les hommes comme lui. Ils imposent leur volonté aux autres. Et lorsqu’ils obtiennent le résultat souhaité, ils les laissent tomber comme un sac de pierres. Je suis convaincue qu’il l’aurait fait avec toi aussi. C’était un père abominable.
Je ne t’ai jamais raccompagné jusque chez toi, c’était trop risqué, j’aurais éveillé des soupçons. Ça n’a pas empêché qu’Henry découvre ce qu’il y avait entre nous. Nous avons eu une explication particulièrement désagréable, même s’il a eu le bon sens de ne pas t’obliger à y assister. Il m’a menacée de mesures d’éloignement, à croire que c’était moi qui te maltraitais et pas lui.
Il m’a craché, Tu fais une fixation.
C’était faux, mais il n’a jamais réussi à le comprendre. J’enrageais, mais je ne faisais pas de fixation ; j’étais furieuse contre lui à cause de ce qu’il m’avait fait, et parce qu’il s’en tirait trop bien.
J’aurais probablement pu parler de nous à Miranda, histoire d’en finir. Mais je doute qu’elle m’aurait crue. Elle aurait machinalement pris son parti, même si elle devait savoir comment il était. C’est lui qui payait ses sacs de créateur. Elle estimait sûrement que son intérêt était de ne pas mordre la main qui la caressait avec tant de complaisance.
Je n’aurais pas dit non à un ou deux sacs à main. À des vacances à Tenerife, ou sur l’île à la mode où ils étaient partis cet été-là. Pas parce que j’étais attachée au matériel ; j’ai toujours été au-dessus de ça. Plutôt parce que je savais quelle valeur elles avaient aux yeux d’Henry ; et je savais que plus il dépensait pour une personne, plus elle était chère à ses yeux.
Mais je commence à tout mélanger. Je ne voulais pas d’Henry, donc, si je suis logique, je ne voulais pas non plus de ces choses. Je n’en ai jamais voulu. Je me satisfaisais de mon petit appartement avec sa kitchenette minuscule, sa baignoire aux joints moisis, son placard encastré et sa porte qui se détachait. C’était chez moi, et cet appartement montrait bien tout le mépris que m’inspire le rêve capitaliste. Je valais beaucoup mieux que ça ; comme Papa, je savais vivre avec peu et tendre vers un but plus élevé. J’espère que tu t’en rendais compte, à l’époque, lors de nos promenades après les cours, avant qu’Henry nous en prive. Nous étions deux compagnons, non ? Et j’avais un tel respect pour ta manière de penser, pour le regard étonnant et pur que tu portais sur le monde. J’espère que ça compte pour quelque chose, où que tu sois maintenant.
Il y a des excréments dans mon jardin, sur les gravillons. Je m’en aperçois lorsque je sors pour aller à l’épicerie, et ma bonne humeur s’envole instantanément. Pendant quelques minutes, je me demande s’ils n’ont pas été déposés là par malveillance, s’ils ne sont pas une nouvelle étape dans la campagne de haine dont je suis victime. Et puis j’y regarde de plus près. Mince et enroulé, ça a tout l’air d’être une crotte de chat, or il y a plusieurs chats dans le quartier. Ce n’est rien. Pas de quoi m’inquiéter.
Je déteste les chats. Je respecte leur flegme, leur démarche confiante, mais ils ont un tempérament furtif et sournois qui me débecte. Pourquoi dissimuler leur nature de prédateurs ? Pourquoi jouer la timidité alors que ce sont des tueurs sanguinaires ? Papa les traitait de meurtriers et disait qu’il n’hésiterait pas à tous les abattre si on lui en donnait la chance. D’ailleurs, il s’en est pris à plusieurs personnes à cause de leurs chats, en insistant pour qu’elles leur attachent une clochette au collier, afin de laisser une chance aux oiseaux.
Je rapporte de l’essuie-tout et je ramasse l’étron. Il est mou sous mes doigts, une éponge. Je suis prise d’un haut-le-cœur en le jetant dans la poubelle.
« Un chat est venu chier dans votre jardin ? »
Je me retourne, prête à affronter le visage moqueur de cette personne qui m’en veut et me file entre les doigts. C’est Amber. Elle sourit, un sourire légèrement ironique. C’est elle mon ennemie. Oui, ça pourrait être elle qui me pourrit la vie. Comme le chat, elle est rusée, fourbe. Elle n’a pas le courage de montrer sa vraie nature.
Sèchement, je réponds, « Je crois que c’était un chat, oui.
— C’est marrant, j’ai pas l’impression qu’ils viennent chez Papa.
— Ils ne venaient pas non plus chez moi avant aujourd’hui.
— Je me demande ce qui lui a pris. »
Je ne vais pas rentrer dans son jeu, je m’y refuse. Je me borne à hausser les épaules, puis je lui adresse un bref salut de la tête et je repars vers chez moi. Elle se coule le long du mur entre les deux jardins et, sous mes yeux horrifiés, elle me pose une main sur le bras.
J’ai envie de m’écarter. Non, j’ai envie de lui attraper le bras, de lui faire regretter d’avoir osé me toucher. Quel culot. Quel culot.
« Papa m’a dit que vous n’étiez pas très partante pour parler avec le journaliste », dit-elle sans remarquer ma colère. Semblables à des araignées, ses doigts sont délicats mais insistants.
« Effectivement. » Je repousse sa main. « Je ne veux pas lui parler.
— Pourquoi ? Il y a un problème ?
— Je ne veux pas qu’on en fasse tout un foin. Je n’ai pas vraiment sauvé cette petite fille, elle est passée en courant devant moi, j’ai eu un réflexe et…
— Vous avez l’air nerveuse, Robin. Est-ce que ça va ? »
Peau de vache. Elle joue avec moi, mais son faux air préoccupé ne prend pas.
« Je vais très bien, merci. Mais je n’aime pas qu’on envahisse ma vie privée. J’aime qu’on me fiche la paix. »
Elle lève les deux mains en l’air.
« Mon Dieu, je suis désolée. Je ne me rendais pas compte que ça pouvait vous embêter.
— Ça ne m’a pas du tout embêtée. »
Elle se met à sourire. Une bouche de requin, il n’y a pas d’autre mot. « Et si vous me laissiez m’en charger ? Je pourrais tout arranger, vous n’aurez rien à faire.
— Le plus important, c’est que je n’ai pas envie d’être dérangée.
— Je comprends, oui. Mais je trouve que vous méritez quand même un peu de reconnaissance. »
Elle se fout ouvertement de moi. Mes poings se serrent. Son air mielleux ne trompe personne.
Soudain son sourire s’efface et elle se rapproche de moi. « Robin, dit-elle d’une voix qui n’est guère plus qu’un murmure. Papa m’a parlé de votre passé. De cette histoire de prison. »
Je me raidis. Au fond de moi, des pensées tourbillonnent et luttent pour prendre le dessus. Pourquoi est-ce qu’il lui en a parlé ? Comment a-t-il pu oser, alors que je lui faisais confiance ? Qu’est-ce qu’elle sait précisément ? Est-ce qu’elle me nargue ? Qu’est-ce qu’elle cherche ?
« Robin ? Écoutez, je ne voulais pas empiéter sur votre vie privée. Je vois que j’ai dit quelque chose qui vous a déplu. J’ai du mal à communiquer parfois, ça a toujours été un problème… »
Je n’ai aucune idée de ce qu’elle raconte, mais elle a bel et bien empiété sur ma vie privée ; elle a enfoncé mes faibles défenses et elle est déterminée à me détruire. C’est elle. Je le sais, j’en ai la certitude.
D’une voix qui monte dans les aigus, je fais, « C’était vous l’autre jour ? »
Elle recule d’un pas. « Quand ça ? Quel jour ?
— Au bord de la rivière. C’était vous, pas vrai ? Et la lettre aussi.
— Honnêtement, je ne vois pas de quoi vous parlez, Robin. Au bord de la rivière ?
— Ne jouez pas à l’innocente avec moi.
— Et si j’allais plutôt chercher Papa ? » Elle pointe un doigt vers la maison. « Il est meilleur que moi pour ce genre de situations.
— Non… vous avez commencé, vous avez intérêt à assumer. » Je tends le bras, je lui attrape le poignet et je serre peut-être un peu trop, mais c’est plus fort que moi ; ma rage est trop puissante, trop immense, je ne peux pas la contenir. C’est elle, c’est elle, et je veux la mettre à genoux. Elle me suppliera d’arrêter et je…
« Robin, lâchez-moi s’il vous plaît, vous me faites mal. »
Elle a des cheveux d’ange. De grands yeux, comme Ditz. Tout à coup elle est Ditz, qui m’implore, qui me demande d’arrêter de lui dire toutes ces choses affreuses, qui me dit qu’elle n’y arrive pas, qu’elle va faire quelque chose si je continue, qu’elle… Je relâche ma prise. J’ai des fourmis dans les doigts. Je sais que j’ai perdu le contrôle. Le médecin de la prison me l’a dit, je dois me maîtriser si je veux pouvoir évoluer dans le monde extérieur. J’ai chaud aux joues. Mes lèvres tremblent. Il faut que je répare ça, et vite.
« Je vous demande pardon. Mais j’ai l’impression que vous essayez délibérément de me pourrir la vie, et c’est déjà assez difficile comme ça. Je ne le tolérerai pas. »
Elle secoue la tête en se massant le poignet. « J’avoue que j’ai eu quelques doutes, au début, je me demandais quelles intentions vous aviez vis-à-vis de Papa, mais…
— Ne venez pas fourrer votre nez dans mes affaires. Et arrêtez vos vacheries. Je ne sais pas ce que vous croyez à propos de mon passé, mais vous vous trompez, et si vous êtes de mèche avec Henry, dites-lui que je ne cherchais pas à l’atteindre en faisant ça. Vous lui direz, d’accord ?
— Je ne comprends pas de quoi vous parlez. C’est qui, ce Henry ? »
J’en ai trop dit. Il faut que je rentre. J’ai besoin de prendre des cachets, de boire un peu de vin, n’importe quoi pour arrêter de cogiter.
Je murmure, « Fichez-moi la paix », et je rentre précipitamment. J’entends qu’elle répond quelque chose, mais sa voix est étouffée par le claquement de la porte. Je ne voulais pas la claquer. Je ne voulais pas que tout ça se produise.
Qu’est-ce qui m’a pris ? Je lui ai fait mal. Je ne l’ai pas fait exprès, mais sa méchanceté le méritait. Il n’empêche, je me suis abaissée à son niveau ; je l’ai attaquée alors que j’aurais dû lui tourner le dos. Toujours se placer en position de supériorité et chercher à prendre l’ascendant.
Je pense au labbe. À ses cercles incessants dans le ciel. Au plongeon soudain, au coup de bec qui lacère, aux hurlements des autres oiseaux. Il y a une poésie cruelle là-dedans, une séduction difficile à nier. Mais je ne suis pas comme ça. Non. Ce que Papa m’a crié après l’histoire avec Jane Marshall, ce n’était pas la vérité. Je ne suis pas dépourvue d’émotions, et je pense aux sentiments des autres, réellement.
Coup de chance, lors de ma précédente expédition au supermarché j’ai acheté deux bouteilles de vin pour la semaine. Elles feront l’affaire pour le moment. Elles vont m’empêcher de réfléchir, et peut-être même de respirer si je m’en sers pour faire glisser quelques somnifères. J’ai besoin de calme, d’apaisement, mes pensées sont trop agitées et tempétueuses.
Si je prends trop de somnifères, je deviendrai exactement comme toi. Immobile et muette pour toujours et à jamais.
Il ne faut pas que je pense à ça, surtout pas.
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