Oiseau de proie
Chapitre - 21
- 21 -
Je n’arrête pas de vous voir aujourd’hui, toi et Ditz. Vous êtes vraiment obligés d’apparaître ensemble, tous les deux ? Et pourquoi est-ce que je commence parfois à vous confondre ?
Ce matin, quand je me suis réveillée, tu étais au pied de mon lit. Pâle, d’une pâleur de cadavre, mais au moins tu avais de la peau sur les os. Tes joues étaient zébrées par les larmes, preuve que tu n’étais qu’une hallucination parce que, de ton vivant, tu ne ressemblais pas à ça quand tu pleurais. Tu étais bouffi comme une taupe aveugle, ton visage rougissait et tu braillais à en perdre la voix.
Ditz est pendue dans mon placard. Je vois le sommet de son crâne qui dépasse au-dessus de la tringle et je découvre le reste de son corps lorsque j’écarte les vêtements. Elle a une expression démente, le cou brisé, la bouche entrouverte comme un chien assoiffé. Je sais qu’elle n’est pas là, mais ça n’arrange rien. Surtout quand elle se met à rire.
Je me demande si elle manque à quelqu’un. Elle ne parlait que de sa sœur, mais il y a peut-être un homme qui comptait plus que les autres. Un cousin éloigné qui pense encore parfois à elle. Ou même un ancien professeur, qui garde d’elle l’image d’une jeune fille craintive aux yeux écarquillés, qui n’accomplirait jamais rien de notable. J’en doute. Elle n’était personne, c’est la raison pour laquelle, lorsqu’elle me parlait de mettre fin à ses jours, je lui répondais que ce serait certainement le mieux à faire. À quoi bon s’éterniser dans un monde pareil ? Je lui ai peut-être conseillé trop souvent d’en finir. Mais, en vérité, je lui rendais service. Sa vie n’allait nulle part.
Où va la mienne ? Je me le demande. Mais je ne vais pas me laisser emporter par ces réflexions. Je ne suis pas comme elle ; je n’aurais même pas l’idée de me comporter d’une manière aussi lâche.
Toute la journée, tu restes à la périphérie de mon champ de vision. J’ouvre le frigo et tu m’observes entre les charnières de la porte. Je monte à l’étage et je sens tes pas derrière les miens, aussi lents et réguliers qu’un robinet qui goutte. Tu me suis comme un chien et tu essaies de me dire quelque chose. Je ne sais pas si je finirai par comprendre ce que tu veux.
Ce jour-là, chez moi, quand tu t’es lassé du bébé étourneau, quand tu en as eu marre de jouer aux cartes, tu m’as demandé de te ramener. Je t’ai dit d’attendre, parce que je voulais apprendre à te connaître encore un peu. Ce n’était pas une demande excessive, et c’est ce qui explique que j’aie légèrement haussé la voix. J’essayais simplement de te faire entendre que tu me devais ça. À cause des crimes de ton père. J’espérais que tu me fournirais une sorte d’explication, que tu me permettrais de comprendre pourquoi il avait agi de cette façon, pourquoi il avait décidé de me détruire.
Je t’ai proposé d’autres jeux. J’avais des échecs, un Ludo, et bien sûr les cartes. Je me serais fait une joie de te préparer à dîner. J’étais bonne cuisinière ; j’avais tout appris toute seule. Mais tu es devenu grossier et j’ai été prise de court. Tu es devenu comme lui : brutal, sec, blessant. Tu m’as insultée et tu m’as rejetée quand j’ai posé mes mains sur tes épaules, tu m’as donné l’impression qu’elles te dégoûtaient. J’essayais simplement de te calmer. J’avais peur que tu te fasses du mal, quelle ironie. Tu étais si fragile, à tant d’égards. Nous avons eu des mots. C’est l’expression que ton père employait toujours quand il me criait dessus. Et j’avoue que, lorsque tu t’es mis à pleurer, mon cœur a failli se briser. Tu étais si petit à ce moment-là. Un oisillon maigre et délaissé, désespéré, qui appelle au secours.
J’aurais dû te laisser partir. Je l’aurais fait, tu sais. Si tu ne m’avais pas menacée de tout leur dire, si tu n’avais pas dit ces choses horribles, j’aurais ouvert la porte et je t’aurais laissé sortir. C’est ce que je comptais faire depuis le début. Mais tu m’as traitée de malade, de cinglée. Comment as-tu pu dire une chose pareille ? C’était terriblement injuste, surtout après tout ce que j’avais fait pour toi.
J’ai encore essayé de te maîtriser, et tu m’as repoussée avec des coups dans lesquels il n’y avait aucune force, pratiquement des caresses que j’ai interprétées comme des signes de ton désarroi. Tu me ressemblais tant ; seul au milieu de ta famille. Ignoré, mal-aimé. J’ai attiré ton crâne contre ma poitrine et je t’ai serré avec une tendresse maternelle. Mais tu as résisté. Je faisais preuve d’une grande gentillesse malgré ta cruauté, et pourtant tu m’as rabrouée.
Tu aurais dû être mon enfant. Tout aurait été différent si tu étais né de moi et pas de Miranda. Nous aurions nagé dans une autre vie : moi aux fourneaux, occupée à te faire à dîner, toi assis à la table, un stylo dans la bouche, en train de griffonner des additions pour tes devoirs de maths. Henry qui lance un bonsoir guilleret en suspendant son manteau et en nous souriant. Je crois que je te l’ai dit. Je ne sais pas – les souvenirs s’emmêlent comme du varech, certains ne sont pas au bon endroit et d’autres ne sont peut-être même pas authentiques.
Tu m’as rembarrée et je t’ai demandé ce que j’avais fait, j’ai insisté. Je t’ai rattrapé quand tu es parti vers le couloir, mais je ne voulais rien te faire. Uniquement te protéger de toi-même. Je ne pensais qu’à toi, pas à moi. Je t’ai peut-être tiré trop fort. Je l’ai fait. Je le sais. Malgré leur minceur, à cet instant mes bras ont eu une force qui m’a stupéfiée. Tu es tombé en arrière et tu m’as échappé. Tu es tombé, je ne t’ai pas poussé, contrairement à ce qu’a dit l’avocat. Ta petite voix d’oiseau. Le cri affligé d’une créature précipitée du haut d’une falaise, alors que la chute jusqu’au sol n’était pas si longue.
Ta tête a heurté le coin de la table basse. Un vilain meuble de mauvaise qualité, tout en angles et en arêtes. Il y a eu un bruit mou, étouffé, celui d’une brique lâchée dans du ciment frais. Et tes yeux se sont tournés vers moi alors que tu commençais déjà à être pris de convulsions.
Par la suite, tout le monde a affirmé que je l’avais fait exprès, mais c’est faux. Et tu le sais, tu étais présent. C’était entièrement ta faute. Je n’étais pas en colère. Je me suis agenouillée et j’ai recueilli ta tête au creux de mes bras. Le problème avec les blessures ouvertes, c’est qu’elles saignent énormément et paraissent souvent plus graves qu’elles ne le sont.
Bien entendu, les somnifères ont beaucoup intéressé le tribunal. Ils revenaient souvent dans le dossier. Ça n’a rien d’étonnant. J’imagine l’impression qu’ils donnaient. Sauf que je cherchais uniquement à te calmer, à me laisser le temps de réfléchir à la suite. Tu avais si peur. Tu paniquais à la vue de tout ce sang, or les cachets parvenaient toujours à me calmer, tu comprends ? Je me disais qu’ils auraient le même effet sur toi. Si je t’en ai donné cette dose, c’était pour qu’ils agissent plus vite. Et ils ont agi vite, mais pas comme je l’escomptais. Sur le coup, j’ai cru à un retour de bâton, à une revanche lugubre que je prenais sur toi, à cause de la cruauté avec laquelle tu m’avais rejetée. Je comprends maintenant que c’est toi qui te vengeais. Mes années de souffrance ne faisaient que commencer.
Tu as englouti le sirop de cassis comme un chiot, et les comprimés avec. Tu en as fait couler un peu sur toi et sur la moquette, tellement tu tremblais ; je n’arrivais pas à te faire tenir tranquille. Une minute plus tard, le blanc de tes yeux est apparu et j’ai cru que tu avais trouvé la paix, malgré ton sang qui continuait de s’écouler. Tout ce sang pour un garçon si mince, si fin. Plein tes cheveux, plein la moquette, plein mes mains. J’ai pleuré, et ça non plus le tribunal ne l’a pas cru. Lorsque tu as cessé de bouger, tu étais aussi parfait qu’un nouveau-né. Si calme, si sage. J’ai longuement caressé ton front et je t’ai fredonné une chanson en espérant que tu l’entendais.
Ce n’était pas ma faute, simplement une série d’événements imprévisibles. C’est la vie. Elle nous ballotte d’un côté à l’autre sans nous laisser notre mot à dire.
Je souffre de penser à ce jour, et je n’arrive pas à ne pas y penser quand tu me suis partout. Tu es là, sous mes yeux, secoué comme autrefois par les spasmes et les tremblements. Toute cette écume au coin de ta bouche – je ne pensais pas qu’un humain pouvait en produire autant. Mais le pire, ce sont tes pleurs. Tes supplications. Le sanglot bloqué au fond de ta gorge, tes mains tendues vers le ciel dans les derniers instants, comme pour tenter d’agripper un objet insaisissable. Je donnerais n’importe quoi pour effacer ces souvenirs.
On m’a accusée de t’avoir regardé sans la moindre pitié. Comment osaient-ils me juger alors qu’ils n’étaient pas là, qu’ils n’avaient rien vu ? Il n’existe pas de plus grande pitié que celle qui m’a poussée à te taper dans le dos pour te faire vomir ce que tu avais bu. J’ai même plongé mes doigts dans ta gorge, mais tu n’arrêtais pas de basculer en arrière, et puis tu as enfoncé tes incisives tranchantes dans ma main.
S’il te plaît. Je n’en peux plus de repenser à ça, je n’en peux plus. Je ne veux pas arriver au moment où j’ai compris que tu étais… où j’ai compris que je t’avais…
Quand je t’ai allongé sur le sol, quand cet atroce soupir est sorti d’entre tes lèvres comme si tout s’échappait de toi, j’ai…
Je pleure. Regarde-moi, bon Dieu, je n’arrive pas à m’arrêter. Et cette nausée qui me tord le ventre et qui va me déchirer. Et j’entends le rire de Ditz. Je crois que c’est ce qu’elle veut, me voir m’écrouler. Jane aussi est là, quelque part, elle m’observe en attendant son heure. Ils sont tous là, tous, et ils veulent me voir morte : Bill, Amber, Henry, Miranda, tous ils veulent me voir morte, mais je suis vivante. Malgré eux tous, je suis vivante.
Je me laisse tomber par terre. Je coule. Je coule.
Il fait noir mais je m’en fiche. L’obscurité est préférable, en un sens, parce que je ne fais que te deviner au lieu d’être contrainte de te voir. Je ne suis pas seule dans la maison, je le jure. Jane est cachée quelque part à l’étage, elle cherche peut-être ses cachets dans le grenier. Elle traîne les pieds, elle n’arrive pas à marcher correctement, elle agrippe sa poitrine et elle est désorientée, elle ne comprend pas ce qui se passe.
Papa est ailleurs mais il me tourne le dos, certainement absorbé par quelque chose de plus important. Quand il n’observait pas les oiseaux, il regardait Jane ; moi, jamais. Quelle déception ça a dû être pour lui d’avoir une fille aussi transparente, aussi inintéressante. Est-ce qu’il rit ? Est-ce qu’il pleure ? Non, il ne pleurait pas. À l’enterrement de Jane il est resté de marbre et n’a pas versé une larme, même quand le cercueil a été mis en terre. Une des cordes a filé trop vite et le coin supérieur a percuté le sol avec un bruit sourd et incongru. La tête de Jane a dû rouler dans tous les sens à l’intérieur comme une boule de bowling mal lancée.
Il y a aussi des femmes tout autour de moi, des rangées interminables de femmes qui tapent sur des portes en métal. Qui hurlent des obscénités. Qui beuglent, qui vagissent, qui crient ta faute, c’est toi, Oiseau boucher, c’est toi la coupable, tu devrais te foutre en l’air, fais-le. Ces couloirs avec leurs rangées de portes à perte de vue, dans le noir, toujours dans le noir. Je cache ma tête entre mes bras pour les faire taire. Mon corps a adopté un rythme qui lui est propre. D’avant en arrière, d’avant en arrière, tel un cheval à bascule. C’est incantatoire, une sorte de bouclier qui les éloigne. Je suis dans les bras de ma mère ; elle me caresse les cheveux en silence. Elle n’a jamais eu besoin de parler, seulement d’être elle, avec la douceur de son souffle, la chaleur de sa joue contre la mienne. Mais Papa la comparait à une souris, il disait qu’elle était faible, incapable de réfléchir par elle-même. Elle le freinait, l’empêchait de mener à bien ses recherches, et donc…
Et donc. Balance-toi en avant.
Et donc. En arrière.
Impossible de me concentrer. Mes idées filent et m’emportent avec elles, je suis balayée par les souvenirs, les émotions, les opinions. Des mots m’éclaboussent à l’intérieur, certains affilés comme des lames et d’autres flous, informes.
Tu es à côté de moi. Est-ce toi qui m’as tendu les comprimés, ou est-ce que je les ai pris toute seule dans le flacon ? Je ne me souviens pas, j’ignore comment ils sont arrivés là – et comment je suis arrivée là, recroquevillée sur le sol. Tu me chuchotes, Prends-les. Prends-les, ils vont te calmer. J’ai besoin de calme ; je veux que tout s’arrête. Mais est-ce que je ne risque pas de finir comme toi ? L’écume aux lèvres, le dos cambré tel un serpent qui se débat ?
Les comprimés tremblent. Non, c’est ma main, voilà pourquoi ils font ce bruit. Je ne sais pas quoi faire.
Que veux-tu que je fasse ?
Quelque part dans l’obscurité, j’aperçois Miranda. Pas telle qu’elle doit être aujourd’hui, plus âgée, plus grise et les hanches encore plus larges, mais la Miranda d’autrefois, du jour où elle est venue me rendre visite en prison.
Comme elle se tenait droite sur cette chaise en plastique, les mains croisées sur les genoux. Raide et stricte, aussi rigide qu’une planche. Ses lèvres ont tressailli lorsqu’elle m’a vue. Ses yeux se sont rivés aux miens, y ont plongé loin, m’ont traquée et ont rapporté ce qu’ils pouvaient à la surface. Je veux savoir pourquoi tu as fait ça, m’a-t-elle dit. Pourquoi tu as tué mon fils. Mon psy m’a dit que j’avais besoin de faire mon deuil. Tu me dois au moins ça.
J’avais du béton à la place de la langue. Mes lèvres étaient collées, m’empêchaient de parler. Pour dire quoi, de toute façon ? Que je ne l’avais pas fait exprès, que je vivais la même torture qu’elle ? J’ai dû finir par bafouiller quelques mots, mais elle ne m’a pas entendue, elle ne voulait pas écouter. Je m’attendais à des pleurs. À un déversement de rage, à des ongles qui tentaient de lacérer mon cou, mon visage. Mais elle s’est bornée à ricaner, et ça a été beaucoup plus difficile à supporter. Elle m’a craché, Tu n’es même pas capable de me demander pardon, hein ? Tu me fais pitié. Tu es pathétique, c’est à peine croyable.
De la pitié. Ce mot pire que la haine. Pire que tout. Elle n’avait pas le droit. C’est moi qui aurais dû la prendre en pitié à cause de sa cupidité profonde, de sa capacité à rester avec un mari infidèle pour quelques sacs de créateur et des vacances au soleil. C’est elle qui était pathétique, à vivre comme une créature piégée. Moi, j’avais osé être libre.
Et pourtant je n’ai pas réussi à lui répondre, pas sur le moment. J’ai exprimé ce que je ressentais par mes regards noirs, par mes poings serrés. Elle continuait à parler ; chaque mot était une pierre taillée qu’elle me jetait au visage. Elle ne m’a pas laissé une seconde pour respirer.
Tu es tellement pathétique que tu as préféré ôter la vie à un enfant, plutôt que nous affronter, Henry ou moi. Tu es faible, médiocre, regarde-toi. C’est toi qui aurais dû mourir, pas lui. Ce n’était qu’un enfant, mais il avait plus de force que tu n’en auras jamais.
Je n’ai rien répondu, j’ai seulement levé les mains pour tenter de parer l’assaut, de repousser les immondices qui jaillissaient de sa bouche. Les gardiens n’ont pas tardé à venir m’embarquer, ils m’ont soulevée et ma chaise a basculé sous moi, menaçant de tomber. Miranda a éclaté de rire, mais c’était une autre émotion qui mouillait ses yeux. Peut-être de la pitié. Je suis sûre qu’elle l’a raconté dans les moindres détails à son psy de luxe.
Espèce de monstre, tu mérites de souffrir, m’a-t-elle encore dit par-dessus le vacarme. J’espère que tu ne seras jamais débarrassée du poids de ce que tu as fait.
Sauf que je ne suis pas coupable de ce dont elle m’accuse. Ça ne s’est pas passé comme ça, pas du tout. Ce n’est pas vrai. Enfin, si, en un sens. C’est toute l’ironie de la vie, n’est-ce pas ? Rarement noire ou blanche, tout le temps dans des nuances de gris ambiguës. J’appartiens dorénavant au gris. Coincée entre un endroit et un autre, incapable de bouger. La malédiction de Miranda a fonctionné, j’ai bel et bien souffert, et le poids ne s’est jamais envolé.
Quelque part dans le noir, j’entends pleurer. Ce n’est pas Miranda car elle n’a pas versé une seule larme ce jour-là, du moins pas devant moi. Pas non plus Ditz, ni toi, avec ton visage odieux, trempé de larmes.
Et puis, je me rends compte avec stupéfaction que c’est moi. Avec une tristesse indicible, insondable. C’est moi qui pleure parce que tout est foutu. Depuis que tu es mort, voire depuis encore avant. Il n’y a aucun espoir, rien du tout.
Monstre. Oiseau boucher. Meurtrière.
Ava.
À la seconde où je me réveille, je comprends que j’ai traversé un mauvais épisode. C’est ce qu’ils disaient en prison, chaque fois qu’il fallait m’emmener à l’infirmerie à cause de mes angoisses.
Il y avait longtemps que ça ne m’était pas arrivé. Plusieurs années. C’est le stress qui les déclenche. Le stress et le fardeau qu’il me faut porter au quotidien. Je ne suis pas folle. Ils me le répétaient, et je suis convaincue qu’ils avaient raison. Je suis la personne la plus saine d’esprit que je connaisse ; j’ai simplement tendance à me laisser submerger lorsqu’on me maltraite et qu’on abuse de moi.
Les somnifères sont juste là. J’attrape le flacon et je le secoue timidement. Il est encore assez lourd et fait un bruit de maracas. Bien. Je me souviens que j’ai pu avoir des idées noires au cours de ces épisodes dépressifs, et je m’en serais voulu d’avoir fait une bêtise. Cependant j’ai mal à la tête, au niveau de la tempe. Étrange, j’ai une croûte à l’endroit où tu t’es blessé en heurtant la table basse. J’ai dû me cogner dans un mur, mais je n’en ai aucun souvenir.
Je me lève avec peine. Je me sens raide, je grince comme une porte qui n’a pas été ouverte depuis des années. Je suis prise de vertige et je dois m’appuyer contre le mur. Il faut que je mange et que je boive ; je ne suis pas sûre de l’avoir fait hier. À point nommé, mon estomac me répond par un grondement.
Allez, en route pour le rez-de-chaussée. Pas si difficile, une fois que je réussis à mettre un pied devant l’autre. Les murs ont une texture curieuse, par endroits l’espace est distordu, à d’autres il est trop serré. Mais ça va aller. Tout va bien se passer tant que je continue à avancer et que je reste concentrée.
Il n’y a pas grand-chose à manger. Je vais devoir me contenter d’un bout de pain, même si la miche est un peu dure. Je n’ai pas de beurre mais je peux y verser quelques gouttes d’huile, ou bien y vaporiser de l’eau pour le ramollir. C’est une chose qui se fait, ou c’est bizarre ? J’ai l’impression d’avoir oublié les petites astuces de tous les jours, je me sens aussi ignorante et malléable qu’un bébé.
J’entends des coups au moment où je glisse une tranche dans le grille-pain. Il me faut quelques instants pour comprendre : c’est la porte, évidemment. Je croise les doigts pour que ce ne soit pas ma harceleuse, que je n’aie pas à endurer quoi que ce soit de plus. Je n’y arriverais pas, je suis un élastique près de se rompre.
La silhouette derrière la vitre est celle d’une femme. Pas Bill, donc. Margot. Elle a mis son manteau rouge, il doit faire froid dehors.
J’ouvre la porte et je dis, « Je ne vous attendais pas. »
Elle me toise des pieds à la tête. « C’est ce que je vois. Qu’est-ce que vous vous êtes fait à la tête, Robin ?
— J’ai trébuché.
— Vous devriez voir un médecin, ça a l’air profond.
— On n’a pas rendez-vous aujourd’hui, si ? »
Elle émet un petit bruit désapprobateur et entre sans que je l’aie invitée. « Je vous ai envoyé un mail. Le docteur Holland m’a contactée. Nous allons faire une évaluation rapide pour voir comment vous vous en sortez. Et je me disais aussi que ce serait l’occasion de revenir sur votre entretien d’embauche.
— Ce n’est pas le bon moment, je ne vais pas y arriver. »
Elle pénètre dans la cuisine et j’entends depuis le couloir qu’elle a un hoquet de surprise.
« Robin, mais qu’est-ce qui s’est passé ici ?
— Des voyous qui ont cassé la fenêtre.
— Seigneur. Je savais que le quartier n’était pas facile, mais c’est affreux. Vous allez devoir faire réparer ça.
— Avec quel argent ?
— Celui que l’État vous donne. »
Je me laisse tomber sur une chaise et je fixe la table. Je n’ai pas besoin de ça ; je ne vais pas supporter sa voix monocorde et péremptoire qui me nargue.
Elle s’assied et hume l’air. « Vous étiez en train de faire griller du pain ? Je ne voudrais pas vous interrompre.
— Je n’ai plus faim.
— Ne vous privez pas pour moi, en tout cas. C’est bien de prendre soin de vous. »
J’agite une main dans sa direction et je fais, « Allez. Qu’on en finisse. »
Ses sourcils froncés me disent tout ce que j’ai besoin de savoir. Le docteur Holland et elle se font du souci. Ils veulent voir comment je m’en sors, pour déterminer s’ils peuvent me renvoyer en prison et, ce coup-ci, jeter la clé. Ils pensent que c’est le mieux à faire, sinon je risque d’être un danger pour moi et pour les autres. Voilà comment on traite les gens comme moi : des risques à éliminer le plus vite possible, sans faire trop de vagues. Le moindre prétexte justifie notre élimination.
« Le docteur Holland a demandé un profil psychologique approfondi, dit lentement Margot. Il s’interroge sur la façon dont vous gérez votre vie en ce moment.
— Je la gère parfaitement bien.
— Hé, je ne fais que transmettre le message, ne m’agressez pas. Le docteur Holland est un professionnel, je pars du principe qu’il connaît les signaux à prendre en compte.
— Je n’émets pas de signaux, je ne suis pas une antenne. »
Ça ne la fait pas sourire. Elle se contente de se pencher vers moi et de dire, « Allez. Dites-moi honnêtement, est-ce que vous avez des difficultés ? Vous n’avez pas l’air en grande forme aujourd’hui ; vous êtes toujours en robe de chambre, vous avez une grosse tache qui ressemble à du sang et vous n’êtes pas coiffée. Quelque chose ne va pas.
— Et donc ? Tout le monde s’en fout. Tant que je me tiens sage, c’est l’essentiel, non ?
— Tout le monde ne s’en fout pas. Le processus de réinsertion n’est pas à prendre à la légère, et il y a des structures qui peuvent vous aider à…
— J’ai l’impression d’entendre Holland. Je croyais que vous aviez un peu plus les pieds sur terre que lui. » Je suis consciente que les mots qui sortent de ma bouche ne vont pas jouer en ma faveur, mais tant pis. Pour une fois, ils vont entendre ce que je pense réellement. On va voir comment ils vont réagir si je refuse de jouer à leur petit jeu.
« Le docteur Holland m’a dit qu’il vous a prescrit des…
— Tout va bien niveau médicaments, si c’est ce que vous voulez savoir. »
Elle pose le menton dans ses mains et me lance un regard noir. « D’accord. Et les entretiens ? J’ai appris que vous ne vous êtes pas franchement battue pour avoir le job.
— Qui est-ce qui vous a dit ça ?
— J’ai reçu un compte rendu, c’est une pratique habituelle après…
— Elle vous a dit que je n’ai même pas essayé ? Elle ment. C’est elle qui a été horrible. Elle m’a dit que je n’avais aucune chance, que je ferais aussi bien d’abandonner parce que personne ne va engager quelqu’un qui… qui a été condamné pour la même chose que moi. »
Margot inspire profondément. Elle est embêtée, c’est évident, mais ça ne vient pas de moi. Personne ne s’intéresse à moi, dans le fond. Ce qu’elle voit, elle, c’est un problème de plus dans sa vie, un caillou dans sa chaussure, un obstacle à surmonter. Je suis un cafard et elle crève d’envie de m’arroser d’insecticide.
« Dans le cadre de votre réinsertion, me dit-elle comme à une enfant, j’ai besoin de vérifier que vous êtes apte à vivre dans le monde extérieur. Il y a toute une liste de points à valider, notamment la capacité à chercher ou à exercer un emploi, et…
— Je cherche. J’ai envoyé d’autres candidatures.
— Je sais. J’ai aussi besoin de m’assurer que vous ne mettez pas votre vie en danger. Je n’aime pas la blessure que vous avez à la tête. Je pense qu’il vaut mieux que j’envoie quelqu’un un peu plus tard dans la semaine pour vous examiner.
— Un psychiatre, vous voulez dire, c’est ça ? Je le sais. »
Elle ne répond rien. Elle n’en a pas besoin. Cette vie, ce qu’il en reste, est en train de craquer aux coutures, de se disloquer, et c’est triste parce que je m’en sortais bien. Je prenais soin de moi, je parlais à des gens, je me conduisais conformément à ce qu’on attendait de moi, comme un être humain ordinaire. Mais je me rends compte que je n’arriverai jamais à remplir tous les critères. Je ne cocherai jamais toutes les cases de leur liste. Parce que je ne suis pas adaptée et que je ne l’ai jamais été. Il n’y a pas de place pour moi dans ce monde.
D’une voix blanche, je dis, « D’accord », mais mon esprit est déjà en train de mouliner, de se projeter. « Faites ce qui vous paraît nécessaire. »
Elle parcourt ses notes et dit, « Finalement ce ne sera peut-être pas avant la semaine prochaine. Tout le monde est sous l’eau en ce moment à cause des réductions de personnel. D’ici là, j’aimerais que vous preniez les médicaments que le docteur Holland vous a recommandés.
— Et si j’ai besoin d’aide ?
— Quel genre d’aide ?
— Je me demande juste si vous seriez en mesure de m’aider. Parce que je suis seule, au fond, n’est-ce pas ? »
Elle secoue la tête. « Est-ce que ce n’est pas notre cas à tous, Robin ? »
Quelle réponse. Cette planète court à sa perte, et on se contente de hausser les épaules en se disant mutuellement qu’on ne peut rien y faire.
Je vais y faire quelque chose. Ma vie m’appartient, il est grand temps que je la prenne en main.
Je me repose sur le canapé. Je fixe les murs, leur peinture rose pâle et fade, et je dors par intermittence. Ma tête roule d’un côté à l’autre. Pendant les moments de conscience, mes tempes me font mal. Tu as dû ressentir la même chose, après l’accident. J’éprouve davantage de compassion pour toi maintenant ; c’est une pression incessante qui me fait perdre mes repères.
Le ciel passe du bleu pastel au gris et peu à peu au noir. Les nuits rallongent, l’hiver sera là en un clin d’œil. Le froid. La glace. La neige, peut-être, qui drapera le monde dans sa blancheur. Je me souviens des saisons enneigées sur les îles : les congères contre la porte, les motifs des flocons sur la fenêtre solitaire de ma chambre, mes doigts qui blêmissaient et s’engourdissaient quand je les pressais contre la vitre.
Un choc étouffé me tire de ce souvenir fragile comme le givre. C’est une lettre qui atterrit sur le paillasson, je suis prête à le parier. Je m’assieds, déjà épuisée par l’inéluctabilité. Ça va se passer comme ça maintenant. Ils ont commencé à me persécuter et ils ne vont pas me lâcher de sitôt. C’est forcément Amber. Qui d’autre viendrait me déposer une lettre aussi tard ? Elle croit qu’elle a le dessus sur moi ; j’imagine qu’elle pense avoir déjà gagné.
Je jette un coup d’œil en direction de la porte et je vois la petite enveloppe blanche, de la même taille que les précédentes, qui trône délicatement au milieu de mon paillasson. Sans surprise, mon prénom est écrit dessus. Mon vrai prénom. Ava. Je n’ai pas peur, j’ai fini d’avoir peur. Elle s’est bien amusée avec moi, elle m’a rendue méfiante, m’a donné l’impression de devenir folle. Mais c’est terminé, je reprends la main. Elle va apprendre à me craindre, et Henry aussi. Je vais attendre le bon moment et je vais les anéantir.
La lettre est plus longue que d’habitude. Amber commence visiblement à apprécier l’exercice.
AVA,
J’ESPÈRE QUE LE CADEAU DANS TA VITRE T’A FAIT PLAISIR. CE N’EST RIEN COMPARÉ À CE QUE J’AI EN RÉSERVE. JE VEUX QUE TU SOUFFRES COMME ELLE A SOUFFERT À CAUSE DE TOI. TU ES RÉPUNIANTE, MAUVAISE, ET JE VAIS M’ASSURER QUE TU FINIRAS MORTE DANS UNE TOMBE ANONYME. JE SAIS QUE TU M’AS VUE PENDANT QUE JE TE SUIVAIS. SALOPE. TU VAS BIENTÔT ME REVOIR.
Il faut vraiment qu’elle apprenne l’orthographe. Je lui en toucherai un mot quand je lui ferai avaler son torchon. Une mort par asphyxie, ce serait parfait : ça lui ferait enfin ravaler son venin. Et il faut aussi qu’elle rectifie le pronom. À ce que je sache, tu étais un garçon, pas une fille. Encore une preuve qu’elle agit sur ordre d’Henry et qu’elle ne pige rien à rien.
J’ouvre la porte. Il fait nuit dehors, tout le monde est déjà rentré du travail et les voitures sont garées le long des trottoirs. Une bruine dans l’air forme un halo autour des réverbères. Il y a quelqu’un sur le trottoir opposé, qui a ce manteau. Ce chapeau. La même attitude crâneuse, entendue. C’est elle.
J’ai du courage ; je peux y arriver. Je sors, je pousse le portail et je me campe en face d’elle, les mains sur les hanches. L’humidité transperce immédiatement mes chaussettes, mais je m’en moque. Je veux qu’elle comprenne que je vais l’affronter, et que je vais gagner.
C’est Amber, je ne sais pas comment j’ai pu en douter. La même taille, la même corpulence. Et les petits détails ne font que le confirmer, il suffit de voir ces épaules légèrement affaissées, en position défensive. Elle se tourne vers moi et imite ma façon de me tenir. Elle essaie de m’intimider, c’est risible.
Je crie, « Ça ne marchera pas ! » Les mots fusent dans l’air calme du soir. « Je sais qui tu es, idiote. C’était évident depuis le début. »
Amber tressaille. Je le vois malgré la distance, même si son visage demeure caché. Voilà. Je jubile. Maintenant elle sait à qui elle a affaire.
« T’es une lâche, tu le sais ? » Je suis consciente que ma voix déraille, mais je n’y peux rien. C’est trop bon ; la seule chose qui me ferait encore plus plaisir serait de l’annihiler une fois pour toutes. J’aurais dû prendre un de mes couteaux ; j’aurais pu attraper celui qui est près de la porte en sortant. Elle aurait compris son erreur quand la lame aurait transpercé son manteau, sa peau, sa cage thoracique.
Une image me vient à l’esprit. J’apprends à Ditz comment fabriquer un surin identique à celui qu’avaient toutes les autres détenues. Rien de plus simple que d’aiguiser un objet de tous les jours, pourvu qu’on en ait l’idée. J’ai appuyé la pointe contre son ventre et elle a eu un mouvement de recul qui m’a fait rire. C’est tellement facile de tuer quelqu’un. À quoi j’ai ajouté, Ou de se suicider. Une vérité qu’elle devait découvrir par elle-même.
Je hurle, « Tu ne dis rien ? »
La femme, Amber, secoue la tête. Ça m’énerve qu’elle ne me montre pas son visage, ce chapeau ne me laisse entrevoir qu’un soupçon de menton mais je suppose que c’est bon signe. Elle a trop peur de m’affronter en égale. Elle sait que je vais la démolir.
Je continue, « Tu me dégoûtes. Regarde-toi, tu te planques comme une gamine. Tu crois que tu me fais peur ? C’est ça que tu racontes à Henry ? »
La porte d’une maison s’ouvre quelque part sur ma gauche. La lumière qui s’en échappe arrive presque jusqu’à moi, et j’entends des voix assourdies. Ce n’est pas grand-chose, mais ça suffit à me déconcentrer. Je détourne la tête et je prends conscience d’un mouvement près de moi. Une silhouette s’arrête devant mes yeux et me bloque la vue. C’est un homme, des épaules larges et une barbe ridicule qui lui tombe presque à la poitrine. Je ne le connais pas, je ne l’ai jamais vu. Une autre personne le rejoint, une femme, double menton, air inquiet, épaisse chevelure noire.
« Est-ce que ça va ? demande-t-elle. On vous a entendue crier.
— C’est cette salope, là. » Je me décale et je la pointe du doigt. Amber est partie, évidemment. Je sentais bien qu’elle était intimidée, elle se rendait compte qu’elle s’attaquait à plus fort qu’elle. Elle a dû se cacher, à moins que la peur l’ait fait détaler.
Le couple jette un coup d’œil dans la direction que j’indique, puis se retourne vers moi.
« Y a personne, dit l’homme.
— Je sais. Je vois. Je suis pas idiote. »
La femme baisse les yeux vers mes pieds trempés. « Vous n’avez pas de chaussures. Vous voulez qu’on vous aide à rentrer chez vous ?
— J’ai pas besoin qu’on m’aide. J’ai besoin que cette femme arrête de me pourrir la vie. »
Ils se regardent et je devine les conclusions qu’ils sont en train de tirer. Les mauvaises, naturellement. Toujours, toujours les mauvaises, parce que personne ne prend la peine de chercher la vérité. Parce qu’il est plus facile de se former des opinions à partir d’informations incomplètes et de preuves falsifiées.
Je leur dis, « Je vais très bien. Je ne suis pas folle, je suis juste en colère. Vous n’avez aucune idée de ce que je subis.
— Bien sûr », dit la femme, et elle avance sa main vers mon épaule. Je me recule, je m’éloigne de ses griffes. Il faut que je rentre, ça ne sert à rien de m’attarder ici. Amber a disparu ; je suis certaine qu’elle trouvera une autre idée ignoble d’ici un jour ou deux, mais pour l’heure elle s’est enfuie. Ce soir, c’est elle qui a perdu.
« Vous êtes sûre que ça va ? » me lance l’homme tandis que je m’éloigne. Inutile de répondre : il n’est rien pour moi. Qu’ils aillent au diable, tous, je m’en fous.
Vu comme ce monde traite les gens tels que moi, il mérite de finir en cendres.
OceanofPDF.com