Oiseau de proie
Chapitre - 22
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Je me réveille, et pendant quelques instants j’ai l’impression qu’Henry est allongé auprès de moi. Pas sous ses traits actuels, mais tel que je l’ai connu. L’arête régulière de son épaule. Les petits cheveux sur sa nuque. J’arrive presque à sentir son odeur – une touche d’après-rasage épicé, le musc de son corps. Et puis la sensation se dissipe, remplacée par un silence spectral, et je me rends compte que je suis seule.
J’ai dû rêver de lui. C’est étonnant, vu la quantité de somnifères que j’ai prise ; d’habitude, les cachets étouffent les rêves dans l’œuf. Cette fois, mon esprit conserve quelques bribes d’images, des souvenirs de la nuit où il a dormi avec moi parce que Miranda avait emmené les enfants passer le week-end chez sa mère. Au matin il a approché une main de mon visage et il a écarté les cheveux qui me tombaient sur les yeux. C’était tendre. Ça signifiait quelque chose. Pour moi, en tout cas.
Curieusement, c’est souvent dans les moments de calme et de solitude que j’ai des éclairs de lucidité. Je vois le chemin qui s’ouvre devant moi et il me rassure parce que je n’aurai pas la même fin que Ditz. Je ne me balancerai pas au bout d’une corde, je ne mettrai pas fin à mes jours. J’ai trop de vie en moi et la ferme intention de partir d’ici, conditionnelle ou pas. Ils ne me retrouveront jamais ; pas là où je vais.
Mais avant ça, il me reste des affaires à régler, des dossiers à fermer. Je n’aime pas laisser du désordre derrière moi. Tant qu’à régler son compte à Amber, autant le faire dès aujourd’hui. Elle va apprendre que les actes ont des conséquences.
Il serait exagéré de dire que j’éprouve de la haine pour elle. Je n’ai jamais réussi à haïr quiconque, malgré le nombre de personnes qui ont failli m’y pousser. Elle a simplement été manipulée, comme je l’ai été et comme l’ont été tant d’autres femmes par le passé. Mais je n’irais pas non plus jusqu’à dire qu’elle n’est pas responsable. Elle s’est laissé utiliser. J’ai fait la même chose et je l’ai payé au prix fort. Maintenant, c’est son tour.
Mon plan est simple. Comme c’est souvent le cas pour les plans imparables.
Il fait beau aujourd’hui. Le soleil se reflète dans les flaques d’eau de mon jardin, dont le miroitement me semble plein d’une énergie motrice. Il y a les gouttes qui scintillent dans les toiles d’araignée, entre les pots de fleurs. Les feuilles sont serties de diamants. Les nuages flottent sans heurt. Cette planète est un endroit splendide, malgré l’obscurité qui l’enveloppe si souvent.
Je décolle l’atlas de la fenêtre de la cuisine et je respire l’air qui afflue par le trou béant. Nous sommes faits pour vivre comme ça : pas dans nos boîtes en briques, coupés des éléments, mais dans la nature. Nous donnons le meilleur de nous-même quand nous agissons en créatures de la terre. Nous sommes nés pour filer dans les airs, pour chercher la chaleur du sol. Pas pour nous terrer derrière des écrans aveuglants ou nous dissimuler derrière les murs invisibles que créent les téléphones. L’espace d’une seconde, je suis inondée d’amour. Pas pour eux, eux tous, là-dehors. Mais pour le reste. Pour les endroits déserts. C’est une bonne sensation. Ça va aller ; je vais y arriver.
Mes comprimés sont disposés sur le plan de travail de la cuisine. J’ai bien fait de garder autant de petits amis, maintenant alignés proprement devant moi. À côté, dans une jatte, il y a la pâte à génoise. Le gâteau que je vais faire ne va pas être trop gros, parce que je veux être sûre que le mélange sera fortement dosé. Trop de pâte et les effets seront dilués. Mon moule à manqué mesure quinze centimètres de diamètre, le gâteau pourra être découpé en quarts. Ça devrait suffire. L’acidité de la confiture de cerise masquera l’arrière-goût éventuel.
Il me faut du temps pour broyer les comprimés. Je regrette de ne pas avoir de mortier ni de pilon, comme lorsque nous vivions sur les îles avec Papa. Ils rendent ces tâches pénibles bien plus rapides. Je vais devoir me contenter du dos d’une cuillère. La débrouillardise dont je suis capable a quelque chose de gratifiant. C’est elle qui m’a permis de survivre toutes ces années en prison. J’invente des solutions aux problèmes les plus complexes. Je me hisse au-dessus des autres et je gagne.
Quand je termine enfin, je verse la poudre dans la pâte. Le gâteau part au four, et lorsqu’il sera cuit j’en goûterai un petit morceau pour m’assurer qu’on ne sent rien, pas la moindre trace d’amertume. Surtout, ne pas éveiller les soupçons.
Pendant que le gâteau cuit, je dois me préparer. Bill n’est plus attiré par moi, c’est évident. Mais il ne mentait peut-être pas quand il a dit vouloir que nous soyons amis. Il avait peut-être l’arrogance de croire que j’accepterais les conditions qu’il m’imposait. Cette proposition de trêve fera l’affaire. Je suis capable d’être le charme incarné quand il le faut.
Ça ressemble un peu à la fin d’une époque, comme si tout avait tendu vers ce moment final. Bientôt je renaîtrai dans une nouvelle vie, dans une existence débarrassée des Margot et des docteur Holland. Des Bill et des Amber. Des souvenirs de toi, qui me laissent chaque jour en miettes. J’ignore pourquoi je n’ai pas osé le faire plus tôt. Je m’accrochais sûrement à l’idée que je réussirais à devenir ce qu’ils veulent que je sois : un oiseau de jardin docile, satisfait de sauter d’une palissade à l’autre pour accepter les miettes qu’ils daignent me donner.
Sauf que ça, ce n’est pas moi. Et ça ne le sera jamais.
J’ai de l’allure, je trouve. Je porte une jupe gris tourterelle et un gilet crème. Des couleurs littorales en un sens, comme si mon corps revêtait les à-pics des falaises. Le stress des derniers jours m’a fait perdre du poids, mais ce n’est pas un problème ; cette jupe met en valeur les os de mes hanches. Mes omoplates ressortent quand je plie les bras. Ce sont mes ailes. Je les sens qui me portent, qui palpitent et bougent sous ma peau. Mon maquillage est discret et élégant. Pas de rouge à lèvres de pétasse aujourd’hui. Il s’agit de me racheter, de réparer une amitié, et je veux susciter de la chaleur chez Bill. Je veux qu’une dernière braise de son désir pour moi le réchauffe tout au fond de lui. Je crains qu’Amber lui ait déjà tout dit. Mais je la soupçonne de continuer à jouer avec lui – sur les consignes d’Henry, bien sûr. Elle gagne du temps et, ce faisant, elle m’en donne. Une erreur qui lui sera fatale.
Le manqué me met l’eau à la bouche quand je le sors du four. Je prélève une minuscule lamelle sur le pourtour, rien à signaler hormis une toute petite pointe d’amertume. J’ai bien sucré la pâte pour compenser, et une fois que j’aurai ajouté la confiture et la crème fouettée, on ne détectera plus rien. Je ne sais pas trop ce qui leur arrivera après qu’ils l’auront mangé. Je ne suis pas une experte. Avec toi, c’était différent ; tu étais jeune, ton corps n’avait pas la même résistance. Avec Jane aussi c’était différent, ses problèmes de cœur la rendaient plus sensible. Je veux être sûre qu’il se passera quelque chose. Ils méritent de souffrir : Bill pour son égoïsme et sa déloyauté, Amber pour le harcèlement incessant qu’elle m’a fait subir.
Et s’il ne se passe rien du tout ? C’est un vrai souci. Le dosage n’est peut-être pas suffisant. Ils vont piquer du nez, et encore, ça risque de prendre du temps. Mais je ne veux pas penser à tout ça pour le moment. Ce ne sont que de simples suppositions qui ne reposent sur rien de concret. Le docteur Holland veut que je m’appuie sur les faits, pas sur mes réactions émotionnelles, et pour une fois il a raison. À ce stade, inutile de m’inquiéter sans raison valable.
Je décide d’attendre 18 heures. Ils seront certainement chez eux. La journée a été longue mais plaisante. Je me sens bien. Comme j’aimerais que Margot puisse me voir. Je lui ferais meilleure impression. Envolée, la Robin éteinte, je suis redevenue moi-même à cent pour cent.
Le soir approche et l’heure arrive. Le moule à gâteau dans une main, une bouteille de vin sous le bras, je sors et je ferme à clé. Je ne suis qu’action et détermination. Ils ne pourront pas me résister.
Chez Bill les rideaux sont tirés, mais ils laissent passer un peu de lumière. Je le connais tellement bien que je suis capable de sentir sa présence, il doit être devant la télé, ou en train de réfléchir à ce qu’il va faire pour le dîner. Je parie qu’Amber est là aussi. Elle regarde son téléphone ou elle lit un magazine à scandale. Dans ma tête, je leur dis, Attention, j’arrive, et je frappe.
La porte ne s’ouvre pas tout de suite. La tête de Bill apparaît, l’éclairage du couloir fait scintiller son crâne. Il m’adresse un sourire hésitant.
« Bonsoir, Robin, dit-il en m’inspectant des pieds à la tête. Comment ça va ?
— Très bien. » Je lui tends le gâteau et la bouteille, et je dis, « Je suis venue faire la paix. C’est un geste d’amitié entre voisins, rien de plus, ne t’inquiète pas. Je n’attends rien en échange. »
Il se gratte la tête et accepte ce que je lui offre. « C’est très gentil de ta part. Un gâteau fait maison, en plus.
— La recette de ma mère ! Un bon vieux manqué avec plein de confiture.
— Ça a l’air délicieux. » Il jette un coup d’œil derrière lui et prend un air ennuyé. « Je te proposerais bien d’entrer, mais Amber est là et je sais que tu…
— C’est aussi pour ça que je suis venue. J’ai eu quelques jours pour réfléchir, et je me rends compte que je me suis laissé emporter par ma paranoïa. J’aimerais présenter mes excuses à ta fille ; je me suis mal comportée.
— Vraiment ? Tu n’as pas besoin de t’excuser, Robin, mais elle sera heureuse que tu aies compris qu’elle n’a rien contre toi. »
Mon sourire bête toujours vissé aux lèvres, je me dis, Je pense plutôt qu’elle va être soufflée. « Oh, je ne veux pas te mettre la pression, mais j’adorerais entrer quelques minutes, histoire de lui parler un peu en tête à tête. »
Il me fait signe d’entrer. Je suis fascinée par la rapidité avec laquelle il a changé d’attitude, passant de la circonspection froide à la bonhomie. Quelle crédulité, s’il s’imagine que tout est pardonné.
« Je suis content de te voir, me dit-il dans le salon en m’indiquant le canapé le plus proche. Je m’inquiétais pour toi. Tu as fini par appeler la police ? »
Il me faut quelques instants pour comprendre à quoi il fait allusion. « Pour la fenêtre ? Non, ça ne sert à rien. Mon ex aurait tout nié. C’est à cause de lui que j’étais aussi stressée, mais j’ai décidé que je n’allais plus le laisser me gâcher la vie. Il m’a déjà volé trop d’années. »
Son regard s’adoucit. C’est un excellent signe. « Je vais nous servir un verre, dit-il en levant la bouteille. Amber est en haut, je vais lui proposer de se joindre à nous.
— N’oublie pas le gâteau ! Je crois que je l’ai assez bien réussi. »
Il sourit et disparaît dans le couloir. Je patiente en écoutant la pendule qui tictaque doucement sur le radiateur. Cette pièce est vraiment immonde : poussiéreuse, sale, pas accueillante. Ça fait longtemps qu’il habite ici, il aurait quand même pu faire quelque chose. Mettre un coup de peinture sur les murs, par exemple, ou au moins ajouter quelques coussins sur son horrible canapé décoloré. Décidément, il y a des gens qui ne se respectent pas. Ils vivent dans des porcheries et ça ne les dérange pas.
J’entends des pas dans l’escalier et je me compose un visage avenant et contrit. Quelques secondes plus tard, Amber passe la tête par la porte entrouverte. Si elle est surprise de me voir, elle le cache très bien. Mais je dois garder à l’esprit qu’elle excelle dans la duplicité, elle me l’a montré plusieurs fois.
« Bonsoir, Robin, dit-elle, impassible. Papa m’a dit que vous étiez venue pour me voir. »
Je souris et je me lève. C’est le moment de réaliser la performance de ma vie, car je suis certaine que Bill nous écoute.
« Oui, je tenais à vous voir, Amber. » Ma voix dégouline de sincérité. « Pour m’excuser, vous comprenez. Je ne sais pas si votre père vous a expliqué, mais mon ex me fait une vie infernale en ce moment, et… »
D’un geste vaguement méprisant, elle évacue la fin de ma tirade. « Je sais ce que c’est, les ex compliqués », dit-elle sans croiser mon regard.
Tu m’étonnes. Elle connaît très bien Henry, j’en ai la preuve.
« J’espère que vous accepterez mes excuses. »
Il y a un silence. Je crois que je l’ai complètement déstabilisée. Elle repense à notre confrontation d’hier soir dans la rue. Elle ne comprend pas ce qui se passe, son cerveau de gamine ne sait pas comment réagir. Je prends enfin le dessus.
« Alors, qui veut du gâteau ? fait la voix de Bill depuis le couloir.
— Du gâteau ? dit Amber en levant un sourcil.
— J’en ai fait un pour l’occasion.
— Quel genre ?
— Un manqué. »
Elle se mordille un ongle. « Ça pourrait me dire. Je vais en prendre une tranche, Papa. »
Bingo. C’est trop facile. Mais je ne dois pas me reposer sur mes lauriers, ils n’ont pas encore mangé le gâteau, rien n’est joué. Je ne serai satisfaite que lorsque j’aurai vu la dernière bouchée descendre dans leur gosier.
Bill apporte le gâteau sur trois assiettes, avec une fourchette sur chacune. Une pour Papa Ours, une pour Maman Ours et une pour Bébé Ours, en rang sur la table basse, qui leur font de l’œil. Mais cette fois, ça ne sera ni trop chaud, ni trop froid. Tout va se dérouler selon mon plan.
« Où est-ce que tu as appris à faire des gâteaux ? » me demande Bill en s’asseyant à côté de moi et en nous tendant les assiettes.
Nous avions des cours de pâtisserie en prison, mais la plupart des filles préféraient se balancer de la pâte à gâteau ou essayer de voler des spatules et des cuillères en bois pour s’en resservir plus tard. Ces cours n’ont pas duré. À cause des coupes budgétaires, la partie éducative a été réduite au strict minimum.
Tout en prenant ma fourchette, je réponds, « Avec ma mère, quand j’étais petite. » Bill est le premier à le goûter, une belle bouchée qu’il met un moment à mastiquer. Des miettes se collent aux commissures de ses lèvres. Je ne comprends pas comment j’ai pu le trouver séduisant. Il est aussi ridé qu’une tortue et ces profondes crevasses autour du nez et des yeux lui donnent un air sale et négligé.
Je coupe délicatement une bouchée de gâteau, et puis je pose ma fourchette. « Alors, qu’est-ce que tu en penses ? »
Il hoche la tête. « C’est délicieux. »
Amber aussi a attaqué. Je porte une toute petite bouchée à mes lèvres, en veillant à prendre surtout de la confiture et de la crème.
Soudain, Bill pose son assiette. « Ça alors, j’ai oublié le vin. Mais qu’est-ce qui m’arrive ? »
Je lève les mains pour décliner. « Ce n’est pas la peine. Il est pour Amber et toi.
— Tu es sûre ? Tu préfères une tasse de thé ?
— Non, merci, rien du tout. »
Amber fait la grimace. « Il a un drôle d’arrière-goût ce gâteau, non ? »
Mince. Elle a un doute. Pas grand-chose, une petite sonnette d’alarme qui se déclenche dans sa tête fourbe. J’aurais dû m’en douter ; on s’est tout de même déclaré la guerre hier soir, dans la rue. C’est déjà un miracle qu’elle touche à ce gâteau, mais elle est peut-être plus bête qu’elle ne le paraît.
Je ne me laisse pas démonter et je mens. « C’est peut-être le bicarbonate de soude. Je ne sais jamais combien il faut en mettre. »
Elle prend une deuxième bouchée et je hoche la tête avec contentement. J’ai du mal à estimer quelle quantité de somnifère ils ont ingurgitée, mais je dirais au moins dix comprimés chacun. Ils ne devraient pas trop tarder à avoir envie de dormir. J’en ai pris suffisamment dans ma vie pour le savoir.
J’avale une nouvelle fourchetée de confiture.
« Alors, quand est-ce que tu vas faire venir quelqu’un pour ta fenêtre ? me demande Bill.
— Bientôt, j’espère. Il fait un froid de canard dans la cuisine. » Je me tourne vers Amber. « Votre père vous a dit ce qui m’est arrivé ? On se demande qui est capable de faire une chose pareille.
— Votre ex, dit-elle en se tournant rapidement vers son père. Ce n’était pas lui ?
— Si, si. Mais comment peut-on penser que c’est un comportement acceptable ? Je n’ai jamais compris. »
Elle plisse les yeux. Elle saisit le sous-entendu. Nous avons commencé à jouer au chat et à la souris, et je suis stupéfaite qu’elle continue à manger mon gâteau. Incroyable.
« Votre ex a l’air charmant, dit-elle. Le mien ne valait pas mieux, mais j’imagine aussi que je ne suis pas toujours facile à vivre. »
Sans blague. J’ai envie de vomir quand je vois les regards que Bill lui lance : un chiot débile en admiration devant son maître. Affichant mon sourire le plus faux, je lui réponds, « Ma pauvre. C’est dur, hein ?
— Votre ex s’appelle Henry, c’est bien ça ? »
Nous y voilà. Je savais que ce serait notre champ de bataille, l’affrontement final. Elle en est à la moitié de sa part de gâteau : dix-huit, peut-être vingt comprimés. Ils vont faire effet d’un moment à l’autre, c’est sûr. Je me rappelle quand le visage de Jane est devenu livide, elle a titubé jusqu’au canapé et elle a dit à Papa qu’elle avait besoin de s’allonger, que la tête lui tournait. Ça avait été rapide : dix minutes, un quart d’heure maximum. Je regrette de ne pas mieux me souvenir des détails ; une scientifique est censée collecter des données afin de s’y référer plus tard, et j’ai été négligente. Mais, de toute manière, ce ne sont pas les mêmes médicaments. Ces somnifères ne devraient pas tarder à agir. J’espère, en tout cas.
Elle lève un sourcil. Elle m’a posé une question, j’avais oublié.
Je confirme, « Il s’appelle Henry, oui.
— Tu ne m’as pas dit que c’était Harry ? » intervient Bill, la fourchette en suspens devant la bouche.
Je me tends. Il a raison, c’est ce que j’ai dit. J’improvise, « Tout le monde l’appelle Harry, mais c’est Henry son vrai prénom. » Ensuite je me tourne vers Amber. Si on passe rapidement sur cette histoire de prénom, Bill n’y pensera plus. Il est comme ça, inconsistant, fantasque, et pour le coup ça m’arrange.
« C’est le prénom que j’ai utilisé quand je vous ai crié dessus l’autre jour, n’est-ce pas ? » J’adoucis mon regard avec une pointe de remords. « Je m’en veux énormément, je n’étais pas dans…
— Où est-ce qu’il vit ? me demande-t-elle.
— Je… je ne sais pas où il est en ce moment.
— Quand est-ce que vous l’avez vu, la dernière fois ?
— En chair et en os ? Ça remonte à longtemps. »
Elle fronce les sourcils. « C’est bizarre. Pourquoi il fait ça, si vous ne vous voyez plus depuis longtemps ? Surtout que c’est lui qui vous a quittée, pas l’inverse…
— Je suis désolé, Robin, dit Bill en tapotant le genou d’Amber. Je lui ai raconté une partie de l’histoire, pour l’aider à comprendre ce que vous traversez. »
Tu veux dire que tu m’as trahie une fois de plus. Mais ça n’a pas d’importance. Plus rien n’a d’importance.
« Qu’est-ce que qu’il cherche en lançant une brique dans votre fenêtre ? » demande encore Amber.
Elle prend plaisir à ce petit jeu. Aucune réponse ne me vient, je hausse les épaules. Bill a fini sa part de gâteau et posé son assiette sur la table. Il a tout mangé, même les miettes. Ça fait au minimum trente comprimés qui circulent dans son organisme. Il devrait sentir quelque chose.
Je remarque un point brillant au coin de sa bouche. De la salive, une tête d’épingle qui se transforme en filet de bave. Il a le regard vide. Ça marche, ça marche vraiment. Et beaucoup plus vite que je n’aurais osé l’imaginer. Le dosage était peut-être plus concentré dans sa part. Peut-être qu’il en a avalé cinquante au lieu de trente ; impossible de savoir.
Le filet de bave s’étire, se rompt et s’écrase sur son genou. Ses yeux le suivent, et le doute lui fait plisser les paupières. Une seconde bulle de salive se forme, plus grosse et plus blanche. Maintenant il en a partout sur les lèvres, un gros nuage d’écume.
Il émet un gargouillis confus et s’essuie la bouche. Amber tourne la tête vers lui et laisse échapper un petit cri.
« Papa ? Ça va ? »
Elle pose son assiette à côté d’elle sur le canapé. Mangée aux deux tiers ; ça devrait suffire. Mais les comprimés ne semblent pas agir sur elle, c’est dangereux pour moi. Il faut qu’ils marchent, et qu’ils marchent vite.
« Papa ? » Elle me regarde. « Je crois qu’il fait une attaque. Robin, trouvez mon téléphone ; je crois que je l’ai laissé en haut, dans ma chambre. Vite ! »
Très bas, je dis, « Je ne m’appelle pas Robin.
— Vous voulez bien aller chercher mon téléphone, s’il vous plaît ? Il tremble de partout. Papa, tu m’entends ? Garde les yeux ouverts, dis-moi ce qui ne va pas. Robin, s’il vous plaît ?
— Ce n’est pas Robin. »
Elle se tourne enfin vers moi. « Quoi ?
— Mon prénom. » Lentement, je me lève. « C’est Ava. Mais tu le sais déjà, espèce de petite merde. »
Je me délecte de la confusion que je lis sur son visage. Elle ne sait pas comment je m’y suis prise pour la battre, elle n’a pas encore compris. Mais elle se rend compte que son plan a très, très mal tourné, et qu’elle va payer le prix fort. Elle a embarqué son pauvre père dans cette histoire, elle n’aurait rien pu faire de pire. Surtout si elle l’a tué. Elle devra vivre avec cette souffrance pour toujours.
Je lui dis, « Tout est de ta faute. Tu aurais dû me foutre la paix. Tu n’aurais jamais dû t’associer avec Henry.
— Je ne sais même pas qui c’est ! » hurle-t-elle. Elle donne de petites claques à son père. « Papa ? Tu m’entends ? C’est vous, Robin ? Vous lui avez fait quelque chose ? »
J’écarte les bras. Je les lève haut. Ce sont mes ailes, je m’envole. Enfin je suis redevenue moi, j’ai repris le contrôle. Ils ne peuvent pas me rabaisser ; personne ne le peut.
Avec un grand sourire, je lui réponds, « Je vous ai fait quelque chose à tous les deux. Parce que c’est ce que vous méritez. »
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