Oiseau de proie
Chapitre - 6
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C’est une journée pourrie, donc je reste végéter dans le salon. Je regarde des émissions à la télé mais je zappe les infos, je n’ai jamais aimé voir les tragédies du monde se succéder sur l’écran. Je grignote quelques biscuits puis je somnole pendant environ une heure et demie pendant que la pendule de la chemine tictaque avec une insistance grave.
On sonne à la porte. Je sursaute. Les derniers biscuits dégringolent sur la moquette.
Bill ? Presque 17 heures, il vient peut-être pour l’apéritif. Je suis submergée par l’excitation et la panique. Je ne suis pas présentable. À tous les coups mes cheveux sont aplatis sur mon crâne, et je sens que mes yeux sont secs et gonflés.
Je risque un regard vers la porte d’entrée. La silhouette derrière la vitre dépolie n’est pas celle d’un homme. Trop petite, des cheveux clairs. Cette personne colle maintenant son nez contre la vitre et ses traits m’apparaissent avec une netteté saisissante. Elle m’espionne comme un enfant effronté – qui pourrait faire une chose pareille, à part une personne qui sait qui je suis, qui me traque et qui…
Je m’oblige à respirer. Cette silhouette a quelque chose de familier, et puis je comprends. C’est Amber, la fille de Bill. Elle sait que je suis là, je le sens depuis l’endroit d’où je l’observe. Et puis le ridicule de la situation me heurte en pleine face. Je lisse mon chandail et je m’avance vers la porte d’un pas décidé. Elle m’épie ouvertement par la vitre, avec un air désapprobateur qui ne me plaît pas.
« On a besoin d’accéder à votre jardin, demain », annonce-t-elle sans préambule lorsque j’ouvre la porte.
Ce ton péremptoire me prend de court. « Pour quoi faire ?
— La clôture à réparer. D’après Papa, il faut changer le poteau et le fixer dans le ciment, sinon ça ne tiendra pas. Il a pris un type qui va venir le faire. Ils auront besoin de creuser un trou et ensuite ils apporteront la clôture. Il n’y a pas la place dans la cuisine de Papa à cause du bar, donc ils veulent passer par chez vous parce que vous…
— Bill n’aurait pas pu venir me le dire lui-même ? »
Son front se plisse. « Il ne peut pas sortir pour le moment. Stress post-traumatique. Ça lui arrive, des fois. Rien de personnel, ne vous en faites pas. »
Le son de sa voix me hérisse. « Je ne le prenais pas comme ça.
— Donc, on peut ?
— Quoi donc ?
— Accéder à votre jardin ?
— Oui. Non. » Mes joues commencent à chauffer. « Attendez, ce serait quand ?
— Demain. Dans la matinée. » Une pause. Elle plisse les yeux. « Vous pouvez me rappeler votre prénom ? »
Le vestibule rétrécit autour de moi. Les murs se rapprochent. Comme dans le rêve de la nuit dernière. Je réponds, « Robin », avec un peu trop d’empressement.
« Votre visage me dit vraiment quelque chose. Je me demandais si vous n’aviez pas été prof dans mon ancien lycée. Vous avez un truc.
— Quel truc ?
— Vous savez. Le truc. » Elle laisse passer un temps, puis elle éclate d’un rire dénué d’humour. « Un air à avoir bossé avec des gosses autrefois. »
La certitude qu’elle sait, encore une fois. Mes doigts se replient sur eux-mêmes, mes poings se serrent. Si elle sait, elle peut tout foutre en l’air. Elle peut le raconter à d’autres, à Bill, le dégoûter de moi. Ils feraient courir le bruit et tout le monde me tomberait dessus.
Fais-la taire, m’intime une voix. Empêche-la de parler.
Non, non, c’est idiot. Je dramatise. Elle ne sait rien. Si elle savait, elle ne serait pas en train de discuter clôture avec moi. Je surinterprète beaucoup trop, je me laisse emporter par la paranoïa. Le médecin de la prison m’avait avertie ; ses conseils étaient sensés et je ferais mieux de les suivre. Personne ne me traque ni ne m’en veut, voilà la vérité.
Je marmonne, « Pas de gamins », et puis j’ajoute, plus fort, « Je n’ai jamais travaillé avec des enfants. »
Elle hausse les épaules. « OK. Donc, demain vers 10 heures, c’est bon ? »
Je hoche la tête, incapable de trouver quelque chose à répondre.
Elle hoche la tête à son tour. Sèchement, elle conclut par un, « Bonne soirée. » Le soulagement que j’éprouve en la voyant partir est presque grisant. Cette femme est une chose malveillante, une créature ultra-privilégiée qui se dissimule derrière un beau visage. Je ne peux m’empêcher de lui souhaiter du mal, d’espérer qu’une voiture la renverse ou qu’un arbre s’abatte sur elle. Tout ce qui pourrait mettre fin à ses jours.
Ce sont des pensées toxiques. Je dois garder à l’esprit que, même cantonnées au silence de mon crâne, elles sont déplacées. Déjà parce que Bill serait malheureux de la perdre. Ce serait dommage. Le docteur Holland dirait que je dois l’admettre et comprendre qu’aucun acte n’est sans conséquences. Mais certains actes ne valent-ils pas leurs conséquences ? Le positif ne surpasse-t-il pas le négatif ?
J’ai toujours eu une vision utilitariste du monde. Les codes moraux sont des inventions de l’Église, en tout cas c’est ce que Papa aurait dit. Ils ont été instaurés pour asservir les masses incultes et sont en réalité parfaitement dépourvus de sens.
En somme, ils ne sont pas pour les gens comme nous.
Conformément à ce qu’a annoncé Amber, la sonnerie retentit à 10 heures le lendemain matin. Cette fois je suis mieux préparée : je suis coiffée et j’ai troqué mon chandail informe contre une chemise et un gilet.
Bill m’adresse un sourire d’excuse quand je l’invite à entrer avec l’artisan. C’est étrange, il a l’air d’avoir pris un coup de vieux ; peut-être le résultat d’une mauvaise nuit. Si c’est le cas, je compatis.
« Désolé, dit-il tandis que je mène les deux hommes vers la porte de derrière. J’espère qu’on ne vous dérange pas trop. »
De ma voix la plus enjouée, je réponds, « Mais pas du tout, vous plaisantez. Je préfère que la clôture soit réparée. Est-ce que je peux vous faire une tasse de thé ? »
L’artisan décline d’un mouvement de tête et sort dans le jardin. Bill lève le pouce en me souriant d’un air engageant. Il paraît déjà rajeuni. J’ai envie de croire que c’est moi qui produis cet effet sur lui. Je lui tends un mug et le reste des biscuits d’hier.
« Pile ce dont j’avais besoin, dit-il avec un soupir de gratitude. Ça va me redonner du poil de la bête.
— Qu’est-ce qui vous arrive ? » Je lui fais signe de s’asseoir.
Il se laisse tomber sur une chaise. « Comme d’habitude. J’ai des passages à vide. Et je repense à la rue, ce qui n’arrange rien. J’en ai bavé, vous savez. J’en garde des cicatrices – sur le corps et dans la tête.
— C’est affreux.
— Oui. La rue, c’est chacun pour soi.
— J’imagine. » Et je ne le sais que trop bien. C’était pareil en prison. Lutter pour sa survie, jour après jour. Bien sûr, Bill n’a pas besoin de le savoir. Plus que tout, je veux éviter qu’il sache combien j’ai souffert quand j’étais là-bas.
Il porte sa tasse à ses lèvres d’un geste étonnamment délicat, qui détonne avec sa peau tannée et ses grandes mains. « Une fois, j’ai cru que j’allais y passer, dit-il sur le ton de la conversation. À cause d’un mec ivre mort qui avait un couteau. Il ne m’a pas raté, en plein dans les côtes. »
Machinalement, je baisse les yeux vers son flanc. « Mais vous avez survécu.
— J’ai eu de la chance, un Ange de la rue m’a trouvé. Les bénévoles qui parlent avec les sans-abri, vous savez ? Mais la blessure continue à me faire souffrir, alors que ça fait presque dix ans.
— Heureusement que certaines personnes ont bon cœur.
— C’est vrai. Je ne comprends pas cette mentalité. Vous comprenez, vous ? »
Je me fige, la tasse près de la bouche. « Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Essayer de tuer quelqu’un. Il y a vraiment des gens qui ont des problèmes. »
Je ne réponds rien, non que je ne le veuille pas, mais j’en suis physiquement incapable. Je me sens mise à nu, exposée. Je dois garder un visage neutre.
« Est-ce que ça va ? demande Bill tout bas. J’ai dit quelque chose qui vous a blessée ? Je suis…
— Non, tout va bien. » Ma réponse est plus cassante que je ne le souhaitais. « J’ai mal à la tête, c’est tout. Je suis un peu dans le gaz à cause des cachets que j’ai pris. »
Il s’avance vers moi et me touche la main, une ou deux secondes, pas plus. « Je sais ce que c’est. Si vous voulez, on n’est pas obligés de parler. On peut simplement finir notre thé. »
Je souris. Il comprend. Évidemment, il comprend ; sa bonne nature apparaît dans tous les creux de son visage. Il est attentif aux autres. Il ne les considère pas comme des choses qu’il peut utiliser et rejeter à sa guise. Il me comprend, peut-être. J’en suis certaine, même si par moments son sourire devient carnassier et si ses yeux s’attardent de manière indécente.
Il vaut cent fois mieux qu’Henry. Non, mille fois. Cela dit, Henry ne plaçait pas la barre très haut.
Il ne savait montrer son affection que par des cadeaux. Un gâteau remonté de la cantine et déposé sur mon bureau. Un bracelet avec des breloques putassières. Il aimait que sa générosité se voie, et je croyais que c’était un aspect vital de sa personne, au même titre qu’un membre ou qu’un organe. Et puis j’ai compris avec quelle facilité ces objets pouvaient disparaître. Avec quelle rapidité il pouvait baisser le rideau, cacher les babioles témoins de sa tendresse et me renvoyer à ma solitude.
Il serait certainement enchanté d’apprendre que je n’ai plus personne. Que, même si je suis sortie de prison, je reste séparée du monde. Il n’a jamais compris que je suis solitaire par nature. Comme les oiseaux de proie, je survis mieux sans les autres. S’il croit que cette existence me pèse, c’est qu’il ne m’a jamais réellement cernée.
D’ailleurs, il l’a admis le jour où il m’a annoncé que c’était terminé, au milieu d’un tombereau de platitudes. Ce n’était pas ma faute, c’était la sienne. Il ne pouvait pas s’engager, sa famille aurait été anéantie. Ça avait été sympa, mais ces choses-là ne duraient jamais éternellement. Je lui ai rappelé que les albatros conservent le même partenaire toute leur vie. Un tic nerveux a agité sa lèvre, et il m’a répondu que nous n’étions pas des albatros et que nous vivions dans le monde réel. Et puis il a attrapé sa veste de costume qu’il avait posée sur le dossier de la chaise et il a fichu le camp. Il m’a laissée seule dans la pénombre, mon chemisier encore déboutonné jusqu’à la taille. Il avait satisfait son désir une dernière fois avant de partir, c’était bien son style. Avide et égoïste, du début à la fin.
Je me souviens d’avoir pleuré, mais pas tant que ça. Henry était un homme cruel et vil, il ne méritait pas mes larmes. Ce sont l’ignominie et l’humiliation, en revanche, qui m’ont fait fondre en larmes. J’avais succombé, encore et encore, à sa volonté, et je n’en retirais rien qui ait une quelconque valeur. Je n’étais même pas tombée enceinte ; d’ailleurs, je ne le voulais pas. Les femmes sont tout à fait capables d’être heureuses sans enfants, et j’aurais été écœurée de porter sa progéniture pendant neuf mois. Mais quand même. C’est étrange, les chemins que prend la vie.
Nous en avons parlé une ou deux fois, Ditz et moi, pendant ces matins froids dans la cour de la prison. Les bébés. Elle était heureuse de ne pas être tombée enceinte de son voisin qui l’avait violée, adolescente, un soir où elle avait dormi chez lui. La maternité devait être une chose éreintante. Ça nous avait rapprochées, ce moment entre femmes dans lequel aucun homme ne pouvait s’incruster. Dans ces instants, je crois que je la considérais presque comme une amie.
Je lui ai dit qu’il était préférable de rester seule, que j’étais bien placée pour le savoir. Mais elle ne m’a jamais vraiment crue.
C’est une bonne journée, je l’ai décidé. Froide et ensoleillée, aussi claire que le cristal. Trop froide pour ce début d’automne, diraient certains, mais j’apprécie cette fraîcheur. Elle me rappelle l’air piquant du large sur les îles de Jura ou de Sark, où les vents déchaînés charriaient une odeur de glace venue de l’Arctique lointain.
J’ai ma liste de courses. Elle est trop longue à mon goût, mais j’ai été paresseuse ces derniers temps et les besoins urgents se sont accumulés. Le thé, le lait, les petits biscuits, et aussi des gâteaux au citron, par pure gourmandise. Je préfère les acheter au magasin, mon dernier échec m’a ôté tout enthousiasme pour la pâtisserie. Je trouverai peut-être le courage d’appeler Bill tout à l’heure pour lui proposer de les partager avec moi. Du vin : deux bouteilles cette fois, car l’habitude de boire revient avec une facilité merveilleuse.
Je me sens presque heureuse aujourd’hui. Plus fraîche, à croire que mon corps se défait peu à peu de cette ancienne vie pour donner naissance à une nouvelle version de moi, plus éclatante. Mes sacs à provisions sont prêts, mon porte-monnaie est dans mon sac à main. La vie est belle.
Au supermarché, le jeune employé me tient la porte. Je le remercie et il me sourit. Le magasin est plus grand que l’épicerie de mon quartier, avec une enfilade d’armoires réfrigérées, de rayonnages, de bacs à fruits et légumes. Je navigue lentement, prends le temps de choisir. Il y a tant de choses qu’on ne trouvait pas autrefois. Les variétés de graines et de noix, par exemple : pistaches, cajous, macadamias. Avant, je n’aurais trouvé que des cacahuètes. Des montagnes d’olives de différents parfums et différentes tailles. Des types de pain dont j’ignorais jusqu’à l’existence. Le levain demeure un mystère ; il faudra que je goûte. Dans un esprit positif, je dépose une miche dans mon panier.
C’est un plaisir simple. Finalement, il n’est pas impossible que tout se passe bien. Comme l’a dit le docteur Holland, ce sont les petits pas quotidiens qui font la différence. Je paie avec ma carte, puis je range mes emplettes dans mes sacs et je ressors sous le soleil. Ça a été d’une simplicité enfantine.
D’abord j’entends le crissement des freins, et puis le hurlement. Un mouvement, une voiture trop proche, une voix de femme qui crie un prénom. Jordan ou Jayden. Un enfant passe à toute allure devant moi, un éclair de cheveux noirs et d’anorak trop grand. Instinctivement je tends la main, lui empoigne le bras et le tire en arrière. La voiture, le pare-brise est tout proche. Le vieux au volant paraît trop grand pour être réel, et le soleil se reflète dans les verres de ses lunettes. L’enfant se met à pleurer et je déglutis. La voiture pile à deux centimètres de ma jambe. Je ne sais pas par quel miracle j’ai réussi à ne pas lâcher mes courses.
Rien de cassé, rien de cassé, je me répète ces trois mots en inspectant mes genoux et mes sacs. Une main apparaît devant moi et s’empare de l’enfant. J’entends des phrases étranglées, un sanglot, et puis quelqu’un dit, Merci. Quelqu’un d’autre ajoute, Vous avez sauvé la petite.
C’est donc une fille. Je regarde enfin la créature, serrée dans ce que je devine être les bras de sa mère. Elle a un nez en trompette et les yeux chiffonnés, une substance rouge et poisseuse tartinée autour des lèvres.
« Vous avez sauvé la vie de mon bébé », dit la mère. Elle est mince, ses clavicules ressortent comme deux lames. « Jordan est partie en courant, je ne sais pas ce qui lui a pris. » Sans reprendre son souffle, elle se tourne vers le chauffard et lui déverse un torrent d’insultes. Le vieil homme tremble de tout son corps et s’efforce de sortir de sa voiture sans perdre l’équilibre.
« Est-ce que ça va ? me demande une autre femme. Vous avez des réflexes incroyables… la vitesse à laquelle vous l’avez attrapée.
— J’ai jamais vu ça », ajoute un homme.
J’acquiesce en évitant de les regarder. J’ai l’impression d’avoir la tête sous l’eau ; je dois être en état de choc, tout est arrivé si vite. Une autre personne, un jeune homme cette fois, pointe son téléphone dans ma direction. Une lumière vive m’éblouit. Il hoche la tête, range l’appareil dans sa poche et s’en va.
Je marmonne, « Je ferais mieux d’y aller. » Un attroupement se forme autour de moi, qui me met mal à l’aise. D’autant plus que je n’ai pas fait grand-chose, seulement choper la gamine quand elle est passée devant moi. J’étais à peine consciente de ce que je faisais.
« Je vous suis tellement reconnaissante, dit la mère. Je ne sais pas ce que j’aurais fait si vous n’aviez pas…
— Ce n’était rien, je vous assure. » Je commence à m’éloigner.
J’entends des chuchotements. Des remarques ébahies. En un sens, cette admiration me fait chaud au cœur. Il y a longtemps que je n’ai pas reçu de compliments. Mais leurs regards me rendent nerveuse. Je dois être invisible. Leur attention va à l’encontre de tout ce que je me suis entraînée à être : quelconque, fade, insignifiante. Tout ce que Robin est censée être.
Quelqu’un m’appelle, mais je fais mine de ne pas entendre et j’accélère. Mieux vaut qu’ils m’oublient tout de suite. Je n’ai surtout pas besoin qu’on s’intéresse à mon visage, même s’il a beaucoup changé depuis tout ce temps. Il faut que je rentre. Que j’arrive chez moi, et vite. La joie que j’éprouvais tout à l’heure me paraît maintenant risible ; un rêve puéril auquel je n’aurais pas dû me laisser aller. La vérité, c’est que je ne connaîtrai jamais la sécurité, pas tant que je serai de ce monde. Et je serais idiote de mettre en péril tout ce que j’ai déjà accompli.
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