Oiseau de proie
Chapitre - 11
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« Aviez-vous des amis quand vous étiez enfant ? » me demande le docteur Holland.
Ces séances m’épuisent. Non, pire que ça. Elles m’ennuient à pleurer. J’ignore ce qu’ils en espèrent et ce que je suis censée en retirer.
« Qu’est-ce que ça peut faire ?
— En revenant sur vos interactions avec les autres enfants, vous pourrez mieux comprendre vos relations d’adulte. »
Je m’assombris. Il y avait une fille, Morag, sur l’île de South Uist. Des cheveux d’un roux éclatant et des taches de rousseur plein la figure, l’archétype de l’Écossaise des campagnes. Papa me laissait chez elle de temps en temps, lorsqu’il voulait passer la journée avec Jane Marshall. Morag était autoritaire. Elle me disait que ma mère reviendrait me hanter. Ça ne me touchait pas, j’étais convaincue que ma mère était trop faible pour revenir de l’au-delà sous quelque forme que ce soit, même celle d’un fantôme, d’une ombre.
Lentement, je réponds, « J’avais des amis, oui. » Je détache une peluche de ma jupe. « Mais je préférais ma propre compagnie.
— Pourquoi ça ? »
Parce que Morag a essayé de me faire manger une aile d’oiseau, mais il n’a pas besoin de le savoir. Nous l’avions trouvée dans le bosquet près de sa maison, une aile de sterne à en juger par les plumes, peut-être arrachée par un chat. Elle l’avait soulevée vers le soleil et, sans prévenir, elle avait essayé de m’enfoncer le bout ensanglanté dans la bouche. L’aile sentait l’humidité et la pourriture. Je me souviens d’un fort goût métallique sur mes lèvres et d’une malveillance désinvolte dans son regard. La cruauté lui venait naturellement, une leçon qu’il me faudrait retenir. Ne jamais faire confiance à personne, pas même à une prétendue amie.
Finalement, je dis, « C’était plus facile d’être seule.
— Vous aviez des animaux domestiques ? Pour vous tenir compagnie ?
— Non. Papa haïssait les chats et il disait que les chiens demandaient trop de travail. »
En réalité j’ai eu un oisillon quand j’étais très jeune, sur Lundy. Je l’avais trouvé dans un nid ; sa mère était peut-être en mer ou bien elle avait tout simplement disparu. Il arrive que les parents disparaissent, parfois. Son petit bec acéré prenait toute sa tête : une entaille rouge en forme de diamant, qui réclamait constamment à manger. Je lui ai donné des graines et je l’ai mis dans une boîte à chaussures au fond de ma penderie. Il est resté recroquevillé dans un coin pendant quelques jours et il tremblait de tout son corps lorsque je le sortais. J’ai dû finir par m’en lasser, car je l’ai trouvé mort au bout d’un certain temps. Son corps paraissait tendre, mais sous le duvet il était dur comme la pierre.
« Pensez-vous que vous auriez pu désirer la compagnie d’autres humains une fois arrivée à l’âge adulte ? me demande le docteur Holland en m’arrachant à mes pensées. Étant donné que vous ne l’avez pas beaucoup connue enfant ?
— Non. »
Il arrange ses jambes et se penche vers moi. « Changeons de sujet. Votre rencontre avec Ben Hulham. »
Je ne peux pas m’empêcher de sursauter et de reculer dans mon fauteuil. Je murmure, « Ne dites pas son nom. » Mes doigts agrippent ma jupe, il faut que je lâche. Il faut que je me détende.
Ben. C’est Henry qui, du bout des lèvres, nous a présentés au musée. Sa main serrée agressivement sur ton épaule pour t’empêcher d’approcher trop. Comme si j’étais une maladie, une chose dont il fallait se méfier.
Je fais non de la tête.
Le docteur Holland fronce les sourcils. « Je comprends que ce soit douloureux, mais si vous voulez avancer, je pense qu’il serait bénéfique que vous…
— Ce ne serait pas bénéfique. Ne le dites pas, je ne supporterai pas de l’entendre.
— Pouvez-vous expliquer pourquoi son nom vous fait cet effet ? »
Parce que personne ne connaît la vérité. Le docteur Holland n’a pas le droit de dire ton nom ; personne n’a ce droit. L’espace d’un instant, je te vois dans le coin de la chambre, tes mollets maigrichons qui tombent de ton bermuda d’uniforme, tes mains enfoncées dans tes poches. Tu me regardes avec une curiosité d’oiseau, la tête inclinée sur le côté. Mais tu n’es pas là. Il faut que je m’entre ça dans le crâne, parce que, si je dis que tu es là, j’avoue qu’une sorte de folie est nichée en moi. Nous sommes seuls, le médecin et moi. Il n’y a personne d’autre.
« Robin ? fait-il doucement.
— Ava.
— Vous savez que je ne peux pas vous appeler comme cela.
— Alors vous ne comprenez pas le pouvoir des noms. Pas du tout. »
Il acquiesce. « Et celui de Ben est puissant pour vous, n’est-ce pas ?
— Arrêtez de dire son nom.
— Robin, je note que vous êtes très tendue. Avez-vous besoin d’une pause ? »
J’opine. « J’ai besoin de m’en aller.
— Ces séances font partie intégrante de votre liberté conditionnelle. Nous devons continuer, mais nous pouvons parler d…
— Qu’est-ce que vous me voulez ? » Je n’ai pas fait exprès de lui couper la parole ; ça ne va pas arranger mon cas. Il est déjà en train de griffonner des notes dans son carnet. Ça va revenir aux oreilles de Margot, de toutes les personnes qui exercent un contrôle sur moi.
« Je cherche à vous aider.
— En disant son nom ?
— En vous faisant franchir les étapes qui vous permettront de tourner la page. Je suis convaincu que la mort de Ben Hulham continue de vous tourmenter, Robin. Autrement, votre réaction n’aurait pas été aussi violente. Et c’est quelque chose de positif. Ça montre que vous éprouvez du remords.
— Je n’éprouve aucun remords, parce que ce n’est pas ma faute ! » Sans en avoir vraiment conscience, je me suis levée.
« Mon intention n’était pas de vous contrarier. S’il vous plaît, Robin, voulez-vous vous rasseoir ? »
J’aimerais tant qu’il cesse de m’appeler par ce prénom. Je me sens mal ; il faut que je sorte d’ici. Je suffoque, le chauffage est beaucoup trop fort, je me sens piégée. Piégée au fond d’un placard dans une boîte sans air, par exemple. Ça me donne envie de rire. Il me fait perdre tous mes moyens.
« Je crois que nous allons abandonner ce sujet pour aujourd’hui, dit le docteur Holland pendant que je me rassieds. Nous pourrions peut-être réfléchir à un traitement. Nous pouvons…
— Ce n’est pas la peine. » Je n’ai surtout pas envie qu’il me demande combien de somnifères je prends le soir et me force à envisager d’autres possibilités. Je me souviens de Jane Marshall avec sa ribambelle de flacons de médicaments. Des comprimés de toutes les tailles et de toutes les formes – pas seulement des vitamines, des cachets pour son cœur aussi. Je ne veux pas finir comme elle. J’étouffe un nouveau rire. Quelle honte d’avoir perdu mon sang-froid de cette façon ; je vais devoir faire des efforts terribles pour le recouvrer.
Le docteur Holland soupire. « Je pense que ce serait utile. Nous pouvons revoir votre ordonnance et…
— Non. J’ai le droit de dire non, et je compte bien exercer ce droit. »
Exercer. Exorciser. Des mots si proches. Il faut que j’exorcise mon esprit, et vite. Le docteur Holland ne fait que le remplir de démons.
« Très bien, dit-il enfin. Il nous reste quelques minutes, de quoi voudriez-vous parler ?
— De la pluie et du beau temps ? » Cette fois le rire jaillit de moi, aussi vif et violent qu’un geyser.
Il ne sourit même pas et se borne à écrire un nouveau commentaire.
Sur le chemin du retour, forcément, je ne peux pas m’empêcher de penser à toi. Le tribunal a conclu à un meurtre ; le docteur Holland estime visiblement qu’il faut me le rappeler aussi souvent que possible. Mais cette appellation est bien trop simpliste.
Je ne nie pas t’avoir tué. Mais je nie être responsable.
Je me rappelle la troisième fois où je t’ai vu, après notre conversation au supermarché. Tu rentrais du lycée avec deux amis. C’était un pur hasard que je me trouve là ; j’étais dans le parc, de l’autre côté de la rue, et je grignotais une baguette de pain en écoutant les oiseaux. Il n’y avait rien de prémédité.
Tu portais ton sac à dos sur une épaule et tu avais encore ton blazer d’uniforme, en dépit de la chaleur. C’est une chose que j’aimais chez toi : tu cherchais à être élégant. La plupart des autres élèves avaient desserré leur cravate et ouvert le col de leur chemise. Tu te détachais du lot, un intellectuel, comme moi, au-dessus de la mêlée. J’étais fière de toi. Je ne me suis pas approchée, pas cette fois. J’aurais aimé te dire bonjour, mais je savais que tes camarades auraient trouvé ça bizarre, une femme adulte qui vient parler à un enfant. Je ne voulais pas t’inquiéter, seulement apprendre à te connaître. Vérifier mes suppositions, voir si tu valais mieux que ton père.
C’est vite devenu évident. Je ne comprenais pas comment un minable comme lui avait pu engendrer un garçon aussi doux, sensible et intelligent que toi. Quant à ta sœur, elle sortait du même moule que ta mère. Méprisante. Hautaine. Son portrait craché, jusque dans ses grosses fesses. Elle ne m’a jamais intéressée.
C’est à la quatrième ou cinquième fois que l’occasion d’entrer en contact avec toi s’est enfin présentée. Tu franchissais le portail de ton lycée et tu étais seul, je m’en souviens. C’était une journée chaude et lumineuse, et le soleil faisait briller tes cheveux impeccablement peignés. Je t’ai percuté, je me suis excusée, et puis j’ai feint la surprise. Il t’a fallu quelques secondes pour te rappeler où tu m’avais vue. Hors contexte, tous les adultes se ressemblent, j’imagine.
Il m’a suffi d’évoquer la présence d’un oiseau rare dans le parc. Tu aimais les oiseaux, c’était une autre chose que j’aimais chez toi. Comme tu te serais amusé sur les îles avec moi, quand j’étais petite. Je parie que nous aurions été inséparables ; amis pour la vie, avec les mêmes passions et les mêmes centres d’intérêt. Je t’ai dit qu’il s’agissait d’une perruche. Elle avait dû voler jusqu’ici depuis Londres, à moins qu’elle se soit échappée de chez son propriétaire. La tentation de l’exotisme s’est révélée irrésistible, mais tu as tout de même précisé que tu ne pouvais rester longtemps, que ta mère t’attendait pour le thé. Ça nous a fait grimacer tous les deux, un instant de vécu partagé, de camaraderie, quand bien même personne ne m’avait jamais attendue pour le thé. Un peu plus tard, tu m’as dit qu’elle passait son temps à te faire des remarques, et, avec un sourire en coin, j’ai répondu que ça ne devait pas être drôle.
Il n’y avait pas de perruche. Bien sûr, qu’il n’y avait pas de perruche ; un adulte aurait tout de suite flairé le mensonge. J’avais mauvaise conscience de te tromper de la sorte, mais je crois que tu as compris que cette rencontre et cette conversation étaient importantes. Tu m’as dit que tu venais d’être élu délégué de ta classe, que tu avais étudié l’Holocauste en cours d’histoire. Toutes ces bribes d’informations, tu me les pépiais avec enthousiasme. Ta famille ne s’intéressait pas assez à toi, ça sautait aux yeux.
Voilà pour la première fois ; la véritable première fois. Il n’y en a pas eu beaucoup d’autres par la suite, Henry a tout gâché. Il avait un don pour détruire tout ce qui était beau. Mais les brefs moments que nous avons passés ensemble ont été spéciaux pour moi, et je suis certaine qu’ils l’ont été pour toi aussi.
Une goutte s’écrase sur l’arête de mon nez et me fait sursauter. Elle est rapidement suivie par une deuxième. J’entends la pluie rugir derrière moi sur le trottoir, juste avant que l’averse me rattrape. Elle ne me dérange pas. Elle va me laver, me débarrasser temporairement de tous ces souvenirs. En plus, je suis presque arrivée. Qu’elle me trempe, qu’elle me fouette et qu’elle me morde. J’en ai besoin. Enfin quelque chose qui me relie à la nature et fait taire mes pensées ; des pensées semées dans mon cerveau par un thérapeute cruel et négligent.
En regardant vers le ciel, je me dis que je peux survivre à cette journée. Un escadron de lignes grises qui foncent sur moi, mouillent mon visage. Il est temps que je commence à faire les choses à ma façon, à vivre comme je sais le faire.
Chez moi, j’enlève mes vêtements et je les jette par terre dans la cuisine. Puis je monte d’un pas décidé et je vais chercher dans la chambre d’amis le collier qu’Henry m’a donné – cette babiole immonde avec le goéland en pendentif. Je n’ai aucun mal à le trouver, il est toujours posé sur le carton où je l’avais laissé. Je l’attrape et je redescends. J’ai un marteau dans un tiroir, je l’ai acheté en même temps que d’autres outils en me disant qu’il pourrait servir.
Le premier coup est un bonheur. Le goéland saute et rebondit, et mon souffle se bloque dans ma gorge. Une partie du plaquage métallique se détache, et je frappe et frappe encore ; un déluge, chaque coup plus fort que le précédent. Le pendentif se voile, se tord, et finit par se briser. Les maillons de la chaîne se ratatinent sur eux-mêmes, ils ne peuvent résister à mon assaut.
Je crie, « Je te hais ! » Je me rends compte que je le répète sans arrêt, une incantation qui se déverse d’elle-même depuis le centre de mon être. La haine. Un mot en forme d’aboiement et au potentiel dévastateur. Sa puissance soudaine est enivrante. Elle est satisfaisante, mais elle ne suffit pas. Ma haine est très loin d’être étanchée. Je passe ensuite à cette lettre ignoble qui est toujours sur le rebord de la fenêtre, derrière le pot de fleurs. La déchirer serait encore trop gentil. Je veux la voir brûler, car à travers elle je veux toucher la personne qui l’a écrite pour lui faire sentir l’étendue de mon aversion.
Il y a des allumettes sous l’évier. J’en craque une et je l’approche du coin de la feuille. Le papier prend instantanément feu et vire au brun sale, au noir, puis s’effrite. Enfin, une flamme apparaît et s’étire vers le haut. Elle est fascinante à regarder, et à cet instant je comprends les pyromanes. Comment résister à la caresse sensuelle de cette langue de chaleur ? Les flammes me chatouillent les doigts et je laisse tomber la lettre sous le robinet. Quelques secondes encore et elle s’éteint, réduite à un petit amas carbonisé.
Je réserverai le même sort à tout ce qui me menacera. Je suis consciente qu’il s’agit d’une forme de folie, mais pour l’heure je m’y adonne entièrement. Cette folie est bonne, grisante, une victoire sur l’adversité. Un pouvoir. Je ne me laisserai impressionner par personne. Ni par le corbeau, ni par le docteur Holland avec ses questions inquisitrices, ni par Amber. J’ai retrouvé ma force.
Je commence à nettoyer les cendres dans l’évier et je me dis qu’à partir de maintenant, ça sera comme ça. Fini de me défendre, j’attaque.
Couchée dans le noir, je sens le couvre-lit sous mon corps. Sa fraîcheur est agréable. J’ai besoin de froid après la brûlure de tout à l’heure et le feu qui continue à ronfler en moi.
Nous faisions souvent des feux, Papa et moi. C’était le seul moyen de se tenir chaud, surtout dans les cottages où nous n’avions pas le chauffage central. Dans certains d’entre eux nous disposions d’un poêle à bois, et j’étais fascinée par l’intensité du foyer, l’éclat des flammes derrière la vitre. J’approchais ma paume pour voir combien de temps je supporterais la chaleur. Ailleurs, nous avions des cheminées ouvertes, avec des bûches énormes qui éclataient parfois en projetant des braises sur les dalles en ardoise. Papa aimait beaucoup lire devant ces feux. La télévision ne l’intéressait pas ; il détestait les programmes de fiction et estimait que les actualités étaient trop éloignées de ses préoccupations. Jane Marshall se joignait souvent à nous et se mettait sur le canapé, les pieds ramassés sous le corps, ou bien allongée de tout son long en s’assurant de ne pas me laisser la place de m’asseoir.
Un jour elle a donné à Papa la brochure d’une pension à Glasgow. C’est un établissement très réputé, lui a-t-elle dit sans me regarder. Ava y ferait des étincelles. C’est une fille intelligente, elle mérite le meilleur. Venant de n’importe qui d’autre, Papa aurait rejeté cette idée sans réfléchir. Mais c’était Jane, et elle exerçait une emprise sur lui, ce que je n’ai jamais réellement compris. Et ainsi, une semaine plus tard, nous avons pris le ferry pour le continent, puis nous avons roulé plusieurs heures au milieu des lochs tentaculaires et des collines arides, jusqu’à ce que le relief s’aplanisse et que nous apercevions des bâtiments à l’horizon. L’école était vieille, bâtie en briques grises, avec des colonnades. De longs couloirs. Des filles qui défilaient en rang, anonymes et effacées. Jane marchait devant nous avec la personne chargée de l’accueil, qui lui parlait d’enrichissement pédagogique, de perspectives universitaires, de brillante carrière. Elle a fait un signe de tête à Papa, et j’ai été horrifiée de le voir répondre de la même façon tout en me traînant par la main.
Heureusement, j’ai raté l’examen d’entrée. Je n’ai eu qu’à donner quelques mauvaises réponses, juste assez pour échouer de manière convaincante. Je me suis naturellement délectée de la cuisante déception de Jane lorsqu’elle a découvert mes résultats. Elle qui se croyait débarrassée de moi. C’est à ce moment, je pense, qu’elle a compris que ce ne serait pas aussi simple. Elle a pris quelques cachets et elle s’est servi un verre de vin, accompagnée par Papa. Elle ne m’a rien proposé mais c’était très bien comme ça. Je n’aurais rien accepté, de toute façon.
Bien des décennies plus tard, Ditz a suggéré la possibilité que Jane ait éprouvé de la tendresse pour moi. J’en ai ri tellement fort que j’ai failli m’étrangler avec la gorgée d’eau que je venais de boire. J’étais soufflée que, après toute une vie marquée par la cruauté, Ditz puisse encore penser que les gens avaient un bon fond. Des intentions louables. C’est probablement à sa sœur qu’elle le devait : sa chère Babs qui lui avait fait croire qu’on pouvait se fier aux femmes. Quelle blague. Tout le monde se fout des gens comme nous, je lui ai répondu. À commencer par toi, parce que tu es négligeable, insipide. Je me souviens que son sourire a vacillé. Elle avait tellement envie de se persuader que le monde n’était pas un enfer et qu’elle y avait sa place. J’avais le devoir de lui remettre les idées en place. La vérité est une chose importante.
Ditz m’a peut-être détestée de lui avoir dit ça, et peut-être qu’elle me déteste encore, là où elle est maintenant. Mais j’avais raison. Il n’y a rien de bon dans l’humain et il n’y avait rien à sauver en elle, ni dans les autres de son espèce. La majorité des gens sont des parasites, résolus à tout aspirer autour d’eux sans rien laisser.
Le fléau de la planète, avait dit un jour Papa au sujet de la race humaine, quand il avait découvert un banc de bouteilles en plastique dans une flaque au milieu des rochers. Ils salissent tout.
Ils méritent d’être punis.
Ce matin, je vais sortir me promener. Je ne vais pas prendre mon chemin habituel pour aller en ville, je vais partir de l’autre côté, vers la rivière. Avant la prison, je ne ratais jamais une occasion de m’immerger dans la nature, de laisser l’odeur des feuilles et l’air frais et riche accomplir leurs merveilles. Surtout lorsque Henry m’a larguée ; j’en avais besoin. Peut-être que ça m’aidera aujourd’hui aussi.
Il y a du vent. Quelques feuilles brunes constellent déjà le sol, collées au trottoir par l’humidité. Ça ne me dérange pas ; j’ai mon écharpe, et j’ai acheté un manteau d’hiver en prévision du changement de saison. Il n’y a pas grand monde dehors. En descendant la longue ruelle qui mène à la rivière, je croise quelques personnes qui promènent des chiens et baissent la tête en me voyant, et un homme âgé qui marche difficilement en s’appuyant sur une canne, mais c’est tout. Cette tranquillité me fait du bien. Je me sens mieux. C’était la bonne décision.
Aujourd’hui, je vais me concentrer sur l’avenir, et non sur le passé. Je me rends compte que je suis souvent dans mes souvenirs. Ce n’est pas étonnant, puisque le docteur Holland met un point d’honneur à m’empêcher d’en sortir. J’ai envie de me fixer des objectifs, comme autrefois, avant Henry. J’ai envie de me trouver un nouveau passe-temps, d’essayer des choses. Je crois que ça m’aidera à être plus positive. Je n’ai pas encore décidé ce que j’allais faire – peut-être du point de croix, à moins que je ne m’inscrive à des cours de langue sur Internet. Margot m’a dit que je pouvais télécharger des applications gratuites, mais je ne suis pas très sûre de savoir ce qu’est une application. Encore un de ces machins modernes qui me laissent perplexe.
C’est la première fois que je descends à la rivière. Son cours est large et rapide, d’un beige sombre qui me rappelle l’eau de vaisselle. Mais c’est bon d’être ici, avec cette brise qui me pique les joues. Je m’accoude à un garde-fou et j’observe une rangée de cormorans qui sèchent leurs ailes dans la lumière humide. Il y a aussi des colverts qui glissent entre les roseaux, et quelques goélands argentés perchés sur l’autre rive. Je repère des cafés au bord de l’eau, un peu plus loin, mais je préfère rester seule aujourd’hui et me limiter à une balade sur le sentier. Il est boueux, mais je m’en fiche. J’ai mes bonnes chaussures.
Plus j’avance, plus la rivière s’élargit. Rien de surprenant car c’est un estuaire, je n’avais seulement pas prévu qu’elle changerait si vite de personnalité. Au bout d’un moment je m’arrête, un peu essoufflée, et je profite de la vue. Elle est sinistre, dominée par le vernis froid de l’eau qui se confond pratiquement avec le ciel.
Je prends une grande inspiration et je me dis, Je suis faite pour ce genre d’endroits. À l’écart du reste de la société. Une terre traversée par un cours d’eau et musclée par les pierres. C’est moi, c’est ce que je suis véritablement. Bien que ce soit tentant, je ne peux pourtant pas prendre racine ici. Des nuages arrivent de la mer, des nuages noirs et chargés de pluie. Je supporterais une ondée, mais un long retour à la maison sous le déluge ne me tente pas. Je fais demi-tour et rentre ma tête dans mes épaules pour faire barrage au vent froid qui va me souffler dans le cou. Je prendrai un bain en arrivant. Un peu de chaleur bienvenue après ce froid.
Le retour me paraît étrangement plus difficile que l’aller ; peut-être que le chemin monte un peu. J’ai le souffle court et je remarque que le ciel s’assombrit. La pluie est loin d’être terminée. Au bout d’un certain temps, je perçois des pas dans mon dos. Ils sont assez éloignés et je ne les entends que lorsque la brise porte leur bruit jusqu’à moi. Je ralentis et me mets sur le côté, indiquant clairement à la personne de me dépasser. Les pas semblent ralentir eux aussi. Je risque un regard par-dessus mon épaule.
Une silhouette dans un manteau noir me suit à bonne distance ; elle est mince, vraisemblablement une femme. Elle porte un chapeau à bord large qui dissimule son visage et ne laisse apparaître qu’un triangle de menton pâle. C’est curieux de porter un chapeau pareil ici, près de la rivière, avec ce vent qui risque de l’arracher à tout moment. À croire que la personne qui se trouve en dessous cherche à se cacher. Ma peau me picote, à cause du froid, ou peut-être de la nervosité. Quelque chose cloche, je le sens. Toutes les années où j’ai baigné dans la malveillance m’ont appris à y être attentive.
Je me remets en marche et je presse le pas. Ce n’est peut-être rien, un autre promeneur qui appréciait le paysage mais se dépêche maintenant de rentrer. La question est, pourquoi a-t-il ralenti en même temps que moi ? Et pourquoi ce chapeau si délibérément bas ? Voilà que je redeviens parano. Je ne dois surtout pas me mettre dans le même état que l’autre jour, ce n’est pas bon pour moi. Mais je peux aussi essayer de voir ce qu’il en est, ça ne coûte rien. J’accélère encore et marche maintenant bien plus vite qu’à mon habitude. Si je n’ai pas à m’en faire, j’aurai bientôt semé l’autre. Pour le moment je ne peux être sûre de rien, et je ne veux pas regarder une deuxième fois, pas tout de suite. Papa disait toujours que, face à un prédateur, la pire chose que puisse faire un oiseau était de s’immobiliser et de montrer sa peur.
Le vent charrie jusqu’à moi une nouvelle rafale de pas. Ils sont loin, mais le seul fait que je puisse les entendre suffit à m’inquiéter. J’aperçois les cafés sur la berge ; je suis presque à la ruelle qui me ramènera chez moi. Il me suffit de tenir le rythme jusqu’à ce que je retrouve la sécurité de ma maison. Mais le besoin de savoir est trop fort. Je ne peux pas résister, je regarde par-dessus mon épaule. La silhouette est toujours derrière moi. C’est peut-être mon imagination, mais elle paraît même un peu plus proche. En tout cas je ne l’ai pas distancée. Les mains dans les poches, elle cherche quelque chose. Peut-être une arme.
Quelqu’un me suit. On me traque.
Je laisse échapper un petit cri. Ce n’est pas normal, ce n’est pas juste. Je refuse de me laisser impressionner ; je ne mérite pas qu’on me fasse subir ça. Et d’abord, pour qui elle se prend, cette silhouette avec son chapeau ? Elle veut jouer les vengeurs solitaires, elle s’imagine qu’elle a une mission à accomplir ? Ce n’est pas à elle de décider si je mérite ou non un châtiment ; j’ai tiré ma peine, aux yeux de la loi je suis une personne neuve. Je pourrais m’en aller en courant, mais si je fuis elle croira qu’elle a gagné. Alors je m’arrête, je me retourne et je la regarde bien en face. Il faut qu’elle comprenne à qui elle a affaire. Elle aussi s’arrête et imite ma position – elle se moque de moi, c’est sûr. Et puis elle lève une main, tend un doigt et le pointe dans ma direction. Je distingue la courbe d’une lèvre sous le chapeau.
Ma gorge se noue, mon cœur se met à cogner plus fort contre mes côtes. Je suis percée à jour. Je ne sais pas quoi faire, mais je dois trouver quelque chose.
Je crie, « Arrêtez de me suivre ! » et je suis consternée par le son de ma voix : frêle, tremblante, une voix de souris.
Le vent a forci, mais je suis presque certaine d’entendre un rire étouffé. C’est une femme, pas de doute. J’aperçois une mèche de cheveux qui s’échappe du chapeau et que le vent rabat. Est-ce que je dois m’approcher ? Lui enlever son chapeau pour voir qui me harcèle ? Mais elle garde une main dans sa poche ; elle a peut-être un couteau, qu’elle n’hésiterait pas à sortir, à m’enfoncer dans le flanc comme un boucher dans une carcasse.
J’ajoute, « Vous vous trompez de personne », si bas que je m’entends à peine.
Ma suiveuse baisse la main et j’entends à nouveau son rire. Et puis, sans prévenir, elle tourne les talons et s’éloigne vivement. Je reste à la regarder, bouche bée comme un poisson qu’on vient de sortir de l’eau. Elle ne se retourne pas, même quand elle n’est plus qu’un petit point noir au loin. Elle n’en a pas besoin. Elle cherchait à gâcher ma journée et elle a réussi.
Je crois qu’elle avait les cheveux blonds, si j’en juge par la mèche que j’ai vue voleter. En y réfléchissant, je suis certaine que c’était un blond clair, cette nuance qu’on appelle des cheveux d’ange.
Ça pouvait être Amber. Ça pouvait tout à fait être elle.
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