Oiseau de proie
Chapitre - 4
- 4 -
Aujourd’hui mon cerveau turbine. Je dors encore plus mal que d’habitude, mais je me rassure en me disant que j’ai à peine entamé le stock de somnifères réparti entre la salle de bains et le tiroir de la table de nuit. J’ai quand même l’impression qu’il m’en faudrait plus si je veux être en sécurité. Ça signifie ressortir, cette fois pour aller dans le centre-ville. Je n’aurais pas dû en prendre autant hier soir, mais j’en avais besoin. Je n’arrêtais pas d’entendre Ditz hurler dans le noir, et j’ai même vu ses yeux humides briller dans un coin de la chambre. Elle me tournait autour, elle se pendait au plafonnier, elle était partout, le cou tordu et les pieds ballants.
Par moments je me dis que je deviens folle.
Il faut que je pense à quelque chose de positif. J’oriente mon esprit vers les petits plaisirs de la vie, et ce n’est pas si difficile. M’asseoir dans le salon avec mon livre. Regarder les émissions que j’aime à la télé, et pas celles qu’on a jugées appropriées pour moi. Prendre un bain, même si le joint autour de la baignoire est un peu moisi.
Mais rien de tout cela ne fonctionne. Je repense à ce que je faisais, enfant, pour surmonter les moments pénibles. Je sortais de la maison que nous louions et je partais marcher dans les champs et les bois. Je faisais souvent ça, surtout quand le professeur Jane Marshall était chez nous. Qu’est-ce que j’ai pu haïr cette femme. Je ne devrais pas penser à elle. Mais ce n’est pas toujours facile de faire taire les souvenirs.
Papa n’a jamais été démonstratif avec ma mère. Même quand elle était au plus dur de sa maladie, il restait distant et n’avait jamais le moindre geste de réconfort ou d’attention. Jane, à l’inverse, semblait révéler un autre aspect de son caractère. Il s’évertuait à la toucher souvent. Il lui effleurait le coude, ses doigts s’attardaient sur sa taille. Sur sa joue, puis sur ses lèvres, de plus en plus au fil des mois. Je détestais sa manière de rougir et ses minauderies, et aussi le ricanement qui lui servait de rire et qui ressemblait davantage au hennissement d’une mule. Je n’ai pas souvent eu l’honneur de ses sourires. Chaque fois que j’entrais dans une pièce où elle se trouvait déjà, elle prenait un air méfiant, réservé, et son visage se fermait d’un seul coup. J’avais beau être chez moi, elle réussissait à me donner l’impression d’être l’étrangère dans la maison. Aujourd’hui, je sais combien les enfants peuvent être agaçants. Mais j’étais là avant elle. Rien n’est plus important que le territoire, et cette femme avait envahi le mien.
Quand nous avons déménagé sur l’île suivante, j’ai cru que je ne la verrais plus jamais. Je savourais l’idée qu’elle soit restée sur une de ces plages froides, comme les débris répugnants que la mer rejetait sur le sable. Mais elle nous a suivis à Lundy, et ensuite à St. Helens. J’ai fini par comprendre qu’elle travaillait sur le même projet que Papa. Comme c’était pratique.
Je rumine. Il faut que j’arrête ; ce n’est plus nécessaire. Je l’ai bien assez fait en prison. À la place, je vais chercher mon manteau dans le placard de l’étage en pestant parce qu’il n’a pas de capuche. Il va bientôt pleuvoir et je n’ai rien pour me protéger. Un parapluie, peut-être un anorak léger avec une capuche : deux choses que je vais devoir acheter. Et qui supposent une nouvelle expédition dans le monde extérieur, une épreuve que je rechigne à m’infliger.
Des nuages lourds passent dans le ciel quand je tire la porte derrière moi. Une deuxième porte fait écho à la mienne, tout près. Bill. Je tourne la tête, mais c’est une femme. Sa fille Amber. Je la reconnais à sa nervosité et à la blancheur saisissante de ses cheveux. Elle m’aperçoit et ses yeux se défilent immédiatement, il est évident qu’elle regrette de ne pas être sortie quelques minutes plus tôt ou plus tard. Tout ce qui aurait permis d’éviter une conversation. Je suis du même avis, naturellement.
Elle me dit bonjour sèchement, sans me regarder. Ses cheveux sont fins, presque transparents dans leur blancheur. Des cheveux d’ange, aurait dit ma mère. Pourtant cette femme n’a rien d’angélique. Elle est entièrement faite de silex.
Je bredouille, « Vous êtes encore chez votre père ? »
Je sens qu’elle meurt d’envie de m’envoyer bouler. Elle se contente d’acquiescer.
« Papa aime bien avoir un peu de compagnie de temps en temps. J’imagine qu’il vous a parlé de son passé.
— Oui. Ça n’a pas dû être facile.
— Vous n’imaginez même pas. »
Dans ma tête, je réplique, Toi non plus tu n’imagines pas. J’ai connu des filles comme elle, en prison. Elles dégagent une impression de force et de débrouillardise simplement parce qu’elles ont traversé des turbulences quand elles étaient plus jeunes. Certes, ça n’a pas dû être marrant de grandir avec un père absent, mais bon. Elle a eu une mère et une maison, autant d’avantages dont Bill a été privé.
Je demande, « Il est là ? » en regardant par-dessus son épaule, et je m’attends presque à ce qu’il sorte en entendant nos voix.
« Non, il a du sommeil à rattraper. Il dort mal.
— Je sais ce que c’est. »
Encore ce regard. Elle me jauge, me voit comme une concurrente. Petite créature stupide. Et puis elle plisse les paupières. « On ne s’est pas déjà rencontrées ? »
Sa question aspire tout l’air de mon corps. Cent murmures affolés s’agitent en moi : elle sait, elle sait, elle sait. Non. C’est impossible. C’est possible. Elle m’a percée à jour.
Je réponds, « Comment ça ? » Je ne laisse rien paraître.
« Je ne sais pas. Votre visage me dit quelque chose.
— Je suis sûre que je ressemble à mille autres femmes. »
Elle ne dit rien, elle hoche la tête. « Je vais en ville, dit-elle en pointant un doigt derrière elle. J’espère que Papa ne va pas trop tarder à réparer la clôture, comme ça il ne vous dérangera plus. »
Je réponds, « Honnêtement, ce n’est pas un souci », mais c’est trop tard, elle s’éloigne déjà. Je regarde son dos qui se balance à chaque pas. Je suis troublée par ce qu’elle a dit, mais aussi par tout ce qu’elle n’a pas dit, qui est resté caché derrière son visage impassible. Cette femme est un livre fermé, elle est encore plus insondable que toutes celles que j’ai connues. Il y a quelque chose de pas clair chez elle, mais je n’arrive pas à mettre le doigt dessus. Je suis certaine qu’elle peut être dangereuse. Je sais reconnaître ces femmes quand je les croise.
J’ai perdu toute envie d’aller faire des courses. Les médicaments attendront ; je préfère réessayer un autre jour. Faisant écho à ces réflexions, la première grosse goutte de pluie tombe du ciel, directement sur mon nez.
Mieux vaut rester à l’intérieur pour le moment.
Il a plu toute la matinée sans interruption.
Ça me rappelle la première nuit que nous avons passée ensemble, Henry et moi. Le même crachin qu’aujourd’hui. J’avais peur pour ma coiffure ; mes cheveux ont toujours eu tendance à friser. Il m’a abritée sous sa veste pendant que nous courions vers l’arrêt de bus, mais le coton léger n’a rien pu contre l’averse.
Je te raccompagne, m’a-t-il dit en montant dans le bus. Ce n’est pas prudent de rentrer seule à cette heure-ci.
J’aurais dû deviner ce qu’il avait derrière la tête. Avec le recul, je me trouve stupide. Sa main autour de mes épaules aurait dû me mettre sur la voie. Mais j’étais jeune, et probablement bien plus innocente que la majorité des femmes. Je n’ai pas souvenir que ça m’ait plu. J’en doute. Il prenait quand même beaucoup de libertés, il me faisait des avances alors qu’il avait passé un long moment dans le bar à me parler de ses deux enfants et de sa femme, Miranda. Il s’était posé en bon père de famille, et peu après il se faufilait chez moi comme une volute de fumée dans une bouche d’aération.
Ça a été mon initiation au sexe. Ses doigts qui ont sorti mon chemisier de ma jupe à la seconde où j’ai refermé la porte. Sa bouche chaude qui laissait son humidité sur mon cou. Ses mains, ses mains partout, qui empoignaient mes fesses, tiraient ma tête en arrière, caressaient ma poitrine. J’étais un poisson dans les bras d’une pieuvre. Tous ses membres qui employaient leur force à me soumettre.
Il n’a même pas pris la peine de m’emmener dans la chambre. Il m’a plaquée au sol, près du paillasson. La moquette m’irritait les omoplates. C’est curieux, vraiment, les choses qu’on garde en nous malgré les années. Cette expérience m’a fait penser à l’accouplement des cygnes. Le mâle empêche la femelle de relever la tête et la maintient souvent sous l’eau. Peu lui importe qu’elle risque de se noyer, qu’elle souffre, probablement, tant qu’il parvient à ses fins.
Ce souvenir amer me fait rire. Mon histoire répète celle de tant de femmes en prison, qui se sont endurcies contre les hommes et n’hésitent pas à leur reprocher d’être le sexe le plus brutal, le moins humain. Il faut dire qu’ils nous aident beaucoup à les haïr.
Nous devons nous montrer utiles, j’en suis convaincue. Quelle que soit notre situation, nous avons le devoir de contribuer à la société. Depuis que je suis sortie de prison, je me sens parfaitement inutile, et c’est un sentiment que je ne peux pas ignorer si je veux réussir ma réinsertion. Je décrète que la solution sera la pâtisserie. Autrefois, j’aimais faire des tartes et des gâteaux ; j’avais appris toute seule quand j’étais enfant, pendant les soirées obscures où il devenait évident que personne n’allait se mettre à la cuisine.
Ma première tentative de génoise est décevante. À ma décharge, il y a longtemps que je ne m’y suis pas essayée. Le dessous est un chouïa trop cuit, les bords ont collé au moule et le goût est un peu amer. Il va falloir que je m’entraîne ; savoir faire des gâteaux est une compétence utile à avoir. Tout le monde a besoin d’un peu de douceur de temps à autre.
On sonne à la porte, un coup puis un second. Ça me surprend et je manque de lâcher le gâteau. C’est une intrusion malvenue. Je ne suis pas d’humeur à penser ce soir, et encore moins à parler. Mais je change d’avis quand j’aperçois derrière le verre dépoli une calvitie qui reflète le soleil du soir. C’est Bill, avec une nouvelle bouteille de vin. Il sourit et exécute une demi-révérence piteuse quand j’entrebâille la porte.
Il demande, « Est-ce que j’abuse si je m’invite pour l’apéro ? »
En principe je refuserais. Mais il a un sourire si doux – féminin, presque. Je remarque une cicatrice qui suit la courbe de son cou, juste sous l’oreille. Une bagarre de rue, peut-être. Ça le rend plus sécurisant à mes yeux. Il connaît la souffrance, les dégâts que peut causer la brutalité.
Je dis, « Bien sûr », et je m’écarte pour le laisser entrer. « J’essayais de cuisiner, mais je suis contente de vous voir.
— Quelque chose de bon ?
— Un gâteau, mais je l’ai raté. Le prochain sera meilleur. Je vous en garderai une tranche.
— Vous êtes gentille. » Il me suit dans le salon et s’assied dans le vieux canapé, comme s’il avait déjà ses habitudes. « Je suis content qu’on soit voisins. »
Je lève un doigt pour endiguer le flot de sa conversation et je file chercher deux verres dans la cuisine. Les deux seuls que je possède, un coup de chance qu’ils soient propres.
Il dévisse le bouchon, remplit rapidement le premier verre et me le tend. Je note et j’approuve sa bonne éducation. Henry aurait certes fait la même chose, mais avec un regard lubrique, suggestif, indiquant qu’il espérait une faveur en retour. Bill paraît plus innocent. Il a des yeux ronds et inoffensifs de petit enfant. Je ne sens aucun risque émaner de lui.
« Merci de vous montrer si agréable avec moi, dit-il en se penchant vers moi. On ne peut pas dire la même chose de tout le monde.
— Comment ça ?
— Parce que j’ai été à la rue. J’ai eu des problèmes de drogue. Je ne suis pas le genre de type que tout le monde veut avoir chez soi. En plus, je suis aux allocs. Dans le quartier, tout le monde me traiterait d’assisté. »
Je réponds trop vite, « Moi aussi je suis aux allocs », et ça me fait rougir.
« C’est vrai ? Handicap ? »
J’acquiesce et je me dépêche de boire une gorgée de vin.
Heureusement, il est trop poli pour me poser d’autres questions. Il englobe la pièce d’un grand geste et dit, « C’est vraiment super, chez vous. Ça ne fait pas longtemps que vous êtes ici, je me trompe ?
— Pas très. Mais, et vous alors ? Vous ne m’avez pas vraiment répondu, l’autre jour. Où est-ce que vous viviez avant ?
— Houlà, pas si vite. Je veux en apprendre plus sur vous, Robin. Vu qu’on est amis, maintenant. » Il glousse et il trinque avec moi. « Qu’est-ce que vous faisiez avant d’arriver ici ?
— J’étais dans le Herefordshire. » J’ai la gorge sèche malgré le vin. Mais je ne dis que la vérité : c’est là que se trouve la prison.
« Vous vous y plaisiez ?
— C’était l’enfer. » Une réponse honnête.
« J’imagine que tout paraît décevant, quand on a grandi au bord de la mer.
— C’est ça. »
Le flot de mots s’interrompt, je sens que Bill regarde ma joue. Ma peau se met à picoter. Histoire de rompre le silence, je tente, « Quel temps horrible aujourd’hui, non ? Et dire que c’est encore l’été.
— Ça m’a obligé à rester bosser dans la maison, donc je ne me plains pas.
— Ça devait être atroce de vivre dehors, quand il pleuvait. »
Il plisse les yeux. « Oui. Mais j’évite d’y penser. Je préfère me concentrer sur mon avenir.
— C’est ce que mon… » Je laisse ma phrase en suspens. Je ne dois pas dire que le docteur Holland me répète régulièrement la même chose. Il ne faut pas que Bill soit au courant de quoi que ce soit. Il ne comprendrait pas ; personne ne comprendrait.
« Je sens que vous n’aimez pas beaucoup parler de vous, dit Bill pour combler le blanc dans la conversation. Je ne vais pas me mêler de vos affaires, ne vous inquiétez pas. Je suis un moulin à paroles, je parle beaucoup trop de moi. Amber aimerait bien que je la ferme, de temps à autre.
— Elle a l’air gentille. » Un mensonge.
« C’est une bonne fille. Elle m’a dit qu’elle vous a vue, tout à l’heure. C’est drôle, elle est persuadée qu’elle vous a déjà rencontrée quelque part. »
Mon souffle se bloque dans ma gorge. Elle a tout juste l’âge de se souvenir. Mais j’ai changé, je suis pratiquement méconnaissable. J’ai un nouveau nom, je ne suis plus la même personne, ça devrait être assez. Peut-être pas. Je sais qu’il suffit d’une seule rumeur pour que les gens se mettent à chercher des ragots à propager. Il ne faut pas que ça se produise. Sinon je suis foutue.
« Est-ce que ça va ? » demande Bill face à mon silence.
Je reviens dans le présent et me force à sourire. « Oui. Bien sûr. Je ne connais pas votre fille, elle doit me confondre avec quelqu’un d’autre. Est-ce que vous pourriez le lui dire ?
— Je lui passerai le message. Et donc, vous vivez seule, Robin ?
— Oui. »
Ce n’est pas une bonne idée. Je ne suis pas capable de me dépatouiller de ce genre de conversations, j’ai trop de mal à inventer des bobards et à les mémoriser. Chaque mot qui tombe de ma bouche est une miette de pain qui mène à la vérité. C’est dangereux.
« Pas d’enfants ? »
Je pense à toi. Comment faire autrement ? Tu étais un fils pour moi, bien que ça n’ait pas duré. Je fais non de la tête. Je ne peux pas commencer à penser à toi, pas ici. Ça se verrait sur mon visage et Bill le remarquerait.
Il hoche la tête avec empathie. « Je vous demande pardon, c’était indiscret de ma part. J’essaie seulement de vous cerner. Vous n’avez aucune photo, donc je n’ai rien pour deviner.
— À part les oiseaux. » Je montre les clichés des pétrels géants sur la cheminée.
« J’ai compris que vous aimiez beaucoup les oiseaux. » Il sourit. « Mais ça ne suffit pas, tout le monde a besoin d’autre chose dans la vie.
— Je trouve les oiseaux bien plus sensés que la plupart des humains que j’ai rencontrés.
— Et d’où vous vient cet amour que vous avez pour eux ?
— De Papa. » Puis j’ajoute rapidement, « Et de ma mère. » C’est faux.
« Ils travaillaient avec les oiseaux, c’est ça ? »
Trop proche de la vérité. Je fais non de la tête. « Non, ils aimaient simplement observer ceux que nous avions dans le jardin.
— Et c’est ce qui vous a poussée à faire carrière dans tout ce qui a des plumes ?
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ? »
Il me regarde bizarrement. « Vous me l’avez dit, l’autre jour. Vous ne vous rappelez pas ?
— Si, si, bien sûr. » J’ai chaud aux joues. Je ne me souviens plus de ce que j’ai dit ou pas dit. C’est le problème d’être face à Bill ; il est trop sympathique, trop chaleureux. Je risque de baisser la garde et ça m’inquiète.
Il rit, et puis il lève les mains. « C’est compris, je n’arriverai pas à percer votre carapace, mademoiselle Robin. Vous êtes une femme qui n’aime pas se dévoiler. Pas de problème, j’arrête avec mes questions. Est-ce que vous voulez que je vous resserve ? »
J’accepte avec un sourire, mais j’ai l’estomac noué. Ça devrait être un moment normal, informel, avec une nouvelle connaissance. Une interaction sociale. Mais ça ne sera jamais normal, je le sens.
Je ne suis même pas sûre de savoir ce qu’est la normalité.
Ditz m’a aimée, c’est une certitude. Allongée dans l’eau de mon bain qui refroidit, pendant que les bulles me chatouillent les membres, je sais que c’est la vérité. Je me rappelle la façon qu’elle avait de me regarder, cette adoration abrutie et embrumée, son soulagement d’être prise en charge par quelqu’un qui veillait à ce qu’il ne lui arrive rien en prison. Elle avait raison de le penser. Je l’ai protégée, préservée de la mauvaise influence des autres détenues. Je l’ai prise sous mon aile avec la tendresse d’une poule pour son poussin et je lui ai appris à survivre. À ne pas se laisser briser par sa cellule miteuse et exiguë. À garder un visage de marbre et à dissimuler sa peur. Je m’occupais d’elle comme l’aurait fait un parent. Dans ces moments, je savais que j’aurais fait une mère fantastique. C’est certain. Ce qui ne veut pas dire que je l’aie désiré un jour.
Et puis elle a commencé à tirer sur la corde. C’est toujours pareil avec les gens : dès que vous leur donnez un peu, ils cherchent à en avoir plus, et encore plus. J’ai peut-être eu des mots cruels, mais ils étaient tous vrais. Elle n’arriverait jamais à rien dans la vie, même si elle se trouvait un boulot après la prison ou si elle se mariait. Certaines personnes comptent, d’autres pas. C’est une des vérités impitoyables et élémentaires de la vie.
L’Oiseau boucher. J’en frissonne. Je détestais ce surnom.
Le robinet goutte. De loin en loin, un ploc maussade sur mon pied. Si je tends l’oreille, j’arrive à entendre les bulles qui éclatent, la mousse qui se replie lentement sur elle-même. Ça aussi, c’est un luxe auquel j’ai du mal à m’habituer. En prison, les douches étaient chronométrées : trois minutes d’un jet crachotant, sous lequel les deux mains devaient savonner le corps à toute allure avant que le sifflet n’appelle la suivante qui patientait dans la file d’attente. Ici, j’ai tout mon temps. Des heures et des heures pour sombrer dans la chaleur et m’apitoyer sur mon sort.
Je passe mes doigts sur ma poitrine, puis je les laisse descendre. Mon corps n’est pas si mal pour une femme de mon âge. J’en ai vu de bien pires. D’accord, je n’ai plus un ventre plat et musclé. Mon nombril est perdu au milieu d’un coussin ramolli. Mais mes seins sont encore assez fermes, et plus gros qu’autrefois. Les gens s’imaginent que la prison fait mincir. En réalité, on s’y active trop peu pour empêcher que les hanches s’étalent et que la peau devienne molle et blême.
Je ne me fais pas d’illusions, Henry ne me trouverait plus désirable aujourd’hui ; et moi non plus, je ne voudrais pas de lui. Je ne l’ai jamais réellement désiré. Toutes les fois où nous nous sommes vus, il m’a prise sans ménagement, contre mon gré. Je maintiendrai cela jusqu’au jour de ma mort, quoi qu’en disent tous les autres. Au tribunal, cette histoire a été qualifiée de liaison. Le mot a été employé à plusieurs reprises, par des gens qui se délectaient de ses sonorités, l’étiraient jusqu’à des proportions obscènes. Pour moi, c’était de la maltraitance. La maltraitance continuelle et prolongée d’une jeune femme naïve. Qu’est-ce que l’abus, au fond, sinon un assaut non consenti ? Personne n’était prêt à adopter le point de vue d’une femme vulnérable, c’était l’habitude de l’époque. Je ne suis pas certaine que les choses aient changé en mieux, derrière leur façade d’égalité.
Je me souviens nettement de Miranda pendant le procès. Elle était assise à quelques rangées derrière moi. Tout du long, j’ai senti ses yeux sur mon dos. Ou plutôt dans mon dos, occupés à arracher ma peau, à décoller mes côtes, à gratter mes organes et mes muscles sans répit. Toutes ces accusations silencieuses, et pourquoi ? Je n’avais rien fait de mal – du moins, pas dans le sens qu’elle imaginait.
Un jour, Henry m’a dit pour me faire enrager que je n’avais pas autant d’allure que sa femme. Mais je n’ai jamais considéré le flegme de Miranda comme de l’allure. Plutôt un trait qui l’apparentait à un serpent prêt à bondir. D’ailleurs, elle ne faisait pas franchement preuve de flegme lorsqu’elle me hurlait dessus au parloir de la prison.
Je ne l’ai jamais appréciée. Du poison coulait dans ses veines. Et je tiens à dire que j’ai toujours estimé que c’était une épouse affreuse, et une mauvaise mère.
Surtout une mauvaise mère. C’est toi qui me l’as dit. Sous-entendu, en tout cas.
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