Oiseau de proie
Chapitre - 24
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Autrefois, j’étais une petite fille. J’avais une mère et un père, et nous vivions dans une maison avec du lierre sur la porte, des baies vitrées de chaque côté et une allée qui s’incurvait devant elles. Ma mère parlait peu, mais je sais qu’elle m’aimait. Elle me disait que je ferais de grandes choses dans la vie, que j’avais un esprit vif et curieux. Elle disait que je pourrais prendre mon envol et devenir quelqu’un, ce qu’elle n’avait jamais réussi à faire. Mais Papa se mettait souvent en colère contre elle. Le couloir résonnait de ses cris et les chambres se recroquevillaient autour de sa fureur. Je me cachais dans le placard, m’y blottissais comme un oisillon dans son nid. Ainsi, j’étais certaine que personne ne me trouverait.
Papa et moi avons quitté cette maison pour une succession d’îles. Il y avait des falaises à pic, du sable et des prairies vallonnées à perte de vue. Des oiseaux qui pépiaient et criaient dans l’obscurité. J’y ai éprouvé la profondeur de la solitude et j’ai compris le véritable sens du mot. La solitude, c’est la survie. C’est se fermer à tout et à tout le monde. En outre, seule, face à la menace, on peut réagir en une fraction de seconde. Jane Marshall était une menace.
J’ai grandi, mais ce sentiment de solitude ne m’a jamais quittée. Il est demeuré en moi comme une faille. Il me protégeait. J’ai commencé à l’apprécier, parce qu’il signifiait que personne ne pouvait me nuire. Ou, tout au moins, pas me nuire sans en pâtir.
Comme j’ai été bête de faire confiance à Henry. Mais les jeunes sont comme ça. Le cœur est un fleuve de désir ; il emporte toute réflexion rationnelle. Alors, en contrepartie, j’ai fait du mal à son fils. Je t’ai fait du mal.
Je n’en avais pas l’intention, tu étais si jeune. Tu aurais pu prendre ton envol. Devenir quelqu’un. Mais la solitude en moi a enflé et est devenue douloureuse, je sentais constamment sa pression en moi. Et puis elle a jailli, à cause d’Henry et de ce qu’il m’avait fait.
J’aurais pu tout perdre, quand ils m’ont envoyée en prison. Perdre mon estime de moi, je veux dire. Je suis devenue la solitude et l’abîme m’a engloutie. Il aurait été préférable de mourir. J’ai rendu un service à Ditz. La prison n’est pas un endroit pour une personne qui souffre.
Tout ça, ce sont des idées grises et mortes. De vieilles toiles d’araignée en moi, qui sont collées sur mes souvenirs et enveloppent chaque minute de veille. Elles sont la doublure de mes rêves. Elles colorent tout ce que je vois, tout ce que je fais. Je suis de retour en cellule. Amusant, non, après tout ça ? Ce n’est que la cellule d’un poste de police, mais c’est du pareil au même. L’autre cellule, la permanente, est pour bientôt. Il y aura un nouveau procès. Ils me condamneront encore, et je souffrirai encore.
Le tube néon clignote. Ça devrait m’agacer davantage, mais plus rien ne me touche. Il y a un banc contre le mur ; je ferais bien de m’y allonger.
J’aimerais fermer les yeux, que tout disparaisse. J’imagine la main de ma mère qui me caresse le front. Et puis la main devient celle de Ditz et elle appuie de plus en plus fort sur ma tempe. Elle veut m’écraser, que j’éclate comme une prune.
Bientôt, tout sera terminé.
« Ava ? Réveillez-vous, Ava. Nous avons besoin que vous veniez avec nous, l’interrogatoire va commencer. »
Ava. Il n’y a qu’ici qu’ils utilisent mon vrai nom. Quelle ironie.
« Ava ? Levez-vous. »
Je me redresse. Comme on dit, toute résistance est inutile.
« Venez avec nous, s’il vous plaît. »
Quelle heure est-il ? Je n’arrive pas à déterminer si c’est le matin, midi ou le soir. L’éclairage me donne la nausée. Il m’évoque une ruelle dégoulinante de pisse, une grotte sous-marine où l’air stagne. Des choses puantes, malsaines.
Je n’arrive pas à faire le point sur les visages, mais je note qu’il y a un homme et une femme. L’homme a une moustache. La femme a les cheveux blonds, ou peut-être châtains. Ce qui n’a aucune importance. Je les suis hors de la cellule et dans le couloir. J’ai une impression de déjà-vu.
L’homme me lit mes droits, puis il me demande si je désire être représentée par un avocat. Je n’en ai pas, ils le savent parfaitement. La dernière fois non plus je n’en avais pas, j’avais dû me contenter du crétin commis d’office. J’étais beaucoup plus effrayée qu’aujourd’hui. Je me souviens de la chaise en plastique vert, du froid de la table sous mes coudes. Cette chaise-ci est rembourrée, je crois qu’on peut appeler ça un mieux.
« Allez-y. Vous avez des questions. Je vais vous donner des réponses. »
Le policier jette un regard en coin à sa collègue. Je me demande s’il y a quelque chose entre eux. En tout cas, ils sont assis très près l’un de l’autre. Il est peut-être marié ; il a pu commencer à la séduire il y a quelques mois, et à présent elle est persuadée qu’il va tout plaquer pour elle. Elle ne serait pas la première et certainement pas la dernière, parce que c’est à ça que nous mène la confiance.
« Ava Webber, commence le policier, admettez-vous avoir ajouté des substances dangereuses au gâteau que vous avez servi à Bill Swinson et à sa fille Amber ?
— Qu’est-ce que vous entendez par dangereuses ?
— Je reformule. Avez-vous ajouté une substance à ce gâteau, dans l’intention de leur nuire à tous les deux ?
— Qu’est-ce que vous entendez par nuire ? » Je commence à m’amuser, je savoure l’agacement que je lis dans leurs yeux et qui ne demande qu’à exploser.
La femme se penche vers moi. « Ava, avez-vous ajouté au gâteau quelque chose qui n’était pas dans la recette ? Un médicament par exemple ? »
Je souris. « Oui. » À elle, je vais répondre. J’ai décidé que je l’aimais bien, elle paraît honnête.
« Qu’avez-vous ajouté ?
— J’ai ajouté plusieurs comprimés de somnifère. Amber s’est comportée de manière criminelle envers moi, c’était ma façon de l’arrêter. »
Ils échangent un regard.
« Qu’entendez-vous par criminelle ? me demande la femme.
— Elle s’est associée avec Henry Hulham. Il l’a convaincue de me harceler. Ça a commencé par une lettre de menace dans ma boîte, ensuite elle s’est mise à me suivre, et pour finir elle a lancé une brique dans ma fenêtre, ce qui constitue une destruction volontaire de biens.
— Pourquoi est-ce que vous n’avez pas prévenu la police ?
— Je savais que vous ne m’aideriez pas. En plus, Amber connaissait ma véritable identité. Il aurait fallu que je déménage encore, et c’était hors de question. »
Elle soupire. « D’accord, revenons au gâteau. Quel était votre objectif ?
— L’arrêter. Je vous l’ai déjà dit.
— Mais c’est Bill qui est en soins intensifs, Ava. Pourquoi l’avez-vous visé, lui ? »
Je serre les lèvres. Ça me fait un choc d’apprendre que Bill est dans cet état. Une partie de moi le regrette, parce que je pense que je ne voulais pas le rendre aussi malade, mais une autre partie de moi se réjouit. Ils vont apprendre une bonne leçon : respecter les autres, pas uniquement se servir d’eux et les rejeter un peu plus tard.
« Est-ce qu’il va mourir ? »
Le policier hausse les sourcils. « C’est la grande question, Ava, n’est-ce pas ? Parce que s’il meurt, c’est un homicide. Il me semble que vous savez ce que ça signifie.
— J’avais un motif valable.
— Rien de ce que vous venez de nous dire ne suggère que Bill méritait ce que vous lui avez fait.
— Il m’a draguée et il s’est débarrassé de moi quand il a eu ce qu’il voulait. Ça mérite une vengeance, vous ne trouvez pas ? »
Il refuse de répondre, adresse seulement un hochement de tête à sa collègue.
« Ava, dit cette dernière d’une voix plus douce. Vous avez déjà avoué que vous avez empoisonné Bill et Amber au moyen d’une substance dangereuse. Vous pouvez limiter les dégâts en nous donnant tous les détails. »
J’éclate de rire. Un son aigre et sévère dans cette pièce morne. « Qu’est-ce que ça change ? De toute façon vous allez me renvoyer en prison.
— Vous avez commis un crime grave.
— J’avais de bonnes raisons. J’ai fait ça pour survivre, mais vous n’arriverez pas à le comprendre. Vous croyez que vous pouvez sortir les gens de prison et les lâcher dans la nature. »
L’homme se racle la gorge. « D’après votre dossier, on dirait que vous vous en tiriez plutôt bien, Ava. Une jolie maison aux frais de la princesse. Des allocations. Un soutien psychiatrique hebdomadaire. Qu’est-ce que vous auriez voulu de plus ? »
Être réellement libre et épaulée par quelqu’un qui me comprenne. Ne pas avoir cette sensation que je serais haïe à jamais. Échapper au martyre qu’est ma vie. Mais ça ne sert à rien de le lui dire. Il ne pourra jamais comprendre, parce qu’il voudrait que les gens comme moi disparaissent. Nous sommes des problèmes à régler, des créatures dangereuses à enfermer.
Je dis, « Je ne veux plus vous parler », et je me laisse aller contre le dossier de ma chaise.
« C’est votre droit, dit la femme. Mais vous auriez intérêt à coopérer. »
Je fais non de la tête. Elle a perdu ma confiance, elle aussi. Ils n’obtiendront plus rien de moi.
Ils relèvent mes empreintes digitales, font un prélèvement buccal et prennent quelques photos. Ça me renvoie à la dernière fois où j’ai été retenue dans un poste de police. Comme j’avais peur. Je posais des questions, une avalanche de questions, et tout le monde m’ignorait ou avait reçu l’ordre de se taire. Cette fois-ci, je ne prends pas la peine d’ouvrir la bouche. Qu’ils se débrouillent. De toute façon ils feront ce qu’ils voudront, que je participe ou pas.
Ensuite ils me ramènent en cellule. Il y fait plus froid que tout à l’heure ; le radiateur ne sert à rien, il est beaucoup moins efficace que ceux qui chauffent le reste du bâtiment. J’imagine que c’est le but : rendre la cellule aussi inconfortable que possible. Nous faire entrer dans le crâne que le crime ne paie pas. Sauf quand il paie, évidemment. Quand on s’en tire sans encombre.
Les murs nus de la cellule ont quelque chose qui pousse à la réflexion. Pas uniquement sur les événements qui nous ont menés là, mais sur la vie en général, sur son caractère décidément vain. Nous venons au monde, nous souffrons jour après jour, nous défendons notre petit carré d’existence et puis nous mourons. Ou alors nous avons l’audace de sortir du moule. De défier le statu quo, de le rejeter. La fatalité n’existe pas. Je ne suis pas obligée d’accepter ça. Papa disait toujours que, si on veut réussir, il faut être prêt à prendre des risques et se montrer sans pitié. Il me disait que, s’il avait gravi les échelons, c’était parce qu’il n’avait pas eu peur d’éliminer ses concurrents. À quoi il ajoutait, Comme les oiseaux, en me faisant observer la sauvagerie des goélands qui se battent à coups de bec pour quelques morceaux de poisson. La nature est cruelle, et nous le sommes aussi. J’ai toujours considéré que c’était la vérité. Nous sommes des créatures naturelles dont les actions sont dictées par les désirs et les besoins. Mais à présent, dans cette pièce vide et sordide, je m’interroge. Cette philosophie ne m’a jamais procuré aucun bonheur, alors que je ne demandais que ça. Devenir une compagne, peut-être même une mère. Compter pour une personne qui, en retour, aurait pris soin de moi. Sourire et ressentir ce bonheur tout au fond de moi. Mais je n’ai personne, aucun ami. Je ne désire que le réconfort des îles, mais c’est peut-être parce que je suis une île. Solitaire, éloignée des autres. Froide, indépendante. À mon aise uniquement lorsque je suis battue par le vent, lorsque la pluie fouette ma surface.
Je pense à Bill et je me demande s’il respire encore. Je me prends à espérer que oui. Je ne voulais pas le tuer. Une partie de moi estime, malgré tout, qu’il mérite de vivre. Je suis peut-être en train d’admettre que cette décision ne m’appartenait pas. Je suis une créature de la nature, mais ça ne fait pas de moi une divinité.
Toutes ces pensées effrénées vont me briser si j’y laisse libre cours. J’ai besoin de mes cachets pour dormir, de tous ces comprimés que j’ai broyés et mis dans le gâteau. Ils feraient disparaître la douleur, ils apaiseraient les voix qui vocifèrent et tempêtent en moi. Je veux cesser de penser à Bill, de l’imaginer dans un lit d’hôpital avec des tubes partout, incapable de respirer sans assistance.
J’appuie les mains sur le mur, je pose ma tête contre sa surface fraîche. Ça me calme, mais ce n’est pas de calme que j’ai besoin. J’ai besoin de néant, que tout s’achève. Je recule la tête et je la lance en avant, de toutes mes forces. Le premier essai est trop hésitant, mais il est dans notre nature de nous préserver, même face à une angoisse insoutenable. Le deuxième est plus franc. Ma vue se trouble. La douleur résonne dans mes oreilles et cogne contre mes sourcils. J’essaie encore, et encore, mais je n’arrive pas à perdre conscience. Encore. Encore. Mes mains tremblent, mon souffle est un staccato désespéré. Encore. Encore.
La porte de la cellule s’ouvre et j’entends un cri. Des pieds résonnent sur le sol, des mains m’attrapent par les épaules et me tirent en arrière. Je ne leur résiste pas ; ce policier sans visage est bien plus fort que moi. De cette façon, au moins, ils vont peut-être me donner un sédatif, et c’est tout ce que je demande.
J’ignore combien de temps je suis restée inconsciente. On m’a posé un pansement sur le front, fixé sommairement avec du sparadrap. J’ai dû me faire saigner, mais si j’en ai mis sur le mur de la cellule, ils l’ont nettoyé. Ils m’ont peut-être emmenée à l’hôpital pour s’assurer que j’allais bien. Mais ce que je pense, c’est que je ne suis même pas humaine à leurs yeux et que je ne mérite pas les soins les plus élémentaires. Je ne peux pas complètement leur en vouloir. Je crois que j’ai un énorme problème, à savoir que les autres ne voient pas le monde de la même manière que moi. Ou alors, c’est moi le problème.
Un peu plus tard, un policier m’apporte à manger sur un plateau. Le petit pain est tout à fait comestible, mais j’ai perdu l’appétit. Je bois quelques gorgées de jus d’orange, rien de plus. Après ça, je me replie sur le banc et je ferme les yeux. Le sédatif qu’ils m’ont administré tout à l’heure continue d’engourdir mes sens, autant en profiter.
« Ava. Ava. Ava. »
Mon prénom, encore mon prénom. C’est drôle, répété de cette façon il ressemble au cri d’une sterne. Je parviens presque à imaginer que je suis allongée sur une falaise, en train de l’écouter sans bouger.
« Ava. Levez-vous, c’est l’heure. »
J’ouvre les yeux. Un autre policier, un homme. Plus épais, plus âgé, un accent écossais à couper au couteau. Il y a sûrement eu un changement d’équipe.
« Pourquoi est-ce qu’il faut que je me lève ?
— Parce que je vous le dis. Allez, debout. »
Celui-ci n’y va pas par quatre chemins. Je me redresse lentement. Mes muscles manquent d’assurance ; ma tête me lance et j’ai du mal à respirer. Je suis un poisson qui suffoque sur une plage.
Tandis qu’il m’indique la porte, je demande, « Où est-ce qu’on va ? »
Il refuse de me répondre, indique le couloir d’un coup de menton. Apparemment, c’est de nouveau l’heure de me passer au gril. Ça va être le même rituel que la dernière fois. L’inquisition incessante, les mêmes questions rebattues et posées de mille manières différentes. Je ne sais pas pourquoi ils se cassent la tête, j’ai déjà avoué.
Il m’emmène dans la même salle qu’à mon arrivée. J’adorerais qu’il me propose une tasse de thé, mais je n’y compte pas trop. Sans attendre qu’il m’y invite, je m’assieds sur la même chaise que la première fois. Quelques instants plus tard, un second policier nous rejoint, encore plus vieux que le premier. Ils démarrent l’enregistrement sur leur appareil et se présentent. Je mets un point d’honneur à ne pas retenir leurs noms. Quel intérêt ? Tous les policiers veulent la même chose : s’assurer qu’on me remette en prison pour au moins vingt-cinq ans.
« Ava, commence l’Écossais en tapotant les notes qu’il a devant lui, hier vous avez déclaré qu’Amber Swinson vous harcelait, est-ce exact ?
— C’est exact.
— Vous avez affirmé qu’elle vous avait suivie, qu’elle avait lancé une brique dans la fenêtre de…
— Oui, c’est la vérité. »
Il secoue la tête. « Les collègues ont parlé avec Mlle Swinson, elle a tout nié. En fait, elle a plutôt eu l’air surprise. »
Ça ne m’étonne pas d’elle. Et puis je prends conscience de ce qu’il vient de dire. Oubliant toute prudence, je fais, « Ça veut dire qu’elle va bien ? Elle s’en est tirée ?
— On dirait que ça vous ennuie. »
Je me mure dans le silence. J’en ai beaucoup trop dit hier ; je n’étais pas dans mon état normal. La faute au stress et au traumatisme émotionnel.
Il patiente un peu, puis il hausse les épaules. « Nous avons trouvé le mot attaché à la brique lorsque nous avons fouillé la maison. L’écriture ne correspond pas à celle d’Amber. Ce n’était pas elle.
— Si. » Je crie presque. « Je l’ai vue, elle me suivait au bord de la rivière, et même dans ma rue. Je sais qu’elle voulait me faire souffrir.
— Vous voulez que je vous dise ce que je crois ? Je crois que vous avez tout imaginé, Ava. Je crois que vous n’allez pas bien et que vous avez inventé toute cette histoire.
— Mais vous avez trouvé le mot. Vous avez vu l’état de ma fenêtre. Vous essayez de me dire que tout est dans ma tête ? C’est ridicule. »
L’autre policier se penche vers moi. « Nous n’avons pas fini de vous dire ce que nous avons découvert. Donc vous allez arrêter d’interrompre mon collègue, s’il vous plaît. »
Je ne réponds rien, je croise les bras. Si je pouvais les assassiner avec mon regard, je ne m’en priverais pas.
L’Écossais attend, puis il hoche la tête d’un air satisfait. « Nous avons reçu une visite ce matin. Une dame plutôt agitée, pas vrai, Davis ?
— Très agitée, acquiesce l’autre.
— Elle voulait savoir si c’était vrai, si vous aviez effectivement été arrêtée. Nous lui avons répondu que c’était confidentiel, et là elle a éclaté de rire. Elle nous a dit qu’elle avait déjà demandé à un voisin.
— Naturellement, ajoute l’autre, on a eu envie de savoir qui c’était. Et figurez-vous qu’elle vous connaît depuis longtemps. Et qu’elle vous en veut méchamment. Assez pour balancer une brique à travers votre fenêtre, en tout cas. »
Miranda. Je sens le froid m’envahir. Je l’avais écartée tout de suite en considérant que ce n’était pas son style. Mais j’avais tort de me la représenter comme la Miranda d’autrefois : implacable, distante, jamais ouvertement agressive. Elle a dû attiser sa haine pendant toutes ces années, elle est amère et mesquine.
D’une voix éteinte, je dis, « Elle ne pouvait pas me foutre la paix, hein. C’est à cause de son mari si leur fils est mort, pas à cause de moi. Elle ferait bien d’ouvrir les yeux, pour changer, et… »
L’Écossais secoue la tête. « Vous vous trompez de cible, Ava. La mère de Ben Hulham n’a rien à voir là-dedans, si c’est d’elle que vous parlez. C’est quelqu’un d’autre. »
Je suis perdue, il s’en aperçoit et il jubile. Regardez-le, avec son grand sourire narquois et ses joues rouges qui brillent sous le néon. Il croit qu’il a gagné. Je ne vais pas lui faire ce plaisir, du moins je ne vais rien laisser filtrer. Mais, dans mon for intérieur, je passe en revue les visages contenus dans ma mémoire. Il m’a dit que c’était une femme. Une femme qui m’en veut. Une ancienne de la prison ? Je me suis mis pas mal de femmes à dos là-bas, ça pourrait être n’importe laquelle. Ou bien une autre amante d’Henry qui serait jalouse ?
Jane Marshall ? Peut-être qu’elle n’est pas morte. Après tout, je n’ai jamais vu son corps, uniquement le cercueil le jour de l’enterrement. Papa était avec elle, mais il est possible qu’il m’ait menti, qu’il l’ait envoyée en secret sur une autre…
« Ava ? Vous êtes toujours avec nous ? »
À regret, je demande, « Qui c’était ? Quelqu’un de très vieux ? Je ne vois pas comment ça pourrait être Jane, mais peut-être que…
— Son nom de jeune fille devrait vous dire quelque chose. Ditsfield. »
Ditsfield. Ditz. Mais c’est impossible. Son cou s’est rompu, ses pieds ont remué dans le vide puis elle a perdu connaissance, et ensuite ils ont retrouvé son corps froid, la langue noire et gonflée, les yeux vides. Les autres filles ont vu qu’ils l’emportaient sous un drap… Non, c’est quelqu’un qui me tend un piège, un piège atroce, et…
« Je vois que vous connaissez ce nom, remarque le policier qui n’en perd pas une miette. Cette dame nous a dit que vous aviez martyrisé sa sœur pendant votre premier séjour en taule. On dirait que vous avez un don pour la cruauté, Ava.
— Sa sœur ? » Je suis effondrée. Et puis ça me revient, un sac de ciment dans la figure. Ils parlent de l’inénarrable Babs, la seule à prendre soin de Ditz. La sauveuse, l’héroïne, et maintenant la vengeresse. Depuis le début c’était elle.
Tout s’éclaire. La dernière lettre annonçait que j’allais souffrir comme elle avait souffert à cause de moi. Elle, pas lui. Je m’étais moquée de ses fautes de grammaire, mais il n’y avait pas de fautes. C’est de Ditz qu’il s’agissait, et ma harceleuse anonyme était Babs. Soudain je me sens minuscule, minable. Nulle. J’étais tellement sûre que c’était Amber. Comment ai-je pu commettre une erreur pareille ? Où est-ce que je me suis trompée ? Est-ce que j’ai fait d’autres erreurs ?
Non, me dit la voix de Papa. Si tu perds confiance en toi, tu perds tout.
L’autre policier me regarde en hochant la tête. « Visiblement, vous ne vous y attendiez pas. Ce n’était peut-être pas une si bonne idée d’empoisonner des innocents, qu’est-ce que vous en pensez ?
— Empoisonner quelqu’un n’est jamais une bonne idée, grommelle l’Écossais. Et vous n’allez pas tarder à vous en rendre compte. Parce que nous savons tous les trois que vous allez repartir en prison, n’est-ce pas ? Vous avez eu une seconde chance et vous l’avez gâchée en essayant de tuer vos voisins. » Il se tourne vers son collègue, une grimace peinée sur le visage. « Tu vois, c’est pour ça que la réinsertion ne marche jamais. Les gens qui ont le mal en eux ne changent pas. Ils apprennent simplement à mieux se cacher.
— Je n’ai pas le mal en moi. Vous ne savez rien de moi.
— Je fais ce métier depuis suffisamment longtemps pour savoir comment vous êtes, Ava Webber. Il y a des gens qui sont nés pour finir leur vie en prison. »
Non. Je serre si fort le bord de la table que mes doigts virent au blanc. Je suis née pour voler en liberté. C’est vous tous qui m’avez condamnée à moisir en cellule, et c’est votre faute, pas la mienne.
Je suis convaincue que j’ai raison. Mais est-ce la vérité ?
Je ne sais plus, et ça m’effraie plus que tout.
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