Oiseau de proie

Lucy Banks · Chapitre 3 sur 25

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Oiseau de proie

Chapitre - 3

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C’est une journée splendide, bien trop belle pour la saison. Je sors avec mon livre et m’installe dans la chaise longue. Elle a été oubliée par le locataire précédent, et bien que le tissu soit dégoûtant, elle supporte mon poids sans broncher. Mon dos s’y coule comme la pâte à gâteau dans un moule. C’est un plaisir, un réel plaisir.

Le temps passe. Je bâille. C’est peut-être le bourdonnement nonchalant des abeilles qui grouillent dans la lavande derrière moi, ou bien le vrombissement d’un avion loin dans le ciel. Je ferme les yeux sur un monde qui n’appartient qu’à moi, où le soleil paraît rouge, et l’espace d’un instant je suis envahie par un sentiment de paix.

Un craquement me ramène à la réalité et mon livre tombe par terre. Je regarde partout en clignant des yeux d’un air ahuri, et je m’aperçois que le jardin n’a plus la bonne forme. Une pelouse inconnue apparaît à travers une large fente et deux visages me regardent, bouche bée et horrifiés. Bill et une femme qui doit avoir un peu moins de quarante ans. Sa petite amie ? Peu de chances, trop jeune. Ses cheveux sont d’un blanc immaculé, son menton pointu et revêche.

C’est la palissade. Je comprends. Un des panneaux est tombé et s’est abattu à quelques centimètres à peine de ma chaise longue. Heureusement que je ne l’avais pas rapprochée pour me mettre à l’ombre, j’aurais récolté une jolie bosse.

« Pardon pardon pardon ! » fait Bill. Il commence à venir vers moi et puis il renonce. « Je ne sais pas ce qui s’est passé, j’étais en train d’accrocher un pot de fleurs et tout à coup… »

Je remue la main pour couper court à ses explications et lisse mes vêtements. « C’est un accident. J’ai eu un peu peur, c’est tout.

— Je vais réparer ça.

— Ne vous tracassez pas, vraiment. »

Bill soupire, et puis il désigne la femme qui se tient à côté de lui. « Je vous présente ma fille, Amber. Amber, je te présente Robin, ma nouvelle voisine. »

Amber m’adresse un sourire crispé. « Désolée de faire irruption comme ça. »

Je ris, un rire peut-être un peu forcé. La vérité, c’est que j’ai l’impression d’être envahie, d’être un château assiégé de toutes parts. Je fais de mon mieux pour empêcher mes poings de se serrer.

« C’est une manière comme une autre de dire bonjour.

— Je pense que je vais réussir à le réparer, dit Bill en se baissant pour ramasser le pan de clôture. Il n’est pas trop abîmé. Quelques crochets neufs et ça devrait aller. » Il sourit. « Content de voir que vous profitez du beau temps. »

Sa fille me passe en revue, elle commence par détailler mes chaussons et finit par mon visage. Je détecte une dureté, une tension dans sa mâchoire, un reflet vigilant et froid dans ses pupilles. Ça ne me trompe pas, je l’ai vu assez souvent en prison. Par contre, je n’arrive pas à deviner ses pensées et ça me tracasse. Son hostilité est une carte repliée ; impossible de la déchiffrer.

« On ferait mieux de s’en aller, dit-elle en se retournant vers la maison. Papa, tu pourrais peut-être le redresser et laisser la dame tranquille. »

Il m’adresse un sourire désolé.

Comme si j’avais une chance de trouver la tranquillité. C’est ce que je me dis pendant qu’il rebouche sommairement la fente, ne laissant visible que la moitié supérieure de sa tête. Je soupçonne sa fille d’être du genre possessif. Comme tant d’enfants. Ils croient que, puisque leurs parents leur ont donné la vie, ils leur appartiennent. De mon point de vue, ce sont les enfants qui ont une dette envers leurs parents, pas l’inverse.

Je ramasse mon livre et je rentre. Ce n’est plus pareil dans le jardin, je m’y sens moins en sécurité. Je préfère retrouver la protection que m’assure la maison.

Je n’arrête pas de penser à la fille de Bill. Les femmes sont des créatures étranges. Cette vérité est ancrée en moi depuis que j’ai été enfermée avec un grand nombre d’entre elles. Les femmes sont des êtres en mouvement permanent dont les émotions se disputent l’abîme de leur esprit, où les pensées s’entassent comme des gravats. Elles ne sont pas faciles à cerner et ont tendance à exprimer des opinions futiles. Contradictoires, intenses, mais souvent creuses. Creuses. Autrefois, le mot que Papa employait pour qualifier ma mère était drôle. J’ai probablement hérité de sa vision des choses.

Ma chambre d’amis ressemble toujours à un dépotoir. Il y a des livres un peu partout sur la moquette, des vêtements moisis qui débordent des cartons comme des boyaux éventrés, et la pile de choses à jeter me paraît trop énorme pour entrer dans n’importe quelle benne à ordures. Ce spectacle ravive le souvenir du garde-meubles que Papa avait loué juste après la mort de ma mère. La même impression de tension écrasante, comme si le tas de bazar inutile risquait d’exploser d’un moment à l’autre.

Je me souviens d’avoir vu le fauteuil de ma mère dans le box, dans un coin avec tous mes jouets. Le coussin conservait légèrement l’empreinte de sa forme, l’ombre d’une absence, d’une personne qui au fond n’avait peut-être jamais été présente. Tu n’auras pas besoin de tes jouets là où on va, m’a dit Papa pendant que nous retournions à la voiture. C’était vrai, ils ne m’ont jamais manqué, pas une seconde, et nous ne sommes jamais revenus chercher nos affaires. Un bric-à-brac sans valeur, quand on y regarde de plus près.

Je me souviens mal du voyage en bateau vers la première île, uniquement des embruns vivifiants qui m’éclaboussaient la figure quand j’étais sur le pont. En revanche, je me souviens de la première maison sur la falaise. Tout en pierre, avec quatre pièces seulement. Un jardin clos à l’avant, un banc en bois sec pour pique-niquer sur la pelouse mitée. Et surtout l’immensité de la mer, juste devant nous. Les mouettes tridactyles qui me réveillaient tous les matins. Elles me rappelaient l’école que j’avais quittée ; les intonations excitées de leur bavardage, la cacophonie de leurs cris. Il y avait des centaines de kilomètres entre moi et les enfants que j’avais connus, et je m’en contrefichais. Ils n’avaient jamais rien signifié pour moi.

C’est sur cette première île que Papa m’a présenté Jane Marshall. Le Professeur Jane, disait-il avec révérence, à croire que ce titre était une récompense qu’elle portait sur la poitrine. Ils avaient travaillé ensemble sur plusieurs projets. Elle me faisait penser à un cheval, avec ses dents en avant et son long nez. Des chemises à carreaux de toutes les couleurs, des bottes kaki en caoutchouc, un jean confortable, et ça presque tous les jours. Elle passait trop souvent nous voir et prenait ses aises dans notre vie, je le voyais à une quantité de petits détails. La boue que ses bottes laissaient sur notre paillasson. Le fantôme de son baume à lèvres sur nos tasses à café. L’essence de Jane Marshall s’était infiltrée dans notre maison comme un gaz, silencieux mais omniprésent.

Avec le recul, il est évident qu’ils couchaient ensemble depuis longtemps. Peut-être des années. Est-ce que ma mère l’avait su ? Impossible d’en être certaine. Mais une chose était sûre. J’avais cru que Papa et moi serions seuls tous les deux, que nous recommencerions notre vie ensemble. Au lieu de ça, nous sommes redevenus trois. Pire, ils formaient un duo, j’étais la roue de secours et personne ne me demandait mon avis.

Papa avait promis de me faire l’école à la maison, ça s’est résumé à l’assister dans ses recherches ou à lire les quelques livres en lambeaux qu’il m’avait dégotés. Il ne m’obligeait pas à faire mes devoirs. Je crois qu’il se désintéressait complètement de mon apprentissage. Mais ce n’était pas un problème, j’aimais les oiseaux autant que lui. L’île était petite et je passais mes journées à la sillonner en long et en large. Je connaissais et j’aimais tous les fragiles éperons rocheux, toutes les pentes tapissées d’herbe. Je me cachais derrière des pierres pour épier les oiseaux marins qui faisaient leur nid et je trouvais des œufs pondus au fond des trous dans le sable. À part quelques passionnés qui visitaient l’île et que je voyais passer à grands pas avec leur sac à dos et leurs jumelles, il n’y avait jamais personne. Je baignais dans une solitude silencieuse et bénie.

C’est pour cette raison que j’ai autant de mal avec la compagnie des autres. Rien à voir avec de prétendues tendances psychopathologiques ou tout ce que l’avocat a pu me balancer pendant le procès. Simplement un manque de pratique, dont Henry a si facilement profité.

Oui, c’est ce qui s’est passé. Quand j’y réfléchis de cette manière, ça me paraît évident. Je crois que je ferais une bien meilleure psychologue que la plupart des professionnels. En tout cas, je suis bien meilleure qu’eux pour m’analyser.

Je m’aventure une nouvelle fois à l’épicerie. Il y a du monde dehors, ce qui n’a rien de surprenant puisque nous sommes maintenant en milieu de matinée. Une jeune femme erre dans la rue, elle fixe son téléphone en tirant un jeune enfant par le bras. Un homme âgé, appuyé sur une béquille, esquive mon regard avec agressivité ; un jeune avec une masse de dreadlocks enroulées sous un bonnet porte des écouteurs qui l’extraient du monde. Comme il est devenu simple de s’isoler du reste de la société. C’est même acceptable, désormais.

Je choisis une barre de chocolat. Leur taille a augmenté au fil des années ; certaines d’entre elles sont carrément indécentes. La femme qui tient la caisse lève à peine les yeux.

« 85 pence. »

Le prix me fait un choc. Tout me fait un choc à présent. Dans mes souvenirs, elles coûtaient quatre fois moins cher. Je ne sais pas comment les gens font pour s’acheter quoi que ce soit. Je tends une pièce d’une livre, encore une chose qui a changé. Tout est adaptation.

De petits pas, c’est ce que je me répète. Bientôt, ça me paraîtra normal.

Dehors, un enfant en trottinette fonce sur moi. Le père fronce les sourcils mais ne dit rien. Je m’efforce de cacher mon dégoût. Les gens ne savent plus se tenir. Cela dit, ça a peut-être toujours été comme ça. C’est peut-être moi qui me fais une idée fausse de la politesse, qui m’imagine qu’elle était plus répandue autrefois, par contraste avec le comportement infect des détenues au milieu desquelles j’ai vécu si longtemps.

J’attends sans bouger et l’enfant dévie sa trottinette d’un geste habile, puis il fonce dans l’autre direction. C’était la seule chose à faire pour éviter de me renverser. Tu es le seul enfant que j’aie jamais aimé. Les quelques autres avec lesquels j’ai grandi n’ont jamais été mes amis. La majorité des jeunes sont des sauvages, ils sont avides, cupides et déconcertants. Leurs parents sont visiblement incapables d’en faire des adultes stables, ce qui explique pourquoi notre espèce est condamnée.

Dans quel monde on vit. Je me dépêche de rentrer.

Margot a du retard, ça ne lui ressemble pas. Elle est essoufflée quand elle arrive, alors que sa voiture est garée juste devant.

« Une tasse de thé ? »

Elle me passe devant sans s’arrêter, déjà concentrée sur son travail. « Non merci. Je suis pressée.

— Grosse journée ? »

Elle rit et ses paupières se plissent. « Tous les jours c’est une grosse journée. Ils nous pressent comme des citrons, vous savez, et c’est de pire en pire. »

Une fois les formalités évacuées, elle s’assied et sort un papier de sa sacoche. « Je dois faire un rapport sur votre réinsertion, Robin, donc je vais vous poser quelques questions. Bien… depuis quand êtes-vous sortie ? »

Je dépose une assiette de petits gâteaux devant elle. « Vingt-trois jours.

— Très précis, c’est parfait. Comment ça se passe jusqu’ici ? Vous diriez que le processus est difficile ? Plutôt facile ?

— Plutôt facile. » Je sais que mes réponses n’ont pas grande importance pour elle, donc je m’efforce de lui simplifier la tâche.

« C’est merveilleux. » Elle coche une case. « Qu’avez-vous pensé de l’encadrement qui vous a été proposé ?

— Vous parlez de vous ?

— Et de votre psychologue.

— Tout est très bien, merci. »

Elle griffonne pendant une minute ou deux, puis elle mange un biscuit. « Le gouvernement a lancé une campagne en vue d’améliorer la prise en charge des anciens détenus, donc nous devons nous assurer que vous ne vous sentez pas déprimée ou quoi que ce soit de ce genre. L’objectif est d’arrêter de passer pour les méchants dans les médias.

— Je crois que je vais bien. »

Elle acquiesce, elle est satisfaite. « Je n’ai pas encore eu le temps de lire les notes du docteur Holland, je n’ai pas arrêté de courir. Comment se passent les séances ? Est-ce qu’elles vous semblent utiles ? »

J’ai du mal à garder mon sérieux. Je réponds, « Il m’aide, oui. Il me donne des conseils pour surmonter les épreuves. »

Elle tapote son stylo sur sa feuille. « Je suis contente de l’apprendre. C’est une bonne chose que les victimes ne vous compliquent pas la vie. Parfois, ça peut être une source de difficultés.

— Les victimes ?

— Vous savez. Henry et Miranda Hulham. »

En entendant leurs noms je me raidis. Des victimes ? Ils ont perdu quelque chose, je ne le nie pas, mais moi j’ai perdu vingt-cinq années de ma vie.

Lentement, je demande, « Comment est-ce qu’ils pourraient me compliquer la vie ?

— En s’opposant à votre réintégration dans la société, en parlant à la presse. Ça arrive, quelquefois. Je sais aussi que vous avez eu une prise de bec avec Miranda pendant que vous étiez en prison.

— Ça remonte à longtemps. »

Elle m’envoie un drôle de regard. « En tout cas, c’est tant mieux si tout avance bien.

— Où est-ce qu’ils habitent maintenant ? Ils ont quitté Bristol, j’imagine.

— Robin, vous savez que je ne peux pas vous donner cette information. C’est strictement confidentiel.

— Et ils n’ont aucun moyen de savoir où je vis ?

— Aucun. » Elle note encore quelques mots sur sa feuille en masquant son stylo avec l’autre main pour m’empêcher de voir ce qu’elle écrit. « Je suis certaine que, s’ils devaient vous attaquer d’une façon ou d’une autre, ils l’auraient déjà fait. Ils ont certainement envie de tourner la page. »

Je me souviens qu’Henry avait la manie de faire comme si les problèmes n’existaient pas, et je repense à son rire trop clair, à sa manière de traverser l’existence comme un rocher qui dévale une pente, sans prêter attention à ceux qu’il écrase. Quant à Miranda, c’est une créature néfaste qui adorerait me faire souffrir.

Je demande, « Ils sont toujours mariés ?

— Henry et Miranda ? » Elle range sa feuille dans son sac. « Ça non plus, je n’ai pas le droit de vous le dire, et il vaudrait mieux que vous évitiez de me poser ce genre de questions. »

Je parie que oui. Je parie qu’ils continuent à faire semblant d’être un couple parfait, et je parie qu’il continue à la tromper avec toutes les femmes sur lesquelles il réussit à mettre le grappin. Je n’étais rien de spécial pour lui. Rien du tout.

La main de Margot semble hésiter au-dessus de l’assiette de biscuits, puis elle recule. « Vous ne songez pas à entrer en contact avec eux, quand même ? » demande-t-elle en tâchant de conserver un ton léger, pourtant non dénué d’une certaine menace.

« Bien sûr que non.

— Tant mieux. Nous avons trimé pour vous fabriquer une nouvelle identité, Robin. Vous risqueriez de tout faire capoter.

— Cette nouvelle identité, elle n’empêchera personne de me reconnaître, si ? »

Elle fronce les sourcils. « Je suis sûre que personne ne vous reconnaîtra. Ça fait vingt-cinq ans ; vous avez beaucoup changé. Avant de partir, je veux être certaine que vous n’essaierez pas d’entrer en contact avec Henry ou Miranda Hulham, ni avec leur fille. Est-ce que vous pouvez me le promettre ? »

Je fais oui de la tête, comme une enfant sage. La vérité est que je n’ai aucune envie de les revoir. Toutefois, s’ils s’approchent de moi, s’ils essaient de me faire du mal, je leur donnerai de bonnes raisons d’y réfléchir à deux fois. Je n’oublie pas ce que Papa m’a dit un jour. Regarde les oiseaux. Ils ont un bec. Des ailes qui battent. Et ils ne s’en servent que pour se défendre, jamais pour attaquer.

À l’époque, je m’étais dit, Sauf certains. J’observais un labbe de l’Arctique qui volait en cercles, à l’affût d’un oisillon, voire d’un macareux, qu’il pourrait noyer en échange d’un bout de poisson. Le labbe n’a aucun problème pour tuer d’autres créatures. Du moment qu’il survit.

« Robin ? » fait Margot en plissant les yeux.

Je pense au labbe, et puis je ris.

Elle soupire. « Respectez les termes de votre libération, d’accord ? C’est le plus important.

— Bien sûr. »

Elle sourit, elle croit pouvoir lire en moi. Elle croit savoir ce que je pense parce qu’elle a étudié quelques livres et suivi quelques cours. Ce serait mignon si ce n’était pas aussi profondément vexant. Elle ne parle pas ma langue, et elle est encore moins capable de lire en moi.

Je lui rends un sourire tout miel et je me dis, Petite idiote.

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