Oiseau de proie
Chapitre - 18
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Bill passe la nuit avec moi, bien que je ne lui aie pas demandé. Résultat, je dors mal, quelques bribes de sommeil par-ci par-là, et je suis constamment réveillée par ses bruits de bouche. Sa présence est aussi rassurante qu’envahissante. Un monticule d’épaules là où il n’y avait auparavant que du plat, et ce mouvement rythmique de haut en bas, semblable à un lent tremblement de terre qui se propage dans tout le lit.
Ça me laisse néanmoins le temps de digérer ce qui vient de se produire. Je me sens dépucelée, mais il fallait s’y attendre. Ce rapport sexuel a été un curieux événement, d’abord lent et tendre, plein de caresses, de langueur et d’envie. Et puis Bill est entré en moi et tout s’est fini très vite. J’ai cru le perdre au moment où il a capitulé devant la tempête qui faisait rage en lui. Soudain je n’étais plus une femme, simplement un réceptacle. D’un autre côté, c’est à ça que ressemble le pouvoir. Il y a quelque chose de vertigineux à savoir qu’on les possède, qu’on les a enfermés dans la cage que l’on a fabriquée avec tant de soin. On peut les façonner, les manipuler, et leur cœur devient un objet qui obéit à nos désirs.
C’était pareil avec Ditz, même si notre relation s’apparentait davantage à celle d’une mère et de sa fille. Et avec toi aussi, c’était pareil. Tu m’admirais, tu attendais que je change ta vie. Je l’aurais fait. J’aurais pu le faire ; j’en avais le pouvoir.
Ce jour-là, quand tu es venu chez moi, tu mourais d’envie de voir le bébé étourneau que j’avais trouvé. Tu me disais que ta mère n’accepterait jamais que tu rapportes un oisillon à la maison. Elle traitait les oiseaux du jardin de vermine volante, ou autre nom ridicule du même genre. Je ne comprenais pas comment Henry avait pu épouser une personne pareille.
Nous nous sommes demandé comment nous allions l’appeler. Tu as proposé Gerald, pour une raison qui t’appartenait. Topher. Star. Une étoile. Un scintillement. Une petite vie que tu pourrais contempler dans le creux de ta main. Ça lui allait comme un gant.
Tu as hésité sur le pas de la porte, mais c’est parce que tu étais un garçon raisonnable. Après tout, nous ne nous connaissions pas depuis si longtemps, et tu as précisé que tes parents risquaient de s’inquiéter. Je t’ai complimenté pour ta sagesse, puis je t’ai dit que je ne pouvais pas sortir l’oisillon pour te le montrer : il était trop fragile, trop peureux. Tu as compris et tu es entré. C’était aussi simple que ça. Non, pas simple. Dans l’ordre des choses. Toi aussi tu étais un petit oiseau qui avait besoin de soins.
Si tu as été étonné par l’exiguïté de mon appartement, tu as été assez poli pour ne pas le montrer. J’ai commencé par te proposer quelque chose à boire – du sirop de cassis. Tu ne le savais pas, mais je l’avais acheté spécialement pour toi, je t’avais vu en boire une ou deux fois pendant que j’observais la fenêtre de ton salon. Tu n’as pas voulu de gâteau ; tu n’aimais pas les raisins secs.
L’oisillon s’est mis à pépier de toutes ses forces quand j’ai ouvert la boîte. Je l’ai déposé dans tes mains et tu as ri et tu m’as dit que les plumes te chatouillaient. Je t’ai demandé si Henry t’avait déjà laissé prendre un petit oiseau entre tes mains. Tu m’as regardée bizarrement, je l’ai interprété comme un non.
Jusque-là tout se passait à la perfection. Nous avons fait quelques parties de cartes, je t’ai appris le gin-rummy. J’avais prévu de te préparer à dîner, comme l’aurait fait une bonne mère. Ce que cuisinait la mienne était fade, triste. J’avais acheté des spaghettis, du bon hachis, du basilic et du parmesan. Un repas copieux pour un garçon en pleine croissance, quelque chose qui allait te caler, étoffer un peu ton frêle squelette. Je l’ai fait par pure affection franche et innocente, je le jure. Il n’y avait rien de pervers ni de cruel. Et puis tu as demandé à rentrer chez toi, et tout a été gâché.
Je n’ai pas aimé l’expression que j’ai vue sur ton visage. Tu es passé rapidement de l’obéissance placide à la suspicion et à la dureté. Ça m’a blessée, tu sais. Je ne t’avais donné aucune raison de te méfier de moi, mais tu étais bien le fils de ton père. Le sang d’Henry coulait dans tes veines, que ça me plaise ou non. Je t’ai rappelé que ta mère n’avait jamais eu ce genre d’attentions pour toi, que tu aurais dû éprouver de la gratitude et pas de la colère. C’est là que tu m’as insultée. Ça ne te ressemblait tellement pas que je n’ai pas su comment réagir. J’étais si déçue. J’avais soudain l’impression de ne pas te connaître, l’impression que tu ne faisais que me décevoir, comme tous les autres. On pourrait aller jusqu’à dire que tu es responsable. Mais tu n’étais qu’un enfant. Ce n’est la faute de personne, absolument personne. C’est seulement une de ces choses affreuses, terribles.
Ce n’est la faute de personne. De personne.
Bill s’agite dans son sommeil. L’espace d’un instant il me fait penser à un enfant, à toi, et je me mets à pleurer. Je colle une main sur ma bouche, de peur de lever les yeux et de te voir en train de m’observer avec tes orbites vides et tes lèvres qui bleuissent.
Je ne voulais pas que ça arrive. Je n’ai jamais, jamais…
Bill ouvre les yeux. Il paraît désorienté, se met sur le dos et s’étire.
« Pendant une seconde je me demandais où j’étais, dit-il, encore tout bouffi de sommeil.
— Moi aussi. »
Il glousse. « Tu me fais rire, Robin. »
En un seul mouvement, il se coule de mon côté du lit, glisse un bras sous moi et passe l’autre autour de mon épaule. Je suis enveloppée, la pression de son corps m’étouffe un peu. Mais ça a le mérite de me distraire de mes pensées.
« C’était très spécial, hier soir », chuchote-t-il. Son haleine est âcre et forte ; la digestion des plats chinois, sans aucun doute. « Ça faisait longtemps. J’espère que je ne t’ai pas déçue.
— Pas du tout. » Ce n’est pas tout à fait un mensonge. Comment être déçue alors que je n’attendais rien ?
Il m’embrasse. J’aurais préféré qu’il se retienne, j’ai du mal à respirer. Dieu merci, cette fois il garde sa langue pour lui, mais ses mains se précipitent sous la couette pour chercher ma peau nue. Ses intentions sont claires, mais je sais d’expérience que je me mets en position d’infériorité si je cède. Alors je le repousse et j’adoucis ma réaction par un sourire.
Je lui dis, « Tu es insatiable », et je lui donne une claque sur le bras. « Reste ici, je vais nous préparer un petit déjeuner.
— Je préférerais autre chose », dit-il en essayant de m’attraper.
J’esquive ses griffes, j’écarte habilement la couette et au passage j’aperçois son pénis, déjà gonflé de désir. Un sentiment de triomphe m’envahit : c’est la marque, le symbole du contrôle que j’exerce sur lui. Je vais te faire haïr ta fille.
Tout en enfilant ma robe de chambre, je demande, « Des œufs et du bacon, ça te dit ? »
Il a le bon sens de ne pas insister, même si je détecte une touche de bouderie dans la courbe de ses lèvres. Pauvre petit garçon privé de son jouet.
« Le rêve, ça serait un sandwich à l’œuf frit, dit-il en s’asseyant dans le lit. Si tu es vraiment sûre que tu ne préfères pas…
— Chaque chose en son temps. » Et là-dessus je sors tranquillement de la chambre. Il va attendre. La porte a été ouverte, il me suffit maintenant d’attirer doucement Bill et de refermer derrière lui. Un sandwich à l’œuf, c’est d’accord. Je refuse de penser à toi, et il faut que tu arrêtes de t’immiscer dans mes pensées ; ça fait trop longtemps que tu règnes sur elles. Ce dont j’ai besoin maintenant, c’est de me venger, pour moi et pour les années qui m’ont été volées. Et peut-être pour toi aussi, parce que tu serais encore en vie si ton père s’était mieux comporté avec moi.
Là. Assez réfléchi, ça ne m’avancera à rien ce matin. Pas aujourd’hui, pas aujourd’hui.
Bill finit par s’en aller juste avant le déjeuner, malgré mes multiples appels du pied pour qu’il parte plus tôt. La maison semble se détendre à l’instant où la porte se referme sur lui, et je recommence à respirer. La nuit a été fructueuse, mais elle a nécessité des efforts éreintants. J’ai besoin de dormir, de me vider la tête.
Pas besoin de cachets cette fois, le sommeil s’abat sur moi comme une couverture lâchée sur mon corps. Je prends mes aises sur le matelas et, pendant quelques heures, il n’y a plus qu’une immense étendue de néant.
Quand je me réveille, la nuit tombe déjà. Il doit être 17 ou 18 heures. Le ciel a cet aspect poussiéreux, délavé, qui indique l’arrivée prochaine de la lune. Je sens l’odeur de Bill sur moi, et aussi autre chose de plus sordide, moins avouable. Il est temps de prendre un bain, de me débarrasser de toute cette crasse.
Tandis que l’eau coule, le parfum du bain moussant emplit l’air. Lavande, tubéreuse, des senteurs naturellement enivrantes. Les bulles m’enveloppent lorsque je me glisse dans la baignoire et la chaleur fait rosir ma peau. Je m’y enfonce et je frotte mon corps pour le nettoyer des restes de la nuit dernière. Enfin je me retrouve. L’eau refroidit, sa température devient plus douce, et les bulles se sont ancrées à mon ventre, à mes bras, à mes cuisses. Je descends mes doigts et je les laisse là un petit moment. Ce corps est capable de choses formidables ; c’est un outil d’une importance cruciale. Il ne faut pas que je perde cela de vue. Je ne suis pas uniquement mon esprit.
Tandis que je me touche, le visage d’Henry apparaît devant moi. Sa manière de lever un sourcil, de suggérer les choses sans les dire : un message destiné à personne d’autre que moi. J’étais spéciale pour lui, j’étais une amante, et pas seulement une femme avec laquelle il jouait. Je comptais pour lui, c’est obligé. C’était elle, Miranda, qui ne pouvait pas supporter de le partager. Quand bien même je n’avais rien alors qu’elle avait tout.
Je retire ma main et cherche la bonde. Il est l’heure de sortir du bain, de toute façon.
Aucune chance que je réussisse à fermer l’œil après la longue sieste de cet après-midi. Je prendrai des cachets tout à l’heure, mais d’ici là je décide de me familiariser un peu avec Internet. Il s’agit quand même d’une des merveilles du monde moderne, et je refuse de devenir une vieille femme larguée. J’ouvre la fenêtre du navigateur, comme le moniteur nous l’a enseigné en prison. Nous n’avions pas accès à grand-chose là-bas, uniquement à des sites homologués qui étaient majoritairement des plateformes d’apprentissage au niveau bien trop bas pour moi. C’est prodigieux, je peux taper tout ce que je veux dans cette petite case blanche et l’ordinateur me le trouve. Je tape le nom de Bill, mais il y a trop de Bill. Des Bill sur Facebook, des Bill qui travaillent dans des cabinets d’avocats londoniens. Un grand Bill aux cheveux noirs qui joue au rugby dans une équipe du Yorkshire. Un nombre effarant de personnes unies par un hasard voulant que leurs parents aient jeté leur dévolu sur le même nom en quatre lettres : Bill. Et Bill, en anglais, c’est aussi le billet de banque et la facture, l’argent. Ainsi que le bec de l’oiseau. Tant de significations pour un mot si bref.
Je cherche aussi Amber, mais là encore il y en a trop. Ce prénom désigne aussi un bloc de résine fossilisée, ce qui n’arrange rien. Joli, mais trouble et trompeur. Ça lui va bien. Enfin j’ose chercher Henry, en espérant que le gouvernement n’a pas accès à mes recherches. Ça ne me surprendrait pas ; le gouvernement semble capable de tout, de nos jours.
Je le trouve facilement. Du moins, je trouve le Henry d’autrefois. Il y a plusieurs articles sur nous, sur ce qui s’est passé. Un du Mail, avec en bonus ma photo d’identité judiciaire : la photo que je hais le plus au monde, sur laquelle mes lèvres donnent l’impression que je grogne. C’était de la terreur, mais le photographe s’est débrouillé pour me donner un air cruel. Ces articles haineux ne me disent rien que je ne sache déjà. Et, de toute façon, Henry ne ressemble plus à ça ; ce que je vois sur l’écran appartient au passé. Je veux découvrir ce qu’il fait maintenant, où il vit et avec qui. Ce n’est pas bon pour moi. Je me dépêche de fermer Internet. Je suis soulagée de pouvoir le faire aussi facilement, mais je reste une bonne minute à fixer l’écran en craignant que la fenêtre se rouvre d’elle-même, comme un fantôme impossible à exorciser. C’est bon, elle a disparu, je ne la vois plus, je suis de nouveau en sécurité.
J’ai eu tort de faire cette recherche. On m’avait expressément conseillé de ne jamais tenter de le retrouver. D’autant plus que je ne veux même pas le voir, pas après ce qu’il m’a fait. Mais j’ai besoin d’en savoir plus sur sa vie. De voir si ses cheveux ont grisonné ou s’ils sont tombés. De voir ces épaules, ce torse, et de déterminer s’ils se sont avachis ou bien empâtés à cause de son coup de fourchette. Que ferait-il en me voyant ? Serait-il choqué par mon physique, ou plutôt impressionné que je sois si bien conservée ?
Mais il sait probablement déjà à quoi je ressemble. Il dispose d’un accès illimité à l’information. Il connaît peut-être mon adresse ; c’est certainement le cas s’il s’est allié avec Amber contre moi. Il est peut-être déjà passé devant la maison en se moquant de sa simplicité. Il a peut-être même vu Bill et s’est étonné que je puisse me satisfaire de ça après un homme tel que lui. Il y a aussi une probabilité pour qu’Amber et lui se voient régulièrement dans le quartier pour parler de moi. S’il a toujours la même allure qu’autrefois, je ne serais pas surprise qu’il ait réussi à la séduire. Certaines femmes sont attirées par les hommes plus âgés.
Je me lève et je vais vérifier la porte d’entrée : le couteau est toujours là où je l’ai mis. Tout comme celui qui se trouve sous mon oreiller. Henry ne peut pas m’atteindre, ou en tout cas il aura du mal. Et c’est aussi vrai pour tous les autres.
Il semblerait que j’aie un entretien, si j’en crois ce mail. Une certaine Samira, la fleuriste, me demande si je peux venir aujourd’hui ou demain. C’est une catastrophe. Je ne veux pas travailler dans un magasin de fleurs. Je n’aime pas beaucoup les fleurs et j’aime encore moins les gens. Mais je sais que Margot elle aussi a reçu ce mail, parce que j’ai été obligée d’ajouter son adresse. Si je ne réponds pas elle le saura, et ma demande d’aides sera rejetée.
Je termine mon toast, bien qu’il soit un peu brûlé, et je réponds que je peux venir après le déjeuner. Si ça se trouve, ça va bien se passer. Je vais très bien m’entendre avec cette Samira et nous allons devenir amies. Je suis capable de me faire des amies, j’en suis sûre, malgré ce que les gens ont pu dire autrefois.
J’aperçois le crâne de Bill, il travaille derrière la palissade du jardin. C’est une balise joyeuse, un dôme tout rond qui scintille sous le soleil. Je devrais sortir lui annoncer la nouvelle et m’assurer d’être au premier plan de ses pensées pour la journée. Il ne faut surtout pas que je laisse s’émousser son intérêt pour moi.
J’ouvre la porte de derrière et je lance, « Comment ça va ce matin ? »
Ses yeux apparaissent au-dessus de la palissade et ses pattes-d’oie se plissent.
« C’est déjà pratiquement l’après-midi, réplique-t-il. T’as pas vu l’heure ?
— Je viens juste de prendre mon petit déjeuner.
— T’as vraiment la belle vie, toi.
— Tu sais quoi ? J’ai un entretien d’embauche cet après-midi. »
Ses pattes-d’oie s’accentuent encore. « Intéressant. Comment tu le sens ?
— Je vais jouer le jeu et garder l’esprit ouvert. »
Il lève un pouce dont je ne vois que la moitié. « Je suis content pour toi. C’est bien que ton casier ne les ait pas découragés.
— Oui, enfin, je ne suis pas non plus une criminelle au sens strict.
— Je ne suis pas sûr qu’ils soient du même avis. »
Je me renfrogne. Sa condescendance m’irrite. Comme s’il pouvait comprendre. Il n’a jamais été à ma place, n’a jamais eu à subir les mêmes choses que moi.
Je mets les mains sur mes hanches et j’assène, « Je leur expliquerai que j’ai été accusée à tort. »
Il lève les sourcils. « Je comprends pas, tu m’as bien dit que tu l’avais volé, cet argent. »
Merde. J’ai encore oublié ; il faut que j’aie constamment mon histoire en tête, sinon je vais éveiller ses soupçons. Très vite, je réponds, « Oui, c’est vrai », et je panique parce que j’ai peur que les mots sonnent faux.
« C’est ce que tu m’avais dit, non ? Ou alors j’ai des soucis de mémoire ?
— Non, c’est bien ça. »
Je n’aime pas ce silence ; je ne voulais pas que la conversation prenne cette direction. Ça aurait dû être un moment de flirt, pas d’angoisse.
« Bon, eh bien bonne chance, dit-il enfin. Je suis sûr que tu vas être prise. »
En trépignant un peu, je pense, Demande si tu peux venir tout à l’heure. Allez, c’est l’occasion parfaite.
Au lieu de ça, il dit simplement, « Je redressais ce rosier », en poussant sur la tige. « Il grimpe de travers.
— Ils ne font jamais ce qu’on voudrait.
— C’est vrai. On croit connaître un rosier, et puis il prend un chemin complètement inattendu. Ce ne sont pas des fleurs simples.
— Mais elles sont belles.
— Et pleines d’épines. » Il me montre un doigt d’un air chagrin. Une goutte de sang brille au bout.
Alors que mes pieds font demi-tour d’eux-mêmes, je bafouille, « Tu n’aurais pas envie de venir, ce soir ?
— Je ne peux pas, malheureusement. On va voir un film avec Amber. »
Et tu ne m’invites pas ? J’attends. Il a couché avec moi, le minimum serait de m’emmener au ciné. Donc il veut la jouer comme ça ? Il a eu ce qu’il voulait et il passe à autre chose ? Tout ce baratin à propos d’Amber et moi qui devions apprendre à nous connaître, c’était avant le sexe. Maintenant je ne compte plus pour rien.
Je dis, « D’accord », et je tourne les talons.
Je l’entends marmonner quelque chose à propos de nous rattraper à un autre moment, mais je n’y prête pas attention. Je vais le laisser mariner un peu. S’il croit qu’il peut me traiter comme un petit animal obéissant qu’on caresse une seconde avant de le rejeter, il se fourre le doigt dans l’œil.
Samira est efficace. Je m’en rends compte tout de suite à la sévérité de sa robe grise et à son regard ferme et impassible. Et sa boutique est à son image : des murs blancs, des fleurs alignées dans des pots impeccables, des seaux remplis de bouquets parfaitement emballés et rangés.
Je vais jusqu’à la caisse, je plonge mes mains dans mes poches et je les en retire aussitôt. C’est ridicule. Je n’ai aucun don pour le commerce, et pas davantage d’intérêt pour ce boulot. Encore une tâche idiote qui permettra aux autorités de se féliciter de m’avoir accompagnée dans le monde réel. Pourtant, je veux faire bonne impression. Je n’ai pas envie d’être rembarrée, ni qu’on me considère comme un cas désespéré et inemployable.
J’attends qu’elle ait fini de noter quelque chose dans son cahier. Enfin, elle le ferme et le met de côté.
« Ça y est, je suis à vous », dit-elle. Il y a un embryon de sourire quelque part, mais il n’arrive pas jusqu’à ses lèvres. « Donc, vous vous appelez Robin Smith et vous cherchez un travail. Vous dites que vous n’avez aucune expérience avec les fleurs.
— Pas la moindre. »
Elle croise les bras. « Ce qui m’amène à vous demander pourquoi vous avez postulé.
— Je n’ai pas eu le choix. L’agence pour l’emploi m’a obligée. »
Elle éclate d’un grand rire joyeux. J’y perçois des sonorités londoniennes, une voix râpeuse qu’elle dissimule sous un vernis sophistiqué.
« Au moins vous êtes franche.
— Presque trop.
— Vous avez un casier judiciaire. »
J’opine. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle mette ça sur la table aussi rapidement, mais ça ne me surprend pas. Elle n’a pas l’air du genre à y aller par quatre chemins.
« Étant donné que vous allez travailler au contact de la clientèle, la loi m’autorise à vous demander pour quelle raison vous avez fait de la prison, dit-elle en me regardant droit dans les yeux. Je vous écoute.
— J’ai été accusée de meurtre, à tort. » Je tâche de garder une voix aussi neutre que possible. « Mais j’aimerais mieux ne pas entrer dans les détails, pour ne pas mettre en danger ma situation actuelle.
— Je vois. C’est un problème.
— Je comprends.
— Dommage, dit-elle après quelques instants. Vous semblez avoir les pieds sur terre. J’aime les gens qui ont du bon sens. La dernière qui a travaillé ici paniquait tout le temps, ça me rendait folle.
— Vous devriez peut-être me juger en fonction de ce que je suis maintenant, pas de ce que j’ai prétendument fait il y a des années. »
Elle laisse encore passer quelques secondes. « Peut-être, dit-elle lentement. Mais on parle quand même d’un meurtre. C’est énorme. Si vous pétez les plombs et tuez un de mes clients, tout le monde dira que je n’aurais pas dû vous embaucher. Vous comprenez mon problème ?
— Je n’ai jamais pété les plombs.
— Je vous crois. Mais ça ne change rien.
— Donc c’est non ? »
Elle opine. « Je n’ai pas le choix. Un conseil : la prochaine fois que vous postulerez, dites tout de suite pourquoi vous avez été condamnée. Ça fera gagner du temps à tout le monde.
— Je suis désolée si vous avez l’impression que je vous ai fait perdre votre temps.
— Ce n’est rien. Bonne chance pour la suite. »
Bonne chance. Elle se moque de moi ? Son visage me dit le contraire, mais l’intonation de sa voix suggère que je me fais des illusions.
Alors c’est comme ça que ça va se passer. D’un côté, je n’aurai plus jamais de travail, ce qui est une bonne chose car je n’aime pas la compagnie. D’un autre côté, la réaction de Samira me montre comment je serai toujours jugée. Cette histoire va me coller à la peau. Tu ne me lâcheras jamais.
C’est ça ta vraie vengeance, davantage que la prison.
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