Oiseau de proie

Lucy Banks · Chapitre 8 sur 25

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Oiseau de proie

Chapitre - 8

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« Alors, qu’est-ce que ça vous fait d’avoir un rendez-vous ? » me demande le docteur Holland en se penchant vers moi et en posant les mains sur ses genoux. Il est visiblement ravi de changer de sujet. Je ne peux pas lui en vouloir : parler d’événements qui remontent à des années peut se révéler ennuyeux à la longue.

Je hausse les épaules. « Ça me fait plaisir, je crois.

— Et c’est bien sûr un pas en avant. Mais avez-vous réfléchi à lui parler de votre passé ?

— Comment ça ?

— Si votre relation commence à devenir un peu sérieuse, vous devrez lui raconter certaines choses. Ce ne sera pas une conversation facile. »

Je sens que ma mâchoire se crispe. « N’allons pas trop vite. C’est seulement un premier rendez-vous.

— Mais tout à l’heure vous avez laissé entendre que vous aviez déjà de l’affection pour lui.

— C’est mon voisin. C’est quelqu’un de bien.

— En effet. À votre avis, comment est-ce qu’il réagira lorsqu’il apprendra à mieux vous connaître ? C’est un sujet qu’il pourrait être intéressant d’aborder ici, dans un cadre plus confortable.

— Je pense qu’il est trop tôt pour se poser cette question. » La vérité est que je ne veux pas y penser. Ce n’est pas nécessaire. Dans mon imagination, Bill et moi pourrions partir ensemble, voyager dans les îles écossaises, loin de tout. Nous serions seuls, lui et moi, et le fait que je sois Robin ou Ava n’aurait aucune importance. Il n’apprendrait jamais l’existence de mes erreurs passées, et ce serait très bien comme ça.

Le docteur Holland me fixe d’un air pénétrant. « Ce n’est qu’un aspect d’un problème plus large. Tout ce processus exige notamment que vous preniez conscience de ce qui s’est produit. Nous en avons souvent parlé. Si vous vous rapprochez de cet homme, il aura le droit de savoir, vous ne pensez pas ? »

Un droit. Il parle de droit, lui qui, du fait de son sexe, de la couleur de sa peau et de sa situation sociale, a toujours tout eu sur un plateau. Et d’ailleurs, qu’est-ce qu’un droit ? Avais-je un droit à ne pas être traitée comme je l’ai été par Henry ? Un droit à ne pas perdre ma vie en prison ?

Il fronce les sourcils. « J’ai dit quelque chose qui vous a froissée, Robin ? »

Je m’appelle Ava. Je resterai toujours Ava. Je me force à sourire. « Non, je digère l’information, c’est tout. » Aussi désinvolte qu’une lycéenne. « Vous avez sûrement raison. Comme d’habitude.

— C’est gentil de votre part. N’oubliez pas, la clé de la guérison, c’est l’honnêteté avec vous-même. Et avec les autres.

— Bien sûr. » Et en disant cela, je songe que les personnes qui ont été réellement honnêtes avec moi doivent se compter sur les doigts d’une main.

Je n’arrive pas à décider ce que je vais mettre ce soir. Ma jupe pourpre me paraît trop osée et mon pantalon de velours fait mémère avec sa taille très haute. J’ai acheté un chemisier écossais à ma sortie de prison, mais je n’arrive toujours pas à le porter. Il ressemble bien trop à ce que mettait Jane Marshall. Peut-être un pantalon et un haut noirs. Quelque chose de neutre. Qui mettra en valeur le collier en argent qui a patienté toutes ces années en garde-meubles, un des rares objets de ma mère que j’ai été autorisée à conserver. Sans compter que le noir amincit, c’est ce que les femmes disent toujours.

Quand je me regarde dans le miroir, j’entrevois ma mère dans mon reflet. Mon visage est plus charnu, mais il y a une terreur tapie dans mon regard qui me fait penser à elle. Qu’est-ce qu’il adviendra de moi si je me couvre de ridicule ce soir, ou si je ne dis pas ce qu’il faut ? Si Bill réussit à deviner que j’ai fait de la prison ? Sans m’en rendre compte, j’ai peut-être perdu ma bonne éducation. Adopté une manière inélégante de tenir ma fourchette ou de m’essuyer la bouche avec les doigts, autant d’attitudes qui trahiraient mon passé criminel.

Il ne faut pas que j’y pense. Ça risque de me miner, et je ne le supporterais pas après tout ce chemin parcouru. J’ai déjà prouvé ma résistance et je le referai. C’est ma nature, après tout. C’est ce que Papa m’a enseigné.

Je me demande si j’ai ressenti la même chose la première fois que j’ai retrouvé Henry après le travail. Ce trac. Cette excitation. Cette panique. C’est si vieux, je ne m’en souviens plus. Je me rappelle seulement la lumière ambrée du bar et la condensation qui ruisselait sur mon verre de vin. L’odeur des cigarettes, le brouhaha. Des petits détails, pas une vue d’ensemble, et c’est probablement aussi bien.

Le visage d’Henry m’apparaît – un autre épisode, affreux et pénible. Les lèvres pincées, les doigts serrés sur le battant de sa porte, il était furieux. Qu’est-ce que tu viens faire ici ? J’entendais des voix quelque part dans la maison. Sa fille, qui demandait où était sa Barbie ballerine. La réponse cinglante de Miranda, étouffée par plusieurs murs. Je ne sais plus ce que j’ai répondu. Un reproche quelconque, certainement. Il m’a ordonné de partir au moment où la tête de Miranda apparaissait dans l’encadrement d’une porte un peu plus loin dans le couloir, sourcils froncés, tendue, suspicieuse. Elle a demandé, Qu’est-ce qui se passe ?  ; moins une question qu’une accusation portée contre moi. Henry ?

J’avais l’intention de lui dire ses quatre vérités sur le pas de sa porte, de lui montrer qu’il n’avait pas le droit de séduire une femme pour s’en débarrasser quelques mois plus tard. Que ce n’était pas juste ; que c’était moralement condamnable, odieux. Le genre de comportement qui, d’après Papa, aurait mérité qu’il soit éventré et écartelé. J’en suis convaincue. À moins que ? Je repense à Jane Marshall, à son sourire éclatant. À Papa qui enroulait ses bras autour de sa taille pendant qu’elle faisait la vaisselle.

Non. Papa n’était pas comme Henry. Entre Henry et Jane, par contre, il y avait un air de famille. Deux parasites qui se nourrissaient de la vie de leur entourage. Ils ne valaient pas mieux l’un que l’autre.

J’ai tellement voulu tuer Henry pour ce qu’il a fait. Je n’en parlerai jamais au docteur Holland ni à personne, mais quand je suis dans mon lit sans pouvoir fermer l’œil, il m’arrive souvent d’imaginer que je l’emmène sur l’île de Skye, de Rum, de Lundy, que je vais avec lui jusqu’au bord de la falaise et que je le fais basculer. Histoire de voir si son arrogance lui fait pousser des ailes. De voir son corps exploser sur les rochers, loin en bas.

Ce sont des idées trop sombres, surtout dans un moment comme celui-ci. Je vais vers la commode et j’allume la radio. Un bavardage insipide comble le silence, des rires enregistrés. Une publicité pour un fabricant de carrelage, une autre pour une aire de jeux sécurisée dans mon quartier. Tous ces enfants. Les enfants d’Henry. L’enfant que j’ai été, aussi. Seule, toujours seule.

Je décide que, ce soir, je vais me maquiller. J’ai retrouvé un eye-liner dans un de mes cartons. À ma surprise il est encore à peu près bon. Le fond de teint était fichu mais j’ai une peau acceptable. Si ce rendez-vous se passe bien, j’irai peut-être en ville demain pour m’offrir deux ou trois bricoles – un rouge à lèvres ou du fard à paupières. Pas de folies ; je ne suis pas très coquette.

Tout en cherchant l’eye-liner dans mon tiroir je me répète, Seule. Les choses auraient-elles pu être différentes ? Oui, j’en suis sûre. Oui.

« Qu’est-ce que vous en pensez ? » me demande Bill en me tenant la porte.

Il fait sombre dans le restaurant. C’est la première chose que je remarque. Je crois qu’on appelle ça une ambiance tamisée. De fausses bougies clignotent sur les tables, des rideaux à festons occultent les fenêtres qui donnent sur la rue.

« Ils ont une bonne note sur TripAdvisor », continue Bill, visiblement aussi nerveux que moi. Il n’a pas l’habitude de ce genre d’endroit, ça saute aux yeux et ça le rend d’autant plus charmant.

Une serveuse s’empresse de nous accueillir, la taille serrée dans une jupe noire, l’expression du visage déjà blasée. Elle me paraît incroyablement jeune, et puis je me rends compte qu’elle a une vingtaine d’années, l’âge que j’avais quand j’ai mis les pieds en prison. Je me demande comment cette minette tiendrait le coup enfermée dans une cellule du matin au soir, et si elle y survivrait. J’en doute. On n’est pas nombreuses à y parvenir.

« Vous avez réservé ? » demande-t-elle en parcourant le carnet sur son pupitre.

Bill tape du doigt sur une feuille. « C’est nous. Dix-neuf heures pile. »

Un sourire forcé. « Parfait. Venez avec moi. »

Je la suis vers le fond du restaurant. Une table isolée, s’il vous plaît. L’ironie de la situation ne m’échappe pas. Ce pourrait être la table à laquelle nous avons pris place, Henry et moi, il y a si longtemps. Même banquette pourpre, mêmes reflets boisés. La musique aussi est identique : un piano élégant en sourdine. Décidément, le passé ne peut pas s’empêcher de me tourmenter.

« Tout va bien ? me demande Bill pendant que je m’installe.

— Oui, c’est superbe. » Je lisse mon haut. Tout compte fait, le noir n’était peut-être pas un si bon choix. La moindre tache de nourriture se verra. J’ai du mal à soutenir le regard de Bill, et son attitude me rappelle celle d’Henry, sans que je sache trop pourquoi. Peut-être ce coude de propriétaire qui occupe une place excessive sur la table.

Et puis il se recule et l’illusion se dissipe. « Vous êtes encore plongée dans vos pensées, dit-il. Je commence à m’y faire. Vous partez loin dans votre tête et vous disparaissez.

— Pardon. J’ai trop l’habitude d’être seule avec moi-même. Quelquefois j’oublie les autres.

— Ne vous excusez pas. Promettez-moi seulement de me le dire si je vous embête.

— Comment ça ?

— Il y a des moments où vous avez l’air malheureuse. Et ce soir, il est hors de question que l’héroïne de la ville soit malheureuse, d’accord ? »

Je m’oblige à rire. « Arrêtez avec ça.

— Oh non, je vais continuer à vous bassiner. C’est pas rien ! Le problème, c’est que, maintenant, Amber est encore plus convaincue de vous avoir déjà vue quelque part. Elle n’arrête pas d’examiner votre photo en marmonnant quelque chose à propos de vos yeux. »

Ses yeux froids. C’est ce que les journaux disaient, autrefois. Ses yeux froids et durs. Dépourvus de remords. Dépourvus d’émotion. Froids. Comme s’ils pouvaient savoir ce qui se passait derrière ces yeux. Je frissonne malgré la chaleur.

« Vous êtes encore partie loin », commente Bill en m’observant fixement.

La serveuse nous interrompt pour nous demander si nous souhaitons boire quelque chose. Bill commande une bouteille de vin ; la moins chère, et ça n’a pas la moindre importance. Nous connaissons notre situation financière respective.

La serveuse apporte la bouteille dans un seau argenté et je dis, « À une époque, j’aurais pu vendre mon âme pour un verre de pinot grigio. » Une plaisanterie avec Ditz, un moment de camaraderie au milieu de la lassitude et du malheur.

Bill me sert, puis il remplit son verre. « Pourquoi, il y avait une pénurie ? »

Encore une remarque destinée à me détendre.

« J’ai été abstinente pendant un moment. » Au moins, ce n’est pas un mensonge, j’ai été contrainte à la sobriété pendant vingt-cinq ans.

Il opine. « Ce n’est pas grave si vous avez eu des problèmes d’alcool, vous savez. Moi aussi j’en ai eu. Maintenant, je ne m’autorise plus que quelques verres de temps en temps. Je connais mes limites.

— Qu’est-ce qui vous est arrivé ?

— Pour que je me mette à boire ?

— Pour tout. La rue, la drogue… qu’est-ce qui s’est passé ? »

Il me dévisage un moment, puis il boit une gorgée de vin. « Vous savez quoi, dit-il. Je vais vous le dire, mais à condition que ça marche dans les deux sens. Vous pouvez me faire confiance, vous savez. Je ne vous jugerai pas ; je suis le dernier à pouvoir vous juger. »

Oh, mais si, vous allez me juger. Cette pensée me donne la nausée, parce que je sais que c’est la vérité. Cela dit, je pourrais peut-être lui révéler quelques fragments de mon passé qui ne risqueraient pas de nuire à la chose fragile qui grandit entre nous.

Je réponds, « D’accord, allez-y.

— J’ai été idiot, dit-il d’un ton grave. C’est de là que tout est parti. J’avais un bon travail, j’étais chauffagiste, j’avais ma propre société. Une jolie maison. Un mariage solide et une fille pleine de vie, même si elle avait aussi ses problèmes, la pauvre. Mais j’ai tout fait foirer.

— Comment ?

— Vous êtes sûre que vous voulez le savoir ? » Il s’agite sur son siège. « J’ai envie d’être honnête, mais j’ai peur que ça vous donne une mauvaise image de moi. Je vais être franc avec vous, votre gentillesse me réchauffe le cœur. Je ne veux pas que vous vous disiez que je suis un sale type.

— Je vois ce que vous voulez dire. » Et je suis sincère. « Vous avez promis que vous ne me jugeriez pas, et je ne vous jugerai pas non plus. Allez-y. »

Il inspire profondément. « J’ai commencé à m’ennuyer. J’ai honte de l’avouer, mais j’ai commencé à draguer des filles dans les bars. Je ne les revoyais jamais : ce n’étaient jamais vraiment des liaisons. Seulement des histoires d’une nuit qui finissaient par me dégoûter de moi-même. J’ai touché à la drogue, aussi. Tout ce qui pouvait me donner un coup de fouet, un petit frisson. Ma femme s’en est rendu compte. Elle m’a foutu à la porte et elle a eu raison. Après ça, j’ai fait le tour des canapés et des chambres d’amis des copains, jusqu’au jour où eux aussi en ont eu marre.

— Et ensuite ça a été la rue ?

— Pas tout à fait. Ma femme a bien voulu que je revienne un petit moment. Mais vous n’allez pas me croire : j’ai tout fait foirer une deuxième fois. Quel abruti. » Il lève les yeux, il a les mâchoires serrées. « J’ai appris de mes erreurs. J’ai touché le fond et j’ai tout perdu. Je ne serai plus jamais l’idiot que j’ai été. »

Je tends une main vers la sienne et je la serre. « Je vous crois. »

Il ne répond rien, mais un éclat dans son regard trahit son émotion. Il n’est pas comme Henry. La force de cette conviction me surprend. Henry ne se serait jamais ouvert de cette façon. Il était fermé comme une huître et il prenait plaisir à tout faire pour dissimuler ce qu’il était.

« À vous, maintenant, dit Bill en me tapotant les doigts. Vous avez promis, n’oubliez pas.

— Qu’est-ce que vous voulez savoir ?

— Vous pourriez commencer par votre enfance et remonter jusqu’à aujourd’hui. »

Je fais non de la tête. « On en a pour la nuit.

— D’accord, alors la version abrégée. L’histoire de Robin Smith en cinq minutes. Ça vous paraît bien ? »

Ça me paraît surtout être un mensonge. La comédie d’un personnage mal écrit. Je peux jouer ce rôle, une fois et une seule. Mais il faudra que je mémorise les détails, pour plus tard. Je refuse d’être prise la main dans le sac.

« J’ai eu une enfance parfaitement normale », et, tout de suite, les mots sonnent faux à mes oreilles. « Ma mère et Papa étaient des gens ordinaires. On avait une jolie maison dans un quartier populaire, j’allais à l’école. »

Il éclate de rire. « Même là, vous ne me dites pas grand-chose.

— Il n’y a pas grand-chose à dire. Je vous avais prévenu, j’ai eu une vie ennuyeuse. Ensuite, j’ai trouvé un travail dans un bureau…

— Vous étiez dactylo ? Secrétaire ? »

Je m’agace que ce soient les seuls métiers auxquels il pense, mais ce n’est pas la peine de relever. Moins je donnerai de détails, moins il posera de questions, et mieux ce sera. « Je travaillais sur des dossiers administratifs. Je ne gagnais pas grand-chose. »

Il hoche la tête.

Je continue, je commence à me prendre au jeu. « Je n’en suis pas fière, mais j’ai volé de l’argent à l’entreprise. Pas mal d’argent, même. Je me suis fait pincer. La police est venue. Ça a été dur. »

Il plaque une main sur sa bouche. « Vous êtes allée en prison ? »

Je prends une grande inspiration. Parfois il est plus facile de recourir à une version édulcorée de la réalité qu’à un mensonge. « Oui. » Je baisse les yeux. « Je suis désolée de ne pas vous l’avoir dit plus tôt. J’ai fait quelque chose de terrible, et à cause de ça j’ai passé un bon moment en prison. »

Il fronce les sourcils. « Je croyais que les peines n’étaient pas très longues pour ce genre de délits. »

Je me maudis intérieurement. A-t-il compris que je viens d’être libérée ? Est-ce que je peux essayer de lui dire que ça remonte à des années ? Mon esprit s’emballe, je bois une gorgée de vin pour me calmer.

Les yeux toujours baissés, je dis, « Si vous saviez comme ça me gêne. En fait, il n’y a pas eu qu’une seule fois. J’ai récidivé, et je suis repartie en prison. Mais j’avais énormément besoin d’argent. Mes parents étaient morts, je n’avais personne pour m’aider. Et j’étais avec un homme violent. »

Bill se redresse sur sa chaise. « Je me demandais justement s’il y avait un homme dans l’histoire. »

Il y a toujours un homme dans l’histoire. Je lève les yeux et je croise son regard. Il paraît plus soucieux que révolté. En outre, il a l’air tout à fait convaincu par mon récit, merci mon Dieu.

Je réponds simplement, « Je l’aimais. J’étais persuadée qu’il m’aimait lui aussi, alors qu’il voulait juste se servir de moi. Après, je suis restée sans rien. Donc j’ai recommencé à voler. Et cette fois, la peine a été beaucoup plus lourde.

— Dans quelle prison est-ce que vous étiez ? »

Je me fige. Je ne peux pas le lui dire. « Ça vous ennuie si je garde ça pour moi ? » Je m’essuie les yeux. « Je sais qu’on a décidé d’être honnêtes, mais j’ai tellement honte. Et ça a été très difficile pour moi, là-bas. »

Il acquiesce. « Je comprends. Robin, je vous trouve très courageuse de m’en parler. Il n’y a pas beaucoup de gens qui l’auraient fait, j’en suis conscient. Je sens qu’on est pareils, tous les deux. Vous assumez vos erreurs et vous allez de l’avant.

— J’essaie. Mais ce n’est pas facile. Les gens sont horribles, ils vous jugent, ils croient qu’ils vous connaissent, mais…

— Je le sais. Croyez-moi, je le sais. Dès que les gens découvrent que j’ai vécu dans la rue, ils me regardent différemment. Comme si j’étais un déchet qui aurait dû finir dans le caniveau depuis longtemps. C’est rare qu’ils prennent le temps de me demander ce qui s’est passé.

— Ils ne vous parlent plus comme à un être humain. » Je relève le menton.

Il me regarde avec un grand sourire, ce sourire qui me suggère que, finalement, ça va peut-être aller. « Vous savez ce que c’est, dit-il comme s’il avait eu une révélation. Vous comprenez. Robin, je crois que c’est grâce à ma bonne étoile si la mairie m’a attribué la maison à côté de la vôtre. »

J’opine. « Je pense la même chose.

— Qui se ressemble s’assemble. »

Je lève mon verre et je trinque avec lui. « Qui se ressemble s’assemble. Vous avez parfaitement raison. »

À quoi j’ajoute pour moi-même, Et ce n’est que le début. Parce que je veux qu’il soit à moi, c’est décidé. Il aime ce que je suis et je n’ai pas l’intention de le laisser filer, quoi que l’avenir nous réserve. Comme n’importe qui, j’ai besoin d’un compagnon.

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