Oiseau de proie
Chapitre - 12
- 12 -
En arrivant chez moi, je sais que je suis désormais une créature menacée.
Quelle que soit l’identité de la personne qui me suit, elle est déterminée. Au grand minimum, elle veut me faire peur. Dans le pire des cas, elle a l’intention de me faire du mal. Je sais que les gens qui voudraient me voir souffrir ne manquent pas ; n’importe qui dans l’entourage d’Henry pourrait être derrière tout ça. Et cette personne peut très bien travailler en tandem avec Amber, l’envoyer m’espionner et lui faire des comptes rendus. Qui pourrait être mieux placé et moins suspect que l’innocente voisine d’à côté sans aucun lien apparent avec moi ?
Je me sers un verre de vin, bien qu’il ne soit pas encore l’heure du déjeuner. Il ne faut pas que ça devienne une habitude, mais j’ai besoin de quelque chose qui empêche mon cerveau de tourner en rond. Je suis une feuille de verre transparent qui ne dissimule rien et peut être brisée si nécessaire. Je n’étais pas comme ça avant. Ma nature profonde est celle d’un mur lisse. Imprenable. Solide. Il faut que je la retrouve, et sans traîner.
Le vin fait son œuvre. Je réussis bientôt à m’asseoir à la table de la cuisine et à respirer calmement. Je dois réfléchir en adulte rationnelle, pas comme une enfant paniquée. L’objectif de la lettre était de susciter la peur, et la personne qui me suivait tout à l’heure cherchait à m’effrayer. Ils veulent jouer, me faire souffrir parce qu’ils estiment que je le mérite. Très bien. J’adopte leur point de vue, je réfléchis comme eux. Ça me donne l’ascendant en me permettant de prédire leur prochain coup. Ça pourrait être Amber – la taille et la couleur des cheveux correspondent. Mais là encore, je dois me montrer pragmatique. Ça pourrait très bien ne pas être elle. Ça pourrait être la fille d’Henry, par exemple. J’ignore à quoi elle ressemble à présent, mais elle doit avoir une trentaine d’années, ce n’est donc pas une possibilité à écarter.
Mon verre est vide. Hélas, la bouteille l’est aussi, mais c’est sûrement mieux. Je suis dans un état de lucidité parfaite. Il y a des mois que je n’ai pas eu les idées aussi claires.
Je vais devoir cacher des armes dans la maison, au cas où. J’ai un jeu de couteaux de cuisine, dont j’utilise seulement le plus petit pour éplucher les légumes, et le dentelé pour le pain. Ce qui me laisse donc trois ou quatre armes possibles, auxquelles j’ajoute mes deux couteaux à steak. Je vais les répartir dans la maison, à des endroits faciles à atteindre, de façon à pouvoir réagir si quelqu’un décide de se montrer violent. Cette pensée me fait sourire. Je me souviens d’une femme en prison, une diablesse qui avait une touffe de cheveux hirsutes sur le crâne et qui louchait. Elle s’était fabriqué une lame en aiguisant l’extrémité d’une brosse à dents. Elle avait réussi à la planter entre les côtes d’une fille. Une preuve supplémentaire de l’inventivité des humains, surtout quand ils sont pris au piège et n’ont rien à perdre.
Après cet épisode, Ditz a été terrorisée pendant plusieurs semaines. Elle était persuadée qu’elle allait subir le même sort parce qu’elle avait balancé une dealeuse. C’était agréable de la réconforter, de jouer le rôle du parent attentif. Je l’ai serrée contre moi et j’ai senti son énergie palpitante qui infusait loin en moi. Elle paraissait se détendre lorsque je caressais ses cheveux. Elle me faisait penser aux oiseaux que je calmais pendant que Papa leur posait une bague à la patte.
Voilà comment je sais que je suis quelqu’un de bien. Dans ces moments où elle perdait espoir et où je l’attirais à moi pour la rassurer, j’étais un parent pour elle, contrairement à tous les autres qui l’avaient laissée pourrir en cellule. Là, même sa sœur adorée ne pouvait rien pour apaiser ses peurs. C’était un acte de bonté de lui apprendre la vérité sur sa vie et sur ce que les gens étaient vraiment. Mauvais. Égoïstes. Voilà pourquoi je lui ai répété tant de fois d’arrêter de se laisser déborder par ses émotions, de croire que sa vie avait un but. Certes, je voulais aussi faire taire ses insupportables jérémiades qui ne lui apportaient rien. Elle aurait eu une vie pitoyable à sa sortie de prison, ça ne faisait aucun doute ; mes paroles n’étaient donc pas cruelles, mais charitables. Pauvre Ditz qui n’avait pas de forces.
Dommage qu’il ne me reste plus de vin. Tant pis, je vais me faire une tasse de café ; ça va me maintenir en alerte. En alerte, c’est dans cette disposition que je dois rester jusqu’à ce que tout cela soit derrière moi.
Il y a maintenant un couteau près de la porte, en équilibre sur mon petit porte-parapluie. Un dans la cuisine, derrière le micro-ondes, et un autre dans le salon. Un couteau à steak, parce qu’il me semble moins probable qu’on m’attaque par surprise dans cette pièce. J’en ai mis un autre sous mon oreiller, et encore un devant la fenêtre de la salle de bains. Et, pour finir, un petit dans la chambre d’amis, derrière la porte. Je suis maintenant armée et parée à toute éventualité, ça me rassure.
Bill passe me voir un peu après trois heures de l’après-midi. Je note qu’il a soigné sa tenue. Il porte une jolie chemise rentrée dans son pantalon. En plus il s’est rasé, en se faisant une petite coupure au cou, juste au-dessous de sa cicatrice.
« Comment ça va ? me demande-t-il sans se faire prier pour entrer. Vous êtes partie vite l’autre jour. J’espère que ce n’est pas à cause de quelque chose que j’ai dit ?
— Oh non, pas du tout. » Je suis contente qu’il soit là, c’est l’occasion d’avoir une conversation normale au lieu de rester seule à ressasser mes idées noires.
« Ce n’est pas mon Amber qui vous a ennuyée, si ? »
Je relève le mon. Sa petite chérie. La femme qui ne ferait pas de mal à une mouche.
« Bien sûr que non. » Un rire forcé. « Quelle jeune femme adorable, si polie et si chaleureuse. »
Il lève un sourcil. « Pas de ça, Robin. Je connais ma fille. Elle est parfois un peu sèche, mais elle a bon cœur. Elle veut seulement s’assurer que vous allez bien traiter son vieux père, c’est tout. »
Bon cœur. Difficile de ne pas broncher en entendant ça. Une petite madame sans cœur, oui. « Je suis certaine que c’est une fille très attentionnée. » Tendant un doigt vers la fenêtre, j’ajoute, « Et si on allait au jardin ? Avant que le soleil s’en aille. »
L’air est doux et c’est un plaisir de sortir. La petite pelouse est parsemée de feuilles, et l’herbe encore brillante d’humidité bien que le soleil ait eu toute la journée pour la sécher. Bill s’assied sur une vieille chaise en métal, rouillée mais toujours fonctionnelle. Je fais un geste en direction de la cuisine.
« Café ? Thé ? Une tasse de chocolat chaud ?
— Vous savez me parler. Un chocolat chaud, s’il vous plaît. »
Je souris et rentre dans la maison. Un bref coup d’œil au micro-ondes m’indique que le couteau est bien caché. Parfait, je n’ai pas envie que Bill me pose des questions pénibles. Je verse un petit tas de poudre dans chaque mug, je mélange avec du lait pour que ce soit bien crémeux, et j’ajoute de l’eau bouillante. Je tends sa tasse à Bill, qui la prend avec un soupir de satisfaction.
« Qu’est-ce qu’il y a de mieux que ça dans la vie ? dit-il en balayant les environs avec sa main. Une tasse chaude entre les mains et le soleil qui brille. »
Je repense à la personne près de la rivière. À la lettre. La vie pourrait être largement meilleure. Si ça se trouve, cette personne m’observe en ce moment même, elle m’épie par la fente dans le portail qui donne sur la ruelle, ou depuis une des nombreuses fenêtres qui nous entourent.
J’acquiesce. « C’est une belle journée.
— Et vous êtes une compagnie agréable. Qu’est-ce qu’un homme pourrait désirer de plus ? »
Songeant à Henry, je me dis que les hommes semblent souvent désirer davantage. Mais Bill n’est pas comme ça. Il apprécie les plaisirs simples, comme moi. C’est pour cette raison que nous nous entendons aussi bien.
« Alors, Robin, quoi de neuf ? demande-t-il après quelques instants.
— Pas grand-chose. Je n’ai toujours pas fini de trier mes cartons. Ça prend du temps.
— Ce n’est pas facile, quand ça fait remonter autant de souvenirs.
— Tout à fait. »
Il me regarde attentivement. « Vous avez parlé d’un homme, au restaurant. C’était votre ex-mari ? »
Mon esprit se pétrifie. Quelle est la meilleure réponse dans ce scénario ? Mari égale divorce ; ça pourrait jouer contre moi à l’avenir. Si Bill me demande en mariage, par exemple, et si je dois produire les papiers du divorce, et…
« Robin ? J’ai encore dépassé les limites ?
— Non, non. On n’était pas mariés. Mais on est restés longtemps ensemble. Il m’a trompée avec une autre femme. »
Bill pousse un sifflement. « Quel connard. Même si je suis mal placé pour juger, vu toutes les saloperies que j’ai pu faire.
— Pendant tout le temps où on a été ensemble, il avait une double vie. » Je recommence à me prendre au jeu. « L’autre femme, c’était une vraie sorcière. Elle savait qu’il était amoureux de moi, mais elle le voulait pour elle.
— Pourquoi est-ce qu’il a continué à la voir, s’il était amoureux de vous ? »
Merde. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Il faut que je me concentre. « Il était amoureux de moi, mais il était attaché à elle pour le sexe. » Je baisse la voix et laisse mon regard flotter vers le fond du jardin.
« Quelle tristesse. » Pensif, Bill porte sa tasse à ses lèvres. « Je ne cherche pas à défendre votre ex, mais je peux le comprendre. J’aimais énormément mon ex-femme, mais… vous voyez. Je cherchais le frisson ailleurs.
— Il n’y a pas de quoi être fier.
— Je sais. Et j’ai honte, surtout vu tout le mal que j’ai causé. Mais, Robin, je tiens à vous dire que j’ai compris que c’était un comportement méprisable. Parfois, on a besoin de descendre très bas pour se rendre compte de tout ce qu’on avait. J’ai touché le fond, et ça m’a ouvert les yeux. Votre ex n’a peut-être pas eu cette chance.
— Si vous voulez dire qu’il a toujours vécu dans du coton et qu’il n’a jamais eu de soucis ni de coups durs, vous avez parfaitement raison. »
Il fait la grimace. « Je sens que j’ai touché un point sensible. Changeons de sujet, d’accord ? Il fait trop beau pour parler de ça. D’ailleurs, j’allais oublier, j’ai quelque chose d’important à vous dire.
— Quoi donc ?
— Amber a été tellement impressionnée que vous ayez sauvé la vie de cette petite fille qu’elle a contacté le journal. Ils n’ont pas répondu tout de suite, vous savez ce que c’est avec ces petites feuilles de chou, mais…
— Elle a quoi ? » J’abats mon mug sur la table de jardin avec une force qui dépasse largement mon intention. Le chocolat chaud éclabousse le métal ajouré et le sol.
« L’article disait que les gens sur place se demandaient qui vous étiez. Elle a pensé que ce serait sympa de leur donner une réponse, et que ça vous permettrait de recevoir un peu de reconnaissance. Bref, le journaliste a répondu quelques jours plus tard, il aimerait bien vous rencontrer rapidement, et…
— Elle n’avait aucun droit de faire ça. »
Bill écarquille les yeux. « Elle ne pensait pas que ça vous gênerait. Elle se disait seulement que ça ferait un chouette article pour le journal. Vous voyez le genre, la mystérieuse héroïne a un nom, elle s’appelle Robin Smith et elle vient d’arriver dans notre ville…
— Elle n’aurait pas dû. Elle n’aurait absolument pas dû. Je refuse de parler à qui que ce soit. Et vous n’avez pas intérêt à leur dire que…
— Robin, s’il vous plaît. Prenez le temps de respirer. Je suis désolé si je vous ai contrariée. Je pensais que vous seriez flattée.
— Vous envahissez mon intimité. »
Il se recule dans sa chaise, serre les lèvres d’un air pensif, puis il hoche la tête. « D’accord, je comprends votre point de vue. Amber n’a pas réfléchi, c’est tout. Elle croyait bien faire. »
Quelle blague. Amber cherche à me nuire, c’est évident. Reste à déterminer jusqu’où elle peut aller, et ce qu’elle a fait pour le moment.
« Robin ? » La voix de Bill me tire de mes pensées avec la douceur d’un remorqueur qui tracte un paquebot. « Je vous demande pardon, ma fille a mal agi mais elle n’a pas fait exprès. Essayez de vous concentrer sur l’intention, pas sur le résultat. »
Je dois lui montrer que ce n’est pas grave, sinon il va se demander pourquoi ça me secoue autant. Il faut que je sourie gentiment et que je tourne la page comme si ça n’avait aucune importance. Mais j’ai du mal à imprimer la bonne forme à ma bouche, qui reste tendue par ma rage. Les mots vont devoir suffire.
D’une voix cristalline, je dis, « C’est moi qui devrais vous présenter des excuses. Je suis quelqu’un de discret, et je m’énerve rapidement quand je me retrouve exposée. Je sais bien qu’Amber voulait être gentille ; c’est adorable de sa part.
— Vous allez réfléchir à la possibilité de parler au journaliste ? » Il gigote sur sa chaise, mal à l’aise. « Je crois qu’Amber lui a déjà dit où vous habitez. »
Je m’ordonne de rester calme, de résister à la tentation d’aller dans la maison d’à côté, de choper Amber par les cheveux et de lui écraser la tête contre le mur le plus proche, de transformer son visage en bouillie sanguinolente.
« Donc, je dois m’attendre à recevoir la visite d’un journaliste à un moment donné ? » Je veille à conserver le même ton faussement enjoué. Si Bill était un peu moins bouché, il percevrait la note métallique dans ma voix, mais ce genre de chose passe souvent au-dessus de la tête des hommes.
« Non, à mon avis rien n’est encore décidé – elle ne ferait pas ça sans votre permission. » Il lève les mains dans un geste de capitulation. « De toute façon ce ne sera qu’un petit article, pas une double page. »
Mon cœur tambourine. Je dois étouffer ma colère, sinon je risque de laisser échapper quelque chose, de révéler un aspect de ma personnalité qui ferait fuir Bill. C’est bon, je peux y arriver. J’ai connu bien pire. L’interview ne va pas avoir lieu, il n’y aura pas d’autres articles sur moi, et je retrouverai mon anonymat. Ce n’est pas compliqué, une fois exprimé dans ces termes.
Finalement, je réussis à me bricoler un sourire et je dis, « Bien sûr. Je comprends. Ce n’est rien. »
Il pointe sur moi un doigt comme un pistolet. « Exactement, ma belle madame. Vous, par contre, vous n’êtes pas rien. N’oubliez jamais ce que vous valez, mademoiselle Robin. »
Son faux accent américain me fait rire, un vrai rire cette fois. Ça peut marcher entre nous. Je sens que je me calme. Il me fait du bien. Je dois seulement trouver le moyen de retirer Amber de l’équation.
La solution m’apparaîtra en temps voulu, ça ne fait aucun doute.
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