Oiseau de proie
Chapitre - 7
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Le lendemain, je reste au lit alors que le soleil est déjà haut dans le ciel. Ma couette est trop douillette, impossible de lui résister ; je me sens enveloppée et protégée dans sa douceur. Et puis, juste avant 11 heures, on sonne à la porte. Je sursaute. Je suis encore ébranlée par ma sortie en ville, et le moindre bruit imprévu semble indiquer que quelqu’un qui me traque a fini par me retrouver.
Et puis ça me revient et je lâche un juron étouffé. Margot. C’est sa visite hebdomadaire, et je ne suis pas encore habillée. Non seulement elle va se dire que je suis une souillon, mais elle va formuler d’autres jugements, plus inquiétants ceux-là : je n’arrive pas à assurer, je n’aurais pas dû être relâchée dans le monde. Je refuse que ça se produise ; je me suis trop battue pour ma liberté, avec toutes ces séances de psychothérapie inutiles, tous ces sourires et ces hochements de tête artificiels.
La sonnette retentit encore alors que j’attrape un pull dans l’armoire. Margot est pressée, c’est évident ; une femme occupée qui déteste qu’on la fasse attendre. Sans compter que j’ai l’obligation légale d’être présente. Pour le moment, je dois être là chaque fois qu’elle vient ou appelle. Plus tard, je devrai lui rendre visite à son bureau.
J’enfile un pantalon en manquant de me casser la figure, puis je descends les marches deux à deux et j’ouvre la porte. J’espère que je ne suis pas trop dépenaillée, même si je suis certainement hirsute.
Elle fronce les sourcils en me voyant, puis elle tapote sa montre. « Je vous réveille ? » demande-t-elle, et elle entre sans que je le lui propose.
Je fais la grimace. « J’étais réveillée. Je lisais au lit.
— Il y en a qui ont de la chance.
— Je suis vraiment désolée, j’avais oublié que vous…
— Ce n’est pas grave. » Elle va dans la cuisine d’un pas décidé et, avec un soupir, s’assied à la table. « Je n’ai pas le temps de prendre le thé aujourd’hui, je suis déjà à la bourre. »
Je m’assieds à côté d’elle. C’est le déroulement ordinaire de nos rendez-vous, mais je me sens horriblement mal préparée à encaisser sa présence brusque, pragmatique. Je préférerais tellement retrouver mon lit, laisser les restes de somnifères me porter dans une semi-inconscience.
Devinant son irritation, je demande, « Quoi de prévu, aujourd’hui ?
— Ravie que vous me posiez la question. Nous devons parler de vous trouver un boulot.
— Personne ne voudra m’embaucher. »
Elle a un petit rire. « C’est toujours compliqué pour les ex-détenus. Pas étonnant que les taux de récidive soient aussi élevés : ils ne trouvent pas de travail, donc ils repartent dans l’illégalité.
— Je n’ai pas l’intention de commettre un nouveau crime.
— Excellente nouvelle. » Elle fouille dans son sac et en sort des papiers. « Je veux que vous lisiez ces documents. Ils vous aideront à chercher un travail, à remplir des formulaires de candidature. Ce genre de choses.
— Je ne suis pas prête à recommencer à travailler.
— Si vous voulez recevoir l’intégralité de vos allocations, vous allez devoir prouver que vous cherchez activement. »
J’inspecte mes ongles. C’est plus facile que de soutenir le regard de Margot.
« Robin », dit-elle enfin, et j’y entends davantage un avertissement qu’une demande d’attention. « Je suis consciente que c’est une perspective stressante, mais l’objectif est que vous sentiez que vous êtes normale, que vous faites partie de la société.
— Sauf que ce n’est pas vrai.
— Vous n’êtes pas normale ?
— Je ne serai jamais normale. Je ne ferai jamais partie de la société. »
Elle pose les papiers devant moi. « Lisez-les. Ensuite, je cocherai les cases qu’il faut. »
J’y jette un œil. Des documents officiels, écrits dans la police de caractères réglementaire bleu marine, sans fioritures. J’ai toujours aimé cette absence de chichis. Au moins, le gouvernement nous dit les choses telles qu’elles sont, ce qui n’est pas toujours le cas de Margot. Ses intentions sont bonnes, mais elle a tendance à digresser.
Je lui dis que je les regarderai plus tard.
« Très bien. » Un sourire forcé. « Qui sait, vous allez peut-être trouver un travail qui sera parfait pour vous. Je vous verrais bien dans un magasin. »
Je réprime un sarcasme. Si elle me voit bien dans un magasin, c’est qu’elle me connaît encore moins que je ne l’imaginais, or je n’imaginais pas grand-chose.
Bill est dans son jardin, il peint la palissade. J’aperçois le sommet de son crâne qui brille et oscille d’un côté à l’autre, et le bout du pinceau chaque fois qu’il arrive en haut d’une planche. Ça me rassure de le savoir là. Je sortirai peut-être lui dire un mot tout à l’heure – peut-être même que je l’inviterai à boire un verre.
Je commence à le considérer comme un ami. Ça me fait bizarre de penser à quelqu’un de cette façon. Ditz a été une amie au début, je crois, avant que notre relation ne tourne au vinaigre. Sa dépendance était un sac de pierres suspendu à mes épaules. J’en ai parlé aux gardiens, sur la fin j’ai même demandé qu’ils la mettent dans une autre cellule tant elle m’épuisait. Ils ne m’ont accordé aucune attention. Ils n’écoutaient jamais ce que j’avais à dire.
Je m’interroge : est-il possible de devenir amie avec un homme tel que Bill ? Je ne suis même pas certaine du protocole à suivre pour nouer une amitié. Si cela suppose de dévoiler des éléments de mon passé, alors c’est hors de question. Je dois rester Robin et ne pas redevenir Ava, même si j’adorerais qu’il connaisse mon vrai nom. Je ne veux pas qu’il sache que j’ai fait de la prison. Il s’imaginerait des femmes sales en tenues hideuses, coincées dans leurs cellules. Des femmes grossières, désagréables, au corps tatoué et au tempérament violent. Je sais qu’il a été à la rue et qu’il a certainement connu des femmes de ce genre. Mais je ne veux pas qu’il croie que j’en fais partie. Je veux qu’il sache que je vaux mieux que ça.
Et, surtout, il ne doit pas savoir de quoi j’ai été accusée. Il ne doit jamais apprendre ton existence, ni ce qui est arrivé ce jour-là. S’il l’apprenait, il commencerait à fourrer son nez partout. Il lirait de vieux articles et chercherait des choses sur son ordinateur. Il aurait accès à tous les mensonges que les journalistes ont montés en épingle et il les croirait parce que tout le monde les a crus. Et, pour finir, il me haïrait. Mon avocat, un commis d’office gris et usé, m’a glissé, juste avant le début du procès, qu’il avait reçu des menaces de mort. Pas uniquement dirigées contre moi mais aussi contre lui, pour avoir accepté mon dossier. Plusieurs avaient été déposées dans la boîte aux lettres de son cabinet. L’une était arrivée chez lui et menaçait également ses enfants. Les gens sont si prompts à juger et à pointer du doigt.
Je ne veux pas risquer de découvrir que Bill leur ressemble. J’en aurais le cœur brisé. Mais ça n’empêche pas que nous puissions avoir une relation, sous une forme ou une autre. Nous pourrions parler du présent, de notre jardin, de notre maison, de notre manière de reprendre nos marques dans cette nouvelle vie. Nous pourrions même regarder un film ensemble, à l’occasion. Je me demande s’il aime les classiques autant que moi. Il faudra que je lui demande ; ça nous fera un autre sujet de conversation.
Mais je ne sortirai pas dans le jardin pour lui parler. Il disparaît en milieu d’après-midi, et une heure et demie plus tard j’entends qu’on frappe à la porte. Je devine que c’est lui au rythme jovial de ses coups. Il porte une chemise à carreaux, col déboutonné et manches retroussées jusqu’aux coudes. Une boîte de chocolats sous le bras. Un sourire illumine son visage et je sens que je l’imite instinctivement.
Je le fais entrer et demande, « C’est pour moi ?
— Pour nous deux », répond-il en riant et en essuyant soigneusement ses pieds sur le paillasson. « Ma sœur me les a envoyés par la poste. Elle m’envoie des provisions de temps en temps, pour être sûre que je ne me laisse pas dépérir.
— C’est gentil de sa part.
— Je ne le mérite pas. Je me demandais ce que vous aviez prévu aujourd’hui, si vous auriez envie de faire un tour. Ça pourrait être sympa de profiter du soleil pendant qu’il est encore là. »
J’y réfléchis. L’idée de mettre le nez dehors continue à me tendre, mais je sais que je dois affronter mes peurs, comme me l’a dit le docteur Holland. Je ne peux pas passer mes journées enfermée – je mourrais de faim, et en plus il faut que je fasse renouveler mon ordonnance. Hors de question que ma réserve de petits amis s’épuise.
Lentement, je dis, « D’accord. Mais pas longtemps. Mes jambes ne sont plus ce qu’elles étaient. »
Il a un grand sourire. « Les miennes non plus. C’est déprimant de vieillir, non ? » Il dépose les chocolats sur les marches de l’escalier, puis me fait signe de sortir. « On y va ?
— Quoi, tout de suite ?
— Pourquoi pas ? Comme ça on aura le temps de discuter un peu en rentrant. »
Une partie cachée de moi se déride légèrement à cette idée. Discuter un peu. Comme ça paraît simple, gratuit. Une chose que font les gens qui ont des amis. Une image paisible m’apparaît, nous sommes assis dans le canapé, nous rions ensemble et il me tapote l’épaule, touche peut-être mes cheveux… Non. Pas ça. Quelle idée stupide. Je sens que mes joues s’embrasent et je bats vivement en retraite pour aller chercher un blouson. Il fait doux, mais j’ai souvent froid. Et puis j’éprouve un soudain besoin de me barricader, de me sentir en sécurité.
Il attend patiemment que je sois prête, aussi immobile qu’un totem sur le pas de la porte. Ses rides semblent presque gravées dans sa peau, sculptées dans son bois. Il est stoïque. Intemporel.
J’agite mon trousseau de clés et je lance, « C’est parti ? »
— Après vous, Madame », me répond Bill avec un clin d’œil.
Je ne m’étais pas rendu compte qu’il faisait aussi chaud, que l’été jetait ses dernières forces dans la bataille contre l’automne qui arrive. Il n’y a pas un souffle de vent, pas un bruit à part le chant guilleret d’un merle. Quelques goélands qui tournoient dans le ciel me ramènent en enfance, l’espace d’une seconde.
« Vous êtes plongée dans vos pensées, dit Bill pendant que je ferme la porte à clé.
— Ah bon ?
— Oui, souvent. Vous n’êtes pas quelqu’un d’ordinaire, ça c’est sûr. On dirait presque que vous cachez quelque chose.
— Pas du tout. » Je me suis raidie sans le faire exprès.
Il m’emboîte le pas dans l’allée et jusqu’au trottoir. « Je me demande si vous n’avez pas été actrice, vous avez eu un peu de succès à Hollywood, et un jour vous avez décidé de mener une vie anonyme en Angleterre. Amber a l’impression de vous avoir déjà vue, je parie qu’on a percé votre secret. »
Non, non, non. Cette conversation part très mal. Mon estomac se serre un peu plus à chaque mot, j’ai envie de rentrer en courant. Margot et les autres peuvent dire ce qu’ils veulent, je n’aurai jamais une vie normale.
« J’ai découvert le pot aux roses, Robin ? » Sa voix est trop forte au milieu du calme de cette après-midi.
Je lui dis, « Je serais incapable de jouer la comédie, même si ma vie en dépendait. » Ce n’est pas tout à fait vrai : chaque journée en prison était à sa manière une comédie, que je jouais par volonté de survivre. Dans le fond, la vie n’est pas autre chose que ça, une grande comédie.
« Peut-être une chanteuse, alors ? Ou une scientifique célèbre ? Amber est curieuse de…
— Amber est une fille très curieuse, non ? »
Il se gratte le menton. « Comment ça ? »
Respire. Je discerne une nervosité chez lui, une réaction inconsciente à ma propre attitude défensive. Il ne fait que se montrer chaleureux. Amber est une fouineuse horripilante, mais elle n’a rien contre moi. Il est capital que je garde tout ça à l’esprit.
« Je voulais dire de plus en plus curieuse, comme Alice. » Je me force à adopter un ton léger. « Ça semble être une chouette fille. » Mon sourire est vissé sur mes lèvres.
« Oui. D’ailleurs, elle va rester un moment avec moi. M’aider à repeindre le salon et la cuisine. Elle vient de traverser une rupture difficile, un peu de soutien ne lui fera sûrement pas de mal. Elle a des difficultés à côtoyer d’autres personnes, par moments. »
S’il espère que cette révélation va m’attendrir, il se fourre le doigt dans l’œil. Mais je suis consciente qu’il me faut répondre de manière appropriée. Je m’efforce de donner l’impression que j’en ai quelque chose à faire.
« C’est triste pour elle. Il était violent ? »
Il me regarde bizarrement. « Non, pas du tout. Elle a du mal à être en couple avec quelqu’un, et je n’ai pas été un très bon exemple de ce que doit être un compagnon.
— Vous n’y êtes pour rien. » Je vais pour lui toucher le bras, je me sens soudain plus sûre de moi, plus hardie.
Il regarde ma main et sourit. « Vous êtes sûre que vous n’avez jamais travaillé à Hollywood, Robin ? Vous avez ce petit côté glamour. »
Glamour. Un choix de mot ironique lorsqu’on sait que, à l’origine, il signifiait « enchanter l’autre ». L’ensorceler. N’est-ce pas ce que je suis en train d’essayer de faire ? Le charmer, le soumettre à ma volonté ? Peut-être, au fond. Il ravive une chose en moi que je croyais morte et enterrée depuis longtemps.
Je lui dis, « Personne ne paierait pour me voir dans un film.
— Je pense que vous vous trompez. Vous avez une beauté classique. De la classe. De l’élégance.
— Vous êtes beaucoup trop généreux. Je suis une femme qui n’est plus toute jeune et qui n’a rien de spécial.
— Je ne suis pas d’accord. Et de toute façon la beauté n’a pas d’âge. »
Cette fois je deviens rouge pivoine. C’est dangereux, mais c’est aussi exaltant, grisant. Je me sens légère comme un ballon, prête à m’envoler. Ce n’est qu’un flirt inoffensif, mais il me remplit d’émotions que je n’ai plus ressenties depuis longtemps.
Que je n’ai jamais ressenties. Avec Henry, c’était très différent.
Je dis, « Vous êtes un vieux charmeur. »
Il me répond d’un air entendu, « Donc j’en déduis que vous me trouvez charmant.
— Peut-être. Un petit peu. »
Au-dessus de notre tête, un goéland pousse son cri. Bill m’attrape la main, la glisse dans le creux de son bras et me sourit. Son corps est chaud contre ma paume. Avec un regard que je n’arrive pas à décrypter, il répond, « Je m’en contenterai pour le moment. »
J’ai l’impression d’être à nouveau une jeune fille. C’est terrifiant et enivrant à la fois.
Le soir, en me couchant, je remarque combien mon lit est vide. L’étendue du matelas deux places, la mer de coton qui le recouvre. Tout ça pour moi seule. En arrivant ici, j’étais emballée d’avoir tout cet espace. Maintenant, c’est son vide qui me frappe. Me donne l’impression de rétrécir.
J’imagine Bill dans ce lit, la couette jusqu’au ventre. Je parie qu’il a des muscles bien dessinés ; il a un côté sec, malgré ce petit ventre que je devine. Je me demande s’il a du poil sur la poitrine, des poils noirs qui grimpent de ses tétons vers son cou, ou bien s’il a une peau claire de poulet plumé. Je pense à d’autres endroits de son corps. Des endroits auxquels il y a bien des années que je n’ai pas pensé. Je me sens bête, autant à cause de ma pudibonderie que de mes pensées dévergondées. J’ai passé les cinquante ans. Mon corps n’est plus qu’une chose fonctionnelle dénuée de beauté. Et puis ma voix intérieure me rappelle, Mais tout à l’heure il a dit que tu étais belle.
Comme ce serait facile, dans un moment pareil, de laisser descendre ma main. De me caresser en pensant à lui, à lui qui me touche, qui m’embrasse dans le cou, à son corps contre le mien. Mais je sais aussi que ce serait absurde. Tout du long, des images défileraient dans ma tête, j’en suis sûre. Le rictus de Papa, dégoûté par mon incapacité à me maîtriser. Henry, affligé par ce que je suis devenue : une créature triste, entre deux âges, assoiffée de contact. Je me glisse entre les draps et remonte la couette jusqu’à mon menton. Emmitouflée comme une momie prête à être inhumée. Enfin, une chose morte, dépourvue de sexe.
Tu reviens encore me harceler, quelque part dans l’obscurité de la nuit. Ça ne me surprend pas, même dans mon rêve. Je sais que le bonheur ne sera pas pour moi, que la vie a décidé, à un moment, de m’en priver pour me faire expier mes fautes. Mes fautes. Et celles de ton père, alors ? Quelle place pour Henry dans ce tableau ? Je crois que je te hurle ces mots à travers l’atmosphère trouble et viciée du rêve, mais tu ne réponds pas. Tu ne m’entends peut-être pas. Tu as les yeux fermés. Tu ne te réveilles pas. Tu es sur la moquette, pareil que ce jour-là, et j’ai beau te secouer, tu n’ouvres pas les yeux. Je sens tes os se briser sous mes doigts. Non, ils ne se brisent pas : ils s’émiettent. Ils tombent en poussière, comme tout le reste de toi. Et je crie, Je suis désolée parce que je le suis, vraiment. Pourquoi refuses-tu de me croire ?
Ditz aussi est là, pendue au plafond. Ses pieds tombent près de mon visage. Mais elle rit et elle me montre du doigt parce qu’elle sait que je ne supporterai pas ça très longtemps. Son visage mute ; elle est un million de femmes tissées en une. Les salopes de la prison, balafrées et tranchantes comme des lames. Ma mère avec son menton fuyant, son regard perdu dans un horizon lointain où elle est seule. Jane Marshall, son visage de cheval et sa suffisance. Miranda, son long cou étiré presque à se rompre. Et toutes, toutes, elles rient, rient, rient…
(Réveille-toi, il faut que tu te réveilles.)
Tu ne te réveilles pas. Les autres non plus. Moi non plus, je n’en ai pas envie. Je le veux. Il le faut.
Mes yeux s’ouvrent. Je suis dans ma chambre. Il n’y a pas de pieds qui pendent. Pas d’adolescents immobiles et tristes, intolérables à regarder. Rien que moi, seule dans ce grand lit froid.
Il y avait longtemps que je ne t’avais pas vu en rêve. Généralement cette horreur m’est épargnée. Mais j’ai été heureuse dans la journée, avec Bill. C’est peut-être la manière que la vie a trouvée pour rétablir l’équilibre, me rappeler que je n’ai aucun droit à la joie. Je me souviens d’y avoir pensé, à un moment de mon sommeil. J’ai perdu ce privilège il y a bien, bien longtemps.
Je regarde le réveil sur la table de chevet. À peine deux heures du matin. Il me reste une foule d’heures noires avant de pouvoir légitimement sortir de ce lit, et je ne peux plus prendre de somnifère, ça ferait trop. Un grincement étouffé transperce le silence, suivi par une toux grave. L’espace d’une seconde je me dis que c’est toi, que tu t’es échappé de mon subconscient dans la réalité. Et puis je comprends que c’est Bill, tout juste audible à travers le mur. Sa chambre doit être collée à la mienne, comme souvent dans les maisons mitoyennes. Il est là. Ça me rassure peut-être un peu.
J’allume la lampe et je prends mon livre. L’histoire d’un voyageur solitaire qui explore les Hébrides extérieures. Un vieux bouquin, légèrement tavelé par le passage du temps ; je l’avais aimé quand j’étais jeune et je l’ai exhumé de mes cartons. Il m’offre un semblant d’évasion. Et, pour le moment, c’est tout ce que j’ai.
Le lendemain matin, la sonnette tinte à nouveau de bonne heure. Je commence à prendre l’habitude d’avoir de la visite. J’aperçois déjà le grand sourire de Bill derrière la vitre dépolie. Il agite quelque chose. Une feuille de papier, peut-être.
Je retape ma coiffure en regrettant de ne pas avoir le temps de me mettre un coup de baume à lèvres. Je me sens crevée et j’espère seulement que ça ne se voit pas trop, que je ne vais pas rebuter Bill. J’ouvre la porte et j’ai un mouvement de recul lorsqu’il me tend un journal.
« Vous êtes célèbre, dit-il en entrant. Regardez !
— Alors ça, ça m’étonnerait. » Je ne voulais pas être aussi cassante. Sa présence dans mon vestibule exigu m’oppresse. Je me sens toute petite, aussi impuissante qu’un faucon sous son capuchon.
Il tape sur le journal avec son doigt. Je regarde de plus près, mon souffle se bloque dans ma gorge.
C’est moi. C’est une photo de moi. Un peu floue, et ma main cache une partie de mon visage, peut-être pour me protéger. Mais pas de doute, c’est mon visage que j’ai devant moi, et ce sont mes yeux qui me regardent.
Je me recule et je dis, « C’est pas ce que vous croyez. Je ne sais pas ce qu’il y a d’écrit, mais…
— Ça dit que vous avez sauvé la vie d’une petite fille, Robin. C’est génial ! »
J’inspire profondément. Les mots qu’il vient de prononcer font vibrer un fil dans ma mémoire. Une petite fille. Sauver une vie. Des gens qui parlent autour de moi. Une voiture qui pile, des pneus qui crissent. Jordan. La mère qui me remercie. Un flash, quelqu’un qui braque un téléphone portable sur moi ; c’est sûrement de là que vient la photo.
« C’était pas grand-chose. » Je suis tellement soulagée que j’en perds toutes mes forces. « Je l’ai attrapée instinctivement.
— Il y a écrit que, sans vous, la petite fille aurait été renversée par la voiture.
— Non. Elle ne risquait rien. »
Il hausse un sourcil. « Vous n’aimez vraiment pas qu’on s’intéresse à vous, hein ? À votre place, je serais en train de le crier sur tous les toits. » Il me montre encore le journal. « Ici, c’est écrit que vous êtes une héroïne anonyme. Regardez, là. Une héroïne !
— Je ne suis pas une héroïne. » Je ne veux pas regarder – je ne pourrais pas lui expliquer la gêne que j’éprouve à voir mon visage étalé sur la page –, mais quelque chose me pousse à lire cet article. Il faut que je sache ce qu’il y a dedans et s’il représente un risque pour moi. Ce n’est certainement pas une bonne chose que ma photo soit imprimée, elle pourrait faire resurgir des souvenirs chez certaines personnes qui commenceraient alors à fourrer leur nez dans ma vie.
Par chance, le texte est court. Je remercie le rédacteur en chef de l’avoir enfoui à la page 12, en compagnie d’un papier sur un petit incendie à l’autre bout de la ville et d’une histoire de chien adopté. Des bribes de phrases me sautent au visage. Femme au grand cœur. Sauvé la vie. Humble. Partie en refusant de donner son nom. Je suis horrifiée par cette exposition, mais je dois aussi admettre qu’elle me fait chaud au cœur. Ces gens m’ont aimée. Ils éprouvent de la gratitude pour ce que j’ai fait. Jusque-là, les seuls à m’avoir témoigné de la gratitude étaient les oisillons auxquels je donnais des miettes dans leur nid délabré. Les humains, eux, ont toujours fait comme si je n’existais pas.
Je rends le journal à Bill en disant, « Personne ne va lire ça. C’est un non-événement.
— Je ne pense pas. » Il reprend le journal, le plie et le coince sous son aisselle. « Vous êtes plus remarquable que je ne le croyais, Robin Smith. »
Remarquable. C’est la première fois qu’on dit ça de moi. Je n’arrive pas à réprimer le sourire qui éclôt sur mes lèvres.
Je marmonne un merci et je détourne les yeux. Cette bouffée d’émotion me submerge presque.
Il pose une main sur mon épaule et attend patiemment que je relève le menton et laisse mon regard se river tranquillement au sien. « Ce n’est rien, dit-il. Est-ce que je pourrais avoir l’audace de vous inviter quelque part, en l’honneur de votre bon cœur ? Une soirée en bonne et due forme, pas juste une tasse de thé rapide.
— Un rendez-vous, vous voulez dire ?
— C’est exactement ce que je veux dire. Au restaurant, peut-être.
— Est-ce que nous en avons les moyens ? »
Il a un petit rire. « Mes allocations devraient être juste suffisantes pour financer une grande occasion. Qu’est-ce que vous en pensez ? »
Je déglutis. Et en même temps que le liquide accumulé dans ma gorge, j’avale mes peurs, mes défenses et mes doutes. Je les enfouis loin en moi parce que je veux recommencer à vivre. Je veux être la personne que j’étais il y a toutes ces années. J’en ai marre d’être rongée par la tristesse et la peur.
Je propose, « Demain soir ?
— Marché conclu. Je passerai vous chercher à 18 heures ; on pourra aller en ville à pied tous les deux. »
Aller en ville à pied tous les deux. Remarquable. Tout cela est effectivement remarquable. C’est plus fort que moi, je souris comme une démente pendant qu’il s’éloigne à reculons en agitant joyeusement la main.
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