Oiseau de proie
Chapitre - 25
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Ils m’ont reconnue coupable, évidemment. À la suite du procès, j’ai été envoyée dans une prison pour malades mentaux. D’après le jury, je souffre de troubles psychiatriques. Au moins ça me permet de découvrir une nouvelle région. Je n’étais encore jamais venue à Londres, même si je n’en vois pas grand-chose depuis cette cellule.
Je ne sais pas trop depuis combien de temps je suis ici. Deux ou trois mois, peut-être plus. Les jours s’enchaînent, et l’unique avantage de cet endroit est que les médicaments coulent à flots. La direction veille au grain, s’assure que nous ne nous échauffons pas trop. J’ai mieux dormi ces quelques mois que durant toutes les années précédentes. En plus, c’est un établissement à sécurité modérée, ce qui me change agréablement. J’ai le droit de passer du temps hors de ma cellule. Je peux regarder la télé dans la salle commune ou jouer à des jeux de société avec les autres. Il y a une femme, aux cheveux tellement fins qu’ils laissent voir son crâne, qui m’a dit qu’elle aimait fabriquer des bombes. Je comprends qu’elle soit ici ; elle représente un vrai danger pour la société.
Ils m’ont expliqué que j’avais traversé un épisode délirant après ma remise en liberté. J’aime bien cette expression. Épisode. Ça m’évoque les feuilletons, les choses qui se terminent rapidement et sans rancune. Déjà cette période commence à me paraître lointaine, brumeuse sur les bords, et les souvenirs sont moins nets. Je me souviens d’avoir eu un paquet d’insomnies, ça c’est sûr. D’avoir lu mon magazine près de la fenêtre de la cuisine. Entendu les oiseaux chanter dans le jardin pendant les mois d’été. Bu du thé de bonne qualité chaque fois que j’en avais envie. Mais ce n’était pas pour moi, finalement.
Je n’ai jamais demandé de nouvelles de Bill. C’est mieux ainsi ; et de toute façon, je ne pense pas qu’ils m’en donneraient. Je le vois de temps en temps, il est assis dans le coin de la salle commune. Il a toujours de la bave qui coule des lèvres et sa peau est toujours du même gris de cendre. Je lui dis de ne pas être triste, nous avons eu de bons moments ensemble. Nous avons été un couple pas trop nul ; nous avons passé de chouettes soirées à papoter autour d’une bouteille de vin. Je n’oublierai jamais la fois où il m’a invitée à sortir. Il m’a donné l’impression que je comptais pour quelqu’un, c’est important.
Le médecin aime bien me demander si j’éprouve des remords, si je veux parler de ce qui s’est passé autrefois. La réponse est non dans les deux cas. Inutile de se lamenter sur ce qui est arrivé, c’est ce que Papa me répétait tout le temps. Toujours se concentrer sur la suite, avancer, survivre.
Bien que je ne parle pas du passé, je le revis souvent. Il défile devant moi, aussi vif que sur le moment. Les médicaments m’assomment. Ils me détachent de tout, mais ils me procurent aussi des visions saisissantes. Je vois Jane et Papa traverser la salle, absorbés par leur conversation. Certaines fois il y a des oiseaux au-dessus de moi, ils volent d’un néon à l’autre et leurs cris résonnent dans toute la salle. L’herbe ondoie autour de mes chevilles et disparaît sous le carrelage lorsque je la regarde directement.
Et je te vois, bien sûr. Tu es toujours avec moi, le fils que je n’ai jamais eu. Je suis contente que tu tiennes maintenant l’oisillon entre tes mains, tendrement, contre ta poitrine, et que tu souries. Je sens que tu es en paix. Tu es loin, très loin, et il ne me reste que l’écho de ton souvenir. Quelquefois Ditz est là aussi, son cou s’est redressé, l’hématome a disparu et elle a son sourire flottant. Vous auriez pu devenir amis, si vous aviez eu l’occasion de vous rencontrer quand vous étiez encore vivants.
Mais ce sont surtout des oiseaux que je vois. Leur chant me comble ; parfois il me fait pleurer sans que je comprenne pourquoi. Lorsque je les entends, je suis transportée loin d’ici. Mes bras et mes jambes rétrécissent, mon corps se ramasse sur lui-même, je redeviens enfant. Je hume le parfum marin que charrie l’air. Je goûte son sel, l’amertume et la puissance du vent.
Je suis de nouveau Ava.
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