Oiseau de proie
Chapitre - 5
- 5 -
« Il est parfois utile de nous replonger dans le passé », me dit le docteur Holland.
Il a déplacé les meubles depuis la dernière fois, allez savoir ce qui lui a pris. Son bureau est maintenant près de la fenêtre et son visage s’encadre dans le paysage. Des nuages mornes flottent au-dessus des toits, poussés par un vent puissant. Il me faut un moment pour en arracher mon regard et revenir à lui.
« Je comprends.
— Parfait. J’aimerais que nos séances soient pour vous l’occasion d’explorer votre histoire. Durant notre voyage dans la vie, nous adoptons un certain nombre de comportements négatifs, mais il est possible de les désapprendre lorsque nous comprenons d’où ils viennent. »
Ça m’a l’air d’être du jargon de psy vu et revu, mais j’acquiesce. Je connais l’exercice, le psy de la prison était exactement pareil. Pas sur le plan physique, mais dans l’expression : le même regard à la fois impassible et vigilant, dénué de toute implication émotionnelle. Il faut un tempérament particulier pour choisir d’opérer dans ce genre de carrière.
Holland se carre dans son fauteuil, étend ses jambes sur le tapis. « Tournons-nous vers votre enfance. Vous n’avez pas eu une vie ordinaire.
— Elle me plaisait bien.
— Peut-être. Mais qu’avez-vous ressenti après la mort de votre mère, quand vous êtes partie dans les îles ? »
Je réfléchis. En toute franchise, je ne me souviens pas d’avoir ressenti grand-chose. Je crois que je n’étais même pas pleinement consciente de ce qui se passait. Je réponds, « Ça allait. On était seuls, ça me plaisait.
— Quel effet a eu sur vous l’absence de mère ? »
Une fois de plus, l’instinct me pousse à donner la réponse que Papa aurait voulue, à dire qu’elle a glissé hors de ma vie sans plus de difficulté qu’un ruban défait. De toute façon, ma mère n’était pas si présente que ça quand elle était encore en vie. Elle occupait un espace minimal, se ratatinait dans les coins, vivait en silence et dans un état d’évitement perpétuel. Papa se moquait souvent de sa passivité et lui reprochait violemment d’être un frein à sa carrière. Il faisait en sorte que je sois présente et systématiquement d’accord avec lui. Il était comme ça, parfois : autoritaire, implacable. Je suppose que ça l’a aidé à arriver là où il était.
Mais je sais que ce n’est pas ce que le docteur Holland veut entendre. Il est important que je lui fournisse les bonnes réponses, celles qui témoigneront d’émotions normales, naturelles.
« Elle me manquait. J’ai beaucoup pleuré, après sa mort. »
Il opine et accepte ce que je lui dis. « Et votre relation avec votre père ?
— Il m’a enseigné tout ce qu’il savait sur les oiseaux, ça m’a été très utile.
— Et d’un point de vue émotionnel ? Diriez-vous qu’il était présent dans votre vie sur le plan émotionnel ? »
J’ai envie d’éclater de rire. Le visage de Papa m’apparaît : sérieux, les sourcils froncés par la concentration. Présent n’est pas du tout le terme approprié.
Je dis, « Il s’occupait de moi », en m’efforçant de garder un semblant de conviction.
« Et aujourd’hui, rétrospectivement, qu’éprouvez-vous à son égard ?
— Je vais bien. Je ne regrette pas un seul des jours que j’ai passés sur les îles. Aucun.
— Pensez-vous que l’isolement vous a affectée ? »
L’agacement enfle en moi. Je fais tout pour le réprimer et pour me rappeler que mes explosions ont des conséquences. Lentement, je réponds, « Pas de manière négative. J’aimais bien être seule. Déjà avant la mort de ma mère, j’aimais la solitude. Je suis quelqu’un de solitaire.
— Et pourtant vous avez commencé une relation avec Henry Hulham ?
— On peut apprécier la solitude et fréquenter d’autres personnes. »
Il ramène ses jambes sous son fauteuil. « De votre point de vue, que vous offrait Henry Hulham ?
— Je croyais qu’on devait parler de mon enfance.
— De votre histoire, Robin. Ça englobe tout ce que vous avez vécu et qui vous a menée ici. Mais nous pouvons nous concentrer sur votre enfance, si vous êtes plus à l’aise pour en parler. »
J’acquiesce.
« Vous avez toujours vécu seule avec votre père ? » Il parcourt ses notes. « Votre père n’a jamais rencontré personne après la mort de votre mère ? »
Je pense à Jane Marshall. À son rire râpeux et à son long visage dur. À la façon qu’elle a eue d’envahir notre existence en essayant de prendre ma place. Je secoue vivement la tête. « Jamais personne, non. » J’insiste sur le non.
Je mens ouvertement, mais sans mauvaise conscience. Elle n’a pas compté, et personne n’a jamais su qu’elle vivait avec nous. Papa et elle veillaient à ce que leur relation demeure privée, à perpétuer l’illusion du professionnalisme, et ça m’a avantagée au bout du compte. Je tâche de garder les idées claires au lieu de m’éterniser sur ces réflexions et je rate la question suivante, une inattention dont le docteur Holland ne manquera certainement pas de tirer des conclusions défavorables.
Il me demande, « Robin, est-ce que ça va ? J’ai l’impression que je vous ai perdue. »
Je lui offre mon plus beau sourire. « J’ai repéré un oiseau dehors, c’est tout. Une mésange charbonnière dans votre arbre. Mais je suis de retour. »
Le coin de ses yeux se plisse, il me surveille sans rien dire. C’est une sensation désagréable, d’être examinée de l’intérieur. Mais je n’ai pas de souci à me faire. Il croit qu’il me connaît, qu’il a tout compris. En fait, il ne voit que la pointe de la partie émergée. Le reste est caché, et ce n’est pas près de changer.
Sur le chemin du retour, je pense à Henry. Comment faire autrement ? Le docteur Holland a farfouillé dans mon passé, il m’a ouverte en deux et les souvenirs jaillissent de moi, indépendamment de ma volonté. Notre relation n’a duré que quelques mois, trois au maximum. Nous ne nous sommes pas beaucoup vus, seulement une poignée de rendez-vous dans des bars sordides, à bonne distance de chez lui. Au cinéma, une ou deux fois. Une fois au théâtre, et il a passé la soirée à regarder partout pour vérifier qu’il ne connaissait personne. Ensuite, nous rentrions systématiquement chez moi. Il fallait que ce soit chez moi, nous n’avions nulle part ailleurs où aller. C’était chaque fois de pire en pire. Une étreinte furieuse et brutale dans le noir, qui n’arrivait presque jamais jusqu’à la chambre. Avec le recul, je pense qu’il voulait que nos rapports demeurent animaux et dépourvus de sentiments. C’était toujours lui qui imposait ses termes.
Je me rappelle la première fois que je l’ai vu avec elle. Miranda, sa femme au long cou. Elle m’a fait penser à un violoncelle : lisse, une silhouette élégante et un gros derrière rebondi. Ils étaient au musée avec leurs enfants qui regardaient les vitrines, posaient leurs doigts sur le verre. Je l’ai salué et, pendant une seconde, il a eu l’air horrifié. Mais il a gardé son sang-froid et fixé le mur pour éviter mon regard. Miranda s’est montrée relativement cordiale, même si j’ai pu percevoir une hostilité voilée derrière sa politesse et sa réserve. La fille d’Henry s’est désintéressée de moi au bout de quelques secondes et elle est partie en sautillant vers l’autre bout de la pièce. Mais son fils est resté avec nous, maigre pour son âge et emprunté, affublé de binocles qui reflétaient les lumières. Je me souviens d’avoir remarqué le duvet sur sa lèvre. Un garçon à l’orée de la puberté. Le seul à être suffisamment poli pour me dire au revoir en partant.
Il ne faut pas que je pense à ça. C’est trop. Il ne faut pas qu’il s’immisce dans mes pensées. Que tu t’immisces, je veux dire. Toi.
Je me force donc à être dans le moment présent et je me concentre sur mes pieds qui frappent le sol. Sur les flaques qui se sont créées dans les creux du pavage. Sur les voitures qui passent dans la rue. Tant que ça m’aide à arrêter de penser. Il y a des moments où je me dis que je préférerais encore la douleur physique. J’éprouve de la haine pour le docteur Holland, j’en prends conscience avec une clarté soudaine et violente. Ces séances ne visent pas à m’aider, mais à me coincer et à me faire douter de moi. C’est peut-être la prison qui cherche à me piéger pour que je révèle de nouveaux éléments. Je sais toutes les choses dont on me soupçonne. Plus j’y réfléchis, plus ça me paraît plausible. Je devrais savoir qu’il ne faut pas faire confiance aux gens.
Tout à coup c’est Bill qui m’apparaît. Ce crâne si parfaitement lisse et chauve, comme les bulles de mon bain. Ces dents que dévoile son sourire tordu. Son image atténue un peu mon ressentiment. Je suis convaincue que c’est quelqu’un de bien, un homme qui n’a pas eu une vie facile, tout comme moi. Je pourrai peut-être faire une exception. Lui accorder ma confiance.
Tu veilleras sur moi, murmure Ditz.
(C’est un rêve et je le sais. Ne la regarde pas. Ne…)
Oui. Toujours.
Au premier abord elle ne semble pas avoir changé, et puis sa langue sort de sa bouche et elle est gonflée de sang. Ses yeux sont plus grands qu’ils ne l’étaient de son vivant, deux globes saillants braqués sur moi. Je suis prise au piège. Cette cellule n’a pas de porte, uniquement des murs gris, un sol gris, un plafond gris. Tout cela se resserre sur moi et me tire vers elle.
Aide-moi. Elle me supplie. Je veux ma sœur.
Ses pieds se balancent et s’agitent et je me demande pourquoi ce n’est pas moi qu’elle réclame. Et puis je me souviens de ce que j’ai dit, qui l’a tant fait pleurer.
Toi aussi tu es là, même si je ne vois pas ton visage. Je sais où tu es, allongé sous le drap du lit. Je vois ta silhouette maigre, la pointe de ton nez, les bosses ingrates de tes articulations et de tes genoux. À tes pieds, il y a les ossements minuscules d’un oisillon. Chaque fois c’est l’oisillon. Je n’arrive pas à m’en détacher. Je n’arrive pas à crier. Je n’ai pas de gorge, pas de bouche, pas de corps. Je suis là sans y être.
Laissez-moi tranquille, tous les deux.
Laissez-moi…
Je me réveille en sursaut. Trempée de sueur encore une fois, tremblante dans l’obscurité. La housse de la couette est collée à mes jambes et j’ai froid, tellement froid que, si j’étais moins terre à terre, je pourrais croire que Ditz et toi vous m’avez suivie hors du rêve et que vous êtes là, toujours à me regarder fixement, toujours morts, toujours en train de m’accuser.
Je ne vais pas allumer. Je m’y refuse. Je ne suis pas une enfant, je n’ai pas besoin d’être rassurée pour savoir que ce rêve n’est pas la réalité. J’ai quand même beaucoup de difficulté à apaiser les battements de mon cœur. Il y a des formes dans le noir ; je sens qu’elles reculent. Pourvu qu’elles me laissent, c’est le plus important. Je ne pourrais pas supporter leur présence beaucoup plus longtemps.
Je me sentirai bête quand le jour sera levé, mais ça ne m’aide absolument pas de le savoir. Ma santé exige que je me calme rapidement. Le risque de crise cardiaque est élevé chez les femmes de mon âge et je n’ai pas envie de mourir de cette façon, d’être une statistique funeste, un cadavre seul sur un lit. Sans compter que vous seriez capables de me retrouver dans la mort, Ditz et toi. Si ça se trouve, vous m’attendez patiemment, prêts à… Ces pensées non plus ne m’aident pas ; il faut que je me concentre sur autre chose. Aller à la salle de bains : oui, c’est une bonne idée. Un prétexte pour allumer la lumière. Je vais chercher mes cachets ; un ou deux de plus, c’est tout. Ce n’est pas grave si je n’émerge pas avant midi, je n’attends personne.
Le docteur Holland m’a recommandé d’éviter les cachets lorsqu’ils ne sont pas absolument nécessaires, à cause des interactions médicamenteuses notamment. Il ne comprend pas ; personne ne comprend. Sans eux, il n’y a pas de repos. Pas de répit.
Je suis obligée d’en prendre, malgré tout ce qu’ils me rappellent.
Quand je me réveille enfin, il est presque 13 heures. Je suis stupéfaite qu’il soit si tard, je suis rarement au lit passé midi. J’ai mal à la tête, j’ai peut-être pris trois cachets au lieu de deux.
Je me fais une omelette dont je carbonise le dessous. L’ouverture des rideaux m’apprend qu’il pleut, dans le jardin les plantes grelottent comme de petites choses apeurées et bousculées par le vent. Je n’ai plus de thé ni de jus d’orange, mais je n’ai aucune envie de faire une expédition au magasin, pas aujourd’hui. Je me sens à vif, nue d’une certaine façon, et je ne veux pas être vue.
Dans ces moments je vomis cette existence et son injustice. Il est aussi facile que douloureux d’imaginer ce qu’aurait pu être ma vie si j’avais eu plus de chance, ou si les autres avaient été moins cruels avec moi. Si j’avais trouvé un homme qui m’aimait au lieu de profiter de moi. Si mon ventre avait porté un enfant. Si je m’étais assuré une grande carrière, si j’étais devenue une professionnelle aussi respectée que Papa. Il y a une multitude de voies qui auraient dû s’ouvrir à moi, mais elles me sont toujours restées fermées. L’intelligence et le charme ne suffisent pas toujours. Il faut aussi avoir la chance de son côté. Sans elle, la vie ressemble à ce que je connais. Par certains aspects, c’est pire que la prison. Les barreaux demeurent, simplement ils ne sont pas visibles. Je n’en reste pas moins une créature en cage, dont les ailes ont été impitoyablement rognées.
Rogner les ailes. Il y a longtemps que je n’y ai pas pensé. Papa disait que ce n’était pas éthique, que les oiseaux n’avaient pas à être amoindris de cette façon. Il avait dû le faire une fois, à un hibou des marais blessé qu’il avait trouvé dans une grange désaffectée où l’oiseau hurlait et sautillait en rond. Il refusait d’accepter son statut de créature estropiée, j’en avais été impressionnée sur le moment.
Jane Marshall avait enveloppé l’oiseau dans une serviette puis elle s’était retournée pour m’empêcher de voir, même s’ils ne coupaient que les plumes primaires et pas la chair ni l’os. Papa, lui, voulait que je voie et m’avait montré les jeunes plumes en m’expliquant qu’il était vital de ne pas les couper. Autrement, le hibou se viderait de son sang. J’ai étudié les veines qui parcouraient le cou de Jane en me demandant si elles étaient comme ces plumes, si le sang en coulerait. Ses veines se gonflaient sous sa peau, comme si elles avaient conscience de mon regard. L’opération terminée, Jane a relâché le hibou sur la table de la cuisine et elle s’est frotté le cou avec la main. J’ai cru que le tranchant de mon regard avait réussi à l’entailler. Bien sûr, je sais aujourd’hui que ce n’était qu’un fantasme d’enfant.
C’est vers cette époque qu’elle a commencé à parler de pensionnat. Je dois avouer qu’elle était habile. Son discours était insidieux, camouflé sous un vernis de fausse sollicitude. Ça a commencé par pauvre Ava, elle doit se sentir seule, pour se muer en ce n’est pas sain pour une fille de ne jamais voir personne, et en pense au retard qu’elle va prendre si on ne la met pas dans une bonne école. Papa ne s’inquiétait pas pour ça. Il a toujours soutenu que la meilleure école était celle de la vie, pas les quatre murs d’une salle de classe. Je croyais être en sécurité, certaine que les manigances de Jane n’aboutiraient pas. Mais je me trompais. Elle était bien plus sournoise que je ne le pensais.
Le hibou m’a pincée ce jour-là, un coup de bec sur l’index quand j’ai avancé la main pour le calmer. Mon sang a coulé sur la table, le hibou l’a piétiné et étalé. J’aurais dû y voir un signe. Ne jamais s’offrir sciemment à un animal dangereux, et ne jamais faire confiance à rien ni à personne.
OceanofPDF.com