Oiseau de proie
Chapitre - 1
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Les mouettes crient. Des notes stridentes, répétées. En fond sonore, des croassements graves ; la colonie est au grand complet. Le bruit envahit mon crâne, me brûle.
Regarde la mer, ordonne Papa. Les yeux devant, pas vers moi.
Mais il désigne un point dans le ciel, loin au-dessus de nos têtes.
Je suis la direction de son doigt et je vois l’oiseau, ses ailes écartées, les spatules de ses pattes qui pendent vers le sol. Il est plus grand et plus noir que les autres. C’est une femelle labbe, elle cherche un nid à piller, un oisillon à déchiqueter.
C’est pas bien. Je me tais ; ma bêtise ne ferait que m’attirer le dédain de Papa. C’est la nature. Et la raison qui nous amène ici, pour observer sans juger. Papa me transmet son savoir, il est important que j’écoute, que j’apprenne, que j’assimile tout.
(C’est un rêve. Je le sais alors même qu’il se déroule. N’est-ce pas toujours le cas ?)
Il y a de l’élégance chez le labbe, dans sa forme brutale et effilée, son plumage lisse. Mais son bec est cruel. Grand ouvert, il me rappelle la gueule haletante d’un chien.
Je tourne la tête vers la falaise et je te vois. Pas tel que tu étais le dernier jour, mais avant. En bonne santé, mal à l’aise dans ton corps adolescent, les mains enfoncées dans les poches de ton jean. Mais il est impossible que tu sois là, c’est un autre endroit dans le temps, bien loin de celui où nous nous sommes rencontrés. Tu n’existes plus.
(C’est un rêve. Ouvre les yeux, Ava, ouvre les yeux.)
Tu tiens quelque chose dans ta main, une forme ronde et grise aux contours duveteux. Un oisillon. Tu tiens un oisillon dans ta main. Évidemment.
Le labbe tourne autour de nous en cercles de plus en plus serrés, et l’oisillon lève la tête. Les yeux devant, dit Papa, maintenant très loin. Les yeux devant toi, pas sur moi. Ne te laisse jamais déconcentrer, petite.
Je crie. L’oisillon crie. La colonie crie avec nous et il n’y a plus de place pour rien ; ni pour voir, ni pour toucher, ni pour sentir. Du bruit, uniquement du bruit.
Le labbe descend en piqué et je ferme les yeux. Quand je trouve enfin le courage de les rouvrir, tu as disparu. Tout a disparu : la colonie, Papa, l’agitation, le bruit. Il ne reste plus que les os de l’oisillon, nettoyés et d’un blanc de parchemin, par terre à mes pieds.
L’alarme braille sa note, braille, braille, braille. Ma tête baigne dans une flaque de sueur, la ménopause. Parfois, j’ai l’impression de n’être qu’une cosse, le contenant vide de ce que j’étais autrefois. Je me demande ce qui me restera, à la fin.
Les somnifères m’engluent les yeux. J’en ai trop pris, comme d’habitude, mais heureusement il m’en reste encore une provision ; je ne devrais même pas en avoir autant, en réalité. Je gifle le réveil et le bruit cesse, merci mon Dieu.
Je sais que j’ai tort de me plaindre. Je me réveille chez moi ; dans un espace qui m’appartient, où je peux faire ce qui me plaît. Ici, il n’y a pas de matons qui hurlent dans les corridors. Pas de portes en métal qui claquent, pas de détenus qui beuglent. Seulement cette chambre douillette et une petite salle de bains dans le couloir, rien que pour moi. Pas de queue pour la douche. Pas de savon qui glisse entre les doigts ni de batailles pour un flacon de shampooing. La liste de ces petits luxes paraît presque interminable.
Je peux me préparer un petit déjeuner – manger ce que je veux, quand je veux. Aujourd’hui, je pense que ce sera du porridge, comme lorsque j’étais enfant sur les îles, avec un filet de miel au milieu. Je regrette de ne pas pouvoir laisser mon regard se perdre sur la mer calme et immense, comme je le faisais à l’époque. Je vais devoir me contenter de la vue sur mon petit jardin clos.
Pourquoi est-ce que je rêve tout le temps de toi ? C’est la question que je me pose en sortant du lit. Pourquoi est-ce que je vois tout le temps ton jeune corps dégingandé, ton visage renfrogné ? Mais je connais déjà la réponse : c’est parce que tu es toujours là, tissé à mes souvenirs. Tu continues à me hanter, alors que j’espérais te laisser dans ma cellule et ressortir en femme neuve dans le monde extérieur.
Je reste déterminée à ce que cela se produise. Il n’est pas bon de s’éterniser sur le passé ; je préférerais largement t’expulser de mon cerveau et que tu finisses par te dissiper complètement. Je n’ai aucun intérêt à te laisser encombrer toutes mes journées, pas après tout ce temps.
Je suis enfin libre, et c’est tout ce qui compte.
Je consacre la matinée à la lecture de Nature’s Home. L’article sur les pluviers siffleurs me renvoie en enfance, quand je me faufilais entre les touffes d’algues pour attraper des macareux et leur fixer une bague en plastique à la patte. J’avais du mal, quand nous sommes arrivés dans les îles. Les doigts constamment écorchés par leurs coups de bec rageurs. Et puis, avec le temps, la manœuvre est devenue un jeu d’enfant. Attraper d’un geste vif. Immobiliser les ailes. Baguer habilement et relâcher. Papa n’avait pas l’habitude de me faire des compliments, mais il faut dire qu’il ne prêtait jamais beaucoup d’attention aux choses que je réussissais. Je suppose tout de même qu’il a ressenti une pointe de fierté, de temps à autre.
Je bois une gorgée de thé et m’émerveille de la délicatesse de son goût. Un Earl Grey, après toutes ces années à m’infliger le thé fort et âcre de la prison. Du lait frais, pas UHT. Et même une pincée de sucre pour rehausser et adoucir. C’est presque trop.
Il va falloir que je m’y fasse et, avec le temps, tout cela deviendra aussi quotidien que de baguer des oiseaux. La maison est sinistre et en mauvais état, mais c’est la mienne, du moins tant que la mairie n’en décidera pas autrement.
Jusqu’ici je n’ai osé sortir qu’une ou deux fois, pour acheter des produits de première nécessité à la supérette. Tout a changé, dehors ; les magasins me paraissent étrangers. Les emballages sont plus colorés que dans mes souvenirs, et tout est plus gros. Même le paiement est un mystère : la caisse ne tinte plus, elle bipe.
Des petits pas, voilà ce qu’il faut faire. Ne pas paniquer. Ne pas se braquer. Ça viendra, à condition que je ne me laisse pas déconcentrer.
On sonne à la porte alors que je viens de finir la vaisselle du déjeuner. C’est Margot, ma conseillère d’insertion et de probation, pile à l’heure. Margot et sa solide carrure, une poitrine comme une falaise qui tombe vers une taille large et solide. Elle s’installe sur un des tabourets de ma cuisine à la façon d’un morse qui grimpe sur un rocher pour y prendre le soleil, puis elle pose son téléphone sur la table. Je ne me suis pas encore habituée à ces engins ; je vois en eux des télés miniatures, dangereuses du fait de leurs proportions réduites. Margot est du genre brusque et ne prête pas attention à mes coups d’œil furtifs. Elle accepte le biscuit que je lui offre mais refuse de boire quoi que ce soit.
Nous parlons de la maison, puis des allocations, et je lui confirme que j’ai commencé à les recevoir. Elle me demande si j’ai fait la connaissance du nouveau voisin, qui vient d’emménager à côté. Je me marre quand elle me suggère de prendre un animal de compagnie. Il vaut mieux que je n’aie pas à partager cet espace avec une autre créature, mais je ne le lui dis pas. Je suis mieux seule.
Elle m’appelle Robin et je regrette de ne pas avoir choisi un autre nom d’emprunt. Sur le moment, j’avais aimé ses connotations, Robin des Bois, et surtout robin, le rouge-gorge dans la langue anglaise. Mais c’est trop ordinaire, un rouge-gorge ; trop petit et trop rond. Robin Smith. Toutefois, c’est le nom oubliable d’une personne sans rien de mémorable, or c’est ce que je dois être dans cette nouvelle existence. Quant à Ava Webber, il me faut l’entreposer quelque part où elle sera en sécurité. J’en comprends la raison, mais à l’intérieur de moi je continue à arborer mon vrai nom comme une couverture qui enveloppe mon cœur. Il ne s’éteindra jamais, pas tout à fait.
La visite touche à sa fin. Margot me recommande de chercher à faire du bénévolat, histoire de me réaccoutumer au travail. De sortir de chez moi. Peut-être quelque chose dans un magasin caritatif. C’est hors de question, bien sûr. Je vis dans la terreur qu’on me reconnaisse, parce que si cela se produit, ils me retrouveront. Je devrai recommencer de zéro et me transformer une nouvelle fois en quelqu’un d’autre.
« Rendez quelque chose à la société, me dit Margot en remontant ses lunettes sur son nez. Ça vous fera de l’entraînement avant de reprendre un travail, et c’est bien d’avoir un impact positif sur le monde. »
Je pense à tout ce que j’ai fait par le passé. La vérité, c’est que mon impact sur le monde est probablement déjà assez grand. Autant m’arrêter là.
Comme il est facile de se reposer, ici, dans le calme du jardin. J’adore me couler dans l’immobilité et ignorer les pensées qui bouillonnent dans ma tête. C’est un privilège dont je devrais me sentir reconnaissante.
Un bruit trouble le silence, mais ce n’est pas ce qui me fait sursauter. C’est la violence d’un mouvement sur ma gauche, accompagné d’une bordée de jurons. Sur la palissade, la clématite tremble ; quelqu’un est en train de l’arracher de l’autre côté.
Je me redresse, le soleil me fait plisser les paupières. Une moitié de tête m’observe depuis le jardin d’à côté : un crâne chauve et luisant, une paire d’yeux ridés. Mon nouveau voisin, je présume.
« Désolé, je donnais un coup de propre dans le jardin. » Les pattes-d’oie se creusent au coin des yeux. Peut-être un sourire ; difficile à dire sans voir sa bouche.
« Elle était à moitié morte, de toute façon », dis-je en notant les profonds sillons dans son front. Comme moi, il n’est plus tout jeune. Un soulagement. Les jeunes sont souvent plus curieux et je ne supporte pas les questions.
« Je viens d’emménager, dit-il.
— Je sais. »
Un nouveau coup, et la clématite est arrachée. Sans elle la palissade est nue, ses planches écaillées à l’air libre.
« Je m’appelle Bill. »
Je me dis, C’est bien, et puis je comprends qu’il attend une réponse. Je n’ai jamais été douée pour les mondanités, et ces vingt-cinq années en prison n’ont rien arrangé. Je me lève en inspirant un grand coup, m’approche et tends la main.
« Robin », dis-je en trébuchant sur le ventre mou de ce prénom, sur le roulement inconnu du R initial. « Robin Smith. »
Il prend ma main, un peu gauchement, et nous serrons. Je n’avais pas remarqué que la palissade était aussi haute, et Bill est loin d’être grand.
« Alors, dit-il en me libérant. Vous vous plaisez dans le quartier ?
— Je viens d’arriver, moi aussi. Mais j’ai l’impression qu’il est correct, pour une zone aussi décrépite de la ville.
— C’est vrai. Vous êtes originaire d’ici ? »
Je repense tout de suite aux îles, aux îles sans fin. Et ensuite à ma petite cellule avec sa fenêtre étroite. De l’espace à ne plus savoir qu’en faire, et soudain presque plus rien. Je réponds, « Non, je suis d’un peu partout.
— Moi aussi. » Encore ses pattes-d’oie. « Bon, je ferais mieux de continuer à vider mes cartons. Mon bazar ne va pas se ranger tout seul, hein.
— Il y a peu de chances.
— Enchanté, Robin. » Il se touche le front. « Très joli prénom. J’adore les oiseaux des jardins. »
Je ne peux pas m’empêcher de sourire. « C’est vrai ? Moi j’ai toujours préféré les espèces plus grandes.
— Les oiseaux de proie, vous voulez dire ? »
J’acquiesce, mais il s’est reculé d’un pas. Conversation terminée. Ça doit être le signal pour que je fasse de même. J’ai toutes les normes sociales à réapprendre.
À son crâne qui bat en retraite, je lance sans conviction, « J’espère que vous vous plairez dans votre nouvelle maison. »
Il répond quelque chose qui m’échappe. Son gloussement me réchauffe le cœur. Je me rends compte qu’il y a longtemps que je n’ai fait rire personne.
Le soir, je me fais des pâtes. Le manche de la casserole me donne toujours une impression bizarre, trop lourd, trop matériel. Il me fait penser aux bandes dessinées que je lisais enfant, aux épouses furieuses qui tapaient sur la tête de leur mari. Avec une arme pareille, on n’aurait aucun mal à assommer un homme, pourvu qu’on frappe au bon endroit.
Je me demande ce que fait Bill, de l’autre côté du mur. Peut-être est-il lui aussi en train de se préparer à dîner, même s’il est un peu tôt pour la plupart des gens. Peut-être qu’il se sert un verre de vin. Non, il a plutôt l’air du genre à préférer la bière, les choses viriles et sans chichis. Peut-être y a-t-il aussi une femme dans cette maison, ou des amis venus pendre la crémaillère. Ou peut-être que Bill pleure parce qu’il est seul. Ça arrive. Pour ma part, je suis habituée à la solitude. J’ai été bien obligée, après la mort de ma mère. On apprend à faire face, surtout quand on n’a pas le choix.
Il y a eu Henry, c’est vrai, plus tard, à l’âge adulte. Mais je ne vais pas penser à Henry, pas ici, pas dans cette maison. Pas alors que je suis en train d’essayer de me fabriquer une nouvelle vie, celle de cette Robin. Comme toi, Henry appartient au passé. Toi, avec tes jeans serrés et ton air maladroit, et cet oisillon entre tes mains. Tellement différent des autres garçons de ton âge, tellement plus intéressé par le monde qui t’entourait. Je suis certaine que, si tu étais encore là, tu n’aurais pas les yeux rivés sans cesse à un écran, contrairement aux jeunes d’aujourd’hui.
Toi. Le seul enfant dont j’aie jamais aimé la compagnie. Parfois ton visage me manque, malgré tous les moments où il m’apparaît dans mon sommeil. Mais je dois empêcher mon esprit de se repasser toutes les vieilles histoires dans lesquelles vous figurez, Henry et toi. Les vieilles histoires de Bristol, aussi, et les moments où tout a déraillé. Ça ne sert à rien d’y penser. Comme disait Papa, il faut regarder devant soi, vers l’avenir, et pas derrière, le passé absurde et insignifiant.
Je dépose une cuillerée de pâtes dans mon assiette. Elles sont inertes et flasques ; j’ai dû trop les cuire. Même l’éclat de la sauce tomate ne parvient pas à dissimuler leur aspect rebutant. Ça reste néanmoins de la nourriture. De la survie. C’est ce que disait le psy de la prison. D’abord, me concentrer sur la survie. Ensuite, je serai capable de recommencer à vivre.
Je me couche et je réfléchis dans le noir. C’est le moment où mes idées sont le plus claires, quand elles dansent et tanguent comme des feuilles dans la tempête. J’ai toujours été comme ça. Puisque le sommeil me fuit souvent, j’utilise ces moments pour me souvenir, ou au contraire pour repousser les souvenirs.
Avant qu’on m’y envoie, je n’avais qu’une idée vague de la prison. Des murs en briques froides. Des barreaux aux fenêtres. Des repas servis sur des plateaux métalliques. Des lueurs menaçantes dans tous les regards. Ces images ne sont pas dénuées de vérité, mais elles n’englobent pas toute la réalité de la prison. Par exemple, il est difficile d’imaginer la puanteur constante de ces corps trop nombreux enfermés dans un bâtiment sans air, ou la pression exercée par cette quantité d’œstrogènes, pareil qu’un gaz dans une bonbonne. Et il y a aussi la couche de crasse qui recouvre toutes les surfaces. Dans une prison, la négativité se répand rapidement. Elle se niche dans les briques et elle est dangereusement contagieuse.
Le plus difficile, c’était le désespoir de me réveiller chaque jour dans la même cellule. En oubliant les jours de la semaine, les mois. Même les années. La souffrance d’être attachée à un seul endroit, une souffrance bien pire que la présence des barreaux et des briques. Attendre que les heures passent, hébétée par l’ennui. Inspirer, expirer, inspirer encore. Se demander à quoi ça sert. Mais le docteur Holland me serinait que ces pensées étaient improductives et que je devais les réprimer.
Je préfère penser à Ditz. Ah, Ditz. L’autre spectre qui me harcèle. Rien de surprenant, j’imagine, vu les pensées qui me traversent la tête. Elle occupait une partie importante de ma vie là-bas, même si ça n’a pas duré longtemps.
Elle est arrivée quelques mois seulement avant ma libération. Le plus souvent, les nouvelles détenues sont fragiles, elles ouvrent de grands yeux et sont terrorisées par leur nouvel environnement. Certaines femmes prennent plaisir à les martyriser, leur crient des jurons, tapent dans les portes pour les faire sursauter. Elles jouent au chat et à la souris, ça brise un peu la monotonie de leurs journées grises. J’avoue que ça a pu m’amuser, d’assister à ces déchaînements de cruauté. Nous sommes plus mauvais que nous le pensons, et la prison a pour effet de faire monter le poison à la surface.
Ditz, ou Ditsfield, était encore plus timide et terrifiée que la majorité des autres détenues. Elle avait un corps d’enfant. Des cheveux d’elfe, plaqués comme une calotte sur son crâne. De grands yeux bleus, trop infusés de gris humide pour être séduisants. Elle avait la peau abîmée, surtout autour de la bouche, à cause des drogues probablement. Il y avait toujours un rapport avec une drogue, d’une façon ou d’une autre – mais je n’ai touché à rien pendant que j’étais là-bas.
Ils l’ont mise dans la cellule à côté de la mienne. Je collais mon oreille contre le mur et je l’écoutais pleurer. Des bruits de poussin, des hik-hik aigus, lents, réguliers. Elle appelait souvent le nom de Babs. Par la suite, j’ai découvert qu’il s’agissait de sa sœur. Babs. Tu parles d’un nom.
Elle avait besoin de quelqu’un pour la soutenir, faute de quoi elle aurait glissé, sombré, se serait désintégrée. C’était déjà arrivé, je l’ai vu se produire plusieurs fois au cours de mes années en prison.
Elle est devenue une sorte de projet. Quelque chose qui me changeait les idées, qui m’empêchait de ruminer le passé. En plus, elle me faisait penser à toi. Un torse creux d’adolescent, des cheveux courts et des boutons plein la figure, effarouchée par le monde qui l’entourait. Ça me mettait en rogne, parfois, cette impression qu’elle avait choisi de prendre ta forme, dans le seul but de me ramener sans cesse vers toi.
Mais tu remontais à si longtemps. Une note de bas de page dans quelques livres poussiéreux et une poignée d’articles de presse archivés dans de vieux sites internet. Ditz aussi appartient au passé, maintenant, elle a été emportée avec la poussière du temps qui passe. Et ça m’agace de sentir ses souvenirs si nets, aussi pointus que des aiguilles.
On m’a appelée l’Oiseau boucher après sa mort.
L’oiseau boucher. Le surnom de la pie-grièche, à cause de son habitude d’empaler ses proies sur des épines. Imagine combien les autres détenues se trouvaient malignes de m’avoir trouvé ce nom, étant donné mon passé. En réalité, ça montrait seulement qu’elles me connaissaient mal. Je ne suis pas du tout comme ça, et je refuse de porter le chapeau pour Ditz. Au fond, chacun de nous est responsable de lui-même. Certains sont forts, d’autres sont faibles ; c’est la vie.
J’ai tort de m’appesantir là-dessus. Les somnifères me feront du bien. J’ai besoin de repos, et ils sont mon seul répit. Pendant un moment je les appelais mes petits amis. C’est malvenu, je le sais, surtout après ce qui s’est passé. Ils n’ont rien d’amical, comme mon médecin ne manquerait pas de me le seriner. Pourtant c’est plus fort que moi, ça me rassure de voir tous ces flacons et toutes ces boîtes, avec ou sans ordonnance, dans l’armoire à pharmacie. Il est étonnamment facile de faire des provisions de médicaments, de nos jours.
Le sommeil. Il viendra bientôt. Et ensuite, ce sera une nouvelle journée de liberté ou de néant. Je ne sais pas encore.
Parfois, les cachets me plongent dans un puits d’inconscience. J’aime bien quand ça arrive. C’est un vide bienvenu, des vacances loin de mes pensées, et pour cela ce vide vaut son pesant d’or. Malheureusement, la nuit dernière, cette absence de pensées m’a été refusée.
J’ai rêvé de ma cellule. Dans la réalité, elle mesurait à peu près la taille de la chambre que j’avais à Bristol, dans l’appartement où j’habitais avant la prison. Le brouillard du rêve la faisait paraître encore plus petite, mes épaules frôlaient les murs, le plafond était atrocement bas, mon menton touchait mes genoux. J’étais comprimée, diminuée. Dans l’impossibilité de m’étirer et d’être libre. Les photos collées aux murs étaient les mêmes que durant mon séjour là-bas, parce qu’elles me rappelaient un temps plus paisible. Un aigle de mer, les serres écartées pour arracher un poisson au lac. Un fou de Bassan qui fondait sur l’eau. Des grappes de sternes sur les falaises.
Dans la confusion du rêve, tu étais là aussi, quelque part. Même si je ne te voyais pas j’étais consciente de ta présence, caché sous le lit, les bras serrés autour du corps pour te rassurer, tu me suppliais de ne pas le faire. Ditz aussi était là, elle pleurait dans un coin invisible. Elle appelait Babs, la sœur qui devait être son salut. Elle me demandait arrête de dire ça, s’il te plaît arrête.
Je suis peut-être sortie de cette cellule, mais les rêves ne vont pas me laisser vivre ma vie.
Cependant, c’est le matin et je dois me bouger, même si c’est difficile. Aujourd’hui j’ai prévu de faire du rangement dans la chambre d’amis, de virer le bazar qui l’encombre pour me faire un coin lecture, ou bien un poste d’observation pour regarder les oiseaux dans le jardin.
J’ai un travail, ou quelque chose qui y ressemble. Un objectif. Cette idée m’emplit d’un plaisir flou : une hâte enfantine de me mettre à faire des choses. C’est comme ça que devrait être la vie ; c’est comme ça que les autres vivent. Je suis en train de commencer à leur ressembler, je le sens. À devenir plus normale. Plus acceptable. Dans ces moments-là, j’arrive presque à croire que je pourrai m’intégrer.
Je me perds dans le travail pendant quelques heures. Les bras plongés jusqu’aux coudes dans les cartons, j’exhume des livres oubliés qui patientaient au garde-meubles depuis mon incarcération. Je retrouve quelques carnets recensant des comptages d’oiseaux à divers endroits. Un assortiment d’objets hétéroclites. Une paire de gants satinés par la moisissure. Un sac de couchage, pour des randonnées qui n’ont jamais eu lieu. La plupart sont irrécupérables, des saletés bonnes pour la décharge.
Il y a encore d’autres choses enfouies dans ces cartons. Je retrouve des cartes à jouer. La vision de leur étui blanc et rouge me fait repartir vers toi. Ton regard confiant pendant que je distribuais. Ton rire clair lorsque tu remportais une manche. La joie douillette de notre jeu, et l’assurance que tu affichais quand je te posais des questions sur ta vie, ta famille. Ton père. Je t’ai enseigné le gin-rummy, puis le pouilleux et quelques autres jeux que j’ai oubliés. Tu apprenais vite, tu étais malin et sans une once d’arrogance. Un enfant parfait à bien des égards. Et puis je t’ai offert à manger, et c’est là que tout a dérapé.
Non, il ne faut pas que j’y pense. Je n’ai pas fait exprès de garder ces cartes. Leur place est dans la poubelle, avec tout le reste. Elles n’ont rien à faire dans cette maison.
Un bourdonnement strident me fait sursauter. Je lâche les cartes, qui s’éparpillent sur la moquette comme des plumes rouges et blanches. Leur absence soudaine me laisse un picotement dans les doigts. Je comprends que le bruit est celui de la sonnette. Quelqu’un à la porte, rien de plus. Mais ça ne peut pas être Margot, il n’est pas prévu qu’elle vienne avant la semaine prochaine. Ce n’est pas non plus le facteur ; il m’a déposé le Nature’s Home de cette semaine avant-hier. Je ne sais pas qui ça peut être. Je n’ai aucune idée de ce que je dois faire dans cette situation. Ma jupe est couverte de poussière, mon front ruisselle de transpiration.
Allez ouvrir, me dirait Margot. Ça fait partie de l’entraînement, du processus de survie. Prendre les moments au fur et à mesure qu’ils se présentent. Affronter une situation après l’autre. Je peux y arriver. Je suis capable d’ouvrir une porte, bon Dieu ; ça ne devrait pas être aussi dur. Mais c’est peut-être quelqu’un qui sait qui je suis, quelqu’un qui vient me hurler des insultes au visage, c’est peut-être une foule enragée prête à m’étrangler, et peut-être que toute la rue sait ce qui s’est passé autrefois et veut… non, stop, ne pas penser à ça.
Mes pieds descendent l’escalier en ignorant les protestations de mon cerveau. Je ne vais pas avoir peur. Je ne peux pas. C’est ce que le docteur Holland n’arrête pas de me répéter. Une vie vécue dans la peur n’est pas une vie.
La silhouette derrière la porte a les épaules larges. Un homme donc, pas une femme. J’aime mieux ça. Les femmes sont plus imprévisibles. Je tourne le verrou et j’entrebâille la porte, et je remarque d’abord le crâne chauve, puis les pattes-d’oie autour des yeux. Un pull à col roulé malgré la chaleur, une bouteille de quelque chose dans les mains.
« Bonjour, dit l’homme d’une voix hésitante. J’espère que je ne vous dérange pas.
— Non, non, je réponds en perdant le fil de mes pensées. Je ne suis pas dérangée. »
Ça le fait rire. « Je suis votre voisin, Bill. J’ai eu envie de venir faire des présentations dignes de ce nom. Chacun d’un côté de la clôture, ce n’est pas l’idéal pour discuter. »
Il me tend la bouteille. Pinot grigio. Je n’y connais pas grand-chose, mais ça m’étonnerait qu’il l’ait payée cher.
Henry a toujours aimé le merlot. Je rougis en y repensant.
Je bredouille, « Est-ce que vous voulez entrer ?
— Vous m’offrez le thé ?
— Oui, je vais mettre de l’eau à bouillir. On peut prendre le thé. »
Bill sourit. Il a un sourire sympa, un peu de travers, et une dent cassée. « Avec plaisir. »
J’ai l’impression que le couloir se referme sur nous pendant que nous le traversons. Je sens le regard de Bill qui se déplace d’un mur à l’autre, qui prend note des photos, de la moquette avec ses motifs immondes, de l’aggloméré démodé au plafond. Impossible de savoir s’il approuve ou s’il est surpris par le caractère rudimentaire de l’ensemble. Il est peut-être décontenancé, mais trop poli pour le montrer.
« Vous aimez vraiment beaucoup les oiseaux, hein ? » dit-il pendant que je lui approche un tabouret dans la cuisine. Encore un machin pas cher et moche ; l’enveloppe accordée pour les meubles n’était pas grosse.
« Vous dites ça à cause de mes photos ?
— Oui. Beaucoup d’oiseaux marins, j’ai remarqué.
— J’ai grandi au bord de la mer. » Tout de suite, je me demande si je n’en dis pas trop. Non, aucun risque : il n’y a rien à déduire du fait que j’ai passé mon enfance sur la côte.
« Ça devait être bien, dit Bill en remuant sur son tabouret. J’ai toujours préféré la ville, personnellement.
— Quelle ville ?
— Londres. Cardiff. Bristol. Quelques autres. »
Bristol. Je me fige, la bouilloire à la main, et j’ai envie de lui demander quand, de savoir si c’était à la même époque. S’il y a un risque qu’il se souvienne de moi. C’est impossible. Il ne faut pas. Sinon je serai encore obligée de déménager : c’est précisément l’objectif de cette fausse identité.
Prudente, je demande, « Où ça à Bristol ? »
Il laisse passer un temps. « Je vais être franc avec vous, c’était surtout dans des foyers, ou chez des amis qui me prêtaient leur canapé. Sans ça, j’aurais été à la rue.
— Vous avez été sans-abri ?
— Oui. Pendant un bon moment. »
Un soulagement. S’il a été sans-abri, peu de chances qu’il ait suivi l’actualité. Il avait certainement d’autres problèmes et n’a jamais dû entendre parler de moi. Sans compter qu’il n’a pas l’air de me cacher quoi que ce soit, il est même gentil. S’il était au courant, son visage laisserait transparaître quelque chose.
« Ça a dû être très dur, de vivre dans la rue », dis-je en repêchant les sachets dans la théière.
Il hausse les épaules. « Je l’avais cherché. J’ai de la chance que ma fille accepte encore de me voir. Elle aurait parfaitement le droit de m’envoyer paître. C’est une femme bien. Elle aussi, elle a ses problèmes, mais elle a bon cœur. Enfin, vous me comprenez. »
Non, je ne comprends pas. Je ne peux pas comprendre les familles normales. Papa ne m’a jamais témoigné aucun intérêt autrement que pour faire de moi son apprentie sur les îles, et j’avais vingt ans passés le jour où j’ai compris que ce n’était pas partout pareil.
Je lui tends un mug. « Et votre femme ?
— Elle est morte. Et avant sa mort c’était mon ex-femme. Je ne peux pas lui reprocher de m’avoir quitté. » Il a un petit rire qui me réchauffe une nouvelle fois. « Mais je vous soûle avec mon passé alors qu’on se connaît à peine. Et vous, Robin ? »
Encore ce prénom. Le petit oiseau innocent. Il me surprend chaque fois que je l’entends, même si je sais que je ferais mieux de m’y habituer, au risque de me trahir. Je me compose une expression plus neutre. « Je ne suis pas très intéressante, dis-je en m’asseyant sur l’autre tabouret. Il n’y a pas grand-chose à dire.
— Les personnes qui prétendent ne pas être intéressantes sont celles qui valent la peine.
— Pas moi. Je suis réellement ennuyeuse.
— Et les oiseaux, alors ? Vous êtes écolo ?
— J’aime les oiseaux, c’est tout », dis-je plus bas. À une époque lointaine j’ai travaillé pour la Société de protection des oiseaux, mais je ne peux pas le lui dire. Trop d’informations, encore une fois.
Il perçoit ma gêne et a l’intelligence de changer de sujet. « En tout cas, je dois avouer que vous êtes mieux installée que moi.
— Vraiment ? Vous ne trouvez pas que c’est un peu spartiate ?
— Pas du tout. On se sent chez soi. Et puis c’est propre. »
Je souris. « Je ne suis pas si propre que cela, pourtant. J’étais en train de faire de la place dans la chambre d’amis quand vous êtes arrivé. C’est pour ça que mes vêtements sont aussi sales.
— C’est pas de la saleté, ça montre seulement que vous travaillez. » Il sourit encore, et je comprends à qui il me fait penser. À Clint Eastwood dans les vieux westerns. Henry a insisté pour qu’on en regarde un ensemble, il disait que c’était un classique, un chef-d’œuvre. Bill a les mêmes yeux étroits et vifs, le même sourire large. Un bel homme sans aucun doute, d’une beauté sèche et burinée.
Cette idée m’affole. Je ne devrais pas le trouver beau, plus maintenant. C’est ridicule, surtout à mon âge. « Il va falloir que je me remette à mon rangement », dis-je en engloutissant mon thé et en me brûlant la langue.
Il acquiesce. « Moi aussi je dois y aller. J’ai encore des cartons à défaire et ma fille va venir me donner un coup de main tout à l’heure. Elle s’est séparée de son copain il n’y a pas longtemps, je crois que ça lui fait du bien d’avoir de la compagnie. »
Je souris, mais je n’ai pas envie qu’il me parle de sa fille. Les histoires de descendance me rendent nerveuse ; elles compliquent souvent les choses. Mais ces réflexions, je les garde pour moi. Positivité, le mot qu’ils me répétaient tous avant que je sorte de prison : restez positive et évitez les conflits. Restez invisible, ne faites pas de vagues.
Après son départ, je retourne dans la chambre d’amis. J’apprécie la solitude après tout ce bavardage. Je n’ai plus l’habitude de faire la conversation, surtout lorsque j’en suis un des sujets. Là où il y avait des cartons épars, il y a maintenant des piles. Une pile de choses à garder, pas si haute. Une autre de choses à jeter, qui déborde. Direction la poubelle, et qu’on n’en parle plus. Je suis forte quand il faut trancher.
Il ne me reste plus grand-chose à trier. Poursuivant ma razzia, je trouve un coffret caché dans une taie d’oreiller. Il est aussi doux sous mes doigts que dans mes souvenirs. Comme j’étais paranoïaque de croire qu’il aurait pu intéresser quelqu’un. À ce moment-là j’étais déjà foutue, et le contenu de cette boîte n’aurait rien ajouté à l’enquête.
Sa surface est cloquée, davantage qu’autrefois, j’en suis certaine. Les incrustations de nacre ont sauté à plusieurs endroits. Il était à ma mère, c’est un des rares objets lui ayant appartenu qu’on m’a autorisée à garder.
Les charnières grincent quand je soulève le couvercle. Il ne renferme que quelques objets, nichés dans le velours usé des coins. Un collier avec un pendentif représentant un goéland en plein vol. Comme il m’apparaît laid et camelote à présent, et en plus il me colle aux doigts. Il y a aussi deux places de théâtre pour Maison de poupée d’Ibsen. Un vieux bouchon de vin. Du rouge, pas du blanc, ça se voit à la coloration. Je ne sais pas pourquoi j’ai conservé ces trucs. Je voulais oublier tout ce qui était lié à Henry, pourtant je me suis accrochée à ces bricoles. Peut-être pour me prouver que j’étais capable d’aimer, malgré ce que disaient les autres.
Je m’assieds contre le mur et je ferme les yeux. Ça me fait mal de penser à lui, même si je sais que ça ne devrait pas.
Parfois le visage d’Henry est flou, un bloc informe de peau rose et de barbe, des yeux et des pommettes indistincts, quelques rides d’expression. Le reste du temps, il m’apparaît avec une netteté douloureuse. Je me souviens de l’impression qu’il m’a faite la première fois que je l’ai rencontré. La chaleur de ses yeux et son sourire franc, mais aussi son air fanfaron. Sa confiance. Sa manière de soutenir mon regard un tout petit peu trop longtemps.
Ça a commencé par une question criée d’un palier à un autre. Sa voix a résonné dans la cage d’escalier, elle me demandait de l’aider à porter des dossiers. J’étais si jeune. Si sotte. Tout juste revenue de l’enterrement de Papa, de retour sur le continent, pas encore bien recalée. Il m’a prise par surprise. Je suis descendue quatre à quatre, ravie de l’aider, gênée par ma jupe qui me tombait sous le genou, et il m’a tendu les dossiers du dessus et a gardé les autres. Je ne le quittais pas des yeux. Nous avons parlé tout en montant les marches. Des banalités à propos de son service, de son boulot où il s’ennuyait. Et certainement d’autres choses sans intérêt ; je ne me rappelle plus les détails. Je lui ai dit que je travaillais dans le social, et je me souviens qu’il a gloussé, un bruit profond sorti du fond de sa gorge. Il a dit, Donc vous allez dans les écoles et vous bossez avec les gamins, et j’ai fait la grimace. Déjà à cette époque, les jeunes n’étaient pas mon truc.
Il s’est présenté deux fois : d’abord à côté de son poste de travail, puis quand je me suis apprêtée à partir. C’était révélateur, je pense. Un signe qu’il voulait être connu de moi dès cette première rencontre, qu’il voulait entrer en moi, que je grave son visage dans ma mémoire en prévision de l’avenir. Sur le coup, ça m’a paru parfaitement anodin. Rien dans notre échange ne semblait indiquer autre chose qu’un intérêt informel et partagé.
Mais ça n’en est pas resté là. Le plus petit caillou peut modifier le cours d’une rivière, et c’est ce qui s’est passé pour moi. Toutes les complications qui ont suivi sont la conséquence directe de cette rencontre, et je donnerais n’importe quoi pour repartir dans le passé et faire les choses différemment. Laisser sonner mon téléphone au lieu de lui répondre. Refuser de l’aider à porter ses saloperies de dossiers. Le pousser dans l’escalier si nécessaire, le regarder tomber en arrière et se fracturer le crâne. Tout plutôt que ce qui est arrivé ensuite.
Je serre le pendentif goéland dans le creux de ma main. Il y laisse des marques rouges, qui s’effacent peu à peu. Si seulement Henry pouvait s’effacer aussi vite. Mais il ne me laissera jamais vivre. Il sera toujours à la lisière de mes souvenirs, prêt à entrer en scène.
Je déteste penser à ces choses. Je le hais.
Et toi aussi, parfois, je te hais. Même si tu n’étais qu’un enfant, à peine un adolescent, quand c’est arrivé. Rien n’était de ta faute.
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