Oiseau de proie

Lucy Banks · Chapitre 10 sur 25

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Oiseau de proie

Chapitre - 10

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J’ai retrouvé quelques vieilles photos dans leur pochette brillante, tout au fond d’un de mes cartons. Je me souviens vaguement de les y avoir mises il y a longtemps. Une sélection que j’ai conservée pour sa valeur sentimentale. Sur l’une d’elles, je suis près d’un sapin de Noël, en dessous d’une kyrielle de guirlandes et de boules multicolores. Une fête à Skye, si ma mémoire est bonne, dans la sacristie d’une église. Nous y étions allés en bateau, Papa et moi. C’était peu de temps après notre premier emménagement sur une île, à une époque où la vie était encore une grande aventure. J’étais une enfant douce, il me semble. Dans une main, je serrais un paquet enveloppé dans du papier d’alu, l’air de ne pas très bien savoir s’il m’était réellement destiné. Sur une autre photo, je pose devant une colonie de goélands. Immense étendue blanche et noire, rangées de becs jaunes. J’ai l’air un peu perdue sur celle-là. Je me demande si c’est vers cette période que Jane Marshall a fait son entrée en scène. Elle était peut-être à côté de Papa lorsqu’il a pris la photo, même si je n’en ai aucun souvenir.

Il n’y a aucune photo d’Henry, évidemment. Il s’y serait opposé. Mais il y en a une de moi lors d’un pot au bureau. L’expression de mon visage me donne envie de pleurer, pas de nostalgie mais parce que je n’étais pas consciente de ma beauté. Des grands yeux. De l’allure, de l’élégance. De la douceur. Cette douceur existe encore, quelque part. Bill l’a entrevue l’autre soir. Il l’a extraite de moi, petit bout par petit bout, au lieu de s’en emparer comme l’avait fait Henry.

D’ailleurs, Henry devait être présent lors de ce pot. Nous n’étions pas encore ensemble, mais cela n’empêche qu’il devait être présent. Peut-être près du saladier de punch, ou en train de grignoter des canapés. Il a toujours aimé boire et manger, satisfaire ses considérables appétits. Tout le monde l’adorait. Je pense qu’on peut le ranger parmi ces personnes hors du commun qui attirent les autres comme des aimants. Mais les autres ne voyaient que son sourire engageant, n’entendaient que ses mots joyeux. Ce n’est pas ce qu’il était en réalité ; on le devinait à ses interactions avec sa femme et ses enfants, avec moi. Au fond de lui, Henry était égoïste et froid.

Lors du procès, son avocat a dit au jury que j’avais traqué la famille après la fin de notre liaison. J’ai toujours détesté ce terme, traquer. Il comporte une idée de menace, de prédation, qui ne me correspond pas du tout. J’avais simplement besoin de savoir pourquoi il m’avait fait ça. Je voulais entrer dans sa tête. Certains journaux ont soutenu que j’avais eu un coup de cœur pour le fils d’Henry. Pour toi. D’autres ont raconté que je m’étais servie de toi pour me venger. Rien de cela n’est vrai, et j’espère que tu le sais, où que tu sois maintenant. Il n’y avait rien de pervers, et prétendre le contraire revient à corrompre tout ce que notre amitié avait de beau. Nous étions amis, malgré ce que racontaient les autres. J’éprouvais une authentique affection pour toi.

La première fois que nous avons vraiment parlé ensemble, c’était dans un supermarché, un de ces monstrueux entrepôts dédiés à l’alimentation. Dans mon souvenir il était flambant neuf et grouillait de clients pressés de se vautrer dans la surabondance des fruits et légumes en promotion. Vos parents vous avaient envoyés choisir des barres de chocolat, toi et ta sœur. Sans hésiter, elle avait jeté son dévolu sur un Curly Wurly. Toi, il te fallait plus de temps, tu parcourais lentement le rayon et étudiais méthodiquement les rayonnages, le front plissé par la concentration.

À cette époque il était rare que je fasse le premier pas vers les autres. Je préférais les laisser approcher : de cette façon, je risquais moins d’être rejetée. Mais ton visage m’était si familier – la mâchoire bien dessinée, la légère fossette dans une joue, la mèche sur le front. Tu étais Henry, la méchanceté en moins. Ce qu’il aurait pu devenir, des années plus tôt, s’il n’avait pas cédé à son avilissement. Je t’ai demandé si tu te souvenais que nous nous étions rencontrés au musée, puis je t’ai dit que je travaillais avec ton père. Tu as immédiatement souri et hoché la tête, et tu m’as dit que tu avais eu un cours sur les oiseaux migrateurs. Comme tu étais chaleureux et poli. Si j’avais eu des enfants, ils auraient été comme toi.

Au bout d’un moment, ta sœur a commencé à te tirer par la manche. Tu t’es excusé et m’as dit que tu devais y aller. J’ai été tentée de te demander de ne pas parler de notre conversation à ton père, mais cela n’aurait pas été juste. Ce n’était pas ta responsabilité. Je suis certaine que, lorsqu’il a appris ma présence dans le magasin, ça lui a fait un choc. Il s’imaginait sûrement que je m’étais évaporée à l’instant où il m’avait laissée tomber.

J’aurais aimé avoir une photo de toi. Ils diraient tous que c’est honteux, mais ils se tromperaient. Je la regarderais pour me rappeler combien tu étais pur et gentil, alors que personne d’autre ne l’était. Pour me rappeler notre merveilleuse entente, et les confidences que tu me faisais. En lisant entre les lignes, je devinais que tes parents te traitaient mal. Tu avais suffisamment confiance en moi pour me laisser entrevoir la dureté d’Henry et de Miranda, qui ne méritaient pas un enfant tel que toi.

Je te remercie pour tout ça. Encore aujourd’hui, quand j’ai des coups de mou, ces souvenirs me réconfortent.

J’attrape des mouchoirs et du baume à lèvres, puis je vérifie que j’ai bien ma carte bancaire. J’ai décidé qu’il fallait que je sorte. Hors de question de vivre dans la peur. Si quelqu’un surveille la maison, cette personne me verra en sortir la tête haute. Ça lui montrera à qui elle a affaire.

Mon blouson. Ai-je besoin d’un blouson ? En le prenant dans le placard, je remarque que mes mains se sont remises à trembler. Ce n’est pas grave, je n’aurai qu’à les mettre dans mes poches. Je ferai en sorte que ma nervosité ne me trahisse pas.

J’ouvre la porte. Le temps s’est refroidi, l’air est piquant. L’été tire bel et bien sa révérence. Par bonheur, la rue est déserte. Un peu trop, peut-être. Ce silence est troublant. Je n’entends même pas les oiseaux chanter. Je me sermonne. Allez. Fini d’être Robin la froussarde. Rappelle-toi qui tu es vraiment. Je sors et ferme à clé derrière moi. Jusqu’ici tout va bien : personne ne m’a sauté dessus, le silence n’a pas été brisé par des cris indignés.

C’est toi qui l’as forcée à le faire, a crié une détenue pendant que le corps de Ditz était emporté hors de sa cellule. Tu l’as tuée, espèce de bouchère. Ce n’est pas du tout ce qui s’est passé, mais tout le monde s’en moquait. Les gens jugent ; ils prennent plaisir à juger rapidement, sans connaître les faits. Ditz était une cause perdue, elle n’aurait pas eu de vie après la prison, mais ce n’est pas moi qui lui ai passé la corde au cou. Pas moi qui ai retiré la chaise. Tout ça, c’était elle, et elle seule. Et pourtant, ce cri résonne encore en moi. Sale chienne. Chienne. Femelle du chien, qui aboie et qui mord. Je n’étais pas comme ça, elles se trompaient toutes. Il y a quantité de femmes qui sont comme ça, mais pas moi.

Je marche d’un bon pas à présent, le sac bien calé sous le bras, le blouson fermé jusqu’en haut. Je dépasse l’épicerie. Je dépasse l’homme qui semble être tout le temps là avec son gamin qui braille dans le porte-bébé. Je gagne la grand-rue en passant par la ruelle. Là, je me retrouve au milieu des voitures et de leurs râles. Gaz d’échappement. Feux de circulation, étudiants qui discutent et vont en cours sans se presser. Chacun se soucie uniquement de son petit monde à lui. Personne ne peut m’atteindre ; j’évolue dans une vitrine, protégée par mes pensées. Je suis en sécurité, je suis en sécurité. Je vais aller au magasin, je vais chercher mes somnifères à la pharmacie, je vais encore faire quelques boutiques et puis je vais rentrer. Aussi simple que ça.

Il y a foule dans le premier magasin, bien trop de monde à mon goût. Les gens s’affairent, choisissent des sandwichs, ils ont les bras chargés de boîtes de teinture pour les cheveux ou de serviettes hygiéniques. J’entends des bruits, tant de bruits. Le tumulte incessant des conversations me trouble, un éternuement non loin me fait sursauter. Les caisses bipent sans répit, semblables à des appareils médicaux. Je prends un parapluie télescopique, il me servira cet automne, et un flacon de gel douche. C’est bon. J’ai déjà réussi à faire ça, je peux y arriver cette fois encore.

Et si quelqu’un crie mon nom – Ava ? Ou me traite de meurtrière ? Et si…

Non. Ça ne se produira pas, parce que l’auteure de cette lettre est probablement loin à l’heure qu’il est, dans la boîte moderne et sans âme où elle habite, en train de tapoter la table de sa cuisine avec ses faux ongles. Une amie d’Henry, peut-être. Ou une fouineuse qui se croit investie du devoir de détruire les anciens criminels sans connaître la vérité sur leur passé.

Ou bien Amber. Ça pourrait être elle. Non. Pourquoi ferait-elle ça ? Parce qu’elle ne m’aime pas. Elle me déteste.

« Excusez-moi, je voudrais accéder à cette étagère. »

Je cligne des yeux, je dois avoir une tête de merlan frit. Une femme tartinée de maquillage indique un article derrière moi. Elle paraît gênée.

Je redescends sur terre et je m’écarte. « Oui, bien sûr. Désolée.

— Pas de problème. Moi aussi, ça m’arrive d’être plongée dans mes pensées.

— Pardon ? »

Elle est mal à l’aise. Il y a visiblement quelque chose dans mon apparence qui la dérange, et je sens que ça me fait rougir, d’autant plus que son regard devient plus inquisiteur, plus méfiant. Est-ce que ce serait elle, le corbeau ? Est-ce une ruse élaborée ? Est-ce qu’elle va dégainer un couteau et me le plonger dans le corps ?

« Je vais juste… » commence-t-elle, mais elle ne va pas au bout de sa phrase. Elle attrape des flacons sur le rayonnage et les examine pour se donner une contenance. J’acquiesce, mais elle ne me regarde plus. Il faut que j’aille chercher mes somnifères, que je trouve des calmants et que je rentre. C’est trop pour moi ; si je reste ici, je vais tomber en morceaux. Dans ma tête, je psalmodie, Les somnifères, les somnifères. C’est tout ce qui compte. Je veux dormir, dormir le plus vite possible et oublier ce moment.

Tu n’avais pas envie de dormir, mais j’y ai remédié. Mes intentions étaient bonnes, sincèrement, honnêtement bonnes. Tu le savais, je pense. Je te l’avais expliqué bien en détail. Il faut dormir, sinon on tombe malade. Et tu n’allais pas bien à ce moment-là, tu te serais fait du mal. Tu avais bien meilleure mine une fois que tu avais sombré dans le sommeil et que j’avais posé le couvre-lit sur toi pour te tenir chaud. Ta tête paraissait moins…

Ce n’est pas le moment de penser à ça. Je ferais mieux de me concentrer sur le sommeil, parce que le sommeil est un acte de bonté. C’est la couverture qui nous enveloppe et qui éloigne tout ce qui nous fait du mal.

Il faut que je rentre. Tout de suite.

Je prends davantage de comprimés que prévu.

Ensuite je dors. Pas d’un sommeil tourmenté ; tu n’es pas là, Ditz n’est pas là. Je n’ai pas à me tracasser à cause d’une lettre anonyme. Il n’y a qu’une immense étendue de néant et de solitude, plus sombre encore que le ciel des îles en hiver, plus vide que le temps lui-même. Ce vide est une bénédiction. La nuit s’étire à l’infini. J’entends vaguement des coups au rez-de-chaussée. Ça ressemble à un marteau qui tape sur du bois. Je n’arrive pas à ouvrir les yeux et l’obscurité me retient en elle. Alors je me rendors ; ça ne sert à rien de lutter.

Il fait sombre quand j’ouvre péniblement les paupières. Ce n’est donc pas le matin. Je n’ai aucune idée de l’heure qu’il peut être. J’ai perdu le sens de tout. Suis-je encore chez moi, ou de retour dans ma cellule ? Suis-je une femme adulte ? Une petite chose instable de vingt ans à peine ? Une enfant cramponnée à sa couette ? Il ne devrait pas faire nuit, parce que j’ai pris les somnifères peu après 17 heures et qu’une dose normale me fait dormir au moins douze heures. La quantité que j’ai prise aurait dû m’assommer jusqu’au lendemain matin, sinon plus tard.

Je m’assieds dans mon lit. J’ai la tête pleine de coton, les lèvres sèches et gercées. Une légère nausée. Je n’aurais pas dû en prendre autant ; je le savais déjà en avalant une bonne gorgée d’eau pour faire glisser les comprimés. Je n’en ai jamais pris autant. Mais je voulais que mon esprit cesse de s’agiter, et c’était le seul moyen.

Si ça se trouve, j’aurais pu y rester.

L’ironie de la chose ne m’échappe pas. Ces médicaments peuvent tuer. Certes, ils sont tout petits et paraissent innocents, mais leur puissance est mortelle, surtout quand on les prend en grande quantité. C’était encore pire quand j’étais jeune, quand les réglementations étaient moins strictes. Si petits et si dangereux. Soudain mon estomac se tord et je me plie en deux comme une crêpe dans la poêle.

J’ai tout juste le temps de courir aux toilettes. Un liquide infect jaillit de moi sans s’arrêter. Ça monte en moi comme un geyser, et je vomis en aspergeant mes doigts et le sol. Tout mon corps se contracte dans un réflexe primal et je me sens violentée par ma propre humanité brute. Et puis les vagues s’apaisent. Le calme finit par arriver, et avec lui l’impression d’avoir survécu à une tempête. Mais cette obscurité continue à me tracasser. Il peut être dix heures du soir comme quatre heures du matin ; impossible de savoir. Ai-je dormi seulement une dizaine d’heures, ou ai-je réussi à dormir bien plus ?

Je tire la chasse, essuie les alentours et me nettoie du mieux possible. Ensuite j’allume dans le couloir et vais chercher mon vieil ordi portable dans la pièce du fond. Je me souviens qu’il affiche la date. Il me dira quel jour on est. Sans surprise, les chiffres en bas de l’écran confirment ce que je suspectais : j’ai perdu une journée entière et dormi un temps effarant. Savoir que j’ai arnaqué ma conscience et volé un supplément d’obscurité réconfortante a quelque chose de jubilatoire et d’affreux à la fois, car je n’étais plus aux commandes de rien. Il aurait pu arriver n’importe quoi pendant ce laps de temps. J’aurais pu cesser de respirer sans m’en rendre compte. Quelqu’un aurait pu entrer par effraction, m’agresser, m’envoyer dans le néant pour toujours.

Je pourrais être morte. Morte. Aurais-je découvert que tu m’attendais de l’autre côté ? Et Ditz ? Et peut-être d’autres aussi ?

Ces pensées ne sont pas saines. Mon esprit n’est probablement pas sain. Non, tout va bien chez moi, hormis une inquiétude compréhensible à l’égard du passé. Je referme l’ordinateur d’un geste assuré. Il faut que je dorme encore un peu ; les comprimés continuent à m’assommer. Du reste, ça ne sert à rien de rester éveillée alors que le monde est encore plongé dans le noir.

Je me réveille. Une maigre lumière se devine derrière les rideaux : il me faut un instant pour me rendre compte que c’est le soleil. Enfin le matin. Et les cachets ne m’ont pas tuée ! Un rire se forme dans ma gorge. Dans l’ensemble je suis toujours vivante, même si ça n’enchante pas le reste du monde. Je m’assieds dans le lit, et alors un violent mal de crâne me frappe et m’oblige à appuyer sur mes tempes. La déshydratation. C’est forcément ça, après mes nausées de la nuit. Cependant j’ai faim et c’est une bonne chose. Si mon corps réclame de la nourriture, ça veut dire que je ne l’ai pas trop esquinté.

En descendant, je remarque quelque chose sur le paillasson. L’espace d’un instant je redoute une nouvelle enveloppe, un nouveau déversement d’injures. Mais cette fois c’est un petit mot à l’écriture tremblante et allongée, déposé avec délicatesse dans ma boîte aux lettres.

Chère Robin,

J’espère que vous allez bien. Je suis passé ce soir et vous n’avez pas

répondu, et puis j’ai réessayé à 10 heures et vous n’avez toujours

pas répondu. Je m’inquiète un peu. Si vous ne voulez pas me voir,

je comprendrai (même si j’avais l’impression que nous avions passé

une bonne soirée tous les deux), mais est-ce que vous pouvez me

dire si tout va bien ?

Amicalement,

Bill

Je souris. Je suis importante à ses yeux, suffisamment pour qu’il s’inquiète de ma santé ou redoute que son intérêt ne soit pas réciproque. C’est grisant. Le monde entier peut bien conspirer contre moi, j’ai la certitude que lui sera là. Un soutien robuste et stoïque dans la tourmente. Il y a aussi un certain pouvoir là-dedans. Les relations ne sont jamais égalitaires, et c’est enivrant d’avoir le dessus.

Oubliant ma faim, je remonte dans ma chambre, je m’habille et me brosse rapidement les dents. Il faut que je le voie tout de suite, que je le rassure et que je lui fasse savoir que j’apprécie sa sollicitude. C’est un homme bien. Peut-être un des derniers qui restent en ce monde.

La température a baissé, il y a dans l’air une fraîcheur qui m’évoque les feuilles qui tombent, les flaques et les bottes en caoutchouc. Les oiseaux migrateurs aussi, qui partent vers des latitudes plus clémentes. Je pousse le portail de Bill et remarque les sacs-poubelle noirs dans le jardin, la chaise en plastique abandonnée contre le mur. Il aurait bien besoin d’une femme pour l’aider à s’organiser, et Amber n’est de toute évidence pas à la hauteur de la tâche.

Il ouvre presque immédiatement et un sourire apparaît sur son visage.

« Je me faisais du souci pour vous, dit-il en m’invitant à entrer. Vous m’avez dit que vous n’aviez pas de famille, donc ça m’étonnait que vous ayez passé la nuit ailleurs. »

Son couloir est identique au mien mais inversé, les portes s’ouvrant sur la droite et non sur la gauche. Mais les murs sont plus sales, et je suis saisie par une odeur d’humidité pénétrante. Cette maison n’a pas été aussi bien entretenue que la mienne.

Il remarque mon expression et fait la grimace. « Pas génial, hein ? dit-il en se dirigeant vers la cuisine. Mais au moins j’ai un toit au-dessus de la tête. Amber est en haut, vous voulez que je l’appelle ?

— Non, pas la peine de la déranger. » Je me hisse sur un tabouret et remarque les tasses et les assiettes qui jonchent la surface du bar. Exception faite de la fenêtre, l’agencement de sa cuisine n’a rien à voir avec la mienne.

« J’ai du Battenberg cake, ça vous tente ?

— Merci, je n’ai pas faim. »

Il sourit. « Je suis incapable de résister à un morceau de gâteau. Votre volonté m’impressionne.

— Je n’ai même pas encore petit-déjeuné.

— À cette heure ? Vous avez vraiment des horaires étranges, Robin. Qu’est-ce que vous avez fait hier soir ? »

Il y a sur son visage une trace de quelque chose que je ne parviens pas à déchiffrer. Du soupçon ? Mais qu’est-ce qu’il pourrait soupçonner ? À moins, bien sûr, qu’Amber soit le corbeau et qu’elle ait commencé à lui mettre des idées dans le crâne.

Impossible qu’il sache. Il ne m’accueillerait pas dans sa cuisine et ne me proposerait certainement pas une part de gâteau. Le gâteau, c’est réservé aux amis.

« Robin ? Allô Robin, ici la Terre ? »

Je plaque un sourire sur mon visage. « Désolée. J’étais partie très loin. Je me suis couchée tard hier, c’est tout.

— Vous ne m’avez pas entendu frapper ?

— J’ai pris des somnifères pour m’aider à dormir. » Ça ne me plaît pas de l’avouer, mais je n’ai pas l’énergie d’inventer un mensonge.

Il opine. « Je sais à quel point ça peut être pénible d’avoir des insomnies. C’est à cause de la prison ? »

Non, ça a débuté bien avant, quand j’ai commencé à rêver de falaises abruptes et de labbes qui tournoyaient au-dessus de moi.

Prudemment, je réponds, « La prison n’a rien arrangé. »

Une succession de pas légers se fait entendre à l’étage. Quelques secondes plus tard, Amber jette un coup d’œil par la porte, une serviette autour de la tête, le T-shirt tombant sur une épaule. Je me demande ce qu’elle a entendu de notre conversation, si elle nous écoutait d’en haut.

« On n’a plus d’eau chaude », dit-elle après m’avoir saluée d’un signe de tête lapidaire. Elle évite mon regard, intéressant.

« Encore, grommelle Bill. Il y a toujours quelque chose. Je regarderai le chauffe-eau tout à l’heure, je verrai si j’arrive à comprendre ce qui se passe.

— Je ne savais pas que vous vous y connaissiez en plomberie. » Je ponctue d’un rire trop strident.

« Il a plein de cordes à son arc, dit Amber en attrapant un Coca dans le frigo. Maman disait toujours que c’était un génie du bricolage. »

Je m’efforce de ne pas tiquer. Il est clair qu’elle essaie de me déstabiliser, de me montrer que je n’ai pas ma place ici. Ce qu’elle ne sait pas, c’est que je connais ce sentiment depuis que je suis toute petite. Ça n’a rien de nouveau et je suis tout à fait capable de relever le défi. Elle est sournoise, rusée, exactement le genre à écrire une lettre anonyme. Mais je n’ai aucune preuve tangible. Le docteur Holland me conseillerait de me méfier des conclusions hâtives.

Tout en me levant, je réplique tranquillement, « Ça doit être pratique d’avoir un bricoleur à la maison. Merci, Bill, pour le gâteau ce sera un autre jour. J’ai des choses à faire à la maison.

— On pourrait peut-être se retrouver à un autre moment, qu’est-ce que vous en pensez ? » propose-t-il du tac au tac.

Amber lève les yeux au ciel. Elle veille à le faire derrière la porte du réfrigérateur, pour éviter que son père la voie. Jeune hypocrite, elle croit s’en tirer si facilement.

Je me ressaisis, me compose une expression plus avenante. Me détournant sciemment d’elle, je réponds à Bill, « Avec plaisir. J’ai passé une excellente soirée au restaurant, j’espère que vous aussi. »

Un reniflement cette fois ; assourdi, et qui pourrait facilement passer pour une toux, mais je sais qu’il vient d’Amber.

D’un ton léger, je dis, « Pas la peine de me raccompagner. On se voit plus tard, d’accord ? »

Il me décoche un clin d’œil. « Y a intérêt. »

Un tout petit geste, mais plein de séduction. Je m’étonne d’être touchée à ce point. Tout en lançant un dernier regard chargé de mépris à Amber, je me dis, Si tu veux la guerre, tu vas l’avoir. Avec moi elle a trouvé une adversaire à sa mesure, et si c’est elle le corbeau, si elle croit qu’elle peut détruire ce qu’il y a entre son père et moi, je l’anéantirai.

Ce ne serait pas la première.

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