Passe temps T2 : L'avenir au passé
Chapitre 9
La veille, Iris s’était mis en tête d’obtenir un rendez-vous avec une coiffeuse afin d’être tout à fait présentable pour le réveillon. Samuel s’était un peu moqué d’elle:
— Les plages horaires pour cette semaine ont dû être attribuées il y a des mois.
— Tu crois que ça ne vaut pas la peine d’essayer?
— Je n’ai pas dit ça, la chance peut te sourire. Une dame peut s’être cassé une jambe en faisant du ski.
Pourtant, la jeune femme obtint un rendez-vous, et sur l’avenue Laurier de surcroît. Assez près du campus pour s’y rendre à pied. Une nouvelle fois, Iris fut surprise: le personnel était en grande partie masculin. D’ailleurs, c’est un homme qui vint l’inviter à s’installer dans un fauteuil. Quand elle fut assise, il se pencha pour mettre sa tête à la hauteur de la sienne. Dans le miroir, leurs deux visages étaient près l’un de l’autre, presque joue contre joue.
— Alors, ma belle, qu’est-ce que je peux faire pour toi?
Étrangement, la proximité et la familiarité ne la mirent pas mal à l’aise. Au contraire.
— Je ne sais pas trop…
— Veux-tu une teinture? Je te vois en bleu, pour aller avec tes yeux.
— Non, je garde ma couleur. Pour le reste, je n’en ai aucune idée. J’aimerais une coiffure qui fait un peu années 1920.
— Seigneur, c’est vraiment l’ancien temps, ça! Ma grand-mère n’était même pas née, à cette époque. Attends, j’ai une idée…
Il prit son iPad, chercha quelques minutes et fit défiler devant elle une dizaine de visages féminins ravissants, avec des cheveux courts.
— Tu me dis ce qui te plaît.
— Je ne sais pas…
L’homme chercha encore et plaça de nouveau l’appareil sous les yeux d’Iris:
— Comme ça?
— C’est une très belle femme!
C’était Jennifer Lawrence. Ses cheveux courts paraissaient un peu en désordre, et cela ne devait certainement rien au hasard.
— Vous pouvez faire ça?
— Avec les mèches?
— Non. Châtaine je suis née, châtaine je resterai.
— Ça ressemble à un engagement religieux. On commence par un shampoing?
Le coiffeur fit effectuer au fauteuil un virage à cent quatre-vingts degrés et le tira vers l’arrière. La surprise tira un petit «Oh!» à Iris. Bientôt, l’homme lui mouillait les cheveux. Et, bien plus tard, il lui tendait un miroir afin de lui permettre de voir toute sa coiffure.
— C’est magnifique! J’ai eu raison de vous faire confiance.
Alors qu’il la libérait de la grande pièce de tissu placée autour de son cou, elle demanda:
— Quand j’ai téléphoné, mon mari était persuadé que jamais je ne pourrais avoir un rendez-vous si peu de temps avant Noël.
— Parfois, la malchance de l’une fait la chance de l’autre. Le téléphone a sonné deux fois à trente secondes d’intervalle. D’abord, c’était une cliente qui annulait à cause d’une fracture, ensuite, c’était une autre qui voulait que je lui fasse une jolie tête.
— Alors c’est vrai que j’ai eu de la chance.
Ces mots, et aussi le généreux pourboire qu’elle lui consentit, parurent combler d’aise son coiffeur. Elle eut droit non seulement à un «Joyeux Noël» enthousiaste, mais aussi à une bise sur la joue. En sortant du salon, Iris était prête à penser que Samuel devinait réellement l’avenir.
Pour rentrer à l’université, elle devait passer devant l’église Saint-Viateur. En voyant sortir une femme du lieu de culte, elle eut l’idée d’aller s’y recueillir. L’endroit lui parut plus propre et mieux entretenu que cent ans plus tôt. Cela tenait peut-être au fait que le nombre de visiteurs était considérablement plus réduit. Elle aperçut deux personnes devant un confessionnal. Autant saisir l’occasion.
Vingt minutes plus tard, c’était son tour. Les paroles habituelles lui vinrent naturellement, elle aligna quelques péchés particulièrement innocents, et reçut une pénitence tout aussi négligeable. Comme le prêtre s’apprêtait à fermer le guichet, elle s’empressa d’ajouter:
— Mon père, je ne suis pas capable d’enfanter.
— … Vous avez consulté un médecin, je suppose.
— Oui, mais je me demandais…
L’ecclésiastique s’attendait certainement à l’entendre demander le nom d’une sainte à qui se vouer. Déjà, il avait le nom «sainte Anne» sur les lèvres. La suite le prit totalement par surprise:
— Je suis venue du passé pour consulter. Est-ce que c’est mal?
Comme elle lui parlait sous le secret de la confession, commettre une indiscrétion de ce genre ne porterait pas à conséquence.
— Que voulez-vous dire?
— Exactement ce que j’ai dit. Je suis venue de 1924 pour m’adresser à une spécialiste. Mais ça me torture. Est-ce que c’est mal? Dieu m’a placée dans un temps et un lieu. Est-ce pécher contre sa volonté de faire ça?
— … Vous avez un médecin traitant, madame? Il faudrait lui répéter tout ça.
Cette fois, ce fut avec une certaine brutalité qu’il ferma le guichet. Il n’entendait pas empiéter sur les actes professionnels réservés aux membres du Collège des médecins. Un peu déstabilisée par la rebuffade, Iris s’approcha du chœur pour s’asseoir. Cette fois encore, la disposition de l’autel la rendit mal à l’aise. Puis elle se souvint de la place du prêtre lors du dernier dimanche, face aux fidèles. En plus, celui-ci parlait français en s’adressant à Dieu. Était-ce bien la même religion? Était-il sacrilège pour elle de se confesser, de communier en 2021?
Spontanément cet homme – déjà, elle ne pensait plus «ce prêtre» – l’avait crue folle. Verrait-elle des infirmiers venir la cueillir? Samuel avait formulé une crainte de ce genre quand il lui avait avoué venir du futur. Cette pensée lui donna envie de prendre la fuite en courant. Toutefois, dans ce monde étrange, une chose lui semblait familière: la statue de la Vierge dans le chœur. Elle croyait toujours pouvoir s’adresser à cette femme.
Le restaurant Henri était aussi magnifique que sur les photos affichées sur leur site Internet, avec ses plafonds très haut, ses coffrages et ses décors de plâtre. Des lampes de bronze pendaient du plafond. Des employés s’activaient derrière un grand comptoir. Au-dessus, des verres pendaient, accrochés à des supports.
— Vous avez des réservations? demanda le maître d’hôtel.
Son sourire de circonstance en ce jour de fête paraissait faux.
— Duval, répondit tout simplement Samuel.
L’homme prit des menus et les conduisit vers une table pour deux. En vérité, il s’agissait d’un alignement serré de tables placées devant une longue banquette. On changeait la configuration en les déplaçant un peu: une table pour dix, une pour six ou une autre pour huit. C’était selon. L’idée d’avoir des personnes qui écouteraient sa conversation ne souriait guère à Samuel:
— Si nos voisins ont commencé à boire à midi, comme il arrive souvent un 24 décembre, le niveau sonore risque de devenir intolérable.
— Ce n’est pas le genre de clients que nous accueillons, d’habitude.
— Ah! Vous allez fermer le bar?
Ou il se ferait dire d’aller souper ailleurs, ou le maître d’hôtel se montrerait accommodant. Comme Iris avait fait l’objet d’un examen attentif, il croyait en ses chances.
— Et l’une de celles-là? suggéra l’employé en montrant un emplacement près de l’entrée.
— Ce sera absolument parfait.
Quand ils furent assis, sa compagne lui chuchota:
— J’ai cru devoir réveillonner dans l’automobile.
La veille, son mari lui avait fait connaître le service à l’auto de McDonald’s.
— Tu es la cause de cette petite victoire.
— Je n’ai pas prononcé un mot.
— Mais ton charme agit. Je t’ai dit que tu étais ravissante avec cette coiffure et ce soupçon de rouge?
Au moins dix fois, depuis la veille. Aussi elle hocha la tête.
— Ici, il pourra plus facilement t’admirer.
Pour Iris, chaque fois qu’on l’observait, c’était à cause de l’incongruité de sa présence.
Comme une serveuse s’approchait, Samuel demanda:
— Que voudrais-tu boire? Moi, je commencerai par du vin blanc.
— Moi aussi.
C’était déjà un progrès. Souvent, devant l’offre d’alcool, elle se muait en militante de la ligue antialcoolique. La jeune fille apporta la carte. Ce serait un Muscadet. Quand elle fut partie, il reprit avec l’esquisse d’un sourire:
— Je vais prendre les huîtres en entrée, si tu préfères autre chose, libre à toi.
Iris regarda un instant vers un présentoir en arc de cercle. Des huîtres étaient bien posées sur un lit de glace broyée.
— Je vais essayer.
— Tu es certaine?
D’un mouvement de la tête, elle acquiesça. Ce serait le soir de toutes les audaces. Lorsqu’ils furent servis, la jeune femme le regarda en prendre une première, mettre un peu de citron, puis l’avaler. Il prit ensuite une gorgée de vin.
— Tu aimes vraiment ça?
— Absolument! Même si l’effet est un peu étrange. Tu y vas d’un coup.
Iris s’exécuta en plissant le nez, elle eut un petit frisson et ensuite avala la moitié de son verre.
— Très étrange.
Pourtant, elle en reprit plusieurs, sans grimacer. La conversation porta sur des sujets légers, même s’il leur fallait hausser le ton pour couvrir le bruit ambiant. Le plat principal s’accompagna de vin rouge et le repas se termina avec de l’armagnac. Quand ils sortirent, une neige légère tombait du ciel. Sur le trottoir, la tête rejetée un peu vers l’arrière, ils regardèrent les flocons descendre vers leur visage. Au contact de la peau, chacun ressemblait à un petit baiser mouillé.
Samuel attira sa femme contre lui, l’embrassa et lui glissa à l’oreille:
— C’est un moment parfait.
— … Tu as raison, souffla-t-elle.
Sa voix lui parut un peu voilée. Des émotions vives, peut-être contradictoires, se bousculaient chez sa compagne. Même s’il garda ses yeux plongés dans les siens, aucune confidence ne vint. En caressant sa joue du bout de ses doigts gantés, il remarqua:
— Je peux appeler un taxi, mais ce soir nous risquons d’attendre très longtemps, et c’est trop loin pour marcher. Voudrais-tu de reprendre le métro pour rentrer?
Elle le voulut bien. Dans l’escalier de la station, il posa la main sur la rampe en commentant:
— Je suis un peu pompette, je pense.
Sa compagne aussi à en juger par sa façon de s’accrocher à lui.
Dans le métro, l’affluence était assez grande et des passagers adressaient des «Joyeux Noël» à de parfaits inconnus. Ces gens se rendaient à des réunions familiales ou amicales. La morosité grandissante d’Iris tenait peut-être à l’absence des siens.
Ils descendirent à la station Université-de-Montréal et regagnèrent leur chambre en silence.
Tous les deux étaient passés par la salle de bains afin de se préparer pour la nuit. Quand Iris revint dans la chambre, elle trouva son compagnon sous les draps, et sur l’écran du téléviseur, il y avait un feu de foyer. Le crépitement des flammes s’entendait très bien
— Je n’ai jamais pu en avoir un, aussi pendant la période des Fêtes, je syntonise souvent ce poste.
— C’est une parfaite imitation.
— Chaleur en moins.
Quand elle fut étendue à ses côtés, Samuel adopta la posture propice aux conversations sérieuses: il se coucha sur le côté, tourné dans sa direction. Comme sa compagne s’étendit sur le dos, il allongea le bras afin de la forcer à lui faire face.
— Je comprends que pour toi ce n’est pas un vrai Noël, puisque le dernier date d’un peu plus de six mois. Ce n’est tout de même pas une raison pour te montrer aussi morose.
— Ce n’est rien, il y a des jours comme ça…
— Tu ne crois pas que je mérite de savoir?
— … Je suis tellement inquiète.
La réponse était venue après une longue hésitation, dans un sanglot. Samuel l’attira tout contre lui et esquissa une caresse dans son dos.
— Quand nous aurons les résultats des tests, nous aviserons. Si nécessaire, revenus chez nous, nous nous adresserons à l’Hôpital de la Miséricorde.
En 1924, c’était l’établissement où des centaines de jeunes filles célibataires accouchaient afin de donner leur enfant en adoption. Les plus chanceux seraient accueillis dans une famille aimante. Cependant, des histoires d’horreur y abondaient également.
— Ce n’est pas ça. Enfin, pas seulement ça…
— Alors explique-moi.
— J’ai peur que tu ne veuilles pas revenir.
— Jamais il n’a été question de ça. Je viens d’acheter une propriété en 1924.
Le couple évoquait ces deux époques comme des pays différents. Un peu comme s’il disait: «Je ne compte pas quitter la Floride, je viens de m’y acheter un appartement.»
— Non, le corrigea Iris, tu m’as acheté une propriété, à moi, pour que je ne sois pas dans le besoin après ton départ. C’est très généreux, seulement…
Décidément, les gestes les mieux inspirés pouvaient être perçus comme machiavéliques.
— Pourquoi voudrais-je t’abandonner? Tu ne penses pas que si c’était mon intention, je m’épargnerais ces rendez-vous médicaux? Honnêtement, le plaisir n’était pas ma première motivation, lors du spermogramme.
— … Alors tu vas me retenir ici?
— Tu oublies que, par deux fois, j’ai quitté mon époque pour rejoindre la tienne. Et la seconde fois, c’était dans l’intention de te rejoindre, toi.
— … Tu ne peux pas vouloir abandonner cette vie où tout est facile, comparativement au Montréal de mon époque.
— Tu crois que tout est facile?
— Ces restaurants où tu m’emmènes, la salle de concert, la musique sur demande, tous tes appareils, les films, les livres, les journaux…
Samuel regrettait maintenant sa présentation de tous ces gadgets qui meublaient son existence. Il montrait plus d’enthousiasme pour les produits Apple que Steve Jobs ne l’avait jamais fait lors de ses présentations annuelles des dernières innovations.
— Criss, ton auto te dit où aller et en plus, tu peux choisir le sexe et l’accent de cette voix! explosa-t-elle.
Le gros mot de la jeune femme trahissait tout son désarroi. À son époque, aucune femme un tant soit peu respectable ne s’exprimait de cette façon.
— Avant d’imaginer que je pourrais un jour y aller, je me suis passionné pour ton époque au point d’en faire mon travail quotidien. J’y suis allé une première fois pour visiter, puis une seconde pour m’installer. Effectivement, j’aime te montrer mon monde et je voudrai certainement revenir encore afin de gagner de l’argent et pour profiter des progrès de la médecine pour toi ou pour moi. C’est tout.
— Pas pour y demeurer? Parce que si tu tiens à moi, tu peux me forcer à rester ici.
— Tu me vois m’adresser à un tribunal pour ça?
— Tu n’as pas du tout besoin d’un tribunal. Chez moi, les femmes se marient et élèvent leurs enfants. Les époux assurent la subsistance de la famille. C’est un contrat. Moi, je ne suis pas capable de respecter ma part de cet engagement.
— Nous avons un contrat un peu différent toi et moi. D’abord, nous essayons d’être bien ensemble. Je pense que nous y arrivons. Avec des enfants, je crois que nous serions mieux. Sauf que je ne veux pas que le fait d’en être privés nous rende malheureux.
— Que trouves-tu en 1924 pour compenser ce que tu perds?
— Toi, tes proches, une vie plus simple, prévisible dans une certaine mesure. Avec quelques amis en plus et les moyens de voyager, je n’aurai plus grand-chose à désirer.
Au cours des deux dernières minutes, elle avait reniflé quelques fois et s’était essuyé les yeux avec un coin du drap. Comme si sa frayeur s’estompait.
— Il doit être minuit, non? demanda-t-elle.
— Presque, fit-il en regardant sa montre.
— Nous avons le feu et un lit confortable. Nous pourrions célébrer Noël.
C’était nouveau: si elle ne se dérobait pas, jamais elle ne prenait l’initiative.
Finalement, ils célébrèrent Noël pendant un long moment, puis passèrent de nouveau sous la douche. En regagnant le lit, Samuel remarqua:
— Compte tenu de l’heure, je suis mieux de régler le réveil, sinon nous manquerons la messe.
— Si c’est pour moi, ne te donne pas cette peine.
La jeune femme se glissa nue sous les draps. Encore une fois, une première.
— Je vais t’accompagner, comme je le fais toujours, insista-t-il en la rejoignant.
— En sortant de chez le coiffeur, je me suis arrêtée à l’église Saint-Viateur pour me confesser et adresser une petite prière à la Vierge pour le succès de ce traitement. Durant ma confession, j’ai confié au prêtre que je venais du passé afin de consulter dans une clinique.
Après cette confidence, Iris demeura silencieuse un instant. Samuel ne savait absolument pas quoi lui dire. Il se contenta donc de l’attirer vers lui. Elle poursuivit alors sa réflexion.
— Si la volonté de Dieu était de me faire naître à une époque où des traitements de ce genre n’existaient pas, je commets peut-être un sacrilège en les cherchant dans le futur. J’ai posé la question à ce prêtre. Il m’a conseillé de parler à mon médecin… Il ne parlait pas de ma fertilité, mais de mon état mental. Cela m’a rappelé combien tu craignais de te faire enfermer quand tu m’as appris d’où tu venais.
— Tu sais, de nos jours, n’importe qui peut affirmer n’importe quoi sans rien risquer. Tu n’as qu’à écouter les sans-abris dans les rues ou les politiciens sur toutes les tribunes. Maintenant, plutôt que d’enfermer les gens, les médecins leur prescrivent des pilules.
— Ma religion n’existe plus vraiment, ici.
— Que voulais-tu qu’il te réponde? Malgré tous mes arguments, avant de venir ici, toi-même tu demeurais convaincue que je te racontais des salades. Le curé de ta paroisse en 1924 ne t’aurait pas plus crue, lui non plus.
— Je sais. Mais moi, je ne prétends pas conseiller mes semblables dans le domaine spirituel. Je m’attendais à être écoutée, pas à être traitée de folle.
En 1924 aussi, son rapport aux représentants de Dieu risquait d’être modifié. Exactement deux semaines après son arrivée dans le futur, elle exigeait plus de respect et de considération. Le désir d’être vue comme une égale faisait son chemin.
Le rapport d’Iris à la science serait également changé. Le 28 décembre, ce fut un peu moins nerveuse qu’elle entra dans la salle de la clinique pour enlever son pantalon. Cela tenait à quelques motifs: l’absence de règles, la quasi-certitude d’avoir encore affaire à une femme, et l’habitude. Soucieuse de respecter à la lettre les directives contenues dans le document d’information, elle passa à la toilette avant de s’asseoir dans la salle d’attente.
Elle espérait que cet examen se déroule avec la même femme que lors du premier. Ce ne fut pas le cas. Cependant, le lit muni d’étriers était au rendez-vous. Le spéculum lui parut tout aussi désagréable que toutes les fois précédentes. L’introduction de la sonde dans la cavité utérine lui tira une petite plainte.
— Je suis désolée, madame, s’excusa la technicienne. C’est le seul moment un peu douloureux de la procédure.
Il s’agissait de la stricte vérité. La sonde servait à injecter un produit de contraste iodé. Avec un appareil à rayons X placé au bout d’un bras articulé, l’employée réalisa une succession de clichés en lui faisant prendre des positions diverses. Les mouvements devaient permettre au produit de se répandre dans l’utérus et les trompes. Et, chaque fois, venait la même directive:
— Ne bougez pas, ne respirez pas.
Finalement, le tout se termina par une question:
— Avez-vous apporté une serviette hygiénique? Ce produit voudra sortir.
— Oui.
— Vous ressentirez peut-être des douleurs semblables à celles des règles. Dans ce cas, prenez des Advil. Si jamais vous perdez un peu de sang, téléphonez à la clinique. Vous avez un numéro d’urgence. Bien que je ne pense pas que cela se produira, puisque tout s’est bien déroulé.
Pendant cette courte conversation, Iris s’était relevée pour endosser le peignoir.
— Vous avez vu quelque chose?
La technicienne eut un sourire. Excepté celles qui redoutaient un fibrome ou une tumeur, toutes les clientes tenaient à avoir la primeur des résultats.
— Je rédigerai un rapport indiquant que je n’ai vu aucune anomalie. Votre médecin vous donnera de plus amples informations.
La quasi bonne nouvelle fit en sorte que le «Merci, madame» fut presque joyeux. C’est avec un sourire sur les lèvres qu’elle rejoignit Samuel.
— Alors? demanda-t-il.
— Tout semble beau.
Samuel avait la prétention de pouvoir prédire le diagnostic à venir sur la base de l’attitude de la docteure Lamia Zeidane: si celle-ci évitait leur regard, l’annonce s’avèrerait particulièrement mauvaise.
Lorsqu’ils se retrouvèrent assis devant l’endocrinologue, l’exercice divinatoire fut un peu difficile.
— Madame Duval, après vos deux examens, je ne trouve aucune cause d’infertilité.
Un bref instant, Iris parut immensément soulagée, puis tout de suite, son visage se troubla. Sans le regarder, elle chercha la main de Samuel. «La mauvaise nouvelle est pour moi», songea-t-il.
— Quant à vous, monsieur Duval, les résultats sont plus ambigus. J’aurais envie de vous dire: à la limite de la normalité. Vos spermatozoïdes sont relativement peu nombreux, peu mobiles, sans compter que plusieurs sont morts ou difformes.
Elle utilisait beaucoup de mots pour énoncer une vérité qui sembla toute simple à Samuel. Il résuma:
— Donc, je suis infertile.
— Je n’ai pas dit ça. Que faites-vous dans la vie?
— Je suis professeur d’histoire.
La médecin hocha la tête, puis expliqua:
— Disons que les possibilités que vous ayez quinze enfants sont faibles. En fait, la majorité des hommes dans votre condition ne fréquentent pas une clinique comme celle-ci parce qu’ils ont des enfants malgré tout.
— Vous nous dites de continuer à essayer?
— Je n’ai pas eu l’impression que cela représentait un effort surhumain pour vous.
Tout en souriant à la formulation, il acquiesça d’un geste de la tête.
— Ce doit être réciproque, car votre femme pose sur vous un regard attendri depuis un instant.
La médecin regarda Iris dans les yeux pour l’inclure dans la question:
— Avez-vous connu une inquiétude, un stress important depuis votre mariage?
Iris fit oui d’un geste de la tête.
— Dans ce cas, dix jours bien tranquilles au soleil seront sans doute aussi efficaces qu’un traitement hormonal pour monsieur.
L’idée d’un voyage était également venue à Samuel. Mais il était impossible d’obtenir un passeport pour une femme décédée dans les années 1970.
— Voici donc ce que je vous propose comme stratégie afin d’avoir l’assurance que la physiologie ne pose vraiment pas d’obstacle: le test de Hühner. Madame, vous êtes au dixième jour de votre cycle d’après les informations que je possède. Avez-vous eu un rapport sexuel récemment?
— … À Noël, répondit Iris.
— Donc, il y a trois jours. C’est parfait. Je peux faire ce test jeudi, ça en fera cinq. Il faudra prévoir vos prochains rapports pour le matin de ce jour-là. Par contre, en attendant…
Elle agita l’index de droite à gauche pour signifier un interdit. Ce serait le 30 décembre.
— Je vous recevrai tous les deux le lundi suivant, en matinée.
On serait alors le 3 janvier. Iris n’y échapperait pas, elle visiterait un peu 2022. Après avoir confirmé les deux prochains rendez-vous avec le personnel de la réception, les Duval quittaient la clinique.
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