Passe temps T2 : L'avenir au passé
Chapitre 7
Rue Saint-Denis, Samuel réussit à se garer sans mal près du restaurant Les 3 Brasseurs. C’était si inattendu, à presque midi, qu’il commenta à l’intention de sa compagne:
— C’est certainement un bon jour pour moi. Je devrais acheter un billet de Loto-Max.
Il lui expliqua comment la loterie fonctionnait jusqu’à ce qu’ils entrent dans le restaurant.
— Ah! Toutes les associations de dames patronnesses tiennent des tirages de ce genre dans notre paroisse pour financer leurs bonnes œuvres.
— Dans le cas de Loto-Max, les gouvernements sont les organisateurs, et le premier prix se compte en millions. Évidemment, en argent de 1924, tu dois diviser par environ cinquante.
Comme chaque fois qu’il en avait la possibilité, Samuel choisit une table près des grandes fenêtres donnant sur le trottoir.
— C’est tout de même beaucoup d’argent, avança Iris.
— Oui, de quoi nous procurer une vie oisive et très confortable pour les prochaines décennies. Ici ou à la maison.
Un serveur vint leur remettre des menus. Quand il se fut éloigné, Samuel lui demanda si elle désirait une bière pression.
— Pas d’alcool pour moi, merci.
— Veux-tu un Perrier? Si tu n’aimes pas, nous commanderons autre chose.
— Ces derniers jours, j’ai mangé un peu trop…
— Dans ce cas, je te conseille une salade.
Même si Samuel voyait bien son visage soucieux, ce ne fut qu’après avoir reçu leur repas qu’elle aborda l’un de ses nombreux motifs d’inquiétude:
— Tout à l’heure, les honoraires étaient élevés, et ils ne comprenaient pas les examens proprement dits. Tu… Tu peux te le permettre?
— Quand je suis parti d’ici, j’ai laissé un bon montant à la banque. Tu n’as pas à t’inquiéter de ça.
— As-tu une idée de ce que ça coûtera?
— Quelques milliers de dollars. À nouveau, divise par cinquante.
— Nous avons un rendez-vous le 28 décembre, poursuivit-elle. Nous ne passerons pas Noël en famille.
— Au contraire. Dans dix jours, ce sera le Noël de la famille que nous formons tous les deux. Et dans six mois, ce sera avec la famille élargie.
— Ça prendra longtemps, ces examens?
— L’infirmière a dit que tu devais prendre ta température sur un cycle. La médecin saura sans doute parfaitement à quoi s’en tenir dans un mois et quelques jours. Ensuite, tout dépendra du traitement.
— Je ne pensais pas que ce serait aussi long.
— D’un autre côté, tu as déjà appris quelque chose d’important: cette maladie ne t’a sans doute pas rendue stérile.
Ce qui n’était pas vraiment une bonne nouvelle, puisque l’absence de grossesse pouvait tenir à leur hérédité respective.
— Ces examens vont nous gâcher un peu la vie. Mais nous trouverons à nous occuper. Que penserais-tu d’un concert? Nous regarderons les programmes à la maison.
Ses efforts pour lui faire plaisir tirèrent un sourire à la jeune femme.
— Évidemment, je devrai aussi passer de longues journées à effectuer mes recherches sur Internet. Si tu pouvais me parler à tout moment, te sentirais-tu assez en confiance pour explorer la ville sans moi? Parce que si tu demeures étendue sur le lit pendant quatre semaines, tu deviendras neurasthénique et obèse, blagua-t-il.
— Ton époque me paraît si étrange.
— À moins de t’aventurer dans des mauvais lieux, la nuit, la ville est plus sûre aujourd’hui qu’en 1924. Crois-moi.
Elle secoua la tête de droite à gauche pour exprimer son scepticisme.
— Pense au vol du 1er avril!
Trois mois plus tôt, des convoyeurs d’argent de la Banque d’Hochelaga avaient été attaqués en plein jour, dans la rue, par un groupe de criminels. Un commis et l’un des voleurs étaient morts dans l’échange de coups de feu. De nombreuses arrestations avaient suivi.
— L’automne prochain, cette histoire se terminera par plusieurs pendaisons.
Après cette évocation, elle pouvait difficilement décrire son époque comme particulièrement sûre.
— Et comment je pourrais te parler à tout instant?
— En sortant d’ici, nous t’achèterons un téléphone comme le mien. Non seulement tu pourras me contacter, mais il te servira pour trouver ton chemin. Comme dans la voiture.
— Je ne saurais pas.
— Depuis que je te connais, tu ne m’as jamais donné l’impression d’être moins intelligente que moi.
Le respect et la considération que lui vouait son mari avaient un mauvais côté: jouer à l’enfant sans ressource ne fonctionnait pas toujours. À cet instant, une femme s’approcha de la table. Dès que Samuel la vit, son visage se durcit.
— Je t’ai vu de la rue, l’apostropha l’inconnue. Tu deviens un habitué.
— C’est vraiment un hasard. C’est seulement la seconde fois que je viens ici depuis septembre, répondit-il en se levant.
Le malaise était si évident que la femme demanda en posant les yeux sur Iris:
— Je dérange?
— … Je vais être honnête avec toi: oui, tu déranges. Je suis en quelque sorte en voyage de noces avec ma femme. Iris, voici Danielle. Comment dire? Une ancienne accointance.
Iris se contenta d’un petit mouvement de la tête, en guise de salut. Un geste que l’autre ne lui rendit pas.
— Un voyage de noces? Tu me niaises.
— Pas sur un sujet aussi sérieux. Tu vois?
Il posa sa main à plat sur la table, près de celle de sa femme, pour lui permettre de voir les anneaux assortis. Danielle demeura interdite un instant avant de quitter les lieux d’un pas raide.
— Tu viens de rencontrer l’une des raisons de mon excursion en 1921, offrit-il en guise d’explication.
— C’était ta fiancée?
— Ça décrit bien ce que je ressentais. Par contre pour elle, j’étais une connaissance parmi d’autres.
C’était trop peu. Samuel entreprit le récit d’une relation visiblement à sens unique, avec une personne qui partageait ses faveurs avec d’autres hommes.
— Tu me crois? demanda-t-il alors qu’Iris demeurait silencieuse.
— Oui. J’ai vécu la même situation. Je comprends pourquoi tu parais si en colère contre Jean.
— Devant la tromperie, je me suis senti un parfait imbécile, comme toi. En plus, lui t’a rendue malade. Encore aujourd’hui, si je le croisais dans un coin sombre…
Iris tendit la main pour la poser sur la sienne.
— Tu as voulu partir loin pour ne plus risquer de la voir?
— Je ne risquais pas vraiment de la voir compte tenu de la population de la ville. Cet incident, aujourd’hui, est encore plus improbable que de gagner au Loto-Max. Je voulais plutôt changer de décor, vivre de nouvelles expériences dans un lieu exotique. Ce n’était pas un exil définitif, j’avais de quoi vivre pendant un an. Puis je t’ai rencontrée.
«Tu as toutes les qualités de cœur qu’elle n’a pas, et aucun de ses défauts», compléta-t-il mentalement. Chacun reprit sa fourchette. Après quelques minutes, Iris fixa son regard dans le sien avant d’ajouter:
— Pour le téléphone, c’est d’accord, seulement si ça ne te crée pas des difficultés financières, par exemple.
— Tu sais, il y a un bon côté au fait d’habiter en 1924. Si je ne paie pas mon compte Visa, personne ne pourra me poursuivre.
Avant de reprendre la voiture, Samuel entraîna sa femme vers le sud afin de lui montrer l’Université du Québec à Montréal, au coin de la rue Sainte-Catherine. La façade de l’église Saint-Jacques, encastrée dans le mur de brique de l’établissement, créa une forte impression sur elle.
— Où les gens vont-ils, le dimanche?
— Dans d’autres paroisses. Comme tu as vu dimanche dernier, l’église Saint-Enfant-Jésus du Mile-End était presque vide. Une large majorité des gens ne pratiquent plus, même si la plupart du temps ils sont baptisés. Certains temples sont tout simplement démolis, comme celui-ci. D’autres ont changé de vocation: plusieurs ont été transformés en immeubles d’habitation.
Devant la mine désolée de sa compagne, il expliqua:
— La religion ne joue plus le même rôle qu’à ton époque, au Québec. Les religieuses ayant une moyenne d’âge de quatre-vingt-dix ans environ, elles seront bientôt toutes disparues. En 1924, des Québécois vont convertir des païens dans d’autres pays. Aujourd’hui, il arrive que des Africains viennent prendre en charge des cures ici parce qu’il n’y a à peu près plus de nouvelles vocations.
— … Jamais je ne pourrais m’y habituer.
— Parce que tu as grandi dans une autre réalité. Tu t’y ferais, tu sais. Tout comme je me fais à 1924. Là, je joue un jeu, mais un jour je prendrai peut-être cela au sérieux.
En prononçant ces mots, Samuel s’inquiéta de faire naître chez sa compagne le désir d’œuvrer à sa conversion. L’idée de son salut devait bien la tenailler un peu.
Il l’entraîna plus loin vers le sud tout en jouant au guide touristique:
— Comme tu vois, il ne reste plus rien des locaux de l’Université de Montréal. Si l’édifice de l’École des hautes études commerciales existe encore sur Viger, il remplit une autre fonction. L’institution est maintenant installée sur le campus de l’Université de Montréal.
— Tu veux dire que tu enseigneras de nouveau sur la montagne?
— Non. Cela se passera en 1969.
Malgré tous ces changements, du côté ouest de la rue, Iris voyait des maisons au style familier. Seule leur vocation avait changé. Aujourd’hui elles abritaient souvent des commerces.
Ils marchèrent jusqu’au CHUM avant de rebrousser chemin. Au moment de monter dans la voiture, Samuel annonça:
— Comme la rue Saint-Catherine est maintenant un sens unique allant vers l’est, je vais descendre un peu plus bas pour aller vers l’ouest, et revenir ensuite.
Le temps de se diriger vers le boulevard René-Lévesque – Dorchester, pour Iris –, il put lui expliquer l’enchevêtrement des rues à sens unique. Quelques minutes plus tard, il s’arrêtait rue Sainte-Catherine, près de l’intersection de la rue Crescent. En entrant dans la boutique Apple, Samuel commenta:
— Si tu savais tout l’argent que je laisse ici!
— Pour tous tes appareils ornés d’une pomme, je suppose. Il y a la même au-dessus de la porte.
— Exactement. Comme cet équipement n’est pas éternel, je compte même le remplacer en partie avant de rentrer à la maison. Aujourd’hui, je me contenterai d’un disque dur externe afin de stocker les numéros du Wall Street Journal, et d’autres textes.
Tout de même, à la façon d’un propriétaire d’actions, il fit faire le tour du magasin à sa compagne pour lui décrire la fonction et les performances de chacun des appareils. Comme si tout cela pouvait être intelligible pour une personne qui venait tout juste d’apprivoiser le miracle de la bouilloire électrique achetée le printemps précédent.
— Tout cela doit te faire tourner la tête, nota Samuel en sortant du commerce.
— … Je comprendrais peut-être mieux si tu me parlais chinois.
Il posa la main sur son épaule et se pencha pour lui embrasser la joue:
— Je te fais gagner ton ciel à m’endurer comme ça.
— Alors que tu devrais peut-être t’inquiéter de gagner le tien.
Il lui adressa un sourire amusé. Oui, ce sujet devait la tracasser au moins un peu.
— Passons maintenant à la boutique Vidéotron pour t’acheter un téléphone, et à un guichet pour que tu aies un peu d’argent liquide sur toi, puis nous rentrerons.
Comme il décida d’aller au Centre Eaton, cela leur prit tout le reste de l’après-midi. D’abord parce qu’il perdit une quarantaine de minutes pour trouver un espace de stationnement, ensuite à cause de ses arrêts multiples devant des boutiques pour informer Iris:
— Ici tu pourras trouver…
Cela pouvait être des vêtements, des chaussures, des appareils électroniques, de la nourriture. Chez Vidéotron, les choses se déroulèrent rondement: pour une centaine de dollars par mois, Iris pourrait utiliser un iPhone 11 pendant deux ans. Peut-être l’équivalent de deux dollars par mois en 1924.
— Tout de même, c’est cher, remarqua-t-elle en sortant du commerce.
— Ma carte a été débitée pour le premier mois, et le 15 janvier, ce sera pour le second. Si nous revenons ici dans cinq ans, cela coûtera un autre mois. C’est la même chose pour ma chambre en résidence et mon abonnement Internet. Ce sont des vacances vraiment très peu coûteuses.
Iris croyait en avoir à peu près fini des courses dans les magasins, quand son compagnon jugea que mieux valait lui procurer un sac, ne serait-ce que pour ranger ses nouvelles acquisitions. Ce fut l’affaire de quelques minutes. Ils terminèrent par un arrêt à un guichet automatique.
La soirée serait toute consacrée aux consultations médicales qui les attendaient. Étendu sur le lit, Samuel avait son MacBook sur ses cuisses. L’écran se répliquait sur le téléviseur.
— N’importe qui peut regarder ça chez lui? s’étonna Iris.
— Cela te semble choquant?
— … On ne parle pas de ces choses-là. Enfin, avec son médecin peut-être, quoique je trouve ça très difficile. Mais comme ça, devant une caméra…
Une vidéo d’une durée de moins de dix minutes sur l’échographie endovaginale venait de se terminer.
— Il n’y avait rien de déplacé ou de scandaleux, laissa tomber Samuel.
Après un instant, la jeune femme fit non d’un geste de la tête, tout en prenant soin de préciser encore:
— Personne ne parle de ça.
Le «ça» très vague englobait tout ce qui, de près ou de loin, pouvait référer à la sexualité ou à certaines fonctions biologiques «ignobles», comme l’excrétion. Samuel avait lu un article de journal de l’époque de sa compagne portant sur Marie-Anne Houde, la belle-mère de l’enfant martyre Aurore Gagnon. Le journaliste soulignait que lors de son procès, celle-ci était dans un «état intéressant». Une façon particulièrement ridicule d’évoquer une grossesse.
— Aujourd’hui, on en parle dans les médias et parfois de façon très explicite. Il m’arrive de penser que ça tourne à l’obsession ou à la vulgarité. Dans ce cas, je ferme l’appareil ou je cherche autre chose à regarder. Par contre, le film que tu viens de voir permet à une femme de savoir exactement ce qui l’attend avant de passer l’examen que tu subiras la semaine prochaine. Tu préférerais qu’on arrête?
— Non… Donc, quelqu’un va entrer cet objet à l’intérieur de…
Le silence finissait par être tonitruant, quand le résultat de l’éducation reçue était de priver une femme de mots pour désigner son propre corps.
— C’est une caméra. Tu as vu l’image, cela permet de voir… l’état des lieux.
Samuel aussi en venait à se livrer à une gymnastique verbale plutôt que de parler d’ovaire, d’ovule ou de trompe.
— C’est une femme qui fera l’examen? s’enquit Iris.
Pourtant, depuis des années, Gustave se livrait à des examens tout aussi intrusifs. Mais peut-être trouvait-elle cela plus facile avec un parent. Ou la peur d’une mort horrible avait anesthésié sa pudeur.
— Très probablement. Aujourd’hui nous n’avons vu aucun homme parmi le personnel de la clinique. Ce qui signifie que je serai examiné aussi par une femme.
Iris n’avait pas pensé à cet aspect de la question. Elle posa sur lui un regard curieux.
— Je ne sais pas si je me sentirais plus à l’aise avec un homme… confia-t-il. C’est une question d’habitude, sans doute. Souhaites-tu voir les autres vidéos?
— C’est vrai que si j’en regarde d’autres, je serai mieux préparée lors des rendez-vous. Le film suivant sera pour l’examen du 28 décembre?
— Oui, celui pour l’hystérosalpingographie.
Cette fois, elle vint se blottir contre lui. La vidéo de quelques minutes eut effectivement un effet rassurant.
— Maintenant, je crois que j’aurai du mal à me passionner pour ton téléphone.
Les visites médicales prenaient toute la place dans son esprit.
— Alors cherchons quelque chose de plus général sur le sujet de la fertilité.
Le sort tomba sur Découverte de mon infertilité, un témoignage d’une patiente française. En plus du récit plutôt pessimiste, Samuel dut traduire certains segments de la vidéo en «québécois». Le «putain, tu fais chier» tonitruant, destiné à l’amoureux de la blogueuse, fut l’objet d’une explication cocasse. Dans une vidéo ultérieure, la jeune femme était enceinte. L’histoire finissait donc plutôt bien.
La soirée se passa à écouter des témoignages de mères en mal d’enfant. Pour une femme qui ne parlait pas de «ça», Iris écoutait très bien. Quand elle se fut assez familiarisée avec le vocabulaire des cliniques de fertilité, Samuel put s’occuper de préparer le nouvel iPhone pour son utilisatrice. Non pas que le sujet ne l’intéressât pas, mais il avait l’habitude de ce genre de confidences adressées au monde entier.
Quand ils s’installèrent pour la nuit, un peu honteuse, sa compagne admit:
— Je me rends compte que je connais très mal mon propre corps.
— Demain, je chercherai quelques ouvrages médicaux.
— Je suis certaine que tu préférerais travailler, affirma Iris en sortant de la salle de bains.
— Et moi, je soupçonne que tu ne ressens pas une envie irrépressible de maîtriser cette technologie.
— … Tu me connais trop bien. Je devrais apprendre à mieux cacher mon jeu.
Pourtant, elle vint le rejoindre dans le lit, s’appuyant le dos au mur. Il éteignit l’appareil et le ralluma en lui expliquant comment faire.
— Sur cette fenêtre, tu dois entrer ton mot de passe. J’ai mis ta date de naissance.
Il tapa 1-8-9-3.
— Chaque appareil contient des dizaines d’applications.
Du pouce, il fit défiler quelques fenêtres, puis revint à la première.
— Toutefois, j’ai regroupé ici toutes celles qui te seront utiles. Il y en a sept, pas plus. Le fureteur, la messagerie, le courriel, dont tu n’auras pas vraiment besoin, le calendrier, l’appareil photo et l’endroit où atterriront les photos que tu prendras, et l’application Google Maps pour trouver ton chemin ou savoir où tu te trouves.
— … C’est beaucoup, constata-t-elle.
— En même temps, c’est simple. Tu te souviens des longues explications dans La Presse le printemps dernier, quand Bell Canada a annoncé la composition automatique des numéros de téléphone?
Ce service se limiterait d’abord à une seule section de la ville de Montréal. Un interminable article expliquait à la population comment composer un numéro sur le «cadran». Jusque-là, il fallait demander à la téléphoniste d’être mis en communication avec un autre abonné. Et cette employée enfonçait manuellement un fil dans une prise.
En comparaison, l’utilisation d’un iPhone se révélait presque un jeu d’enfant.
— Avec ceci, tu regardes dans les contacts, et tu cliques sur le nom de ton seul correspondant en 2021. Tu ne peux pas nier que c’est infiniment plus facile.
Il le fit sous ses yeux. Son propre téléphone sonna.
— Si je ne réponds pas, c’est que je dois être au petit coin. Laisse-moi un message et je te rappellerai un peu plus tard.
Pendant deux bonnes heures, il lui présenta les quelques applications, l’appela, lui envoya des messages, lui demanda de chercher des centres commerciaux et des églises avec le fureteur, et de trouver la meilleure façon de s’y rendre avec Google, que ce soit à pied ou en transport en commun.
— Montre-moi comment tu ferais pour te rendre à la cathédrale. Tu sais, avec son éclairage qui met en évidence les détails architecturaux, c’est un très bel endroit. Tu aimeras.
Quand il ferma enfin le téléphone, elle soupira:
— J’espère que ça marchera, cette histoire de fertilité… Tu expliques bien et tu es patient. Tu pourras donc apprendre aux enfants à parler et à être propres.
— J’essaierai, même si ce genre d’enseignement sera une première. Tu sais, mes étudiants ont déjà un assez bon vocabulaire, et j’espère qu’ils sont tous propres. Maintenant, es-tu prête à venir manger?
— Ensuite, tu feras comme la maman oiseau, tu me pousseras hors du nid?
— Tout doucement. Et pour un vol aussi court que tu le voudras.
La jeune femme hocha la tête. En sortant de la chambre, elle portait un petit sac noir en bandoulière contenant son téléphone, la carte de crédit de Samuel «pour les urgences», et deux cents dollars en liquide «juste au cas».
Quand il revint seul à la résidence, Samuel mesura combien il ferait un parent facilement inquiet. Néanmoins, comme ils en avaient pour au moins un mois dans ce monde, demeurer enfermés à deux dans la chambre deviendrait intenable. Et impossible de toujours lui servir d’escorte: il devait s’occuper de ces fameux journaux.
Cependant, assis sur le lit avec le MacBook sur les cuisses et le téléphone à portée de main, Samuel n’arrivait pas à se concentrer vraiment. Systématiquement, il omit de télécharger certains numéros du Wall Street Journal, pour se retrouver avec quatre copies de certains autres. Puis quand il entendit le bip de son téléphone, ses tripes se nouèrent. Il devait lui être arrivé quelque chose. Il vit un texto et l’ouvrit pour découvrir un selfie de sa femme sur le parvis de la basilique Notre-Dame, un petit sourire victorieux sur le visage.
— Toi, ma chère, tu es plus orgueilleuse que peureuse, murmura-t-il.
Et tout de suite, un second texto arriva.
Tu m’as dit que l’horloger ne vieillissait pas. Si je ne craignais pas de
me promener dans ce quartier une fois la nuit tombée, j’irais voir
combien il a de rides maintenant. Je marche encore un peu, puis je
rentre. Baisers. Iris.
Après ça, il put enfin se concentrer sur son travail.
Iris avait marché jusqu’au pavillon Marie-Victorin. Voir les étudiants – principalement des étudiantes, en fait – entrer et sortir excita sa curiosité, aussi elle se retrouva bientôt à l’intérieur. Le cercle de colonnes rouges dans le hall, avec des chapiteaux dorés, et les murs aux couleurs criardes lui parurent du plus mauvais goût.
Elle chercha un banc où s’asseoir et sortit son téléphone pour chercher les principales églises de Montréal. En matinée, Samuel avait cité la cathédrale, quoique son intérêt se portât plutôt sur la basilique Notre-Dame, à cause de souvenirs d’enfance liés à cet endroit. Même si Google lui donna un trajet d’autobus, la proximité de la station de métro Édouard-Montpetit, juste devant la porte du pavillon, et de la station Place-d’Armes tout près de sa destination, l’amena à opter pour ce moyen de transport.
Quand elle rangea son appareil, elle remarqua un groupe d’étudiantes marchant vers la cafétéria. Surtout, leur tenue: leurs jeans montraient de larges déchirures sur les genoux et les cuisses. Et le T-shirt à manches courtes de l’une révélait des tatouages allant des poignets jusqu’au-dessus du coude.
«Comment peut-on être aussi jolie et tout ruiner en s’accoutrant de cette manière?» se désola-t-elle. Les jeans étaient un moindre mal, on les enlevait en dix secondes. Tandis que ces bras tatoués…
Plutôt que de s’attrister des fautes de goût des autres, elle sortit afin d’aller prendre le métro. Pendant cinq minutes, elle regarda la carte du réseau, puis descendit jusqu’au quai, attendit le wagon allant vers Snowdon, pour prendre une autre direction à cet endroit. Pendant le trajet, la multiplicité des origines des passagers la laissa perplexe. En 1924, dans les transports en commun, la quasi-totalité des usagers étaient blancs. La présence de Noirs ou d’Asiatiques retenait inévitablement l’attention. Cela ne signifiait pourtant pas l’absence de diversité: les immigrants arrivaient de divers pays d’Europe, et pratiquaient de nombreuses religions. Tout de même, l’appartenance raciale commune laissait une impression d’uniformité.
Une fois à l’extérieur, la jeune femme eut de nouveau recours au téléphone pour s’orienter jusqu’à la rue Notre-Dame. La vue des clochers familiers lui tira un soupir de soulagement. Dans le Montréal de 1924, si des femmes seules marchaient dans des rues familières pour faire des courses ou se rendre chez des connaissances, elles ne pouvaient se livrer ainsi au tourisme sans faire sourciller. Pourtant, Samuel avait raison: la nouveauté de l’exercice l’intimidait, mais elle ne se sentait guère menacée.
En s’approchant du parvis de l’église, elle vit deux jeunes femmes se tenir l’une contre l’autre. La plus grande tenait un téléphone à la main.
— Souris, je prends une photo de nous avec la basilique.
L’idée lui parut excellente. Elle s’approcha pour les regarder faire. Ensuite, elle étudia l’application photo de son téléphone et effectua quelques tentatives. Une fois la méthode du selfie maîtrisée, elle se planta devant la basilique afin de prendre quelques clichés, puis elle entra à l’intérieur. Immédiatement, elle se sentit récompensée de ses efforts. Comme Samuel l’avait mentionné, l’éclairage soulignait les détails les plus remarquables du décor: le maître-autel, l’orgue et ses grands tuyaux, la chaire, le plafond étoilé. Pendant une heure, elle explora les lieux et prit de nombreuses photographies. Pouvoir les regarder tout de suite et éliminer celles qui lui plaisaient moins rendait l’expérience tellement plus simple. D’habitude, il lui fallait attendre plusieurs jours pour recevoir de petites photographies en noir et blanc.
Près d’un autel latéral, elle vit un alignement de cierges et de lampions. Sur le mur, Marguerite Bourgeoys enseignait à de jeunes Amérindiens. Iris se sentit étrangement solidaire de ceux-ci: ils se trouvaient dans un monde en plein bouleversement, dont ils ne comprenaient ni la langue ni les usages. Elle fouilla dans son sac pour chercher quelques dollars, les mit dans la boîte réservée aux offrandes et alluma l’un des plus gros lampions.
— Très Sainte Vierge, marmotta-t-elle, donnez-moi un coup de main au sujet de cet enfant. Je ne désire pas mettre au monde l’enfant de Dieu. Celui de ce grand escogriffe me rendra tout à fait heureuse.
Iris regarda autour d’elle, inquiète que quelqu’un ait entendu son étrange prière. Dans un monde où les églises étaient désertes le dimanche, plus personne ne devait adresser ses prières à la Vierge. Et pour les problèmes de fertilité, c’était à la science qu’on demandait des faveurs, pas au ciel. Malgré tout, elle décida de chercher une statue de sainte Anne pour lui adresser, à elle aussi, une prière. Après tout, celle-là s’y connaissait dans les naissances tardives.
Ensuite, ce fut assise dans un banc qu’elle chercha longuement la façon d’envoyer une photographie dans un texto. C’était une façon de dire à Samuel: «J’ai réussi.» Avant de partir, elle alla se planter devant la crèche. L’enfant Jésus y serait déposé le 25 décembre. Certaines pratiques demeuraient intactes.
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