Passe temps T2 : L'avenir au passé
Chapitre 2
Alors que Samuel sortait du bureau de son directeur de thèse, Iris quittait la maison. Arrivée rue Durocher, elle emprunta la porte donnant accès au cabinet du docteur Veilleux. Revenir à cet endroit pour une consultation médicale après leur réunion familiale de la veille la rendait un peu mal à l’aise.
Après quelques minutes, Ève vint la rejoindre dans le couloir servant de salle d’attente.
— Tu sais, je peux voir mon médecin toute seule après tant d’années, fit remarquer Iris.
— Ça, j’en suis certaine. C’est l’habitude…
Sur ces entrefaites, la porte du cabinet s’ouvrit et une femme en sortit.
— Vous verrez, madame Cazeneuve, bientôt vous irez mieux, la rassura Gustave.
La vieille patiente se confondit en remerciements et après avoir salué les deux femmes d’une inclination de la tête, elle quitta les lieux.
— Iris, tu peux entrer.
— Oui, je connais la routine. Je passe tout de suite de l’autre côté, répondit-elle en se rendant dans la salle d’examen.
Elle n’irait quand même pas jusqu’à s’étendre sur le dos et mettre ses pieds dans les étriers avant qu’il n’arrive. Les auscultations se succédaient maintenant à un rythme moins soutenu grâce aux bons résultats. Toutefois, Samuel demeurait inflexible: mieux valait s’assurer que la maladie ne pointait pas à nouveau le bout de son nez. Et, dans le cas de mauvaises nouvelles, il était prêt à l’emmener au siècle suivant pour recevoir des soins.
Gustave procéda à l’examen avec son sérieux habituel. Quand ils revinrent dans le bureau, Ève demanda à sa sœur en se levant:
— Tu passeras me voir dans un instant?
Iris acquiesça d’un geste de la tête. Après le départ de sa femme, le praticien commença:
— Je ne vois aucune trace de récidive, mais…
— … ce serait plus prudent de passer à l’hôpital, compléta la jeune femme avec un sourire.
— Tu as tout compris… Dis-moi, est-ce que Samuel voit un autre médecin?
— Je ne pense pas. Depuis que je le connais, jamais il n’a été malade.
— Tu n’as pas de symptômes, bien que je ne puisse être absolument sûr que tu n’es pas contagieuse.
Si certains médecins garantissaient une guérison complète dans des annonces publiées dans les journaux, Gustave se montrait plus précautionneux. Il continua:
— Ce serait plus prudent s’il subissait un examen. Mais peut-être est-il trop intimidé pour que je l’examine, à cause du lien de parenté.
— Tu me dis ça à moi?
La situation tira un éclat de rire à la jeune femme. Le praticien s’amusa de la repartie.
— Dis-lui de venir me voir. Tu pourras demeurer dans cette pièce, si ça peut le rassurer.
— Je le lui répéterai sans oublier un seul mot.
Normalement, elle aurait dû le remercier pour ensuite s’empresser d’aller faire la bise à sa filleule. Pourtant, Iris demeura immobile. Après un silence, Gustave demanda:
— Il y a autre chose qui t’inquiète?
— Voilà plus de deux ans que je suis mariée et il ne se passe rien…
— C’est-à-dire que…
Iris mit un instant avant de comprendre, puis le rose lui monta aux joues.
— Non, non. Au contraire… Mais même si nous faisons tout pour que ça arrive, je ne tombe pas enceinte. Tu crois que c’est à cause de cette maladie?
— C’est possible. D’un autre côté, tes examens ne montrent rien qui cloche. Cela peut tenir aussi à Samuel. Tous les samedis, La Presse a beau publier les photographies de familles de quinze enfants, il en existe aussi qui n’en ont aucun.
— Il n’y a pas de traitement pour ça?
Gustave secoua la tête de gauche à droite.
Quand Iris arriva au rez-de-chaussée de la maison des Veilleux, elle s’essuyait les yeux. Son visage défait inquiéta tout de suite sa sœur.
— As-tu reçu une mauvaise nouvelle?
— Non, non. Enfin oui, mais pas celle à laquelle tu penses. Nous pouvons parler? Entre nous, je veux dire.
— Ivanie est au parc avec Andrée. Tu veux boire quelque chose? offrit Ève.
La visiteuse fit non d’un mouvement de la tête.
— Alors viens t’asseoir et dis-moi ce qui se passe.
Quand elles furent assises sur le canapé, Iris commença:
— Pour la maladie, ça va.
Elle ne prononçait jamais le mot «syphilis».
— Enfin, Gustave n’a vu aucune trace. Sauf que si je ne tombe pas enceinte, c’est peut-être à cause de ça.
— Ça se passe bien entre Samuel et toi?
Décidément, ce couple était sur la même longueur d’onde: pour devenir enceinte, il fallait d’abord «le» faire. Cette fois, Iris ne put retenir son fou rire.
— Si j’étais tombée enceinte chaque fois, le nom Duval serait devenu le plus répandu à Montréal. Avec Jean, jamais je n’ai aimé ça. Et j’avais raison, compte tenu de ce qu’il m’a fait. Peux-tu imaginer une meilleure preuve de son mépris pour moi?
Iris gardait une blessure profonde à l’âme: pour une femme, se marier signifiait mettre sa vie entre les mains d’un homme. Son ancien mari l’avait trahie.
— Avec Samuel, c’est autre chose. Si je suis songeuse pendant plus de dix secondes, il me demande: “Comment te sens-tu? Quelque chose ne va pas?” En plus, la nouvelle maison est à mon nom. Pour que j’aie quelque chose qui m’appartienne. Et moi, je ne suis pas en mesure de lui donner un enfant.
— Nos parents n’ont eu que deux enfants. De mon côté, Andrée est arrivée après des années d’essais, avança Ève.
— Et moi, en plus, j’ai eu cette foutue maladie.
«Et aucun nom d’enfant ne figure sur ma pierre tombale», continua-t-elle mentalement. Heureusement, du bruit dans l’entrée le força à refouler les larmes qui lui venaient aux yeux. Une marraine se devait de garder le sourire devant sa filleule adorée.
Après avoir rencontré Édouard Montpetit, Samuel s’était rendu à l’École des hautes études commerciales pour s’installer dans le petit cagibi qui lui servait de bureau. Poussant un soupir lassé, il sortit les copies d’examen de son porte-documents pour les poser sur sa table de travail. Si l’Évangile promettait que les derniers seraient les premiers, ce ne serait pas le cas dans son groupe. Il tourna la pile à l’envers puis commença par la prose d’Édonia Doiron, le plus brillant de la classe.
À midi, comme souvent depuis son arrivée au vingtième siècle, il alla dîner au café de la gare Viger, au milieu des voyageurs. De retour à l’École, il continua ses corrections. Au moment de partir à seize heures, il fit un détour du côté du bureau du directeur. Avec son meilleur sourire, il tendit une feuille à la vieille demoiselle de service en commentant:
— Ma mère, paix à son âme, me répétait toujours de ne pas remettre les corvées au lendemain. Voilà les résultats de mes étudiants.
— Vous suivez toujours les conseils de madame Duval?
— Toujours.
Elle leva les yeux vers lui, un air moqueur au visage:
— Arrêtez, vous allez me faire regretter mon célibat.
Quand Samuel ouvrit la porte de l’appartement, boulevard Saint-Joseph, Iris sortit du salon pour l’accueillir:
— Tu as passé une bonne journée?
Avant de répondre, il lui fit la bise et esquissa une caresse sur son flanc. Après deux ans et trois mois, ils demeuraient des jeunes mariés, se quittant et se retrouvant en amoureux.
— Plutôt bonne.
— Alors?
— J’ai terminé mes corrections.
— Je ne parle pas de ça.
Une pointe d’impatience perçait dans la voix. Comme elle devait voir son médecin en matinée, tout de suite, il se troubla:
— Tu n’as pas eu de mauvaises nouvelles?
— Non, pas du tout. Je me porte très bien, paraît-il.
Ce n’était certainement pas toute l’histoire, mais il connaîtrait la suite quand elle serait prête.
— Maintenant, toi. Que t’a-t-il dit?
Depuis des semaines, il se faisait du mauvais sang au sujet de sa thèse. Sa femme en était venue à partager son anxiété.
— Que c’était très bon.
Cela lui valut un nouveau baiser, plus appuyé que le premier.
— J’en étais certaine!
Il s’agissait d’un acte de foi. En réalité, elle ne possédait aucun repère pour juger d’une thèse sur l’histoire d’une banque canadienne-française.
— Tu devras y apporter des modifications?
— Celles que je jugerai nécessaires, bien que je n’aie pas encore regardé ses commentaires. Nous pourrons nous en occuper ensemble après souper. Toi, que faisais-tu?
Elle prit son bras pour l’entraîner vers le salon:
— Je mettais de l’ordre dans mes partitions.
La table à cartes placée au milieu de la pièce était encombrée de feuilles éparses et de cahiers.
— C’est sans doute inévitable quand on engage une compagnie de déménagement, commenta-t-il.
— Mes partitions ne sont pas plus en désordre que lorsque nous habitions rue Clark. Voilà longtemps que je négligeais de les classer. Je terminerai demain. Là, je vais aider maman à mettre la table.
Après le repas, le couple s’installa de part et d’autre de la petite table. Iris posa ses partitions sur le sol, tandis que Samuel plaça sa thèse annotée devant lui et se mit à tourner les feuillets un à un. Montpetit avait écrit ses remarques dans la marge, au crayon de plomb. La plupart du temps, il s’agissait de commentaires et non de demandes de modification. Toutefois, une note à la page douze l’amena à constater:
— Bon, ici, il semble que ce ne soit pas assez clair. Cela signifie que je devrai ajouter une demi-page et que je devrai faire retaper le tout encore une fois. Ça ne sera pas réglé demain.
De tous les produits technologiques de l’année 2021, c’est son imprimante qui lui manquait le plus. Utiliser le MacBook pour faire ces corrections ne lui permettait pas de gagner du temps parce qu’ensuite, il devait recopier le texte à la machine avec ses deux index, puis le faire mettre au propre par une secrétaire payée à la page. Lui n’arrivait pas à effectuer un travail suffisamment net pour passer directement dans les mains d’un correcteur.
— N’as-tu pas dit que tu décidais ou non de faire ces corrections?
— Si j’effaçais tout bonnement ses remarques pour remettre ce texte sans aucune modification, je recevrais sans doute mon diplôme, sauf que dans mon dos, tout le monde parlerait de mon extraordinaire arrogance. Tu vois, Montpetit s’est senti obligé de formuler des suggestions, de demander des améliorations, parce qu’autrement, il passerait pour un bien mauvais professeur. Moi, je dois en accepter certaines pour montrer mon respect pour ce grand intellectuel. Grâce à ça, il conclura: “C’est un bon candidat, ce Duval. Il ira loin.”
— Ça ressemble à chanter la pomme à une femme.
— C’est absolument la même chose. Même si au premier regard tu as trouvé que j’étais l’époux idéal, tu t’es déclarée après beaucoup de délicates attentions de ma part. Je devais faire mes preuves. Là, je dois prouver à mon directeur que je sais reconnaître l’à-propos de ses commentaires, pour mériter toute sa considération.
Iris lui adressa un demi-sourire. Cette description de leur première rencontre était à la fois vraie et fausse. La première fois, elle avait surtout remarqué qu’il n’arrivait pas à se raser proprement. Puis dès le lendemain, elle l’avait trouvé très attentionné. Encore maintenant, il s’agissait des premiers mots lui venant à l’esprit.
— D’après Ève, tu es celui des deux qui a été séduit lors de cette rencontre.
— T’ai-je déjà confié que ta sœur me semblait avoir un instinct sûr?
— Je le lui répéterai, ça lui fera plaisir.
— Bon, voyons la suite des commentaires de ce monsieur, reprit Samuel en souriant.
Un instant, il avait pensé à poursuivre la discussion sur leurs premiers tête-à-tête intimes dans une pièce fermée, afin de l’inciter à les revivre. Toutefois, la possible apparition de belle-maman dans le salon le condamna à réprimer un peu son enthousiasme. Sa parente incarnait si bien toutes les inhibitions propres à la société québécoise. Sa seule présence l’empêchait, même âgé de trente-sept ans et dûment marié, d’aller au lit avant neuf heures. De peur d’afficher un empressement coupable.
Une demi-heure plus tard, ils en avaient terminé de la thèse. Samuel alluma la radio posée sur le cabinet où il mettait les alcools. À côté, il y avait un énorme cornet en guise de haut-parleur. «Reproduction fidèle et clarté du son», prétendait la publicité. Pourtant, la qualité demeurait très limitée.
Ensuite, il alla se lover contre sa femme sur le canapé.
Finalement, Fernande Germain ne vint pas les rejoindre au salon. Sans doute parce qu’être témoin de marques d’affection un peu trop appuyées – même entre gens mariés – la mettait mal à l’aise. Puis, dans cette nouvelle demeure, la salle à manger était suffisamment grande pour accueillir un fauteuil confortable et un repose-pieds. Un endroit parfait pour tricoter. Le couple profiterait désormais d’une nouvelle intimité.
À dix heures, ils en étaient aux baisers.
— Que dirais-tu d’étrenner notre douche? demanda Samuel.
Dans une maison neuve, ils profitaient des équipements American Standard les plus récents. Au moment de les acheter, Samuel avait déjà suggéré à Iris qu’ils se douchent ensemble dans le bain. Comme elle ne répondait pas, il proposa:
— Je vais y aller le premier. Si tu viens me rejoindre, ça me fera plaisir.
Il l’embrassa sur le front et se leva.
— Ferme le radio, demanda-t-elle. D’abord, je vais passer par l’autre salle de bains.
Chaque fois que Samuel l’entendait utiliser le mot «radio» au masculin, son premier mouvement était de la corriger. Or, en 1924, c’était l’usage.
Depuis son mariage, Iris s’était lentement défaite de ses sursauts de pudeur. Aucun de ses parents n’avait sans doute vu l’autre totalement nu. Cela devait encore être le cas de la plupart des couples. Le corps humain demeurait sujet de honte. À l’église, les prêtres fustigeaient les manches et les robes trop courtes; les chemisiers et les chandails, nécessairement amples, devaient tout cacher, même la naissance du cou et les poignets. Les femmes respectables ne faisaient pas de ski afin de ne pas se montrer en pantalon. Et aller à la plage pouvait entraîner une condamnation du haut de la chaire.
Devant ses élans de modestie, Samuel disait parfois: «Si tu voyais ce que portent les femmes en 2021.» Elle s’en faisait une bonne idée grâce aux photographies contenues dans son iPad. Aussi, lorsqu’elle lui avait montré des bloomers de soie – une culotte couvrant de la taille jusqu’au-dessus des genoux –, il s’était exclamé en riant:
— J’aimerais mieux te voir avec un string!
En se rappelant cette anecdote, Iris ressentait encore une petite blessure. Elle se demandait en outre comment une femme pouvait porter une culotte qui se limitait à un minuscule triangle et à une ficelle entrant dans les fesses. Au-delà de la pudeur, il y avait aussi une question de confort. Tout de même, elle combattait cet instinct de toujours se cacher. Pour qu’il ne la trouve pas ridicule, et parce que son regard sur elle lui plaisait.
Un autre aspect de la vie un siècle plus tard paraissait bien improbable à la jeune femme: les équipements sanitaires. «Dans les nouvelles maisons, on dénombre autant de salles de bains qu’il y a de chambres à coucher, et même parfois plus.» Sans se livrer à une pareille excentricité, Samuel avait insisté pour que l’appartement compte, en plus de la salle de bains proprement dite, une salle d’eau. Et il y avait une autre salle de bains complète dans le logement du demi-sous-sol.
«De cette façon, nous éviterons les embouteillages», avait-il précisé. Comme si les gens ne pouvaient pas attendre deux minutes.
Quand Iris entra dans la salle de bains, Samuel écarta un peu le rideau de toile caoutchoutée:
— Viens vite, je crains que notre réservoir ne dure pas longtemps. On est encore loin des chauffe-eau d’une contenance de soixante gallons!
Samuel lui tendit la main. Elle accrocha son peignoir et vint le rejoindre. La réponse à son baiser fut peu enthousiaste, aussi il la pressa contre lui et caressa son dos longuement avant de murmurer:
— Toi, ça ne va pas. Quand ça t’arrive un jour où tu as vu Gustave, tu sais que c’est très inquiétant pour moi…
— Je te l’ai dit, tout va bien. Il n’y a pas de trace de la maladie.
— Ton cerveau est peut-être au courant, seulement il n’a pas transmis l’information à ton visage. Si tu ne me caches plus ton petit grain de beauté, tu ne peux plus me cacher également l’inquiétude sur tes traits.
Ce fameux grain de beauté était haut à l’intérieur de sa cuisse. L’homme la garda contre lui, sa main caressant sa nuque. Un geste qui l’amenait toujours à s’abandonner.
— Aujourd’hui, tour à tour, Gustave et Ève m’ont demandé si nous “le” faisions, parce que je me plaignais de ne pas tomber enceinte.
— Je soupçonne que ça ne s’est pas tout à fait passé comme ça.
Il perçut d’abord un frémissement dans les épaules, puis une plainte:
— Tu vas finir par me quitter si…
— Ça, tu sais que ce n’est pas vrai. J’ai vu notre pierre tombale, ma rubrique nécrologique, et je suis revenu vers toi. Mais je comprends que cela te rend malheureuse. Je n’ai qu’à te regarder avec Andrée.
Ça ne pouvait manquer, Iris pleura jusqu’à ce que l’eau devienne froide. Samuel la sécha alors avec une grande serviette, puis elle se réfugia dans la chambre.
Quand il la rejoignit, ce fut pour la trouver vêtue d’une jaquette la couvrant du cou aux mollets, avec les couvertures remontées jusqu’au menton. Aucun rapprochement torride ne serait au programme ce soir-là, plutôt une conversation sérieuse.
Il enfila le sous-vêtement qui lui servait de pyjama.
— Tu peux fermer la lumière? demanda-t-elle.
— Je pense que nous devons nous parler les yeux dans les yeux, ma chérie, répondit-il en posant sa tête près de la sienne.
— Serais-tu indifférent au fait d’avoir des enfants, ou pas? commença Iris.
— Depuis ta naissance, tu as été élevée pour devenir mère. Tu y tiens certainement plus que moi. Ça ne veut pas dire que je suis indifférent. Tu n’as pas le droit de penser ça.
En 2021, jamais il n’y avait sérieusement pensé. Par contre un siècle plus tôt, c’était dans l’ordre des choses, à moins de se faire curé.
— Je m’excuse…
— Chut! dit-il en mettant son doigt sur ses lèvres. Je me suis mal exprimé. J’aimerais que nous ayons des enfants, parce que ça te rendrait heureuse, et parce que ça me rendrait heureux aussi.
En prononçant ces mots, il comprit que c’était la stricte réalité. Surtout si ses enfants ressemblaient à leur mère.
— Tu as abordé le sujet avec Gustave?
— Je lui ai demandé si cela tenait à cette maladie. Il m’a dit que c’était possible.
Des décennies plus tard, alors que les maladies vénériennes ne tuaient à peu près plus personne, c’était en évoquant la stérilité que les services de santé tentaient d’inciter les jeunes femmes à la prudence.
— Ève, de son côté, m’a rappelé que dans notre famille, les enfants étaient peu nombreux.
— Je t’ai dit que j’étais fils unique.
Leur héritage génétique respectif expliquait peut-être la situation.
— Je ne pense pas qu’aujourd’hui la médecine permette de connaître la cause exacte de l’absence de naissance. Autrement, Gustave t’aurait suggéré des examens, ajouta Samuel.
— Quelle que soit la raison, une épouse sans enfant ne sert à rien.
— Juste vivre, être bien ensemble, ça ne suffit pas?
Elle baissa les yeux.
— C’est ridicule. Quand tu m’as connue, je craignais de mourir. Pourtant, aujourd’hui, vivre en ne faisant rien ne me suffit pas.
Samuel n’osa pas lui proposer de reprendre ses études, de poursuivre une carrière. En 1924, les femmes mariées ne travaillaient pas, à moins d’être tout à fait démunies; encore moins celles qui avaient dépassé trente ans sans jamais avoir eu un emploi salarié. Et donner des cours de piano à des enfants du voisinage ne remplacerait certainement pas l’expérience de la maternité.
— Depuis que je te vois avec Andrée, j’ai pensé te suggérer l’adoption au moins à dix reprises.
— Ce n’est pas la même chose…
— Je crois que tu deviendrais follement amoureuse du premier bébé que tu prendrais dans tes bras.
Comme elle l’avait été d’Andrée. Avant que l’idée ne fasse trop de chemin dans sa tête, il s’empressa d’ajouter:
— Tu sais, je ne t’en ai pas parlé pour une raison toute simple: sur notre pierre tombale et dans la rubrique nécrologique me concernant, il n’est pas question de progéniture laissée dans le deuil. Si nous adoptons d’ici la fin de l’été, en 1967, cet enfant n’existera déjà plus.
À cause d’une maladie ou d’un accident? Combien de malheurs pouvaient survenir entre 1924 et 1967? Un bébé adopté en mai 1924 serait en âge d’être conscrit pendant la Deuxième Guerre mondiale. Spontanément, il voudrait choisir une fille juste à cause de ce danger.
Maintenant, il regrettait d’avoir mentionné cette possibilité, car Iris enfonça son visage dans son oreiller pour sangloter.
— Voici ma proposition, nous allons chez cet horloger, nous nous retrouvons en 2021 et nous consultons tous les deux dans une clinique de fertilité.
— … Ce n’est pas possible.
— Nous pourrions nous retrouver là-bas le 10 décembre 2021, une seconde après minuit. Nous monterions dans ma voiture stationnée en face de la boutique pour aller dormir dans ma chambre dans une résidence de l’Université de Montréal. C’est comme un hôtel.
— Que dirions-nous à ma mère et à Ève?
— Rien. Nous reviendrons quelques secondes après être partis.
Iris lui montra ses grands yeux bleus, son visage un peu barbouillé de larmes. Samuel lui faisait cette proposition pour la seconde fois. La première fois qu’il en avait parlé, c’était aussi pour aller chercher des soins médicaux. Il caressa sa joue du bout des doigts.
— J’ai bien trop peur. Toi, tu es très courageux de te prêter à ça.
— Penses-y. Tu en aurais le cœur net.
Iris vint se coller contre lui.
— Serre-moi fort.
Dans cette position, sa main se fit caressante au creux du dos de la jeune femme. Et un peu plus bas. Au point où elle balbutia:
— Tu sais, si tu en as envie…
— Oui. Sauf que ce n’est pas ton cas…
Comme elle demeurait silencieuse, il se redressa:
— Je vais éteindre.
— Non, pas tout de suite. Puisque tu lis en moi, tu peux bien revoir mon grain de beauté.
Iris finissait par en convenir, la présence de plusieurs salles de bains était vraiment un avantage. Après avoir utilisé chacun la leur, ils se retrouvèrent sous les draps. La bonne humeur de la jeune femme était revenue, au point qu’elle prit un ton taquin pour s’adresser à lui:
— Aujourd’hui, Gustave a suggéré que tu le consultes afin de savoir si je t’ai transmis la maladie. Toutefois, il ne serait pas vexé si tu voulais être examiné par un autre médecin.
— Il a raison. Ce serait une façon de rassurer tout le monde. Lui, toi, Ève, et même ta mère. Si je n’ai rien, ce sera la preuve que tu n’es plus contagieuse, que la maladie est vraiment chose du passé. Cela te permettrait sans doute aussi d’espacer les examens.
— … Je ne croyais pas que tu accepterais.
Ce serait même rassurant pour lui aussi. Croire en la toute-puissance de la pénicilline était un peu naïf. En 2021, son médecin à la carrure de joueur de football aurait exigé plusieurs tests pour en avoir le cœur net.
— Quand tu parleras à Ève, demande-lui de prendre un rendez-vous pour moi, le matin qui lui conviendra.
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