Passe temps T2 : L'avenir au passé
Chapitre 17
Eugène Dolan entendait se livrer au dernier acte d’une enquête de police sur un crime inexistant. Parce qu’il doutait beaucoup que les protagonistes sortent de leurs mensonges. Après avoir appuyé sur le bouton de la sonnette de la jolie maison de l’avenue Bloomfield, il se retourna pour contempler le parc de l’autre côté de la rue.
Madame Laferrière ouvrit bientôt.
— Madame, fit-il en lui mettant sa plaque sous le nez, j’aimerais vous parler.
— La police? Pour quoi faire?
— C’est la routine quand une personne est blessée par des coups de feu.
Robertine pensa lui fermer au nez, même si elle savait bien que cela n’aiderait pas sa cause. En poussant un soupir lassé, elle s’écarta pour le laisser passer. Tout de même, elle ne put s’empêcher d’ajouter:
— Ça, c’est un coup du docteur Veilleux.
— Un médecin doit signaler ce genre de situation. Qui sait, un jour, vous profiterez peut-être de son zèle.
Le policier enleva ses couvre-chaussures, mais au grand soulagement de son hôtesse, il garda son paletot et tint son chapeau à la main. Il n’entendait donc pas s’attarder longtemps.
— Où pouvons-nous parler sans risque d’être entendus?
— Allons dans la salle à manger.
La femme ferma soigneusement les portes françaises dans son dos et lui désigna la chaise placée au bout de la table. Celle du père. La délicate attention tira un sourire à Dolan. Dans cette maison toutefois, ce n’était pas nécessairement celle du véritable chef de la famille.
— D’abord, je tiens à vous remettre ceci.
Il tira le chargeur et le petit pistolet de sa poche pour les lui tendre.
— Soucieux de la santé des membres de la maisonnée, l’autre soir, le docteur a jugé plus prudent de le mettre dans son sac. Comme les esprits doivent être un peu plus calmes aujourd’hui, je vous le redonne. Sans les cartouches restantes, cependant.
Pendant qu’il prenait place à table, Robertine déposa l’arme sur le buffet, puis vint s’asseoir en face de lui.
— Je suis allé interroger votre mari à l’hôpital, hier. Je suppose qu’il vous l’a dit.
Un bref instant, Robertine s’inquiéta. L’idiot avait-il raconté les événements tels qu’ils s’étaient produits? Comme elle demeura silencieuse, le visiteur continua:
— Quoi, vous n’êtes pas allée le voir? À cause d’un sentiment de culpabilité? Vous ne devriez pas. Ça se voit tous les jours qu’une femme prenne son mari des vingt dernières années pour un intrus et qu’elle lui tire deux balles dans le dos.
— … Pourquoi êtes-vous venu ici? Pour m’arrêter?
— Pourquoi ferais-je ça? Les événements ne se sont pas passés comme je viens de le dire? Vous avez vu un homme devant la porte de votre fille, et vous avez craint pour elle. Je ne crois pas que ma femme hésiterait à vous imiter dans des circonstances identiques. Je dis bien identiques. Parce que, en fait, c’est un peu différent chez moi. La chambre de ma fille ne se verrouille pas de l’intérieur.
— Où voulez-vous en venir, à la fin?
— Juste ça. Ma femme aurait fait la même chose. Ce qui est dommage, c’est que vous ne l’ayez pas fait dès le début. Ainsi, vous n’auriez pas eu besoin de mettre une serrure.
Le reproche implicite valait une gifle en plein visage. La suite fut pire:
— D’un autre côté, pendant que ses attentions se portaient ailleurs, vous aviez la paix.
Elle se leva, comme mue par un ressort.
— Je vous conseille de vous calmer, reprit Dolan. Avec ce que je sais, je pourrais être venu ici avec un mandat d’arrêt. Cela dit, je suis bien conscient que jamais un jury ne vous condamnerait. Les journaux vous encenseraient pour avoir pris ainsi la défense de la chair de votre chair. Ma lecture des événements est plus près de la vérité: vous avez réagi après des années d’abus. Rien qui ressemble à un grand dévouement maternel. Vous saviez très bien sur qui vous tiriez. Seulement personne ne me croirait.
Le silence se prolongea ensuite. Il entendit une horloge sonner onze heures. Madame Laferrière gardait maintenant ses yeux fixés sur la surface de la table.
— Évidemment, si votre époux portait plainte contre vous pour tentative de meurtre, au lieu de parler d’un accident, je devrais vous arrêter, avec exactement le même résultat: votre acquittement. Tout le monde dirait qu’il méritait de recevoir ces balles. Évidemment, il se taira pour échapper à la prison pour inceste. Vous lui avez expliqué tout ça, il sait que vous avez raison. Je comprends aussi votre motivation. Vous ne cherchez pas à le protéger d’un châtiment. Vous souhaitez éviter à votre fille la honte et la culpabilité, si tout cela devenait public.
— … C’est déjà tellement difficile pour elle. Au moins, comme ça, elle ne sera pas pointée du doigt jusqu’à la fin de ses jours.
— En même temps, ça vous prive du plaisir de le voir en prison. Je suppose que votre silence tiendra aussi longtemps qu’il assurera votre subsistance à toutes les deux, et qu’il gardera ses distances.
Robertine cligna des yeux, deux larmes glissèrent sur ses joues.
— Moi, j’en ai fini avec cette affaire, conclut Dolan en se levant. N’en voulez pas trop au docteur Veilleux. Son indiscrétion m’a permis de connaître vos motifs. Je les respecte. Inutile de me reconduire, je trouverai mon chemin. Je vous laisse ma carte professionnelle avec mon numéro à la maison. Au cas… Appelez-moi avant d’ouvrir une nouvelle boîte de cartouches.
Quand il eut quitté la pièce, il entendit un sanglot.
Le lundi suivant, Achille Laferrière prenait toujours ses aises dans sa chambre de l’Hôtel-Dieu. La sœur économe lui avait fait un prix pour lui permettre de demeurer là jusqu’au samedi suivant. Elle avait également accepté de téléphoner à son plus vieil employé au magasin pour lui demander qu’il vienne le visiter à l’hôpital.
Le petit homme prénommé Ernest se présenta après la fermeture du commerce. D’entrée de jeu, il déclara:
— Patron, ça me fait tout drôle de vous voir ici. Qu’est-ce qui vous est arrivé?
— Un accident si bête que je ne vais pas te le raconter. Une chute à la maison… Je pourrais être sorti déjà, mais avec ma femme, ça ne s’améliore pas.
Au fil des ans, pour le bénéfice des employés de Laferrière Furniture’s, il avait décrit son épouse comme une affreuse mégère. Il appuya juste un peu plus fort sur le trait:
— Elle va finir par mettre de la mort-aux-rats dans ma soupe. C’est un peu pour ça que je voulais te parler. Cette semaine, peux-tu faire venir un homme pour qu’il construise des cloisons au grenier, pour faire une espèce de flat avec une fenêtre sur Sainte-Catherine. Tiens, un peu comme ça.
Il allongea la main pour prendre une feuille posée sur la table de chevet. L’employé découvrit le plan grossier d’une pièce double comprenant un salon, une chambre et un petit cagibi pour l’installation d’une salle de bains.
— J’aimerais ça que l’espace de vie soit terminé samedi pour que je puisse y coucher quand je sortirai d’ici. Pour la toilette, je contacterai un plombier au début de la semaine prochaine.
— Vous allez vivre là pour de bon?
L’homme d’une cinquantaine d’années paraissait perplexe. Pour lui, c’étaient les femmes détestables qui partaient. On appelait ça faire maison nette.
— C’est presque ça que je fais déjà, de toute façon.
Le Glenfiddich serait tout aussi amical à cet endroit qu’il l’avait été dans sa petite chambre de l’avenue Bloomfield. Pour les repas, les restaurants abondaient dans cette partie de la ville. Et pour le «sentimental», si l’envie lui en venait, le Red Light n’était qu’à deux pas.
Finalement, le 10 janvier, sœur Saint-Calixte vint dire à son «locataire» de vider les lieux avant midi. Dans sa mansuétude, elle offrit même de lui appeler un taxi. La difficulté, c’était que cet homme était arrivé avec un peignoir et un pyjama sur le dos, pieds nus. Et aucun de ces vêtements ne pouvaient être porté de nouveau.
— Ma sœur, vous n’allez toujours pas me mettre dehors tout nu.
Comme l’épouse de ce malotru n’était pas venue le voir une seule fois, l’hospitalière comprit qu’elle ne viendrait pas lui porter de quoi se vêtir. Heureusement, il avait une solution toute prête.
— Vous allez appeler le gars qui est venu me voir lundi et lui demander de revenir avec le linge de rechange que je garde dans mon bureau. Dès qu’il sera arrivé, je m’habillerai et je partirai.
La vocation de cette religieuse tenait pour beaucoup à sa résolution de ne jamais accepter d’obéir à un homme médiocre. Après trente ans dans les ordres, il venait de lui prouver qu’elle avait bien fait, car c’était insupportable.
Une heure plus tard, Ernest entrait dans la chambre en tenant un grand sac de papier kraft.
— Patron, j’ai les bottes, mais vous n’aviez pas de manteau d’hiver au bureau.
— Alors j’espère que le taxi, ce n’est pas une décapotable, sinon c’est pour une pneumonie que je reviendrai ici. Là tu vas sortir, le temps que je m’habille.
L’employé obtempéra sans rouspéter. Certaines choses lui paraissaient tout à fait déplacées, dans les rapports entre un patron et son homme de confiance. Achille fit une petite grimace en endossant sa chemise et sa veste. Son dos demeurait très douloureux à cause des blessures. Avant de partir, il récupéra la facture de l’hôpital posée sur le chevet.
— Ernest, le questionna-t-il en sortant dans le couloir, j’espère que tu te souviens comment sortir de cet endroit. Parce qu’à mon arrivée, j’étais couché dans un lit à roulettes.
Dehors, Achille hâta le pas pour aller s’asseoir dans la voiture, tout en serrant sa veste sur sa poitrine. Son compagnon venait à peine d’y prendre place aussi quand il indiqua au chauffeur:
— Vous me laisserez juste devant l’entrée principale chez Dupuis.
Puis il précisa pour Ernest:
— Je vais m’acheter un manteau et manger là.
Achille Laferrière arriva à son magasin avec un beau manteau sur le dos. Le col de vison s’harmonisait d’ailleurs très bien avec le chapeau de même fourrure. Il avait aussi acheté plusieurs produits d’hygiène personnelle: une brosse, du dentifrice, du savon à raser et un rasoir. On aurait cru qu’il entendait inaugurer sa nouvelle vie d’homme libre en se présentant comme un bon parti.
Comme Ernest avait répandu la rumeur d’un accident domestique, le premier employé qu’il croisa s’approcha pour dire:
— Je suis heureux de vous voir, monsieur. Nous commencions à nous inquiéter pour vous.
— C’est gentil, Talbot. À partir de maintenant, je ne prendrai plus les escaliers, ce sera toujours le monte-charge.
Arrivé sous les combles, il trouva Ernest assis à son bureau.
— Je vous laisse votre chaise, monsieur.
— Avant, je veux aller voir mon installation.
L’entrepôt dans le grenier avait perdu environ deux cents pieds de sa superficie. L’employé tira la clé de sa poche pour la lui tendre en l’informant:
— Les murs sont montés, les portes posées, l’intérieur n’est pas terminé, par exemple.
Achille ouvrit. En effet, les murs demeuraient nus, sans peinture ou papier peint, et il n’y avait pas de tapis. Cela donnait à l’endroit l’allure d’une cabane de défricheur.
— Ça ira, je pourrai discuter du décor lundi matin avec l’ouvrier que tu as embauché. Cependant, tu vas m’aider à apporter un lit jusqu’ici.
Il en choisit un double, comme s’il entretenait vraiment des espoirs au sujet de sa vie amoureuse. Au moment de revenir vers son bureau, Ernest lui dit encore:
— J’ai mis toute la malle dans le panier. La lettre de votre femme est sur le dessus.
Cette nouvelle fit s’envoler l’optimisme du marchand. Personne ne recommençait sa vie, tout le monde la continuait. Et dans la sienne, il y avait un lourd passé à assumer.
Tu te rappelles ce que je t’ai dit. Tu demanderas à ton notaire de mettre
la maison en vente, avec une prise de possession fin mars. Je percevrai
la totalité du montant de la vente, comme tu en as convenu dans notre
contrat de mariage. D’ici là, tu paieras tous les comptes. Ensuite, tu me
verseras l’équivalent du traitement d’un ministre au parlement
provincial.
En passant, j’ai reçu aujourd’hui la visite de l’inspecteur Dolan. Il
ne m’a pas semblé convaincu par ta version de l’accident. Pourtant,
t’es un bon menteur. J’ai sa carte sous les yeux. Il me l’a laissée au cas
où j’aurais autre chose à lui raconter.
Le contrat de mariage d’Achille Laferrière prévoyait que la maison familiale reviendrait à l’épouse en cas de séparation, et aussi qu’à son décès, la moitié de ses biens irait à sa veuve, et l’autre moitié à ses enfants. Le montant de la pension demandée serait éreintant, même s’il n’avait aucune idée du traitement d’un ministre du gouvernement Taschereau. Elle, elle le savait certainement. Et l’avocat qu’elle dénicherait aussi.
Il regretta l’achat de son beau chapeau de fourrure. Un feutre aurait parfaitement fait l’affaire. Rageur, il chercha une feuille de papier, dévissa sa plume et écrivit: «Maudite salope!» Puis il se souvint que sa femme avait la carte professionnelle du policier. Mieux valait se montrer plus subtil. Sur une autre feuille, il se reprit:
Tu mettras mon linge dans la grosse malle de voyage, avec toutes mes
affaires personnelles qui rentreront dedans. Vendredi, je demanderai au
camion de livraison du magasin de la prendre au passage. Il faudra
nous entendre sur mes visites à Anna. C’est ma fille aussi.
Le mardi suivant, Robertine Laferrière lui adressait une réponse qui présentait la qualité d’être à la fois succincte et limpide:
D’accord pour tes affaires. Pour les visites, jamais. Pour les
arrangements financiers, ce sera comme j’ai écrit. Tu as remarqué? Le
policier s’appelle Eugène Dolan. On a vu son nom dans le journal,
déjà. Il a accompagné certains de ses clients jusqu’à la potence.
«Crevez toutes les deux!» cria-t-il en déchirant la feuille en tout petits morceaux. Ensuite, il décrocha le téléphone afin de parler à son notaire. Il ne restait pas tellement de temps pour conclure la vente de la maison. Ainsi, sa nouvelle existence ne se déroulerait pas dans l’opulence. Cependant, il lui en resterait assez pour devenir un parti convenable pour une femme disposée à vivre en dehors des liens sacrés du mariage. Car marié, il le serait jusqu’à son dernier souffle. Pourquoi ne pas rechercher une veuve avec une fille pas trop mature?
Puis le souvenir de l’inspecteur Dolan lui revint. Certains de ses fantasmes devraient rester dans le domaine des fantasmes.
Robertine Laferrière prit la liberté de téléphoner au domicile du docteur Veilleux afin de prendre un rendez-vous. Son entrée en matière tira un sourire au médecin:
— Dolan m’a dit que je ne devais pas vous en vouloir.
— C’est un homme de bon conseil. La haine nuit à la digestion, à la santé cardiaque et au transit intestinal. Et je passe par-dessus les dangers les plus effrayants.
— … J’aimerais prendre un rendez-vous pour ma fille.
— J’accepte, mais je veux vous parler en privé en premier, ensuite à elle, et pour terminer à toutes les deux ensemble. Et je facturerai trois consultations.
— Vous tenez à ce que j’aie une autre raison de vous en vouloir? Bon, d’accord… Vous enverrez la note de vos honoraires directement au magasin de mon mari. Quand pouvons-nous vous voir?
Ce serait le lendemain, le mercredi 14 janvier, à huit heures.
À l’heure convenue, le médecin utilisa l’escalier intérieur pour accéder à son cabinet. Il accueillit les visiteuses à la porte en précisant:
— Anna, j’aimerais parler d’abord à votre mère. Ensuite, nous nous rencontrerons seul à seule. Nous terminerons par une conversation à trois. C’est d’accord?
S’il présentait ce scénario comme non négociable à la mère, il tenait à recevoir l’assentiment de la jeune fille. Elle acquiesça.
— Prenez l’une de ces chaises, je vous reviendrai dans un instant.
Elle demeurerait dans le couloir qui faisait aussi office de salle d’attente. Peu après, dans son cabinet, Gustave retrouva sa place et désigna un siège à madame Laferrière.
— Je veux que vous me teniez au courant de vos plans. Ne répondez pas que ça ne me regarde pas. J’ai vu le trou laissé par une balle dans la porte de la chambre de ma patiente. Elle aurait pu se faire tuer. Je prends à cœur ses intérêts.
— Il n’habite plus la maison depuis… l’accident. Il n’y reviendra jamais, il la mettra en vente. J’ai demandé que la transaction se fasse à la fin du mois de mars. D’ici là, le ventre d’Anna ne se verra pas trop. Ensuite, je préfère la soustraire aux regards des paroissiens.
— Vous resterez à Montréal?
— Dès que possible, je compte retourner chez moi, à Québec. Je ne veux pas risquer de le voir à nouveau, et surtout qu’il la voie, elle. Je veux reprendre mon nom de fille, et le donner à Anna si la loi l’autorise.
— Vos raisons sont excellentes, je pourrai en témoigner. Mais il se peut que pour obtenir ce changement, vous deviez justement exposer vos motifs pour le demander. Mettre d’autres personnes dans la confidence ne servira peut-être pas votre souci de discrétion… Désirez-vous que l’accouchement se fasse à Québec?
— Pour ça, l’anonymat de Montréal me paraît préférable. Donc, nous partirons après l’accouchement.
— Vous avez un endroit en tête?
— La Miséricorde.
Plus précisément, cela s’appelait l’Hôpital général de la Miséricorde, un grand complexe de services complémentaires. On y recevait, sans les mélanger, des parturientes mariées et d’autres célibataires. L’immense majorité de ces dernières abandonnaient leur enfant. Il était alors admis à la crèche tenue aussi par les sœurs de la Miséricorde. En 1925, l’établissement destiné aux filles-mères deviendrait l’Hôpital général de la Miséricorde et celui destiné aux épouses légitimes, l’Hôpital général d’obstétrique. Ces établissements occupaient un carré aux côtés formés par les rues Dorchester, Saint-Hubert, De La Gauchetière et Saint-André.
— Vous savez à quoi ressemble cet endroit? Comment il fonctionne?
La femme fit non d’un mouvement de la tête.
— Les filles pauvres sont logées dans une salle commune, celles qui peuvent en payer le prix ont leur chambre. Elles y arrivent quand leur état se remarque trop. Je comprends pourquoi vous voulez quitter la paroisse Saint-Viateur fin mars…
La visiteuse baissa les yeux.
— Chacune reçoit un nom d’emprunt afin de respecter l’anonymat. L’attente, l’accouchement et les soins après celui-ci sont qualifiés de “maladie”, toujours par souci de discrétion, quand on envoie la facture aux parents. Personnellement, je trouve le traitement reçu là-bas inhumain, surtout à cause de l’insistance sur la faute, les prières incessantes, le repentir. Toutes les filles qui vont là sont déjà punies par la vie, inutile d’ajouter reproches et expiation à leur fardeau. Si vous payez un peu plus, vous pourrez alléger les souffrances d’Anna.
— … Je ne veux pas l’expédier aux États-Unis. Elle ne connaît pas un mot d’anglais, et moi, guère plus.
— Il existe peut-être trente maternités discrètes à Montréal. Je pourrais vous donner la liste des mieux tenues, là où les médecins sont les plus compétents et les mieux intentionnés.
Cela faisait beaucoup d’informations à traiter pour la visiteuse.
— Ça ressemble à quoi?
— Ce sont des pensions confortables pour des jeunes filles qui partagent toutes la même caractéristique: un gros ventre.
— Pas à Outremont!
— L’endroit qui me vient en tête est situé rue Saint-Laurent.
— Vous ferez l’accouchement vous-même?
Au ton, il devina que maintenant madame Laferrière désirait qu’il en soit ainsi. Il l’avait convaincue de son désir de bien traiter la jeune fille. Cette bienveillance serait la bienvenue.
— Si elle fait ses neuf mois, oui, puisqu’elle accouchera en juillet. Si l’enfant est prématuré de plus d’un mois, je ne pourrai pas, étant donné que je ferai un voyage d’étude en mai et juin.
Mieux valait parler d’un voyage d’étude, plutôt que de dire: «Je vais dépenser une part des profits que je réalise en Bourse grâce aux conseils de mon beau-frère.» Il continua:
— Si vous ne voulez pas courir ce risque, je peux vous présenter tout de suite un collègue de l’Hôtel-Dieu. Il s’appelle Jolicœur. Il ne jugera pas, n’aura jamais une parole ou une attitude blessante. Et si je m’en occupe, ce sera avec une attitude tout aussi respectueuse. Pendant mon voyage, Jolicœur pourrait aussi prendre le relais pour le suivi. À mon retour, j’accompagnerai Anna jusqu’à l’accouchement et je lui recommanderai un collègue à Québec pour ses consultations futures.
Malgré son tempérament volontiers intransigeant, Robertine était soulagée que quelqu’un établisse le scénario des événements à venir à sa place. Cependant, le sujet le plus délicat n’avait pas encore été abordé.
— Qu’est-ce qu’Anna entend faire de l’enfant? s’enquit le docteur Veilleux.
— Le donner en adoption, affirma la visiteuse comme s’il s’agissait d’une évidence.
— Vous n’avez pas écouté la question: que veut faire Anna de l’enfant? Pas vous.
— D’habitude, ces enfants sont adoptés.
— Ce ne sont pas “ces enfants”. Chacun est l’enfant de sa mère. Je présume que vous n’auriez pas aimé qu’on vous arrache le vôtre. Je n’arracherai pas le sien à Anna.
Autrement dit, si elle entendait le garder, il ne dirait pas un mot pour la faire changer d’avis.
— Vous savez comment sont traités les enfants illégitimes!
— Comme vous avez l’intention de déménager à Québec, vous pourriez le présenter comme le vôtre.
Ce qui susciterait l’incrédulité, vu l’âge de la mère supposée. Bien qu’avec un peu de chance, jamais personne ne l’accuserait de mentir.
— … Je ne serais pas capable de le voir tous les jours. Surtout s’il lui ressemble!
Elle signifiait par là: «S’il ressemble à son père.»
— Ça, je le comprends. Compte tenu des circonstances, je ne crois pas qu’il serait sain pour Anna d’élever un enfant dont le père est aussi le sien. Ses sentiments seraient nécessairement ambigus. Ce n’est pas comme le fruit d’une aventure avec un garçon de son âge. Une femme peut se pardonner un amour de jeunesse et ne pas en vouloir à son enfant du contexte de sa naissance. Malheureusement dans son cas…
Avoir été trahie par son père, se sentir coupable de cet inceste – pourrait-elle un jour s’absoudre de cette faute? –, et aimer l’enfant qui incarnait ce drame paraissait inconcevable.
— Là je ne vous suis plus…
— Je n’aimerais pas lui enlever l’enfant d’un voisin de son âge. Or, dans ce cas précis, je pense comme vous, finalement: il serait préférable de le donner en adoption. Je vous conseille cependant de ne pas lui forcer la main. Tout à l’heure, je lui demanderai son opinion. J’espère de tout cœur que nous serons tous les trois du même avis. Mais on ne fait jamais le bien de quelqu’un par la force.
Madame Laferrière ne croyait pas que les enfants puissent prendre des décisions avant leur majorité, et elle aurait volontiers porté l’âge de celle-ci à trente-cinq ans. Mais n’ayant pas le choix, elle donna son assentiment d’un hochement de tête.
— Pour lui rendre la chose plus facile, je ne lui parlerai pas d’abandonner son enfant, reprit le docteur, plutôt de le confier à des gens incapables d’en avoir, et qui en prendront bien soin. Vous savez, sur la chaise que vous occupez maintenant, j’ai vu à de nombreuses reprises des femmes verser des larmes parce qu’elles n’arrivaient pas à tomber enceinte. Nous nous comprenons bien, madame?
Robertine acquiesça d’un mouvement de la tête.
— Maintenant, je vais examiner Anna.
La jeune femme paraissait aussi intimidée que lors de sa première visite. Le docteur Veilleux commença par la questionner sur son état de santé. Les derniers événements avaient lourdement affecté son moral déjà au plus bas. Lui conseiller d’oublier aurait été ridicule, tout comme l’inciter à enchaîner rosaire sur rosaire pour obtenir le soutien de la «Sainte Vierge». Elle aurait mieux fait de s’adresser à Marie-Madeleine, sauf que personne n’invoquait la femme adultère du Nouveau Testament dans ses prières.
Quand elle eut les pieds dans les étriers, il put constater que la grossesse se poursuivait sans anicroche. Le ventre montrait tout juste un petit renflement. Alors qu’elle revenait dans le cabinet, il lui désigna une chaise, puis commença:
— L’accouchement aura lieu en juillet. Sans doute à la fin du mois. Souhaitez-vous que je vous accompagne jusque-là?
Au désarroi qu’il vit sur son visage, Gustave devina que la jeune fille tenait pour acquis que ce soit le cas. Qu’une autre personne connaisse son état, les circonstances exactes de sa grossesse, lui paraissait insupportable.
— Oui, docteur. Jusqu’au bout.
Inutile de lui dire dès à présent que pendant les derniers mois, il serait absent. Il serait temps de le faire quand elle aurait fait la connaissance de Jolicœur, et développé une relation de confiance avec lui.
— Parfait. Tout à l’heure, j’ai parlé avec votre mère pour planifier les choses. Pour le reste de l’hiver, avec votre manteau, rien ne se remarquera pas. Toutefois, fin mars, il serait préférable pour votre tranquillité de vivre dans une pension réservée à des jeunes femmes dans votre état. Vous pourrez la visiter pour en être certaine, même si je vous assure que vous y serez très bien.
C’était la chose à dire, et elle n’avait d’autre choix que de le croire. Aussi elle acquiesça d’un geste.
— Avez-vous pensé à ce que vous ferez de l’enfant?
Gustave vit des larmes perler à la commissure des yeux de la jeune femme et un petit tremblement agita sa lèvre inférieure. Anna la mordit pour éviter de se mettre à geindre.
— L’idée d’abandonner un bébé, mon bébé, est horrible.
— Vous avez raison.
Vivement, elle leva les yeux dans sa direction, les lèvres entrouvertes, néanmoins incapable de protester. Le médecin comprit qu’elle ne souhaitait pas le garder, mais qu’à ses yeux, le donner en adoption la rendait encore plus monstrueuse.
— Cependant, vous pouvez offrir cet enfant à un couple incapable d’en avoir, qui pourra s’en occuper. Dans ce cas, ce ne serait pas un abandon. Ce serait lui donner une chance de bien débuter dans la vie. Et dans quelques années, quand ces événements seront derrière vous, vous pourrez en avoir un autre, et lui donner tout votre amour.
Anna le regarda, prête à protester.
— Ne me dites pas: “Jamais un homme ne voudra de moi. Je suis indigne de me marier, d’élever des enfants. J’ai commis un péché que même Dieu ne peut pardonner.” Vous devez accepter le fait que celui qui vous devait sa protection vous a trahie. Vous devez également apprendre à vous aimer assez pour ne pas vous faire de reproches. Parce que vous ne les méritez pas. Dans cette histoire, vous n’êtes pas que la mère, vous êtes l’enfant du père.
Nerveusement, elle chercha un petit mouchoir de dentelles dans son sac pour essuyer ses larmes et se cacher le visage un long moment. Ses épaules furent secouées par des sanglots, puis lentement, elle retrouva son calme.
— Je vais vous faire une promesse, poursuivit le médecin. Le jour même de votre accouchement, une femme acceptera de s’occuper de votre enfant à votre place, de l’aimer aussi bien qu’il est possible. Et vous, vous rentrerez chez vous pour vous aimer aussi bien qu’il vous sera possible.
Gustave avait plutôt envie de dire: «Iris acceptera de s’occuper de votre enfant à votre place.» La parturiente la connaissait, l’estimait. Cela aurait donné à son engagement une autre réalité. Toutefois, à court terme, ce serait sans doute provoquer des drames sans fin. Dans cinq ans, peut-être. Ou dans dix ans. Ou jamais.
— Croyez-vous pouvoir me faire confiance à ce sujet?
La jeune fille approuva de la tête.
— J’aimerais mieux entendre votre voix. C’est une question trop importante pour qu’un doute subsiste.
— … Oui, je vous fais confiance. Depuis la première fois où je vous ai vu.
Ce jour-là, elle avait compris qu’elle avait un allié face à sa mère.
— Dans ce cas, je crois que nous devons mettre votre mère au courant de cette décision. Êtes-vous prête?
Elle ne le serait sans doute jamais tout à fait, mais cette fois, il accepta son signe de tête comme une réponse valable.
— Madame Laferrière, Anna et moi avons convenu que le mieux était d’offrir son enfant en adoption. De mon côté, j’ai promis de ne le confier qu’à une personne en qui je peux avoir une confiance absolue.
Ce qu’il avait déjà fait en choisissant Iris comme marraine de sa fille. Mourir avec un enfant toujours en bas âge n’était pas si rare en 1925. Dans ce cas, marraine et parrain se trouvaient contraints d’assumer la responsabilité de leur filleule.
— Ce que je viens de dire traduit bien le sens de notre conversation, Anna?
— … Oui. Moi, je ne me sens pas la force ni la compétence de m’en occuper.
«Parce que tu es encore une enfant toi-même», pensa Gustave. Il songea que son habitude de se vêtir comme si elle avait douze ans ne tenait peut-être pas vraiment à l’influence de sa mère. Ou pas complètement. Elle se voyait toujours comme une enfant.
Encore une fois, ce furent les grandes eaux. Robertine eut le bon sens de quitter sa chaise pour enlacer sa fille. Par-dessus l’épaule de celle-ci, elle adressa un sourire au médecin. Pas un sourire victorieux, non, un sourire reconnaissant.
Après cela, il ne restait plus qu’à fixer le jour de la visite à la clinique afin de donner très rapidement un aspect concret à cette planification.
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