Passe temps T2 : L'avenir au passé

Jean-Pierre Charland · Chapitre 12 sur 25

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Passe temps T2 : L'avenir au passé

Chapitre 12

 

Le dimanche suivant, en compagnie de madame Germain, les Duval se dirigèrent vers la rue Durocher en sortant de l’église Saint-Enfant-Jésus du Mile-End. Quand Ève vint les recevoir dans l’entrée, Iris la prit dans ses bras pour lui embrasser les deux joues et la serrer contre elle.

— Tu m’as manqué.

— … Nous nous sommes vues il y a exactement une semaine.

— Une semaine qui en a valu quatre pour moi. Je deviens gâteuse, je suppose.

Andrée montra alors le bout de son nez.

— Et la jolie princesse du royaume d’Outremont. Viens ici, toi.

Ce fut l’occasion de nouvelles effusions. Devant le regard intrigué de Gustave, Samuel commenta:

— À leur façon, ce sont des jumelles identiques.

Une conclusion à laquelle le médecin était déjà arrivé.

— Je peux vous servir quelque chose?

— Si c’est frais et sans alcool, oui, accepta Iris.

Finalement, ce serait de la limonade pour tout le monde. Ensuite, les trois femmes et Andrée se déplacèrent vers la cuisine. Un nombre de personnes suffisant pour nuire aux efforts d’Ivanie dans la préparation du dîner.

Dans le salon, les deux hommes parlèrent de golf. Les premières pages du numéro de La Presse de la veille avaient porté sur le sujet, comme s’il convenait de convertir toute la population de Montréal à la pratique de ce sport.

— Mes samedis se passent à recevoir des patients, je me demande quand je pourrais aller gambader derrière une petite balle, avança le médecin.

— Même si je n’ai aucun malade qui attend mes services, je n’en ai pas plus envie.

— Pourtant, dans le domaine des affaires, les ententes les plus profitables se négocieraient sur les verts.

— Ma façon de faire des affaires est un peu différente. Je me contente de lire beaucoup et de demander à un courtier d’acheter et de vendre. Je devine donc qu’une grande partie de ma vie se déroulera dans mon sous-sol.

Le sujet les retint jusqu’à ce qu’Andrée, un peu solennelle, vienne dans l’embrasure de la porte pour annoncer:

— C’est prêt.

— Alors nous venons tout de suite.

Elle détala en criant: «Ils s’en viennent!» Quelques apprentissages demeuraient encore nécessaires avant qu’elle soit une maîtresse de maison accomplie. Dans la salle à manger, Ève demanda à Samuel:

— Tu as lu sur cette histoire, à Chicago?

— Oui, un peu.

Elle faisait allusion à un meurtre particulièrement révoltant survenu à Chicago au mois de mai précédent. Ce sujet aussi figurait en bonne place dans le journal de la veille. Deux étudiants universitaires, Nathan Leopold et Richard Loeb, avaient été déclarés coupables d’avoir assassiné un garçon de quatorze ans, juste pour démontrer leur supériorité intellectuelle en commettant un crime parfait. En réalité, ils avaient été découverts parce que l’un de ces génies avait oublié ses lunettes sur la scène du crime.

— Qu’en penses-tu?

— La tentation est grande de les qualifier de fous. Ils sont à tout le moins très idiots.

— Je suis aussi de cet avis. Ce qui me trouble surtout, c’est que les coupables et la victime comptent parmi les privilégiés. Des millionnaires, même. Quand on élève des enfants, il est tentant de s’imaginer qu’ils sont à l’abri dans un beau quartier, avoua Ève.

En d’autres mots, elle constatait que vivre à Outremont ne la mettait pas à l’abri de tous les malheurs de l’existence.

Samuel connaissait surtout cette histoire à cause du film Compulsion, produit en 1959. Puisqu’Andrée était là, ce sujet ne pouvait les retenir bien longtemps. Les Jeux olympiques de Paris avaient été inaugurés la veille, la conversation s’orienta dans cette direction.

 

Pendant l’après-midi, Gustave invita Samuel à descendre dans son cabinet.

— C’est le jour où nous deviendrons plus intimes? murmura le professeur.

— Si tu préfères ne pas…

— Non, non! Il le faut.

Une fois dans le bureau, il alla directement dans la section qui servait aux examens. Après avoir accroché sa veste à la patère, il demanda:

— Je dois m’étendre et mettre mes pieds dans les étriers?

«Ça me fera une autre chose en commun avec Iris», songea-t-il.

— Ce ne sera pas nécessaire, dit le médecin en arrivant près de lui pour prendre place sur un tabouret. Il enfila des gants de latex.

Samuel s’approcha en descendant son pantalon et son sous-vêtement jusqu’à la hauteur de ses genoux. Pendant quelques minutes, il se sentit trituré, étiré et tout le reste. Ensuite, Gustave se lava les mains et alla s’asseoir derrière son bureau. Quand son beau-frère vint le rejoindre, il commença tout de suite:

— Il n’y a aucune trace de la maladie.

— Je suis heureux de me le faire confirmer, mais pas surpris. Depuis que je connais Iris, sa santé s’améliore, et la mienne aussi.

— Certains appellent ça la félicité conjugale.

Tout en parlant, Samuel avait pris une enveloppe dans la poche intérieure de sa veste. Il la tendit à son interlocuteur.

— Depuis un certain temps, j’examine les possibilités offertes par la Bourse de New York. Voici ce qui me semble prometteur.

— … Pourtant, début mai, tu me donnais d’autres conseils.

— Qui n’étaient pas mauvais et tu peux bien t’y tenir. Cependant, ceux-ci seront plus payants.

Le médecin parcourut le document et posa quelques questions. Samuel crut bon d’ajouter:

— De mon côté, j’aimerais gagner un peu plus d’argent d’ici l’an prochain. Je n’ai pas encore fait mon voyage de noces.

— Tu penses aller loin?

— En France.

Gustave frotta son pouce contre son index.

— Voilà pourquoi je cherche de meilleurs investissements… Si nous attendons trop, ce sera difficile avec un enfant.

— Tu sais, je ne suis pas certain… à cause de la syphilis.

— Si elle ne tombe pas enceinte, ce ne sera pas nécessairement à cause de cette maladie. Je t’ai déjà dit que ma mère me surnommait Longtemps Désiré? En plus, je n’ai eu ni frère ni sœur. Cependant, sais-tu combien d’enfants naissent toutes les semaines à la Miséricorde?

Gustave hocha la tête en grommelant: «Beaucoup trop.»

— Alors, quand tu t’occuperas d’une pauvre fille désespérée d’être tombée enceinte alors que ses parents veulent la chasser de la maison, tu lui diras que des gens pas trop mal sont prêts à accepter un rejeton… Je suppose que tu vois ce genre de situation régulièrement.

— Pas toutes les semaines, mais certainement tous les mois.

Même si le clergé catholique prêchait une abstinence sexuelle hors mariage, tous les orphelinats de la province débordaient.

— Je m’en souviendrai, continua le médecin. Dans une certaine mesure, tu tombes bien. La province vient tout juste de se doter d’une loi d’adoption selon laquelle les jeunes mères doivent abandonner définitivement leurs enfants. Elle force également à respecter l’anonymat des parents adoptifs.

Aux yeux de son interlocuteur, cela paraissait un progrès. Samuel n’en était pas aussi certain.

— Tu ne trouves pas que c’est cruel? Ces jeunes femmes mettent un enfant au monde et le perdent ensuite définitivement.

— Honnêtement, tu aimerais adopter un enfant et courir le risque de voir ses parents naturels venir le réclamer après deux, cinq ou dix ans? Jusqu’ici, les parents adoptifs s’exposaient à perdre leurs enfants, car le lien du sang prévalait. Puis la nouvelle loi ne protège pas que ces derniers. Les filles qui arrivaient à se dénicher un mari, toujours en dissimulant cette naissance illégitime, risquaient de voir rappliquer un enfant qui ruinerait tout. Si personne ne le sait dans leur entourage, les hommes peuvent se réconcilier avec l’idée de ne pas être le premier avec leur femme. Si cela devenait de notoriété publique, alors là…

Les époux entendaient être à la fois les premiers et les seuls partenaires de leur femme. Les mots «mariage» et «propriété exclusive» étaient de parfaits synonymes dans leur esprit. Le secret s’avérait donc précieux, autant pour les parents adoptifs que pour la personne qui leur confiait son enfant. Il faudrait encore au moins cinquante ans avant que les mentalités ne changent vraiment.

— Et l’hérédité? demanda tout de même Samuel. Les enfants auraient intérêt à savoir s’ils risquent d’avoir un cancer ou une autre affection.

Il avait lu ce genre d’argument dans les médias du siècle à venir.

— Pour craindre tous les jours de leur vie de développer une maladie?

Parce qu’en 1924, la médecine ne faisait pas grand-chose de plus qu’accompagner les malades jusqu’à la mort. La prévention n’existait pas encore.

 

Dans le salon, Iris et Ève étaient assises sur le plancher, de part et d’autre d’Andrée et de sa petite collection de jouets. Madame Germain, dans un fauteuil, paraissait se réjouir d’avoir fait du bon travail: deux filles plutôt jolies, et une petite-fille qui le serait certainement plus encore.

— Tu penses toujours à donner des leçons de piano? s’informa Ève.

— Ça me permettra de m’occuper un peu. Il serait bien que ma formation chez les sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie et au Conservatoire serve à quelque chose.

— J’ai abordé ce sujet lors d’un thé avec les dames patronnesses de la paroisse.

Une épouse de médecin, surtout avec un seul enfant, devait se dévouer pour ses semblables moins fortunés. Quitte à faire profiter les pauvres d’autres paroisses de sa générosité. À Saint-Viateur d’Outremont, la misère ne se rencontrait pas très souvent.

— J’habite un peu loin d’ici. La distance rebutera certainement les élèves potentielles.

— Tu pourrais aussi te déplacer.

Enseigner la musique à domicile. La chose n’était pas inédite.

— Je ne sais pas… Personne ne me connaît.

— Tu as eu ta photographie dans le journal quand tu as obtenu ton diplôme de l’école supérieure.

Comme c’était le cas d’une cinquantaine d’autres jeunes filles tous les étés depuis le début de la guerre, en 1914. Il existait sans doute plus de professeures de piano que d’enfants désireux d’apprendre à jouer. D’un autre côté, les carrières professionnelles étant réservées exclusivement aux hommes, il restait à leurs compagnes la pratique des «arts d’agrément». Parmi ceux-ci, la musique figurait en première place.

— Tu te souviens de madame Laferrière? continua Ève.

— Celle qui habite rue Bloomfield?

— Elle a une grande fille qui aurait besoin d’améliorer son doigté. Ses examens de fin d’année ne se sont pas passés comme prévu.

Pour illustrer sa pensée, Ève agita ses doigts, tout de suite imitée par Andrée.

— Sa fille s’en va sur ses vingt ans, non? J’aimerais mieux quelqu’un de l’âge de cette princesse.

Iris attira l’enfant vers elle pour poser ses lèvres sur ses cheveux.

— Elle n’est pas si vieille. Elle a dix-sept ans, tout au plus. Tu veux que je lui dise de te téléphoner?

— Je suppose que je peux au moins écouter ce qu’elle recherche.

 

Samuel, Iris et madame Germain rentrèrent à la maison du boulevard Saint-Joseph en fin d’après-midi. La mère marchait plusieurs pas devant les époux. Elle se souciait probablement de les laisser en tête à tête. Samuel en profita pour dire:

— Maintenant, Gustave a une connaissance intime de mon anatomie.

— … Alors? s’enquit tout bas la jeune femme, un peu inquiète.

— Je suis en aussi bonne santé que je le serai dans cent ans, ou que je l’étais le mois dernier.

Elle serra ses doigts sur le pli de son coude.

— J’en ai profité pour lui parler de mes projets d’investissement.

— À New York?

Il répondit par l’affirmative.

— Il n’y a donc que moi qui n’en profiterai pas!

— Tu sais que je veux protéger ton patrimoine. Si tu y tiens vraiment, je peux investir une partie de ton avoir dans les mêmes actions. Ce ne sera pas plus que la moitié, par exemple.

Il lui fit ensuite part de ses stratégies. Même si Iris n’y comprit pas grand-chose, elle apprécia le fait qu’il se soucie de l’informer.

— Alors nous serons riches, ou pauvres, ensemble, conclut-il.

— Dans ce cas, je suis mieux de proposer mes services à madame Laferrière.

Pour le reste du trajet, Iris parla de la dame et de sa grande fille qui habitaient une jolie maison de la rue Bloomfield.

 

Le mardi suivant en matinée, Iris alla dans le salon afin de répondre au téléphone. Elle s’attendait à entendre la voix de sa sœur.

— Je parle bien à madame Duval?

— Oui, c’est moi.

— Madame Veilleux m’a transmis votre numéro de téléphone. Je suis Robertine Laferrière.

À en juger par le ton, cette femme considérait son nom comme un titre de gloire. Iris attendit la suite.

— J’aimerais vous inviter à prendre le thé cette semaine. Cela vous permettra de faire connaissance avec ma fille, et si nous y trouvons chacune notre compte, de nous entendre sur des leçons.

— … Ce sera avec plaisir.

Tout de même, la jeune femme demeurait hésitante. Si cette inconnue avait bien dix-sept ans, ses connaissances musicales devaient ressembler aux siennes. Elle en saurait un peu plus le jeudi suivant en se présentant au 508 de l’avenue Bloomfield.

 

Madame Laferrière habitait la partie droite d’une jolie maison jumelée au recouvrement de brique couleur sable. Une fenêtre en baie donnait sur le salon. Le perron était grand et un balcon soutenu par trois colonnes le surmontait. Au-dessus de la porte et des fenêtres, les plombs des vitraux adoptaient des lignes caractéristiques de l’art nouveau. C’était une maison au moins aussi belle que celle du docteur Veilleux, et dans une rue plus élégante.

Après avoir appuyé sur le bouton de la sonnette, Iris se retourna pour contempler le parc Saint-Viateur de l’autre côté de la rue. Les arbres n’avaient pas encore atteint leur plein développement. D’où elle se trouvait, elle devinait le plan d’eau. Compte tenu de la chaleur, les enfants devaient rêver d’aller y patauger.

Pour la circonstance, elle avait revêtu une jolie robe dans des teintes de bleu, et mis un chapeau de paille. Elle s’était préparée à subir un examen. La porte s’ouvrit pour révéler une femme pas très grande, plutôt forte, et visiblement sanglée dans un corset si serré qu’il devait nuire à sa respiration.

— Madame Duval? demanda-t-elle.

— C’est moi.

— Je suis madame Laferrière. Veuillez entrer.

À l’intérieur, Iris retrouva une architecture familière avec les lambris de chêne et le papier peint dans des teintes claires, qui enlevait beaucoup de sévérité à l’ensemble. Tout de suite à sa droite, de grandes portes françaises permettaient d’accéder au salon. La femme lui fit signe de passer dans la pièce. De part et d’autre d’une cheminée, on avait disposé des chesterfields au recouvrement de cuir tabac. Une jeune fille se leva précipitamment en tenant ses mains l’une dans l’autre à la hauteur de sa taille.

— Je vous présente Anna, fit la mère.

Le «Bonjour, madame» fut presque inaudible et la main se révéla moite.

— Bonjour. Je vois que vous avez un très bel instrument.

Iris admirait le piano à queue placé près de la fenêtre en baie. Si la remarque s’adressait à la fille, ce fut la mère qui répondit:

— C’est un cadeau que nous lui avons fait afin de l’encourager à faire ses gammes tous les jours.

La visiteuse soupçonna que les encouragements devaient prendre une forme étrange: «Nous nous sommes ruinés pour t’acheter ça, tu vas te faire un devoir de l’utiliser.» Évidemment, il s’agissait d’un jugement téméraire, mais la façon dont la jeune fille fixait le sol faisait penser à une relation malsaine.

— Si vous voulez vous asseoir, offrit la maîtresse de maison en lui montrant l’un des canapés.

Iris occupa un siège et Anna reprit le sien. Toutes les deux avaient sans doute appris les bonnes manières au même endroit, puisqu’elles serrèrent les genoux et inclinèrent un peu les jambes pour que leurs cuisses reposent parfaitement sur le coussin. Elles allèrent même jusqu’à lisser leur robe pour être bien certaines de ne rien montrer d’inconvenant. Tout ça avec un synchronisme si parfait qu’elles semblaient s’être exercées ensemble.

Madame Laferrière se dirigea vers la cheminée afin d’agiter la clochette posée sur le linteau. Ensuite elle vint s’asseoir à son tour.

— Madame Duval, monsieur Duval est votre deuxième époux, n’est-ce pas?

Iris serra les mâchoires. Toute allusion à son premier mari la mettait encore terriblement mal à l’aise.

— J’ai été mariée à Jean Dumoulin, répondit-elle d’une voix blanche.

Une domestique entra dans la pièce avec un plateau portant tout le nécessaire pour le thé.

— Merci, Marthe, je vais m’occuper du service.

L’hôtesse se leva pour verser la boisson chaude, ajouta un nuage de lait à l’intention de la visiteuse et lui plaça la tasse dans les mains.

De nouveau assise, elle reprit la conversation:

— C’est ce que je pensais. Vous vous êtes remariée avec cet homme qui s’est fait agresser près du port de Montréal?

Un endroit que ne fréquentaient pas les gens respectables.

— … Alors qu’il arrivait dans la ville. On lui a même volé ses chaussures. Mon beau-frère s’est un peu inquiété, au début.

— Je me souviens de l’avoir vu à l’église avec le docteur Veilleux. C’est aussi notre médecin de famille. Que fait-il dans la vie?

Finalement, les mœurs de son premier mari ne viendraient pas sur le tapis. Tout de même, cette bourgeoise se livrait à sa petite enquête pour s’assurer de l’acceptabilité sociale d’Iris. Donner des cours de musique pour s’occuper était une chose, devoir le faire par manque d’argent, une autre.

— Il est professeur à l’École des hautes études commerciales.

Ce qui valait bien le statut de monsieur Laferrière, marchand de meubles tenant boutique rue Sainte-Catherine.

— Pendant un temps, certaines de mes voisines ont évoqué ses convictions politiques, continua la mère avec un sourire narquois.

Ainsi, cette femme savait que Samuel avait prédit que les libéraux remporteraient tous les sièges de la province lors des élections de 1921.

— Il n’a pas songé à se présenter lui-même? ajouta-t-elle.

— Je pense qu’il préfère le rôle d’observateur.

— Vous avez étudié au pensionnat des sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie, je crois.

— Oui. J’ai aussi obtenu un diplôme du Conservatoire national de musique affilié à l’Université de Montréal.

En apportant cette précision, Iris ressentit un peu de chaleur monter à ses joues. Il ne lui était pas naturel de se vendre.

— Anna a fréquenté le même pensionnat que vous.

Iris posa les yeux sur la jeune fille. Elle n’avait pas desserré les lèvres depuis le début de la conversation. Pas même pour avaler un peu de thé. Elle l’observa attentivement. Grande, avec des cheveux et des yeux noirs. Elle portait une robe blanche couverte de dentelles. Le genre de vêtement susceptible de convenir pour une communion solennelle, un mariage, ou même les vœux perpétuels dans un cloître.

— Vous avez aimé? s’informa-t-elle.

— … Oui, beaucoup, murmura Anna.

C’était certainement la seule réponse possible.

— Elle a pris des cours de piano dès la première année. Madame Duval, puis-je vous demander de jouer un peu pour nous? Cela vous donnera l’occasion de juger si le piano est bien accordé.

«Ça vous donnera surtout l’occasion de voir si moi, je suis bien accordée», songea Iris. Pourtant, elle donna son assentiment d’un geste de la tête, posa sa tasse sur la table basse placée entre les deux chesterfields, et après avoir enlevé ses gants, elle alla s’asseoir sur le banc.

— Si vous voulez une partition, nous en avons une bonne collection.

— Il y a tout de même quelques pièces qui me restent en mémoire.

Elle commença par un nocturne de Fauré, une pièce tout en douceur, pleine de nuances. Bientôt, Anna vint se poster près d’elle avec l’esquisse d’un sourire sur les lèvres. Sa mère se planta juste à côté. Cette seconde présence s’avérait particulièrement intimidante.

«Au pire, je n’aurai pas à m’occuper de cette grande godiche», pensa Iris. C’était méchant, mais cette pensée lui permettait de faire baisser un peu son anxiété. Elle enchaîna avec une autre pièce du même auteur, puis une troisième. Après un peu moins de dix minutes, elle s’arrêta pour regarder madame Laferrière dans les yeux.

— Voilà un aperçu de ce que je sais faire.

— C’était très beau, apprécia Anna.

Immédiatement, elle pencha la tête, comme pour faire oublier cette intervention. Plus pâle de peau, elle aurait rougi.

— Seriez-vous disposée à donner des cours à ma fille deux fois par semaine?

— Si vous croyez que cela peut être utile.

— Je le crois, oui. Combien demandez-vous?

— Voilà une question délicate. Quand Ève m’a fait part de votre intérêt pour mes services, j’ai hésité. Je prévoyais avoir à expliquer à un enfant ce qu’était une gamme. Mademoiselle a été formée au même endroit que moi, je ne suis pas certaine d’être utile à quelque chose.

— Moi, j’en suis certaine, ne serait-ce que pour l’inciter à s’exercer.

Cette remarque était indélicate à la fois pour Iris et pour sa jeune fille. D’ailleurs, celle-ci se mordit la lèvre inférieure. Des larmes couleraient bientôt de ses grands yeux noirs. Iris sentit un véritable élan de sympathie pour elle.

— Dans ce cas, voici ce que je vous propose: je viendrai la semaine prochaine, deux fois en matinée, sans rien attendre en retour. Si après cette expérience vous êtes toutes les deux satisfaites, nous parlerons d’argent.

Comme elle prenait ses domestiques à l’essai avant de les embaucher pour de vrai, l’idée parut excellente à madame Laferrière.

— Tu sais que tu n’as pas à faire ça, dit Samuel. D’autant plus que tes nouvelles actions en Bourse ont déjà progressé ce matin.

Après souper, il avait invité sa femme à se joindre à lui sur le perron de la maison. À cet endroit, à cinq ou six verges du trottoir, il avait l’impression de s’exposer à la vue de ses voisins et des passants. Cependant, la cour arrière ressemblait trop à un terrain vague pour aller s’y installer. Éventuellement, il y ferait aménager un petit patio.

— Je ne le fais pas pour chercher un revenu, précisa Iris.

— Surtout avec les honoraires que tu as négociés pour la première semaine… ajouta Samuel.

— Si je t’explique pourquoi j’ai finalement accepté d’y retourner, tu me trouveras définitivement mauvaise en affaires.

Il demeura silencieux, même si son regard trahissait sa curiosité.

— J’ai eu pitié de cette grande fille. En se tenant bien droite, en regardant les gens dans les yeux et en souriant un peu, elle serait une très charmante jeune femme. Seulement elle est timide au point d’en être misérable.

— Et la personne qui met un peu de lait sur le perron à l’arrière pour les chats errants, tous les matins, a voulu lui proposer son amitié.

— Je ne l’ai fait que quelques fois.

Quelques fois depuis leur retour du siècle à venir, c’était déjà une habitude. Si les chats de gouttière avaient un moyen de communiquer entre eux, toute la colonie habitant les ruelles des environs devait s’être partagé la bonne nouvelle.

— Tu iras chez elle?

— J’ai eu un peu honte de mon piano droit en voyant le leur.

— Si tu souhaites…

— Non, l’interrompit-elle tout de suite. Économise ton argent.

Depuis qu’il avait évoqué la France, Iris était allée acheter quelques magazines publiés à Paris. Rêver à un voyage, c’était déjà si agréable.

Pour la troisième fois, un passant souleva son chapeau en les saluant:

— Madame, monsieur, bonne soirée.

Ils répondirent à ce souhait, puis Samuel demanda:

— Chez eux, c’est bien?

— Ça fait tout de suite penser à chez Gustave, en un peu mieux. La maison est plus grande et les meubles, plus chics.

— Sans compter le piano à queue.

— Tu connais leur commerce? demanda Iris.

— Nous sommes passés devant, sans jamais entrer.

Comme le mobilier de feu le docteur Dumoulin convenait encore, le couple n’avait pas exploré les commerces de ce genre. Juste par curiosité, la jeune femme ferait certainement un détour pour se faire sa propre idée. Ces chesterfields lui avaient semblé à la fois confortables et élégants.

— Tiens, voilà une connaissance, chuchota Samuel en voyant un homme s’approcher.

Il s’agissait de maître Michel Tardif, le locataire de l’étage. Il enleva son chapeau avant de monter les quelques marches:

— Madame et monsieur Duval, vous profitez un peu de l’air frais?

— Avant que ce soit chose du passé, oui. J’ai lu dans un journal que des dizaines de milliers véhicules de promenade avaient été immatriculés dans la province. À ce rythme, l’air sera bientôt beaucoup moins frais.

— Ça ne saurait monter encore beaucoup, compte tenu du coût de ces machines.

— Vous pensez?

Samuel avait posé la question avec un petit sourire ironique sur les lèvres, l’air de dire: «À ce sujet, j’en sais pas mal plus que toi.» Pourtant, son interlocuteur n’y vit que du feu. Comme l’avocat n’entrait pas dans l’immeuble, visiblement désireux de poursuivre la conversation, Iris demanda:

— Vous revenez tard du cabinet. Vous travaillez sur une affaire difficile?

— Vous connaissez l’histoire du vol des employés de la Banque d’Hochelaga?

La question n’appelait aucune réponse. À moins d’être dans un coma profond depuis le début du printemps, tout le monde connaissait cette affaire. Huit personnes avaient été arrêtées très rapidement après le crime. La seule inconnue demeurait le nombre de pendaisons qui résulteraient du procès.

— Vous défendez l’un des accusés du vol? s’enquit Samuel.

— Oui. Enfin non, pas un accusé du vol, juste un gardien de prison qui a fait passer une lime à l’un d’eux.

Compte tenu de la sentence pendant au bout du nez de ces prévenus, ils devaient vraiment rêver d’un moyen de s’échapper de la prison de Bordeaux.

— Ça prend tout un idiot pour tenter quelque chose de ce genre, déplora l’avocat.

Puis tout de suite il se reprit, mal à l’aise:

— Je ne devrais pas dire ça. Je dois assurer sa défense.

— Si jamais je suis parmi les personnes convoquées pour faire partie du jury, je demanderai à être récusé parce que mon idée est faite sur l’affaire. Oh, rassurez-vous, je ne dirai pas qui m’a communiqué des informations privilégiées.

L’homme se troubla un peu, leur souhaita une bonne fin de soirée et monta à son appartement. Dès qu’ils furent seuls, Iris taquina son époux:

— Donc, monsieur Duval, vous pensez que le nombre de voitures ira en augmentant. Combien y en aura-t-il dans cent ans?

— Quelques millions. Et parlant de futur, aurais-tu envie d’entendre un grand succès de la chanson québécoise qui fera connaître une charmante brunette dans trente-trois ou trente-quatre ans?

— Voyons, vous connaissez l’avenir, monsieur Duval! Chantez-moi donc cet air.

Samuel commença à voix basse:

En veillant su’ l’perron

Par un beau soir d’été

Tu me disais c’est si bon

De pouvoir s’embrasser…

Rentrant dans la maison, trente minutes plus tard, Iris la chantonnait à son tour.

 

À la fin du mois de juillet, Samuel vivait une situation certainement inédite dans les annales universitaires: soutenir pour la seconde fois la même thèse de doctorat. Après cela, son étude sur les fusions des banques francophones amasserait de la poussière dans une bibliothèque universitaire. Quelqu’un, au siècle suivant, finirait bien par se rendre compte que le Samuel Duval qui l’avait présentée dans une université américaine avait plagié le Samuel Duval de 1924. En fait, cela rendait impossible son retour à l’enseignement en 2022.

La petite cérémonie se déroulait dans la salle du conseil de l’Université de Montréal, rue Saint-Denis. Son direc-teur de thèse se trouvait en territoire familier: à cause de son rôle de secrétaire général de l’établissement, il assistait à toutes les présentations de ce genre. Pour l’occasion, il portait la toge et l’épitoge décorée d’hermine. Les trois autres membres du jury montraient un peu moins de décorum, tout comme le candidat: ils portaient des habits de ville.

En entrant dans la salle, le doctorant se sentait tout de même très nerveux. Il ne s’agissait pas d’un manque de confiance à l’égard de son travail, plutôt de sa crainte de se trahir en évoquant une information qu’il ne pouvait connaître en 1924. De plus, la présence de sa femme et de sa belle-sœur parmi les spectateurs l’intimidait. Surtout qu’Iris lui adressa un sourire très angoissé.

Quand le président de la soutenance l’y invita, Samuel commença la présentation de son travail.

— La fusion de la Banque d’Hochelaga et de la Banque Nationale a pris effet le 2 janvier dernier.

Finalement, riche de quelques années d’expérience d’enseignement universitaire, il trouva très vite ses repères afin de livrer un résumé précis et bref de son travail. Vinrent ensuite les questions des membres du jury. Parmi eux, Montpetit était un allié, une posture normale pour un directeur de recherche. Les deux autres représentants de l’Université de Montréal étaient en quelque sorte des dilettantes. Le Canada français ne comptait pas assez de spécialistes de l’histoire économique pour former un jury crédible.

Le représentant de l’Université McGill, né en Grande-Bretagne, se montra beaucoup plus coriace, comme s’il trouvait inconcevable qu’un historien canadien-français étudie autre chose que les héros de la Nouvelle-France. Sa condescendance finit par piquer Samuel au vif. Au point où il se fit un plaisir évident de prendre son interlocuteur en défaut à quelques reprises.

Quand le jury se retira, il se tourna pour adresser un sourire à Iris. Celle-ci paraissait à la fois impressionnée et inquiète. Chez les spectateurs, il y avait quelques étudiants qui n’avaient rien trouvé de mieux à faire par un beau jour d’été, quelques professeurs de la Faculté de droit et de l’École des HEC, et quelques autres portant des soutanes. Il salua Lionel Groulx d’une légère inclination de la tête. Dans le fond de la salle, deux personnes ne ressemblaient en rien à des étudiants ou à des professeurs. Il apprendrait bientôt qu’il s’agissait de journalistes. Les soutenances de thèse demeuraient des événements rares en 1924. Le Devoir et La Presse rendraient compte de son succès ou de son échec dès le lendemain matin.

Puis les membres du jury revinrent. Par déférence, Samuel se leva avec un visage soucieux.

— Monsieur Duval, lui annonça le président du jury, vous pourrez porter le titre de docteur.

Voilà! Maintenant, même si on découvrait qu’il n’avait jamais obtenu de diplôme universitaire dans les années 1910, personne ne ferait de vagues. Tous ceux qui venaient de lui accorder un doctorat auraient l’air de parfaits idiots, dans ce cas.

Les félicitations des membres du jury prirent quelques minutes. Le représentant de McGill lui demanda:

— Où avez-vous fait votre licence, déjà?

Comme il avait posé la question en français – ses interventions pendant la soutenance s’étaient toutes déroulées en anglais –, Samuel répondit en souriant:

— À l’University of Winconsin. Un établissement qui mériterait d’être plus connu.

— Je n’en doute pas.

L’abbé Groulx se montra plutôt enthousiaste au moment de le féliciter.

— Beaucoup de jeunes gens devraient suivre votre exemple et étudier nos gens d’affaires.

— Mais vous l’avez vécu avant moi, l’histoire économique n’attire pas les foules.

Car l’ecclésiastique avait commencé sa carrière à l’École des HEC. Édonia Doiron se tenait dans un coin. Samuel reçut ses vives félicitations, puis alla retrouver Iris et Ève en pleine conversation avec Édouard Montpetit. Il les présenta à quelques autres professeurs, dont son directeur, Henry Laureys.

Quand tous ces gens se dispersèrent en lui promettant de se rendre au Cercle universitaire pour un souper en son honneur, il eut enfin droit à des bises chaleureuses de sa belle-sœur et de sa femme.

— Cet Anglais… maugréa cette dernière entre ses dents.

— Il était tout étonné de constater qu’un frog a lu les mêmes auteurs que lui. Quand même, il faudra encore cinquante ans avant qu’un French Canadian n’enseigne dans leur belle université, glissa Samuel à son oreille.

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