Passe temps T2 : L'avenir au passé
Chapitre 14
Le froid était venu avec le mois de décembre. Malgré tout, Iris continuait de se rendre avenue Bloomfield à pied. Le tout était de s’habiller de façon convenable. Quelques boucles dépassaient sous son chapeau cloche de feutre, son manteau au col de renard était soigneusement boutonné jusqu’au cou. Après avoir appuyé sur le bouton de la sonnette, à travers le rideau de dentelles, elle vit Anna s’approcher.
— Bonjour, madame Duval. Vous n’avez pas froid?
— Juste assez pour me faire marcher un peu plus vite.
Et avoir un peu de sueur au bas du dos, ce qui était la recette parfaite pour s’enrhumer, selon Samuel. Elle enleva ses gants, son manteau et ses couvre-chaussures, tout en gardant son chapeau. Dès que les mains de la jeune fille touchèrent le clavier, l’esprit d’Iris commença à gambader. Depuis deux ou trois semaines, elle s’imaginait volontiers à Paris. Des films et des photographies lui permettaient de se représenter un peu cette ville.
Puis son élève enchaîna quelques fausses notes.
— Je suis désolée, je suis distraite… Je dois me rendre dans les magasins. Maman semble vouloir recevoir toutes les dames patronnesses de la paroisse trois fois chacune d’ici Noël, et les visiter tout aussi souvent. Comment pense-t-elle que je vais acheter ses étrennes?
— Aucune de vos amies ne peut vous accompagner?
Son interlocutrice secoua la tête de droite à gauche. Son air de chat perdu toucha Iris. Depuis les quelques semaines où elle venait dans cette maison, jamais Anna n’avait évoqué une amie. Et elle n’avait aucune grande sœur sur qui s’appuyer.
— Moi aussi, j’ai quelques courses à faire. Pourquoi ne pas y aller ensemble?
— Maman ne voudra pas.
— Elle est ici?
— Elle est dans sa chambre…
— Si vous lui demandez de descendre, je ferai moi-même la proposition.
C’est en hésitant qu’Anna quitta le banc pour se diriger vers l’escalier. Quelques instants plus tard, madame Laferrière venait dans le salon, une mine réprobatrice sur le visage.
— Madame, je suis désolée de vous déranger, mais j’aimerais vous demander un service. Enfin, à vous et à Anna. Je dois me rendre rue Sainte-Catherine afin d’acheter un cadeau pour ma mère. Y aller seule ne serait pas vraiment convenable, et mon mari est au travail. Alors je me demandais… Permettez-vous à votre fille de m’accompagner? De me servir de chaperon, en quelque sorte?
Dix ans plus tôt, une jeune fille célibataire ne se promenait pas seule à l’extérieur de la maison. L’idéal était d’être escortée par un père ou un frère. À la limite, la présence d’une vieille demoiselle présentait une garantie suffisante de moralité. Depuis la guerre par contre, une femme de l’âge d’Iris n’avait pas à montrer la même prudence, puisque des centaines de milliers de femmes avaient pris l’habitude de se rendre au travail toute seule. Le mauvais prétexte sautait aux yeux.
— Évidemment, vous ne me paierez pas cette leçon.
Anna ajouta sa voix:
— Moi aussi, j’aimerais faire des achats… pour Noël.
— Bon, si vous me promettez de la ramener rapidement.
— Je vais même lui payer à dîner pour la remercier de sa gentillesse.
— D’accord.
Après la leçon de piano, sur le trottoir, Iris proposa:
— Comme vous paraissez un peu frileuse, nous allons prendre le tramway.
Tout en parlant, elle avait présenté son bras à la jeune fille. Celle-ci accepta de poser sa main au creux du coude en esquissant un sourire reconnaissant.
Un peu plus tard, toutes les deux entraient dans le magasin Morgan. Un bref instant, Iris avait eu envie d’aller jusque chez Ogilvy, mais ses moyens n’étaient pas plus grands qu’ils ne l’avaient été cent ans plus tard. Elle se tourna vers sa compagne:
— Alors, quels achats souhaitiez-vous effectuer?
— J’aimerais trouver quelque chose pour maman et papa… Seulement je n’ai pas beaucoup d’argent.
— Ma mère aura droit à des chocolats, et mon mari à une lotion après rasage parfumée. Ou alors ce sera le contraire, plaisanta Iris en riant.
Madame Germain n’aurait certainement pas aimé cette allusion à ses problèmes de pilosité apparus après la ménopause.
— Ce sont de bonnes idées de cadeaux. J’achèterai les mêmes.
Après avoir établi ce qu’elles cherchaient, elles purent s’attarder à tout ce qu’elles ne cherchaient pas. Dans le rayon des vêtements féminins, Iris regarda longuement les robes.
— Celle-ci vous irait très bien, assura-t-elle à Anna en prenant le ravissant vêtement en velours de soie de Canton.
— Maman ne me laisserait pas porter ça…
— Vous voulez l’essayer? Juste pour le plaisir.
Une vendeuse s’approcha.
— Mon amie aimerait essayer cette robe, dit Iris.
Souvent, les personnes très timides se trouvaient forcées de poser des actions sans vraiment le vouloir. Ce fut le cas pour Anna, qui n’osa pas s’en tenir à son refus. Quand elle sortit de la cabine d’essayage drapée de soie, Iris constata à quel point elle était une jolie demoiselle. Pour la première fois, elle remarqua ses seins menus. D’habitude, ses habits lui donnaient l’air d’avoir douze ans. Là, la jeune femme se révélait.
— Cette robe est vraiment très seyante, commenta Iris.
— Si maman me voyait…
— Regardez-vous dans ce miroir pour voir la belle personne que vous êtes devenue, et ensuite, rendez-la à la vendeuse. Il y a un petit salon de thé ici; nous allons manger quelque chose, acheter nos cadeaux, puis je vous reconduirai à la maison.
Anna demeura de longues secondes devant le miroir, souriante, tout en esquissant un demi-tour pour voir son profil. Peu après, elles s’attablaient dans une petite pièce aux allures de bonbonnière. Durant le repas, la conversation porta sur les vêtements qu’elles avaient vus, et à voix basse, sur l’allure des autres clientes. À ce moment de l’année, toutes paraissaient soucieuses de se montrer dans leurs plus beaux atours.
Elles en étaient au dessert quand Iris remarqua:
— En vous faisant voir dans une robe comme celle de tout à l’heure sur le parvis de l’église, vous seriez très vite la coqueluche des garçons d’Outremont.
— Jamais je n’oserais.
— C’est vrai que ce serait soulever la colère de l’association féminine qui milite contre les vêtements immodestes. Mais dans un autre contexte…
Anna ne répondit rien, les yeux baissés, comme chaque fois où elle se sentait mal à l’aise. C’est-à-dire presque tout le temps.
— Parmi les relations de vos parents, aucun garçon n’a retenu votre regard? Ne serait-ce qu’un oncle? À dix-huit ans, je trouvais mon oncle Alexandre très séduisant. Il avait plusieurs années de plus que moi. Maintenant, il perd ses cheveux et il a un fils répondant au doux prénom de Napoléon. Celui-là doit avoir douze mains, à en juger par la quantité de paires de mitaines que ma mère tricote pour lui.
— Mes parents reçoivent très rarement, et jamais des personnes de mon âge.
Iris choisit de faire porter la conversation sur la musique et les pianos. Sa compagne parut soulagée de revenir à un sujet innocent. Bientôt, elles quittaient le salon de thé. Une fois au rez-de-chaussée, Iris annonça son intention de passer au rayon des produits pharmaceutiques. Au commis derrière le comptoir, elle demanda une boîte de Kotex. Ce genre de produit ne se trouvait pas sur les rayons, comme s’il s’agissait d’une allusion insupportable au corps féminin.
Une fois sur le trottoir, Anna murmura:
— Jamais je n’oserais acheter ça moi-même.
Ce n’était toutefois pas un reproche pour l’audace de sa compagne. Juste l’aveu d’une timidité invalidante. Ne sachant quoi répondre, Iris proposa:
— Comme il fait froid, nous allons prendre un taxi pour rentrer.
Debout sur le trottoir, elle leva la main pour attirer l’attention d’un chauffeur. Il y en avait toujours quelques-uns de stationnés près du Philips Square. La désignation carré Philips était tout à fait inconnue en 1924. En hélant le taxi, Iris aperçut le magasin Birks, ce qui ramena à sa mémoire un souvenir très vif de sa nuit de Noël 2021, après le réveillon au restaurant Henri. Un événement décisif dans sa relation avec Samuel.
Quand elles furent assises dans une voiture, Anna murmura:
— Voilà plusieurs jours que j’aurais dû en avoir besoin. Il existe une maladie qui… provoque des retards?
— Je ne suis pas certaine… Une grande fatigue, je crois. Ou l’anémie.
Les journaux proposaient des petites pilules rouges pour les femmes pâles, et de nombreux autres fortifiants: de l’huile de foie de morue jusqu’à des vins à la composition mystérieuse.
— Ce n’est certainement rien de très grave. Le mieux serait d’en parler à votre mère.
Après cela, le trajet se poursuivit en silence. Avenue Bloomfield, Anna posa ses deux mains sur l’avant-bras d’Iris:
— Je vous remercie beaucoup de m’avoir m’accompagnée.
Elle posa ses lèvres sur la joue de la jeune femme et descendit du taxi pour entrer dans sa demeure en courant.
Tout le reste de l’après-midi, Iris resta songeuse. Ce ne fut que lorsqu’elle se retrouva seule dans le salon avec son mari qu’elle lui raconta sa journée.
— Aujourd’hui, plutôt que de donner une leçon de musique à la petite Laferrière, je l’ai accompagnée chez Morgan.
— Te faire payer pour aller dans les magasins, c’est sûrement une première en 1924. Qui sait, tu pourrais peut-être en faire un métier.
— Non seulement je ne me suis pas fait payer, mais je lui ai offert son dîner et je l’ai reconduite en taxi à la maison.
Sa femme paraissait trop soucieuse pour que Samuel fasse une allusion à son pauvre sens des affaires. Il attendit plutôt la suite en silence.
— Cela a été une très curieuse expérience. De retour chez elle, elle m’a remerciée comme si je venais de lui accorder une grande faveur. Pourtant, si un jour j’ai une grande fille comme elle, j’aurai tellement de plaisir à courir les magasins, lui faire essayer de jolies robes et lui dire combien elle est belle.
— Tu ne crois pas que sa mère le fait?
— Sa mère a réussi à lui apprendre à vivre les yeux rivés au sol, le dos voûté et les épaules comme ça.
Elle joignit le geste à la parole.
— L’ambiance dans cette maison m’est insupportable.
Samuel songea que les choses ne devaient pas se dérouler dans la joie et l’harmonie chez les Germain. Et belle-maman ne lui était pas apparue comme étant particulièrement compétente, comme mère. Toutefois, il l’avait connue dans un contexte difficile, alors que sa fille était rongée par une maladie honteuse et probablement fatale. Et ni Iris ni Ève ne lui paraissaient meurtries par leur enfance.
— Tu sais ce qu’elle m’a dit? Ses règles sont en retard.
— Tu crois que…
— Non, certainement pas. Elle m’a demandé si cela pouvait tenir à une maladie. C’est à sa mère qu’une fille parle de ces choses-là, et ensuite à son médecin. Pas à une pure étrangère.
Le plus souvent, la clientèle du docteur Veilleux se présentait à son cabinet sans avoir pris de rendez-vous au préalable. L’horaire des consultations était affiché sur la porte et publié dans chacun des numéros de l’hebdomadaire du quartier. Toutefois, le dimanche 21 décembre, sur le parvis de l’église Saint-Viateur, madame Laferrière marcha vers lui pour demander à voix basse:
— Docteur, il faudrait que vous acceptiez de recevoir ma grande fille, discrètement.
Gustave leva les yeux vers Anna. La jeune fille portait un manteau sombre et un chapeau de feutre aux rebords larges. Il lui trouva un air triste, le même que tous les dimanches depuis sa prime adolescence. Son père se tenait un peu plus loin. Dispersés ainsi, chacun des membres de cette famille représentait la pointe d’un triangle. L’image lui parut étrange.
— Je reçois chacun de mes clients avec la même discrétion.
— Vous savez ce que je veux dire…
Non, en réalité, le médecin ne le savait pas vraiment.
— Passez demain matin avant l’ouverture de mon cabinet.
Quand il rejoignit Ève, celle-ci demanda:
— Que voulait-elle?
— Me voir avec sa fille.
— C’est un curieux endroit pour prendre un rendez-vous.
Quand Gustave descendit pour ouvrir son bureau le lendemain matin, il trouva la mère et la fille devant la porte, à l’extérieur. La première posa sur lui un regard assassin pour l’avoir fait attendre.
— Madame, mademoiselle, les salua-t-il en leur faisant signe d’entrer.
Il les suivit et leur désigna les chaises devant son bureau avant de gagner sa place.
— Alors?
Le silence dura suffisamment longtemps pour devenir inconfortable. Madame Laferrière finit par parler:
— Ma fille n’a pas eu ses règles depuis un moment.
Gustave regarda l’adolescente qui fixait la surface de son bureau.
— Depuis combien de temps?
Même si la question s’adressait à Anna, ce fut Robertine qui répondit:
— Trois, quatre semaines.
— Je dois vous examiner, fit le médecin en se levant.
— … Vous croyez que c’est nécessaire? questionna la mère.
Que répondre devant une pareille sottise? Il demeura debout pendant de longues secondes avant que la jeune fille ne se décide à quitter sa chaise. Il lui désigna la salle d’examen. Une fois à l’intérieur, il la regarda défaire les boutons de son manteau, puis l’aida à l’enlever pour l’accrocher à la patère.
— Passez derrière le paravent et enlevez le bas.
Anna posa sur lui un regard désespéré. Quelles paroles pourraient la rassurer? Certainement pas: «Ce n’est rien, j’ai l’habitude, je fais ça toute la journée», aussi la poussa-t-il doucement en disant:
— Allez.
La porte communiquant avec son cabinet était demeurée ouverte. C’était son habitude quand une cliente venait accompagnée. Le simple fait de ne pas se présenter seule était l’aveu d’un malaise, sinon d’une inquiétude. Au moins, madame Laferrière ne vint pas se planter dans l’embrasure de la porte pour le surveiller.
Derrière le paravent, Anna demanda:
— Les sous-vêtements aussi?
— Oui…
Il avait réussi à ne pas répondre: «Évidemment!» Que croyait-elle? Qu’il lui demanderait d’ouvrir la bouche et de dire: «Aaah!»? Ce fut après un long moment qu’elle réapparut. Elle avait tiré sur le rebord de son chandail pour l’allonger le plus possible. Avec son chapeau et ses bas de laine, elle présentait une image un peu ridicule.
— Venez vous asseoir là-dessus.
En prenant son bras juste au-dessus du coude, il la guida vers la table surélevée et l’aida à s’installer entre les étriers. Il doutait qu’elle sache à quoi ils servaient. Mieux valait échanger un peu avant de l’inviter à y mettre les pieds. Ce fut en la regardant dans les yeux qu’il l’interrogea:
— Quand avez-vous eu vos dernières règles?
Gustave souhaitait l’entendre de sa bouche. Mais en posant la question, il se demanda s’il n’aurait pas dû reprendre l’une des périphrases dont ses collègues avaient le secret: «Quand avez-vous été indisposée? Quand avez-vous reçu la visite des Anglais? Vos mauvais jours étaient à quelle date?» Décidément, certaines expressions en disaient long sur le rapport de ceux-ci à la sexualité. Il allait essayer avec le mot «menstruation» quand elle répondit:
— En octobre… À la fin du mois d’octobre.
— D’habitude, elles viennent de façon régulière, tous les vingt-huit jours à peu près?
Elle hocha la tête.
— Autrement, votre santé est bonne?
De nouveau, elle acquiesça d’un geste.
— Vous devez vous étendre afin que je vous examine.
Il posa la main sur son épaule pour lui indiquer de se coucher. La jeune fille se raidit, puis céda tout de même. L’hésitation se répéta lorsqu’il l’invita à placer ses pieds dans les étriers.
— Le matin, il vous arrive de ressentir des nausées?
Le «Non» fut presque inaudible. Gustave enfila des gants de latex et mit un peu de gel sur ses doigts avant de la toucher. Anna sursauta et laissa échapper une plainte.
— Ça va? fit une voix lointaine.
Madame Laferrière avait entendu. Pourtant, elle n’apparut pas. Gustave constata l’absence d’hymen. Cela pouvait tenir à un accident, à un mouvement violent en pratiquant un sport, peut-être même à la curiosité d’une fillette à l’égard de son propre corps. Toutefois, il conclut à un rapport charnel. Dans ce cas, inutile d’être un grand clinicien pour établir la raison de l’arrêt des règles. Après lui avoir demandé d’enlever ses pieds des étriers, il jeta ses gants de latex dans la corbeille et entreprit de lui palper le bas-ventre. En se penchant vers elle, il chuchota:
— Mademoiselle, vous attendez un bébé.
Anna lui présenta un visage totalement effaré:
— Ça ne se peut pas, je ne suis pas mariée.
Le médecin comprit: «Je ne peux pas, je ne suis pas mariée.» Une façon d’évoquer l’avalanche de difficultés susceptible de s’abattre sur elle. Puis, il comprit qu’il devait prendre ces mots au pied de la lettre: pour elle, le mariage faisait la grossesse. Une pensée qu’il jugeait absurde lui traversa l’esprit: à dix-huit ans, pouvait-elle vraiment ignorer d’où venaient les bébés? Les Canadiens français se servaient d’histoires de cigognes, de choux, et même de «Sauvages» pour expliquer les naissances.
— Ce n’est pas le sacrement de mariage qui fait les enfants… Vous avez un ami? Un fiancé, peut-être?
— Maman dit que je suis trop jeune.
— Quelqu’un vous a forcée?
Elle demeura sans répondre.
— Anna, vous savez comment viennent les enfants?
Elle n’eut aucune réaction.
— Les hommes ont un membre entre les jambes, une verge.
Le médecin lui montra son index, très droit.
— Et les femmes, une ouverture, un vagin. Pour faire un enfant, il s’agit d’introduire le membre de l’homme dans le vagin. Les enfants naissent neuf mois plus tard.
Il enfonça son index droit dans sa main gauche fermée et mima un va-et-vient. Impossible d’être plus explicite sans lui montrer des photos comme celles qui se vendaient dans les bordels, dans des tavernes, et aussi dans les collèges ou les usines.
— Je sais que vous avez fait cela, peut-être juste une fois, mais plus probablement à plusieurs reprises. C’est visible à l’examen.
Évidemment, l’absence d’hymen et la présence d’un passage bien ouvert pouvaient tenir à l’usage d’une brosse à cheveux ou à un autre instrument de ce genre. Cependant, le désespoir et les larmes sur le visage de sa patiente faisaient comprendre à Gustave que ce n’était pas la cause. Et si elle en ignorait les effets, l’acte lui était familier.
— Asseyez-vous.
Il l’aida à se redresser. Machinalement, elle posa ses deux mains sur son entrejambe. D’un ton chargé de sympathie, il murmura:
— Le garçon avec qui vous avez fait ça voudra peut-être vous épouser.
Malheureusement, dans ce genre de situation, si le péché de la jeune fille était irréfutable, aucune trace tangible ne subsistait chez le séducteur. Ce dernier pouvait alors facilement nier.
— Il n’y a aucun garçon. Jamais je n’ai été seule avec l’un d’eux.
— Alors est-ce un ami de la famille? Un oncle?
La jeune fille éclata en sanglots et se recroquevilla sur elle-même.
— Anna, je vais aller parler à votre mère. Habillez-vous, mais restez ici.
Gustave retourna dans son cabinet après avoir refermé la porte derrière lui.
— Qu’est-ce qu’elle a? demanda la mère.
La femme fit mine de se lever, mais Gustave l’arrêta d’un geste en disant:
— Laissez-lui un moment pour retrouver une certaine contenance. Et nous avons à parler, vous et moi.
Plutôt que de regagner son siège, il posa les fesses sur son bureau. Cela lui donnait une position dominante, menaçante même.
— Vous n’êtes pas une jeune fille, vous savez très bien ce qu’elle a. Au moins une fois dans votre vie, vous avez vu vos règles s’arrêter.
— Voyons, ça n’a aucun sens. Je ne l’ai même pas surprise à avoir une conversation avec un garçon.
— Elle m’a dit la même chose, et j’ai tendance à la croire. Mais vous recevez sans doute des visiteurs chez vous. Vos frères, vos beaux-frères, des amis de votre mari.
— … Non. Enfin, oui, seulement aucun d’entre eux ne s’est trouvé seul avec elle. J’y veille de près.
De prime abord, Gustave était tenté de la juger totalement naïve. Soudain, la scène de la veille à l’église lui revint en mémoire: un triangle. Alors que cette femme lui parlait, sa fille et son mari se tenaient à quelques pas l’un de l’autre.
— Jamais vous ne lui avez expliqué comment naissent les enfants?
— … Elle n’a pas à savoir ça avant le soir de ses noces. Avec tous les mauvais livres, les mauvais films, même les affiches des films, il y en a beaucoup qui savent trop de choses. Ça les conduit à l’Hôpital de la Miséricorde.
Là où venait au monde une forte proportion des enfants illégitimes, à Montréal. Une grande campagne de protestation était née à Québec, avec la participation de l’épouse du premier ministre Louis-Alexandre Taschereau, contre le côté scabreux des affiches placées à la porte des cinémas. On les rendait responsables de la déliquescence des mœurs. Ces femmes auraient sans doute mieux fait de manifester contre certains hommes de leur entourage.
— Dans le cas de votre fille, c’est son ignorance qui va la conduire à la Miséricorde. Je viens de lui expliquer comment on fait des enfants. J’ai dû lui apprendre que le sacrement du mariage ne met pas une femme enceinte. Comment voulez-vous qu’elle évite les gestes qui conduisent à une grossesse en ignorant quels sont ces gestes?
Le reproche mit quelques minutes à se frayer un chemin dans la tête de la mère.
— Dans quinze ans, nous verrons bien si vous êtes meilleur que moi pour élever une fille!
À compter de cet instant, Gustave résolut de n’avoir aucun atome de sympathie pour elle. Anna, d’un autre côté, gagna sa totale compassion. À cause de son état, et aussi de la présence de cette femme dans son existence.
— Je veux bien vous croire si vous me dites que votre fille n’a pas eu une conversation avec un garçon de son âge, ou qu’aucun oncle aux mains longues ou aucun collègue de votre mari ne rôdait autour d’elle. Par contre, cela ne vous laisse qu’avec un seul candidat à la paternité.
Madame Laferrière demeura interdite avant de se redresser comme un diable sortant d’une boîte.
— Comment osez-vous?
— Ou deux candidats, si vous tenez absolument à mettre l’archange Gabriel dans la course. Cependant, je vous assure que la demoiselle n’est plus vierge. On ne parle donc pas d’immaculée conception, ici.
Gustave n’annonçait pas ce genre de nouvelle à une mère pour la première fois, or, jamais une cliente ne l’avait mis dans une colère pareille. La femme se précipita vers la porte donnant accès à la salle d’examen en criant:
— Anna, nous partons!
La jeune fille apparut avec son manteau reboutonné jusqu’au cou et son chapeau un peu de travers sur la tête. Elles s’apprêtaient à sortir quand le médecin déclara:
— Madame, nier ne fera pas disparaître la situation. Quand je soupçonne un crime, je dois m’adresser à la police. C’est la loi.
— Faites ça, et vous serez chanceux de trouver trois clients à… La Sarre!
Elle ne devait connaître aucun endroit plus éloigné que celui-là.
— Il ne vous restera plus rien quand notre avocat vous laissera tranquille! ajouta-t-elle.
Anna jeta un regard navré au praticien, avant de presser le pas pour suivre sa mère.
Robertine Laferrière marcha d’un pas vif jusqu’à leur demeure de l’avenue Bloomfield. Trois pas derrière, sanglotant, sa fille avait du mal à la suivre. Une fois dans la maison, elle réussit à articuler:
— Maman, il a dit que j’attendais un bébé.
— Tais-toi. Tu veux que quelqu’un t’entende?
Leur domestique, Marthe, était au service des Laferrière depuis près de vingt ans. Même si elle la considérait presque comme un membre de la famille, la mère savait que la tentation de se livrer à une indiscrétion juteuse s’avérerait irrésistible.
— Mais…
— Tais-toi! Si tu n’as rien fait, tu ne peux pas être enceinte. Déshabille-toi et va dans ta chambre.
Ce fut en silence qu’elles enlevèrent bottes et manteau. Ensuite, la jeune fille se précipita vers l’escalier. Elle se réfugia dans son lit et tira les couvertures par-dessus sa tête. Comme pour remonter le temps jusqu’à l’époque où elle se trouvait dans un ventre. Un autre ventre que celui de sa mère, si possible.
En bas, Robertine resta très longtemps assise bien droite sur un chesterfield. Elle croyait être arrivée à contrôler à peu près la vie de sa fille afin que rien de fâcheux n’arrive. Elle n’avait pas pensé qu’il aurait fallu qu’elle contrôle également l’homme de la maison.
Ce matin-là, Iris était assise à son piano à faire des gammes. Depuis quelques mois, elle s’astreignait à cette discipline plusieurs heures par jour. Un peu à cause de son souci de se montrer à la hauteur devant son élève, et beaucoup parce qu’elle se sentait rassurée sur sa santé. La certitude d’avoir un avenir familial la réconciliait avec la musique.
La sonnerie du téléphone l’interrompit.
— Madame Duval?
— Oui, c’est moi.
— Je voulais vous demander de ne pas vous présenter à la maison demain. Ma fille est indisposée.
Cette façon de présenter les choses revêtait une certaine ironie, car Iris comprit que cette «indisposition» tenait justement au fait de ne pas l’être.
— Je suis désolée d’entendre ça.
— Comme le 24 nous serons en pleins préparatifs, ce sera la même chose.
— Oui, je comprends.
Le silence s’allongea, puis Robertine reprit:
— Ensuite… Je vous téléphonerai quand il conviendra de reprendre ses leçons.
Iris fut tentée de se demander quelle erreur lui valait ce renvoi. Car c’était bien de cela qu’il s’agissait. Puis elle se trouva ridicule: son rôle auprès d’Anna ne méritait aucun reproche.
— Très bien, ce sera comme il vous plaira.
— Je… Je vous remercie, madame Duval, en mon nom et en celui de ma fille. Je vous souhaite de joyeuses Fêtes.
— À vous aussi, madame, et à votre famille.
Un peu plus tard, quand Samuel revint du sous-sol, elle l’accueillit en lui apprenant:
— Me voilà chômeuse. J’espère que cela ne te déçoit pas trop.
— Qu’est-ce que tu racontes!
— Anna est indisposée aujourd’hui, et tout indique qu’elle le sera pour une période indéterminée. On me téléphonera quand il en ira autrement.
Il s’approcha pour passer un bras autour de sa taille.
— Tant pis pour elle. Tu es déçue?
— Oui… Pas pour l’argent, ni parce que je m’ennuie à la maison, mais parce que j’avais l’impression de procurer à cette jeune fille ses seuls bons moments de la semaine.
— Vas-tu chercher à avoir d’autres élèves?
— Peut-être, pas avant le début du mois de janvier, par contre. D’ici là, tu jouiras seul de mes petits concerts.
— Tu vas voir, je suis un public exigeant. Que vas-tu jouer pour moi?
Samuel alla occuper son fauteuil habituel dans le salon, avec le piano bien en vue. D’abord, elle crut qu’il blaguait, mais il lui désigna le petit banc. Ce fut avec un spectateur attentif qu’elle reprit sa place.
Quand monsieur Laferrière rentra à la maison ce soir-là, il avait déjà soupé. À l’approche de Noël, le magasin connaissait un grand achalandage, il se faisait donc livrer quelque chose d’un restaurant voisin. Sa femme ne prononça aucune parole de bienvenue, tout en le suivant des yeux jusqu’à ce qu’il soit assis. Après vingt minutes dans le salon à faire semblant de lire le journal, il demanda:
— Qu’est-ce qui se passe?
— Ça, ce serait à toi de me le dire.
L’homme la regarda avant de quitter sa place en grommelant: «Maudite folle.»
Robertine attendit d’entendre le bruit du robinet dans la salle de bains de l’étage, puis monta pour regagner sa chambre. Après avoir déplacé son fauteuil près de la porte demeurée légèrement entrouverte, elle s’installa. Son panier à ouvrage – les travaux au petit point meublaient ses loisirs – déposé près de ses pieds. Sous les écheveaux de laine, une crosse de nacre se distinguait très bien.
Pendant toute cette journée, que ce soit en recevant des clients dans son cabinet ou lors de sa visite des malades de l’Hôtel-Dieu, Gustave fut hanté par le souvenir du visage d’Anna. D’ailleurs, après avoir mis sa fille au lit, Ève remarqua:
— Tu parais préoccupé.
— Moi qui pensais être habile pour cacher mes états d’âme.
Cela lui valut un sourire. Après avoir cherché ses mots, il commença:
— Crois-tu possible qu’une fille de dix-huit ans ignore totalement comment se font les enfants?
— Le jour de notre mariage, je m’en faisais une idée bien vague.
— Tout de même, une idée bien vague ne signifie pas une totale ignorance.
— J’étais jeune quand papa est mort et maman n’a commis aucun accroc à la morale. Alors il n’y a jamais eu de plaintes énamourées dans la demeure de madame veuve Germain, ni de gestes un peu coquins dont j’aurais pu être témoin.
— Voyons, quand des adolescentes forment un petit groupe pour tenir une conversation à voix basse entrecoupée de rires nerveux, elles ne discutent pas de leur première poupée.
— Elles peuvent avoir aperçu un homme ou un garçon à leur goût. Mais en face de lui, elles bégaieraient, rougiraient et se rendraient totalement ridicules.
— Cela ne signifie pas qu’elles ignorent comment on fait les enfants… Écoute, ce matin, j’ai eu une jeune visiteuse vraisemblablement enceinte, qui m’a dit: “C’est impossible, je ne suis pas mariée.”
Compte tenu de la scène de la veille, cela revenait à nommer la jeune femme. Ève arrondit les lèvres pour exprimer un petit «Oh!» muet.
— Quand je lui ai expliqué la mécanique à mots couverts…
— J’aurais aimé entendre ça!
— J’ai surtout fait des signes, parce que madame était dans la pièce voisine… Bref, elle m’a assuré, tout comme madame Laferrière quand je lui ai parlé ensuite, que de toute sa vie, elle n’avait eu aucune relation, ni même une simple conversation avec un garçon.
— Ce qui me paraît plausible, si j’en crois Iris. Elle me l’a décrite comme un peu neurasthénique, et sous le complet contrôle de sa mère.
— Toujours selon madame Laferrière, aucun ami de la famille n’est susceptible de l’avoir approchée. Pourtant, son état ne peut tromper.
— Tu sous-entends que…
— Oui. Parce que l’archange Gabriel ne semble pas avoir récidivé au cours des deux derniers millénaires.
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