Passe temps T2 : L'avenir au passé
Chapitre 3
Mercredi matin, un petit camion Ford vint se garer devant la maison des Duval. Les livreurs d’un commerce de meubles de bureau frappèrent bientôt à la porte. Samuel vint répondre.
— C’est destiné à l’appartement d’en bas. Je passe par l’intérieur pour vous ouvrir.
Un instant plus tard, il les retrouva ployant sous le poids d’un bureau de ministre fait de chêne. Dans la pièce double, il leur indiqua le mur près de la fenêtre en saillie. Quand ils retournèrent vers le camion, il ouvrit les tiroirs un à un. Tous étaient dotés d’une serrure et l’un d’eux permettait de suspendre des documents de format légal. Ça ne valait toutefois pas un coffre-fort: ce genre de verrou se forçait avec un tournevis.
Les livreurs revinrent avec une bibliothèque du même bois comptant six tablettes. Des portes vitrées permettraient de garder ses livres à l’abri de la poussière. Puis ils arrivèrent avec une seconde bibliothèque, identique à la première, et enfin avec une chaise montée sur roulettes. Après le départ des livreurs, il récupéra sa petite malle rangée dans la salle de bains et la déverrouilla pour en sortir le MacBook et un disque dur externe.
Puis il se mit au travail. Pendant deux bonnes heures, il s’esquinta les yeux sur l’écran de son ordinateur pour suivre le comportement d’un titre en bourse. Des coups contre la porte donnant accès à leur appartement commun l’interrompirent, et une petite voix:
— Je peux entrer?
— Je viens t’ouvrir.
Bientôt, Iris pénétrait dans son repaire.
— Désolé d’avoir verrouillé, mais quand je joue avec mon ordinateur, je préfère être difficile d’accès. Tu viens voir mes nouveaux meubles?
La jeune femme les estima beaux et fonctionnels. Comme il n’y avait qu’un seul siège, elle l’occupa en commentant:
— Non seulement tu te caches, mais visiblement, tu ne souhaites pas recevoir trop de visiteurs.
— Ce n’est pas mon intention de faire de cet endroit un lieu de réunion. Toutefois, je tenterai de mettre la main sur un vieux canapé pour me reposer de mon dur labeur et, qui sait, recevoir mon épouse pour des rendez-vous galants.
— Tout dépendra du niveau de confort du canapé en question. En attendant, tu pourrais tout de même descendre une chaise.
Samuel s’était assis sur son bureau.
— Que faisais-tu?
Les yeux d’Iris se portaient sur l’écran du MacBook. Elle reconnaissait sans mal les pages de La Presse.
— La routine: je prends un titre en bourse et je tente de le suivre pendant six mois. La difficulté c’est que ce journal consacre moins d’une page par jour aux questions financières, et la moitié de cet espace porte sur les produits agricoles.
— Tout de même, tu as pu faire de bonnes affaires. L’achat de cette maison en est la preuve.
— Effectivement. Mais j’espère en faire d’excellentes.
— Ce qui serait possible en retournant en 2021?
Deux jours plus tôt, il avait ajouté ce motif à ses raisons de voyager dans le temps.
— Sur Internet, il est possible de télécharger des numéros de plusieurs journaux québécois gratuitement. En payant, on peut se procurer certaines publications américaines ou anglaises spécialisées en finances.
— Si je refuse de t’accompagner, tu iras tout de même?
— Ce serait plus prudent de le faire.
Iris baissa les yeux, incertaine.
— Si tu investissais aussi mon argent, tu aurais de meilleurs résultats. Ce serait une plus grosse somme.
Il lui restait la majeure partie de l’assurance vie contractée par son époux défunt. Samuel s’efforçait de subvenir seul aux besoins du ménage, comme un parfait époux du début du vingtième siècle. Ce petit capital demeurait donc intact.
— Nous avons déjà abordé cette question. Je préfère ne prendre aucun risque avec ton argent. Si mes brillantes opérations ne fonctionnaient pas…
— Tu sais comment les cours de la Bourse évoluent.
— C’est vrai. Je sais aussi que je vivrai longtemps. Mais ici – il frappa le côté de sa tête avec son index –, une petite inquiétude demeure. Avec les obligations d’épargne du Dominion, ton avoir s’accroît lentement. Je prends des risques avec le mien.
Un doute tenaillait Samuel. À ses yeux, connaître l’avenir ne représentait pas une absolue garantie de succès. Le cours des choses était-il irrémédiablement déterminé, indépendamment des efforts et des performances de tous les acteurs économiques?
— D’accord. Viens-tu manger avec nous? s’enquit Iris en se levant.
— Évidemment, et je reviendrai ensuite m’enfermer dans ma caverne.
Il déposa le portable dans le tiroir placé juste sous le sous-main et le verrouilla. Après avoir déposé sa machine à écrire Underwood au milieu du bureau, il monta avec sa femme.
Le 1er mai, jour de la fête internationale des travailleurs, quelques douzaines de «socialistes» défilèrent dans les rues sous étroite surveillance policière. Les journaux du lendemain relateraient la saisie de certains drapeaux rouges.
Le faible nombre des manifestants tenait bien sûr au fait que l’immense majorité de la main-d’œuvre vaquait à ses obligations professionnelles. Et la plupart des autres ouvriers se cassaient le dos en montant des meubles dans des escaliers étroits. C’était le jour des déménagements.
Dès huit heures du matin, la sonnette se fit entendre dans la maison du boulevard Saint-Joseph.
— Tes premiers locataires se présentent tôt, remarqua Samuel à l’intention de sa femme.
Devant son sourire un peu moqueur, Iris quitta sa place à table pour se diriger vers l’entrée. Au passage, elle prit un jeu de clés à un crochet au mur. Dehors, elle tomba sur un homme d’une trentaine d’années, et derrière lui, des déménageurs soutenant une table de salle à manger.
— Monsieur Tardif, vous arrivez de bonne heure.
— Je n’ai pas vraiment eu le choix.
L’homme avait demandé d’emménager la veille au soir, mais s’était fait répondre que son bail ne commençait que le 1er mai.
— C’est parce que l’assurance ne nous couvre qu’à partir d’aujourd’hui, lui expliqua de nouveau Iris.
Il y eut un silence, puis l’homme sortit un chèque de la poche intérieure de sa veste. Iris constata qu’il avait été fait au nom de son époux.
— Cette fois-ci, ça ira. À l’avenir par exemple, vous devrez payer le loyer à la propriétaire de la maison, c’est-à-dire à la personne dont le nom figure sur le bail.
— Ce n’est pas courant…
— Je suppose qu’au rythme d’une fois par mois, vous vous habituerez.
Elle lui tendit un jeu de clés et lui souhaita une bonne journée avant de refermer la porte de l’appartement. Quand elle revint dans la salle à manger, Samuel remarqua:
— Continue de cette façon et ce petit avocat finira bien par comprendre que la patronne, c’est toi.
— Oui, même si pour tout de suite, je vais devoir te demander de l’encaisser.
Elle lui donna le chèque.
— Je ne demanderai même pas de commission. Seulement un baiser.
Comme elle n’aimait pas l’idée d’avoir des dettes, Iris s’exécuta.
— Maintenant, je vais en bas afin de préparer mon cours de ce soir. Bonne journée, madame Germain.
Celle-ci, occupée près de l’évier, lui retourna son souhait. Quand il eut emprunté l’escalier pour regagner l’appartement en demi-sous-sol, la mère s’adressa à sa fille:
— Comme ça, la maison est vraiment à toi?
— Tu as vu mon nom sur l’acte de propriété, donc c’est à moi.
— C’est pourtant lui qui a signé l’entente avec l’entrepreneur en construction.
— Pour me la remettre au moment de la prise de possession, de façon à honorer l’engagement contenu dans notre contrat de mariage.
La vieille dame continuait de trouver ce gendre venu de nulle part très étrange, quoique cette étrangeté lui convînt de plus en plus. Tout de même, elle remarqua:
— La plupart des hommes consentent à une clause comme celle-là, sauf qu’ils l’honorent en mourant.
— Et une fois sur deux, la femme n’a rien parce que son mari a bu tout le patrimoine de la famille.
— Ça, c’est bien vrai.
Madame Germain s’occupa d’enlever les couverts, puis reprit:
— Donc, les chèques doivent être faits à ton nom?
— Oui, et je dois payer les taxes et l’entretien de la maison.
— Et aussi ce qui reste à payer sur la bâtisse?
Madame Germain saisissait assez de bribes de conversation pour être bien informée des affaires de sa fille et de son gendre.
— Non. Comme il me l’a donnée, il paie la maison.
— Et tout ça, c’est écrit et signé?
Iris acquiesça d’un geste de la tête. Le projet de Samuel de retourner en 2021 tenait sans doute pour beaucoup à cet engagement financier qu’il avait pris à son égard.
Le locataire du dernier étage, un employé de la Banque de Montréal, emménagea dans son appartement en fin d’après-midi. Il remit à Iris un chèque à son nom, ce qui le lui rendit tout de suite sympathique. Comme Samuel lui avait donné un montant équivalent à celui reçu le matin, elle pourrait déposer ses premiers loyers dans son compte avant la fin de la journée.
Afin de toucher un auditoire plus large, l’École des hautes études commerciales offrait des cours du soir et, éventuellement, proposerait des cours par correspondance. Dans la plupart des maisons d’affaires, on embauchait des jeunes gens ayant fait des études commerciales dans une académie tenue par des frères enseignants, pour les former ensuite sur le tas. Afin d’améliorer leur situation, certains cherchaient un supplément de formation pendant leurs loisirs.
En entrant dans une petite salle de classe, Samuel trouva quatorze hommes devant lui, la plupart âgés de dix-huit ou dix-neuf ans. Le plus vieux en avait quarante. Et dans le groupe, il y avait un seul étudiant inscrit au programme régulier, Édonia Doiron. Discrètement, il lui donna sa copie du dernier examen corrigé et commenté, avec la certitude qu’à la pause, il voudrait entendre de vive voix toutes les raisons pour lesquelles il lui avait donné une excellente note.
«Vanité des vanités, tout est vanité», songea-t-il.
À sept heures, il commença:
— Bonsoir, messieurs. Je m’appelle…
Maintenant que Samuel et Iris habitaient dans un appartement plus vaste, il leur était plus facile de faire des invitations. Aussi les Veilleux se présentèrent-ils un peu avant quatre heures le samedi 3 mai. Compte tenu de l’attitude de l’hôtesse, un observateur aurait deviné que la visiteuse la plus importante du trio n’avait pas deux ans. Iris la prit dans ses bras pour un échange de bises sonores, puis la fillette tendit la joue vers Samuel.
Toutefois, dès que la gamine eut de nouveau les pieds sur le sol, elle décampa en criant:
— Grand-maman, t’es où?
La marraine ne monopolisait pas toute l’affection de cette enfant, la grand-mère avait droit à sa part.
— Tu nous fais visiter? demanda Ève.
— Oui, bien sûr! Venez.
Elle leur montra d’abord la pièce double servant de salon tout en désignant la section occupée par le piano:
— Même si ça pourrait servir de chambre pour une famille nombreuse, en attendant, je pense continuer d’offrir mes services aux jeunes du voisinage à titre de professeure de piano.
Iris arborait un sourire navré.
— C’est une très belle pièce, nota sa sœur, avec ces boiseries et ces vitraux dans la fenêtre en baie. En plus, les meubles sont bien mis en évidence.
C’était vrai, même si Iris aurait préféré s’en départir.
— De l’autre côté du couloir, nous avons une chambre d’amis.
«Il ne nous manque que des amis», compléta-t-elle mentalement. Pendant que feu son époux se mourait d’une maladie honteuse et qu’elle craignait de suivre le même chemin, ses amies du couvent l’avaient jugée infréquentable. Tenter de renouer avec ces femmes mettrait sa fierté à rude épreuve, et le résultat pouvait la décevoir.
Les armoires de chêne intégrées au mur du couloir suscitèrent des commentaires positifs, tout comme la chambre conjugale. Les équipements sanitaires firent leur effet, au point où Ève demanda à son mari: «Penses-tu que nous pourrions avoir les mêmes?» De quoi rendre très fière la nouvelle propriétaire.
Dans la salle à manger, Andrée occupait le bout de la table, quelques morceaux de sucre à la crème posés dans une soucoupe juste devant elle. Sa grand-mère se tenait à ses côtés. Voilà qui expliquait ses infidélités envers Iris.
La cuisinière électrique de marque McCleary intéressa beaucoup les Veilleux. Ses quatre éléments chauffants étant situés à peu près à la hauteur des genoux, il fallait se pencher pour touiller les aliments. Une section plus haute servait de four.
— Avec notre cuisinière à charbon, en été, toute la maison devient invivable, déplora Gustave.
— Aucun risque de ce genre avec ça, enchaîna Samuel. En revanche, comme on ne peut compter sur la cuisinière pour chauffer la maison, il faut avoir recours à un autre équipement.
— Il y a donc une fournaise en bas?
L’hôte acquiesça d’un geste de la tête. Des grilles de bronze dans chacune des pièces permettaient à la chaleur de monter.
— Tu ne crains pas les risques d’incendie? demanda Gustave.
— Ils ne sont pas moins fréquents avec un poêle au gaz, à bois ou à charbon, évalua Samuel.
— Mon mari aime tous les nouveaux appareils fonctionnant à l’électricité, de la bouilloire au toaster, en passant par l’aspirateur, intervint Iris.
— Moi, je ne me sens pas rassurée de cuisiner là-dessus, intervint madame Germain. Aux États, c’est avec une chaise électrique qu’ils tuent les gens.
— À ce compte-là, vous devriez vous méfier bien plus des cuisinières à bois ou à charbon, commenta Samuel. Après tout, pendant des siècles, on a brûlé vifs tous les hérétiques. Et vous devinez que ça prenait plus de temps, et que c’était beaucoup plus douloureux.
L’image de ces exécutions des siècles passés tira une grimace à la vieille femme. Ensuite, elle montra sa chambre à coucher avant de retourner auprès d’Andrée. Même si la fenêtre donnait tout près de la ruelle, elle se déclara entièrement satisfaite.
La visite se poursuivit au sous-sol où les deux hommes s’extasièrent sur la fournaise. Alors qu’ils étaient rendus dans le petit appartement, Ève demanda:
— Vous allez le louer aussi?
— C’est mon bureau, rectifia Samuel. Et Iris a la gentillesse de ne pas me demander de loyer.
Celle-ci commenta:
— Au moment de faire les plans, il pensait loger maman ici.
— La cohabitation se passe bien?
Gustave posait la question en montrant un brin d’inquiétude. Si madame Germain ne se sentait pas bien chez les Duval, elle n’aurait qu’un autre endroit où aller: chez lui.
— Tout à fait, le rassura Samuel. Et je crois que ce sera encore mieux dans cette maison, compte tenu du gain d’espace. En ce qui concerne cet appartement, à court terme, je préfère le garder pour travailler.
— Tu as pensé à te faire une clientèle à titre de conseiller financier?
— Pas vraiment. Je me limite actuellement à la gestion de mon propre petit capital, tout en faisant profiter une seule personne de mes intuitions.
— Vraiment une seule personne, au point de me recommander de me limiter aux obligations d’épargne du Canada, soupira Iris.
Samuel comprit que sa femme reviendrait certainement à la charge à ce sujet. Malgré toutes ses attentions, elle gardait l’impression d’être privée de gains substantiels.
— … En parlant de conseiller financier, nous pouvons échanger un peu? demanda le médecin.
— Bien sûr.
— Je pense que nous venons d’être mises à la porte, chuchota Iris à sa sœur.
Un sort qui ne répugnait ni à l’une ni à l’autre.
Après le départ des deux femmes, Samuel enleva la pile de journaux de la chaise apportée de l’appartement deux jours plus tôt pour les déposer sur son bureau. Le médecin eut quand même le temps de voir les titres de ceux-ci.
— C’est grâce à ça que tu te documentes sur les questions financières?
Samuel prit quelques exemplaires pour les lui montrer l’un après l’autre.
— En plus de La Presse et The Gazette, publiés à Montréal, je lis assidument The Globe de Toronto.
Grâce au train, les numéros publiés dans la capitale de l’Ontario arrivaient le jour de leur impression.
— Les plus utiles accusent toutefois un retard de livraison: le Wall Street Journal de New York nous parvient le lendemain de sa parution, et le Financial Times de Londres, après un délai d’une semaine.
— Tant que ça? Pourtant, les nouvelles de Londres sont dans les journaux d’ici le même jour ou le lendemain.
— C’est grâce aux communications télégraphiques entre les entreprises de presse. Je suppose que les grandes banques reçoivent les nouvelles financières de la même façon très rapidement, mais pour un particulier… Les navires les plus rapides, comme le Mauretania, font la traversée en cinq jours pour accoster à New York.
Samuel tenait à expliquer sa grande connaissance des opérations boursières par sa boulimie de lecture des journaux. Pour cela, il avait multiplié les abonnements. D’ailleurs, un petit commerce de la rue Saint-Denis faisait quotidiennement un paquet des exemplaires qui l’intéressaient à son intention.
— Que me conseillerais-tu comme investissement, au cours des prochaines semaines?
— Je n’appellerais pas ça des conseils, même si je veux bien te faire part de mes projets.
Samuel ouvrit le tiroir de son bureau contenant des chemises. Il en tira une feuille. C’était une liste d’une demi-douzaine de noms de sociétés prometteuses, avec les fluctuations des actions en Bourse au cours des derniers mois. Il expliqua en la donnant à son interlocuteur:
— Je pense que ce sont de bons titres. J’ai souligné les plus intéressants.
Soigneusement mise sous clé, il possédait une version un peu différente de cette liste, avec les dates où il conviendrait de vendre. Ou, de façon plus technique, de réaliser une «prise de profits».
— Ils sont intéressants à long terme? demanda Gustave.
— Long terme et gains importants ne vont pas ensemble. Ceux-là semblent promettre un bon rendement pour un certain temps. Je te ferai savoir quand je retirerai mes billes.
Le médecin plia la feuille pour la mettre dans la poche intérieure de sa veste.
— Je serais plus à l’aise de te payer tes services. Avec une part des gains, par exemple.
— Déjà tu paies les services d’une firme de courtage pour acheter les titres, c’est suffisant.
— Tout de même…
— En revanche, Iris m’a fait passer le message: je trouverais donc naturel que tu ne me demandes rien quand je te rendrai visite afin de savoir si j’ai attrapé quelque chose…
— Marché conclu! Tu passeras à mon cabinet quand tu voudras.
Au souper, Andrée retrouva les genoux de sa marraine. La conversation porta sur les projets des deux couples pendant l’été. Si le commun des mortels ne prenait pas de vacances – ne rien faire s’appelait chômer –, les médecins pouvaient se réserver des périodes de repos. Quant à Samuel, il ne donnerait pas de cours en juillet et août.
Comme ils entendaient se rendre au Théâtre National en soirée, personne ne s’attarda à table.
— Maman, ça me gêne un peu de te laisser tout ça sur les bras, nota Iris en mettant ses gants.
Pourtant, elle ne lui offrit pas d’attendre son retour pour s’occuper de la vaisselle.
— Je devrais me tirer d’affaire avec l’aide de mon petit ange.
Car Andrée avait aidé à transporter les couverts jusqu’à l’évier. Sans rien casser. Ève de son côté se pencha vers sa fille pour lui recommander:
— Tu seras sage, n’est-ce pas?
L’enfant hocha la tête avec vigueur. Dans les minutes suivantes, les sœurs Germain marchaient devant, bras dessus, bras dessous, discutant de l’audace des nouvelles robes arrivées dans les magasins. Elles montraient maintenant plus de mollet qu’elles n’en cachaient. Toutes les deux jugeaient cela un peu osé, mais pas au point de vouloir s’en priver.
Derrière, les deux hommes commentaient la quantité croissante des véhicules automobiles dans les rues. En 1924, le nombre des immatriculations dépasserait 85 000. Ils allèrent jusqu’à s’arrêter pour regarder un coupé d’un peu plus près. Samuel éleva la voix pour prévenir Ève et Iris:
— Mesdames, pouvez-vous nous donner un instant?
Elles revinrent sur leurs pas.
— C’est une Citroën, remarqua Gustave en se penchant sur la calandre. Tu connais, Samuel?
— C’est l’entreprise qui a introduit la chaîne de montage en France. Tu n’as pas vu les articles sur le projet de la compagnie de traverser le continent africain d’ouest en est en automobile plus tard cette année? Ça s’appellera la Croisière noire.
— Non, ça ne me dit rien.
Une nouvelle fois, Samuel avait l’impression de se remémorer ses lectures du vingtième et unième siècle, et sur ce sujet précis, une vidéo vue sur YouTube.
— Gustave, les interrompit Ève, tu te souviens de ta promesse? Nous ferons un voyage en France avant d’acquérir une automobile.
— Oui, je me souviens. Mais c’est comme au restaurant, même si je lis le menu, ça ne signifie pas que je vais commander tous les plats.
Cela lui valut un sourire vaguement moqueur. Le petit groupe se remit à marcher. Samuel murmura:
— Un voyage en France coûte moins cher qu’une voiture. Pour un petit coupé de ce genre, on parle de deux mille dollars.
— Mais nous profiterions de l’automobile pendant quelques années, justifia Gustave.
— Tu n’as pas envie d’aller voir à quoi ressemble le pays de nos ancêtres?
Le ton contenait bien une petite moquerie.
— Seulement si je ne me prive pas d’autre chose.
— Si je réalise un coup d’argent avec les actions, j’aimerais effectuer un voyage de ce genre l’an prochain. Après tout, voilà plus de trois ans que je ne suis allé nulle part.
La confidence laissa le médecin troublé. Si Iris avait droit à ce privilège avant elle, Ève crèverait de jalousie. Bientôt, le groupe arriva au Théâtre National, rue Sainte-Catherine, près de l’intersection de la rue Beaudry.
Quoique l’établissement ne payât pas vraiment de mine, comme tous les théâtres voués au burlesque, il comptait néanmoins plusieurs centaines de sièges. Les meilleures places au parterre coûtaient cinquante cents les samedis et dimanches soir. En s’assoyant, Ève fit observer à Samuel:
— C’est un curieux titre, Poulet à la King. Le spectacle concerne la cuisine?
Il avait souvent proposé à ses amis des sorties dans les théâtres populaires de la ville, ceux-ci en étaient venus à le considérer comme un spécialiste du genre.
— Selon La Presse, il s’agit d’une comédie musicale mettant en vedette Olivier Guimond père.
— Père? intervint Iris.
— … Il a un fils qui l’accompagne dans ses tournées.
À nouveau, des informations apprises beaucoup plus tard perçaient dans son discours. En 1924, le jeune Olivier avait dix ans tout juste, et il était pensionnaire au Mont-Saint-Louis.
— Et pour ce qui est de son nom de scène, Tizoune?
— Ça, je ne sais vraiment pas d’où ça vient. Une tradition du monde du spectacle, sans doute. Il y en a un qui s’appelle Pizzy-Wizzy, et un autre Macaroni.
Le lever de rideau les réduisit au silence. Non seulement la comédie musicale Poulet à la King devait faire rire, mais la présence d’une vingtaine de danseuses «avec de nouveaux costumes» était susceptible d’émoustiller la moitié masculine de l’auditoire. Par le mot «nouveaux», la publicité signifiait sans doute qu’ils étaient plus seyants. Ils ne laissaient rien ignorer des formes des artistes, bien que la peau demeurât couverte du cou aux chevilles, et jusqu’aux poignets, avec des tissus couleur chair. Les grenouilles de bénitier devaient se tenir à l’affût, prêtes à dénoncer tout manquement à la pudeur.
À dix heures, l’assistance se dispersa dans la rue Sainte-Catherine. Les deux couples rentrèrent à pied chez les Duval. La distance n’était pas si grande, et respirer l’air frais faisait du bien après une soirée passée au milieu d’une petite foule. Quand ils entrèrent dans l’appartement, madame Germain vint de la cuisine en leur faisant signe de ne pas faire de bruit.
— Je l’ai couchée dans mon lit.
Sa précaution était bien inutile, puisqu’il faudrait nécessairement la réveiller pour la ramener chez elle. Malgré tout, Samuel adopta le même ton pour offrir à sa belle-mère:
— Allez-vous vous joindre à nous pour boire un dernier verre, madame Germain?
Elle les accompagna avec plaisir. Samuel prit soin de fermer les portes françaises de la pièce double afin d’atténuer le bruit le plus possible, puis il se dirigea vers le buffet contenant les verres et les bouteilles en demandant à la ronde:
— Que prendrez-vous?
Ce serait du cognac pour les hommes et du sherry pour les femmes. La conversation sur le spectacle se poursuivit pendant une demi-heure, ensuite les visiteurs montèrent dans un taxi pour rentrer chez eux. Au moment de se coucher, Iris demanda:
— Ces spectacles t’amusent toujours autant?
— … Pas toi?
— Moins que toi, je pense, même si la soirée fut agréable.
Samuel soupçonnait que les danseuses en petite tenue avaient un peu gâché son plaisir.
— Je lisais sur tous ces artistes dans les livres d’histoire.
— À ton époque, les livres d’histoire parlent de Tizoune?
— Tout comme de Manda Parent, de Juliette Pétrie, de Rose Ouellette. Sous la rubrique culture populaire. Il y a même des rues qui portent les noms de ces artistes.
— Il existe une rue Tizoune?
La jeune femme paraissait totalement sceptique.
— Non, mais des rues Olivier-Guimond, Rose-Ouellette et tous ceux que j’ai évoqués.
Il eut envie d’ajouter «Bientôt, je te les ferai visiter, quand nous irons en 2021.» Pour l’heure, mieux valait ne pas insister. Iris détestait qu’on lui force la main.
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