Passe temps T2 : L'avenir au passé
Chapitre 10
En marchant vers la voiture, Samuel avait proposé d’aller dîner dans un petit restaurant des environs.
Iris gardait ses yeux sur le visage de son mari. À la fin, elle demanda:
— Comment te sens-tu?
— Si je fais un peu la tête, c’est à cause des privations à venir. Déjà, trois jours, j’ai trouvé ça long, alors imagine jusqu’à jeudi matin!
Voir Iris lever les yeux au ciel lui permit de retrouver son sourire. Il continua sur un ton sérieux:
— Je suis très content que tu sois fertile. Parce que je suis convaincu que dans ton esprit, c’est intimement lié à ton identité de femme. Quant à moi, je n’ai pas été si surpris d’apprendre que je suis à la limite de la normalité. Et pas seulement au sujet de la fertilité.
— Ne dis pas ça.
— Tu dois l’admettre, un gars qui va vivre dans le passé, ce n’est pas normal, normal… Aussi, ça me fait de la peine parce que c’est très important pour toi. J’ai l’impression de te faire faux bond.
— Non, jamais je ne penserai ça!
— Je suis également déçu pour moi. Nos rejetons auraient beaucoup d’allure et l’idée de les éduquer me plaît.
Finalement, il savait très bien ce qu’elle souhaitait entendre.
— Cependant, continua-t-il, je suis moins affecté que tu le serais à ma place. Je ne fais pas de lien entre mes spermatozoïdes paresseux et mon identité masculine.
Ce que faisait sa compagne, comme beaucoup de femmes. Pour les hommes, la paternité paraissait rarement faire partie des expériences essentielles à l’existence. Alors que changer de voiture pour une plus puissante représentait une absolue nécessité.
— Gardons en tête que le dossier n’est pas clos pour autant. La majorité des hommes dans ma situation ont des enfants.
La jeune femme lui adressa son plus charmant sourire. Cette pensée la rassérénait tout à fait; Iris tenait à l’entendre la formuler lui-même. Elle en vint ensuite à une inquiétude plus immédiate:
— Sais-tu exactement ce qu’est ce test de Hühner?
— Il a été évoqué dans les vidéos que nous avons regardées, quoique je n’aie pas vraiment fait attention. D’après la réceptionniste, c’est l’affaire de quelques minutes.
Iris devinait déjà que son après-midi se passerait sur YouTube, Wikipédia, Passeport Santé et Doctissimo.
— Voici ce que je te propose d’ici là, continua Samuel. Afin de moins penser à tes charmes inaccessibles pendant les prochains jours, je travaillerai à télécharger de vieux journaux. Et en sortant de la clinique jeudi, nous pourrions filer vers Québec.
— D’accord. Tu pourras faire du rattrapage.
— Si tu veux, nous irons ensuite dans Kamouraska. Voilà un moment que je ne suis pas allé me recueillir sur la tombe de mes parents. Ça te permettra de voir où je suis né, et de comprendre pourquoi je suis à la limite de la normalité.
Cela lui valut un petit coup sur le tibia.
Finalement, le test de Hühner parut une formalité. Il s’agissait de savoir si la glaire cervicale constituait un milieu «accueillant» pour les spermatozoïdes, c’est-à-dire si les gamètes males survivaient et s’y déplaçaient. Cela signifiait faire l’amour – une activité leur étant devenue familière –, et subir un prélèvement dans les heures suivantes. À la longue, Iris finirait par trouver banale l’expérience de se trouver étendue sur le dos avec les pieds dans des étriers. Ensuite, le GPS les guida vers Québec. La jeune femme apprenait à apprécier ce petit appareil. Lors d’un arrêt pour faire le plein au Cap-de-la-Madeleine, elle avait demandé à Samuel d’essayer une autre voix masculine. Autant s’amuser un peu de toutes les possibilités qu’offrait la technologie.
Iris fut charmée par la ville de Québec. Et l’Université Laval, où son mari avait effectué la majeure partie de ses études, lui parut un établissement propice à l’apprentissage. Saint-Pascal de Kamouraska éveilla des émotions différentes. L’homme qui était apparu en 1921 ensanglanté dans une ruelle malpropre était né dans une jolie petite maison au revêtement de brique. Il avait eu des parents, des grands-parents et des arrière-grands-parents. Tous ces gens étaient décédés. Il incarnait la fin d’une lignée, sans frères ni sœurs.
La mort des parents de Samuel dans un accident de voiture et l’infidélité de son amoureuse peu de temps après lui avaient donné envie d’un long voyage. Un géographe serait allé en Chine ou au Gabon, cet historien avait opté pour 1921.
Mieux comprendre son mari permit à Iris de revenir à Montréal particulièrement sereine.
Quand ils se présentèrent à la clinique le surlendemain, en matinée, tous les deux se sentaient affreusement nerveux. Samuel s’était absorbé dans son travail jusqu’à la dernière minute, pour empêcher son esprit de vagabonder. Iris ne profitait pas de cet avantage, et le second tome de l’Histoire du Québec contemporain n’avait eu aucun effet anesthésiant sur elle.
L’employée derrière le comptoir de la réception les reçut avec des vœux de bonne année. La docteure Zeidane utilisa les mêmes mots, ce qui lui valut une repartie un peu rugueuse de la part de Samuel:
— Nous saurons après cette conversation avec vous si elle commence bien.
— Pas si mal, vous verrez. Le test confirme ce que je croyais: je ne vois pas d’empêchement à une grossesse. Je peux évidemment me tromper à cause des lacunes de la science, car toutes les infertilités ne sont pas expliquées. Cependant, je pense que si vos spermatozoïdes sont projetés dans la bonne direction, l’un d’eux finira par trouver un ovule sur son trajet. Alors la première possibilité qui s’offre à vous est de ne rien changer à vos habitudes. Monsieur, je vais vous prescrire un petit traitement hormonal qui pourra peut-être aider.
Finalement, les prêtresses de la science se montraient moins assurées que les prêtres de l’Église catholique. Toutefois, ni Samuel ni Iris n’avaient vu de statistiques fiables sur les bénéfices des neuvaines pour augmenter la natalité. En revanche, il en existait sur l’efficacité des traitements contre l’infertilité.
— Il pourrait donc exister d’autres possibilités? demanda Iris d’une voix toute douce.
— Je peux penser à trois autres. La première est l’insémination artificielle avec le sperme de votre époux. Il s’agit de déposer des spermatozoïdes directement dans l’utérus.
Heureusement que la jeune femme avait effectué un sérieux rattrapage quant à ses connaissances en biologie de la reproduction. Quand elle avait demandé des éclaircissements à son mari sur cette technique, celui-ci avait répondu: «C’est un peu comme si tu décidais de conduire ton enfant à l’école en le tenant par la main, au lieu de le laisser aller seul. Comme ça, il ne se perdra pas en chemin.»
— Cela se fait au moment le plus propice de votre cycle. Si cela ne fonctionne pas du premier coup, il est possible de se reprendre deux ou trois fois. En cas d’insuccès répété, on peut procéder à une fécondation in vitro. Je préfère vous avertir, ce processus est souvent long, coûteux et très éprouvant pour le couple.
À cause de la succession des déceptions. Au point où, quand les choses tardaient trop, les médecins consciencieux conseillaient d’apprendre plutôt à être heureux sans enfant.
— Enfin, il reste l’option d’une insémination artificielle avec un donneur anonyme.
La mine dégoûtée d’Iris convainquit la praticienne de ne pas s’attarder davantage sur cette option.
— Madame, à trente et un ans, vous êtes encore relativement jeune. Ce ne serait pas du tout déraisonnable de laisser faire la nature pendant une année, peut-être deux. Toutefois, après trente-cinq ans, les risques d’échec augmentent rapidement. Et avec le temps qui passe, le sperme de monsieur n’ira pas en s’améliorant.
Le silence pesa longuement dans le bureau, au point où la docteure Zeidane jugea bon de préciser:
— Je viens de vous assommer avec une tonne d’informations difficiles à digérer. Donnez-vous la chance d’en discuter ensemble à tête reposée. Monsieur Duval, je vous fais une prescription pour le traitement hormonal. Cela peut avoir un effet positif sur la vigueur des spermatozoïdes. Si vous décidez de vous engager dans l’un ou l’autre des scénarios que j’ai évoqués, vous me téléphonez.
Le trajet vers la voiture se déroula en silence. Ce n’est qu’au moment d’attacher sa ceinture qu’Iris grommela:
— Que le sperme arrive à l’ovule de n’importe quelle façon, d’accord. Même en ambulance, s’il le faut. Ce ne sera jamais celui d’un autre que toi, par exemple.
Le ton empêcha Samuel de suggérer quelque chose comme: «Et celui du joueur vedette du Canadien, édition 1924 ou 2022?» L’humour, surtout le moins subtil, ne permettait pas toujours de détendre l’atmosphère.
— Je comprends. Cependant, je tiens à te préciser quelque chose: mon enfant naturel sera celui qui sortira de ton ventre. Qu’importe le sperme. Et mon enfant adoptif sera celui que nous choisirons d’éduquer ensemble. Sois seulement certaine que ce sera aussi le cas pour toi.
Une larme quitta l’œil de son épouse, puis elle allongea le bras pour l’attirer et l’embrasser. Après une longue étreinte, elle demanda:
— Que voudrais-tu faire maintenant?
— Aller dîner à la cafétéria de l’université?
Sans l’enthousiasmer, le programme convenait à Iris. De toute façon, dans leur état d’esprit, ils ne goûteraient rien. Ce fut au milieu de centaines de personnes dont la moyenne d’âge ne dépassait pas vingt et un ans qu’ils jouèrent avec leur nourriture du bout de leur fourchette. À la fin, Samuel remarqua:
— J’ai l’impression d’entendre le bruit des rouages dans ton cerveau. Tiens, comme les tic-tac dans la boutique de l’horloger. À quoi penses-tu?
— J’aimerais visiter le cimetière Notre-Dame-des-Neiges avec toi. Comme c’est tout près d’ici, nous pouvons y aller à pied.
— … Tu es certaine?
— Puisque mon squelette a environ 128 ans, il doit être devenu sage. Il pourra peut-être me conseiller.
Samuel regarda Iris avec des yeux vaguement inquiets, aussi ajouta-t-elle avec un demi-sourire:
— Ne passe aucune remarque. Je t’ai entendu me présenter à tes parents décédés en précisant: “Je vous ai parlé d’elle, déjà.”
— Tu as raison. Je ferai peut-être la même chose avec le mien.
Une fois cette décision prise, ils mangèrent de meilleur appétit, puis quittèrent la cafétéria. En rejoignant le chemin de la Tour, Samuel sortit une tuque de l’une des poches de sa marinière et des gants de l’autre tout en laissant entendre un «Brrr». Sa femme avait eu cette précaution en sortant de la chambre, ce matin-là.
— Je t’avais prévenu que tu n’étais pas habillé pour la saison, le taquina-t-elle. Dire que tu me conseilles si bien, quant aux vêtements!
— À ma décharge, je te rappelle que nous allions faire un tour de machine, pas marcher dans la taïga.
— Tu utilises des mots que je ne connais pas pour m’impressionner, tout en te moquant de mon mauvais usage du terme “machine”?
Pendant les quelques minutes du trajet, il fut question de la taïga. Le mercure se promenait allègrement sous le zéro Celsius, et le vent piquait la peau. Lorsqu’ils entrèrent dans le cimetière, Samuel sortit son téléphone de sa poche en précisant:
— J’ai encore la photographie du plan du cimetière, après presque trois ans. Mais je me souviens que même avec le plan, j’avais eu du mal à trouver…
Ils passèrent quarante minutes à errer chacun de leur côté dans la section R-2050-2825. Un peu excédé, et surtout gelé, Samuel cria à sa compagne qui s’était immobilisée à une trentaine de mètres:
— Pourtant, ça devrait être facile. Elle est rose.
D’abord, Iris ne répondit pas. Elle était immobile, la tête penchée. Puis il entendit une voix étranglée.
— Viens ici.
En s’approchant, il vit qu’elle avait la main tendue vers un monument.
— Non, celui-là est noir.
Puis il discerna le mouvement saccadé des épaules, celui des sanglots. En arrivant à ses côtés, il passa son bras autour de ses épaules pour l’attirer contre lui.
— Nous sommes là, gémit-elle.
Il vit les deux noms gravés l’un au-dessus de l’autre, et des années. Samuel Duval 8 janvier 1887 – 28 octobre 1967; et Iris Germain, 23 août 1893 – 7 mars 1977.
— Tu l’as vu comme moi sur la photo, le monument était rose.
En cherchant sur son téléphone, il remarqua que sa main tremblait. Un instant après, il le lui montrait:
— Tu vois, rose!
En essuyant ses larmes avec son gant, Iris regarda la photographie.
— C’est le même monument, si tu oublies la couleur. Ce sont également nos noms et nos dates. Enfin, celle que j’ai choisie pour ma naissance, admit Samuel.
— Qu’est-ce que cela signifie? demanda Iris.
— Qu’il peut y avoir des changements dans le cours des événements. Quand je t’ai montré la photo, tu as toi-même remarqué que pour la couleur, ce n’était pas ton meilleur choix. Cette conversation demeurait présente dans tes souvenirs, sans doute inconsciemment, quand tu as fait ce choix de pierre tombale en 1967. Mon aller-retour dans le temps a changé la suite des choses.
Mais jusqu’à quel point? Pourtant, l’horloger avait été clair quand il avait abordé le sujet du paradoxe temporel. Les événements se succédaient selon un ordre immuable. Alors, le temps était-il une entité capable de neutraliser les efforts de celui qui tentait d’en affecter le cours?
— Je ne suis pas certaine de comprendre, marmonna sa femme.
— Je ne comprends pas moi non plus. Es-tu prête à rentrer?
— Donne-moi une minute.
Elle se pencha sur la pierre tombale, et répéta exactement les mêmes gestes que lui à sa première visite: tracer toutes les lettres du bout de son doigt.
— As-tu vu, la pierre est un peu ébréchée dans l’angle du G? fit-elle remarquer.
Comme il tenait toujours son téléphone dans sa main, Samuel grossit l’image du monument rose jusqu’à ce que la lettre occupe tout l’écran.
— Le même défaut se trouve là… C’est donc la même pierre, à part la couleur.
— Maintenant, j’aimerais voir leur tombe.
Inutile de préciser de qui elle parlait. C’était celle des Veilleux, dans la section H-555-831. Celle-ci fut plus facile à retrouver, car aucun changement de teinte ne venait les induire en erreur. La jeune femme traça là encore les noms du bout du doigt: Gustave Veilleux venait en premier, avec ses dates de naissance et de décès: 4 novembre 1889 – 3 mai 1968. Et dessous, Ève Germain 2 juillet 1892 – 8 juillet 1974.
— Quand tu seras seule, exprima Iris à l’intention d’Ève, je te demanderai de venir vivre avec moi. Je vais si bien m’occuper de toi… peut-être mourras-tu aussi en 1977, pour ne pas me laisser seule.
Cet attachement entre les deux sœurs tira des larmes à Samuel. Ensuite, alors qu’ils marchaient vers la sortie du cimetière, Iris murmura:
— Comprends-tu que de toute ma vie, jamais je ne serai si longtemps sans la voir que maintenant? Ça fait plus de trois semaines.
Oui, ces trois années de séparation seraient difficiles à supporter.
Une fois dans la chambre, alors que Samuel essayait de sauver ses lobes d’oreilles avec des compresses d’eau tiède, Iris s’installa dans le lit avec le MacBook et le téléviseur ouvert afin de trouver des documents vidéo sur les sujets de l’insémination artificielle – avec donneur connu ou inconnu – et de la fécondation in vitro. En plus de la complexité de la procédure, elle comprenait que le jeu des succès et des échecs signifiait que son séjour devrait s’étaler sur quelques cycles menstruels.
À l’heure du souper, Samuel fit connaître à sa compagne une autre des merveilles de son époque: la livraison à domicile de poulet de la rôtisserie St-Hubert. Comme elle se montra très satisfaite de cette innovation, il lui apprit avec son meilleur sourire:
— Sois patiente, nous pourrons commander dès 1952.
Puis ce fut tout à fait sérieux qu’il poursuivit:
— Ce que nous avons vu cet après-midi m’a laissé très songeur.
— Pourtant, ton explication était très convaincante. J’ai eu plus de quarante-cinq ans pour réfléchir à un meilleur choix de couleur.
De 1921 à 1967, en réalité.
— D’autres changements sont peut-être survenus. J’aimerais consulter ma rubrique nécrologique et pourquoi pas, la tienne.
— … D’accord.
Après avoir vu sa tombe, la jeune femme n’était pas tout à fait séduite par cette idée, même si cinquante-trois ans la séparaient de cette échéance. Samuel reprit le contrôle du MacBook et du téléviseur, puis il brancha le disque dur sur lequel se trouvaient les numéros de La Presse téléchargés avant son départ. Très vite, il retrouva ce qu’il cherchait.
DUVAL (Samuel) – À Montréal, le 26 octobre 1967 à l’âge de 80 ans,
est décédé Samuel Duval, professeur et auteur, époux d’Iris Germain.
Outre son épouse, il laisse dans le deuil son beau-frère et sa belle-sœur,
Gustave Veilleux et Ève Germain, de même que sa filleule et son neveu.
«Sa filleule et son neveu par alliance», songea-t-il. Cette fois, pareil isolement lui brisa le cœur. Ce fut avec une voix rauque qu’il demanda:
— Pouvons-nous aller voir la tienne?
Iris le regarda, un peu surprise par son ton.
— Bien sûr, même si je trouve ça… étrange.
— Pour ça, je dois aller sur le site de Bibliothèque et archives nationales du Québec, parce que je n’ai pas téléchargé les numéros postérieurs à mon décès. C’était une erreur, donc avant de partir, je vais le faire à ton intention.
Une fois à la page du journal, il chercha le numéro du 8 mars 1977, soit le lendemain du décès d’Iris. Très vite, il repéra quelques mots dans la nécrologie:
DUVAL (Iris): Voir GERMAIN (Iris), sur cette page.
— Qu’est-ce que cela signifie?
— Que tu t’es lassée d’utiliser le nom de ton mari. Commence tout de suite avec Iris G. Duval, et dans dix ans, Iris Germain-Duval, et dans trente ans, Iris Germain.
— Je ne vois pas du tout pourquoi je ferais ça. J’aime le nom Duval! C’est au moins aussi beau que Germain.
— Tu dis ça parce que tu n’as pas encore connu ta métamorphose de chenille en papillon. Iris l’épouse de quelqu’un n’est pas encore devenue la Iris qui a librement épousé ce quelqu’un.
La jeune femme voulut protester, quand ses yeux se portèrent un peu plus bas.
GERMAIN (Iris) – À Montréal, le 26 octobre 1977 à l’âge de 84 ans, est
décédée Iris Germain, veuve du grand amour de sa vie, Samuel Duval.
Elle laisse dans le deuil ses enfants adorés Charlotte (Léon Pouliot) et
Jules (Edmée Masse), sa filleule Andrée Veilleux, son neveu Raymond
Veilleux.
Suivaient les prénoms de cinq petits-enfants. Iris mit la main sur sa bouche.
— Toi et Ève, vous êtes des jumelles cosmiques. Vous aurez un garçon et une fille toutes les deux. Et dans ton cas, une fille très romantique.
— … Pourquoi dis-tu ça?
— Le “grand amour de sa vie”. Étant l’aînée, elle a probablement préparé le texte pour le journal. Je parie qu’elle a aussi pleuré pendant une bonne moitié du film Love Story.
Ils relurent la notice nécrologique à de nombreuses reprises.
— C’est impossible, s’exclama Iris. Pour toi, on ne parle d’aucun enfant, seulement d’un neveu et d’une nièce.
— Alors allons voir à partir du site, et non des copies téléchargées à l’automne 2021.
Il lui fallut une minute pour retrouver le bon numéro et la bonne page de La Presse.
DUVAL (Samuel) – À Montréal, le 26 octobre 1967 à l’âge de 80 ans,
est décédé Samuel Duval, professeur et auteur, époux d’Iris Germain.
Outre son épouse affligée, il laisse aussi dans le deuil ses enfants
adorés Charlotte (Léon Pouliot) et Jules (Edmée Masse), sa filleule
Andrée Veilleux, son neveu Raymond Veilleux.
— Je suis heureux qu’aux yeux de notre fille, nous adorions tous les deux nos enfants.
— Cela peut aussi venir de notre fils. D’ailleurs, tu serais le genre à écrire ça.
— À le penser, certainement. À le dire ou à l’écrire… Je serais trop intimidé. Pour mes parents, j’ai écrit “leur fils unique”.
— Alors il faudra travailler sur cette timidité pour qu’ils sachent que tu les adores… adoreras. Sa femme a un joli prénom. Edmée.
— Tu veux voir ce qu’il signifie?
Samuel ouvrit un nouvel onglet, pour lire sur le site Parents:
— Edmée est autoritaire, curieuse et indépendante. Du germanique “richesses” et “protection”. C’est drôle, ça ne manque jamais, les fils choisissent toujours une fille qui ressemble à leur mère.
— Je ressemble donc à ta mère?
— Un peu…
«Peut-être beaucoup», songea-t-il.
— Bon… ferme ça. Nous chercherons Iris et Samuel un autre jour.
L’homme obtempéra, tout de même étonné de l’impératif. Oui, son fils avait certainement un peu retrouvé de sa mère dans son épouse.
— Comment comprends-tu ça? Quelqu’un a changé un numéro de La Presse dans les archives?
— C’est nous qui en sommes responsables… Qu’avons-nous fait ensemble entre l’automne 2021, quand j’ai téléchargé le journal, et aujourd’hui?
— Nous nous sommes mariés en 1922…
— Je parle vraiment de l’automne 2021. Le changement dans le journal a eu lieu au cours des trois derniers mois.
— Il y a eu la clinique de fertilité…
— Exactement! Le cours de nos vies a changé.
Le visage d’Iris s’éclaira.
— Et avec quel traitement?
— Peut-être avec aucun. Mes spermatozoïdes peuvent avoir retrouvé de la vigueur avec le traitement aux hormones. Nous avons tout aussi bien pu décider que les résultats de l’insémination artificielle ou de la fécondation in vitro étaient trop incertains ou que la démarche nous obligerait à demeurer ici trop longtemps. Ou encore, nous avons adopté. Contrairement à aujourd’hui, les enfants pullulent dans les orphelinats de 1924. Une naissance illégitime survient peut-être dans un foyer sur quatre.
— En 2021, aucun enfant ne naît hors mariage?
Cela lui semblait tellement contraire à ce qu’elle voyait ou lisait sur les comportements amoureux des jeunes gens de ce siècle.
— La contraception est facilement accessible, y compris l’avortement. Et les jeunes filles qui se rendent à l’accouchement gardent leur bébé. De toute façon, que ce soit grâce à une rencontre de mes spermatozoïdes et de tes ovules ou le fruit d’une adoption, nos enfants paraissent considérer avoir été adorés. Il s’agit maintenant de poser les gestes pour que cela arrive.
Samuel plaça le MacBook sur le sol et s’étendit.
— Que fais-tu?
— Si nous cessons de nous livrer à des activités plutôt charmantes – du dos de son index, il lui caressa la joue –, et que nous éliminons l’adoption, eh bien ma notice nécrologique peut revenir à ce qu’elle était il y a trois mois.
— Je n’éliminerai aucune option! J’aimerais prendre une douche, surtout si tu te joins à moi. Parce que maintenant, si ces enfants n’arrivent pas, je me sentirai comme si j’avais perdu Charlotte et Jules.
C’était l’autre tranchant de cette capacité d’en apprendre sur son futur dans les journaux: ressentir un véritable deuil pour ce qui n’était pas advenu.
— J’adore ton programme pour le reste de la soirée. Toutefois, il existe une possibilité d’en savoir plus sur ce qui nous attend. Je peux consulter les notes sociales de La Presse pour connaître la date de la naissance de Charlotte Duval, et ce qui concerne sa diplomation, son mariage, la naissance de ses propres enfants. Le prénom n’est pas si fréquent. Je peux même chercher dans les registres de la paroisse Saint-Enfant-Jésus du Mile-End…
— S’il te plaît, ne le fais pas. Ni aujourd’hui ni jamais. Trop en savoir ne nous aidera pas. Vivons et nous verrons bien.
— Tu as parfaitement raison.
Dans la douche, alors qu’il lui lavait gentiment le dos, Iris trahit son mot d’ordre de vivre le moment présent:
— Je ne comprends pas ton histoire de la chenille et du papillon.
— Entre 1924 et 1977, d’une certaine façon, tu te transformeras en féministe. Si tu veux en savoir un peu plus à ce sujet, je peux te conseiller quelques lectures.
Elle se tourna pour le regarder dans les yeux.
— Commence avec le Collectif Clio sur l’histoire des femmes au Québec. Si tu aimes, je t’en suggérerai d’autres.
Décidément, Samuel avait surmonté sa crainte du paradoxe temporel en proposant à Iris de l’alimenter en livres féministes publiés pour la première fois dans les années 1970.
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