Passe temps T2 : L'avenir au passé

Jean-Pierre Charland · Chapitre 18 sur 25

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Passe temps T2 : L'avenir au passé

Chapitre 18

 

La présence d’Ivanie laissait à Ève une grande latitude quand elle souhaitait passer une partie de la journée à l’extérieur de la maison. Elle s’était présentée chez les Duval un peu avant midi, de façon à pouvoir dîner avec sa sœur et sa mère. L’absence des époux permettait des allusions aux expériences anciennes, à l’époque où elles étaient toujours «jeunes filles», ou alors des commentaires sur ceux-ci.

Puis, vers une heure, ce fut bras dessus, bras dessous que les deux sœurs se dirigèrent vers la bibliothèque municipale, rue Sherbrooke.

Après avoir déposé leurs manteaux sur des chaises près d’une table placée un peu à l’écart, assises épaule contre épaule, elles se plongèrent dans des encyclopédies et des guides de voyage, prenant parfois des notes. Après une heure, Ève remarqua:

— Il y a tellement de choses à voir! Nous trouvons des descriptions d’innombrables monuments et sites.

— Nous ressemblons à des enfants qui entrent dans les rayons des jouets chez Goodwin, avec des yeux grands comme des soucoupes. Lors des voyages suivants, nous saurons mieux ce qui nous intéresse.

— Crois-tu qu’il y en aura beaucoup d’autres? Parce que quatre billets pour adultes et un à demi-prix pour Andrée, ça représente un bon millier de dollars. Sans compter le train, les hôtels et les restaurants.

— À moins de contreperformances avec ses investissements, Samuel voudra repartir régulièrement. Cela dit, ce ne sera pas nécessairement vers l’Europe. Tout l’hiver, il a commenté les articles de La Presse sur la Floride ou les croisières dans les îles.

Si la proportion des Canadiens français susceptibles de passer une partie de l’hiver au soleil demeurait minuscule, beaucoup en rêvaient. Iris sentait bien que les voyages si faciles au siècle suivant manquaient à son mari. Parfois, il faisait allusion aux quelques heures en avion pour se rendre n’importe où sur terre. De son côté, elle souhaitait ne jamais monter dans l’un de ces appareils.

— Justement, à ce sujet, Gustave se demande comment il fait avec ses investissements. C’est comme s’il lisait l’avenir.

— Le salaire à l’École est plutôt médiocre, mais l’horaire demeure assez léger. Cela lui laisse le temps de se documenter, d’étudier la situation.

— En tout cas, l’homme trouvé dans une ruelle qui se souvenait tout juste de son nom et de celui de quelques animaux étranges vivant en Australie, a beaucoup changé, commenta Ève.

Iris préféra faire porter la conversation sur un autre sujet.

— Je suppose que le dimanche, tu croises Anna Laferrière à la messe?

Ève se troubla à l’évocation de la jeune fille. Ces derniers temps, elle avait meublé ses pensées. Bientôt, elle aurait en trop ce qui manquait cruellement à Iris: un enfant.

— Oui, quoique les contacts restent réduits à leur minimum: ça ne va pas plus loin que des salutations polies.

— Je me suis attachée à elle l’automne dernier, puis on m’a chassée sans me donner aucune explication.

Cela faisait trois semaines qu’on lui avait demandé de ne plus se rendre avenue Bloomfield.

— Parfois, j’ai envie de téléphoner ou même de frapper à la porte, dit-elle encore.

— … Je ne sais pas si ce serait une bonne idée. D’après Gustave, les choses ne vont pas très bien à la maison. Il ne me donne pas de détails, mais il est le médecin de la mère et de la fille…

— Dans ce cas, je devrais peut-être me contenter de lui envoyer un petit mot. Elle me paraissait tellement isolée!

Cet élan de générosité inquiéta beaucoup Ève. Ne serait-ce qu’à cause de la nécessité de dissimuler la grossesse. De plus, la délicate attention pouvait être très mal reçue.

 

En soirée, Ève attendit qu’Andrée soit couchée avant de rendre compte à Gustave de sa conversation avec sa sœur. Dans le salon, elle se plaça au bout du canapé afin d’être plus près de son fauteuil, pour lui rapporter sur le ton de la confidence:

— Aujourd’hui, Iris m’a dit regretter de ne plus voir Anna. Elle voulait lui téléphoner ou lui rendre visite. Je ne sais pas si c’est de la compassion pour une jeune fille très seule, ou une véritable amitié… Je lui ai appris que la famille traversait une période difficile, alors elle a parlé d’envoyer un mot.

— Une période difficile… C’est vraiment en dessous de la vérité quand madame tire sur monsieur.

Gustave demeura songeur un moment, avant de continuer:

— D’un côté, je ne voudrais pas soulever des attentes parce que la fille et la mère peuvent encore faire volte-face pour l’adoption. De l’autre, peut-être devrions-nous lui expliquer la situation pour éviter les impairs?

— Iris ne se formalisera certainement pas de la voir enceinte. Comme tu le sais, elle a assez d’expérience pour savoir que les choses ne se passent pas tout à fait comme dans les contes de fées.

En effet, la vie lui avait donné le rôle de la jeune mariée trompée et contaminée, ce qui la rendait peu susceptible de jeter un regard sévère sur ses semblables. Surtout sur les femmes.

— Je parlais des impairs concernant la nécessité de préserver l’anonymat dans les cas d’adoption.

— Tu as appris des choses à ce sujet?

La voix contenait un reproche: «Et tu ne me l’as pas dit!»

— Ce matin, j’ai eu une conversation très sérieuse avec ma patiente et sa mère. Même si c’est mêlé à un fort sentiment de culpabilité, elle souhaite donner son enfant en adoption. Cela dit, l’idée de l’abandonner la déchire.

— Compte tenu des circonstances de la conception, le garder serait courir à la catastrophe.

— C’est ce que je leur ai expliqué à toutes les deux, tout en me sentant terriblement mal à l’aise. Je me faisais l’impression de chercher un bébé pour ma belle-sœur, alors que seul l’intérêt de ma patiente devrait me préoccuper.

Sans cette situation particulière, aurait-il prêché en faveur de l’adoption avec autant de diligence?

— C’est la meilleure décision à prendre. Tu ne peux tout de même pas aller contre les intérêts d’Anna pour être certain qu’Iris n’y trouve pas un avantage.

Ève demeura songeuse un instant, avant d’ajouter:

— À moins que pour l’enfant, la santé d’Iris demeure incertaine à long terme… Peut-être connais-tu de meilleurs candidats pour l’adoption parmi ta clientèle?

— Non, je ne connais personne d’autre. Je sais qu’Iris fera son possible, comme toutes les femmes. Et Samuel aussi. Ils ne seront ni meilleurs ni pires que nous. Nous avons aussi parlé de l’endroit de l’accouchement. Madame Laferrière a évoqué la Miséricorde, j’ai plutôt proposé la clinique à laquelle Jolicœur collabore.

— Elle y sera certainement mieux.

— Et les choses vont se passer plus simplement, au sujet des formalités d’adoption. En plus, ça me permettra de procéder moi-même à l’accouchement.

— Finalement, je pense qu’il faudrait tout dire à Iris, conclut Ève. Après tout, les femmes ont habituellement neuf mois pour se préparer à une naissance.

— Si nous le faisions dimanche prochain? J’aurai l’impression de jouer à l’archange Gabriel.

— Tout un archange!

 

Le dimanche suivant, les Veilleux se rendirent chez les Duval après la messe. En entrant dans l’appartement du boulevard Saint-Joseph, Ève chuchota à ses hôtes:

— Après le repas, il serait bon de confier Andrée à maman, le temps d’avoir une conversation à quatre.

— Qu’y a-t-il? demanda Iris.

Comme madame Germain vint se joindre au comité d’accueil juste à ce moment, Ève murmura:

— Rien d’inquiétant.

Pourtant, après ça, Iris s’inquiéta. Lors du service, et une fois assise à table avec ses invités, elle détailla les visages pour essayer de deviner de quoi il s’agissait. Ses soupçons se portèrent d’abord sur les projets de voyage. Lors de sa dernière conversation avec sa sœur, celle-ci avait souligné le prix des passages sur le navire. Cependant, remettre en question ce projet justifiait-il de tenir Andrée à l’écart? Quand son regard croisait celui de sa sœur, ou même celui de Gustave, elle avait droit à un petit sourire entendu. Samuel, de son côté, ne paraissait pas s’en faire outre mesure. Il parlait de l’inauguration du premier poste de téléphone automatique à Montréal, à l’angle des rues Ontario et Saint-Urbain. Chacun des développements techniques, dans tous les domaines, suscitait son intérêt.

Puis, madame Germain créa presque un drame en évoquant le «petit ange de l’orphelinat d’Huberdeau». Il s’agissait d’un enfant de huit ans qui se mourait à l’hôpital Sainte-Justine, après avoir été ébouillanté dans un bain. Sous le regard chargé de reproche de ses filles, qui jugeaient le sujet trop perturbant pour Andrée, elle se défendit:

— Voyons, elle ne comprend pas!

Finalement, après le plat principal, de façon très cavalière, Iris proposa:

— Je ne sais pas pour vous, mais j’ai envie de prendre le dessert un peu plus tard cet après-midi. Comme nos invités ont quelque chose à nous dire, ils pourraient le faire tout de suite.

Madame Germain eut le bon sens de ne pas souligner l’accroc aux convenances, tellement sa cadette était devenue fébrile.

— Pourquoi pas, se rallia Ève de bonne grâce. Maman voudra certainement s’occuper d’Andrée pendant quelques minutes.

— Moi, je veux mon dessert tout de suite, revendiqua l’enfant.

— Je te donne ça, fit la grand-mère en se levant. Et le thé, c’est remis aussi?

— C’est aussi bien, intervint Samuel. Ça nous permettra de prendre un digestif tout de suite, et un autre après le dessert.

Dans le salon, Ève prit sur elle de fermer les portes françaises. Le maître de la maison demanda à la ronde «Qui veut quoi?» pour ensuite aller vers le meuble où il rangeait ses boissons. Quand tout le monde fut servi, Iris lança avec humeur:

— Qu’est-ce qui se passe, à la fin?

— Vous avez déjà parlé de la possibilité d’adopter un enfant. Est-ce encore le cas?

Depuis plusieurs mois, le mari et la femme éprouvaient la même déception au retour des règles. Le traitement hormonal de la docteure Zeidane n’avait pas encore eu l’effet attendu. Iris posa les yeux sur Samuel. Son regard contenait une supplique.

— Je te l’ai suggéré il y a longtemps, et je pense toujours que ce serait une bonne idée. Cependant, en tant que mère, ta vie sera beaucoup plus bouleversée que la mienne par ce développement. Je te laisse donc la décision finale.

— C’est oui! s’empressa-t-elle de dire.

— L’une de mes jeunes patientes attend un enfant, il sera possible de l’adopter à sa naissance.

De nouveau, Iris consulta son mari des yeux. Comme il donna son assentiment d’un mouvement de la tête, elle répondit aussitôt:

— D’accord, nous l’adopterons. Nous ferons un voyage une autre fois!

— Inutile de changer nos plans. C’est prévu pour la fin juillet et nous devons revenir fin juin… précisa Gustave.

Tandis qu’Iris cachait ses larmes en posant ses mains sur son visage, Ève s’approcha pour l’attirer contre elle. Afin de se donner une contenance, Samuel proposa de remplir les verres encore, puis il demanda à sa belle-sœur:

— Je peux troquer ma place avec la tienne?

Il se retrouva sur le canapé près de sa femme. Après l’avoir enlacée, il lui glissa à l’oreille:

— Qui sait, entre les couches et les biberons, nous pourrons peut-être en ajouter un autre par des moyens plus classiques. En tout cas, moi, je propose de continuer les efforts.

Elle lui présenta un visage mouillé de larmes, quoique tout de même souriant, et l’embrassa. Gustave attendit que les émotions soient un peu retombées avant de reprendre la parole:

— Il convient de vous mettre au courant de l’origine de cet enfant. Pour éviter tout impair, car vous connaissez la mère. Anna Laferrière est enceinte de plus de deux mois maintenant.

Iris laissa entendre un petit «Oh!», incertaine de ses sentiments. La bonne nouvelle pour elle en était une très mauvaise pour une personne qu’elle avait appris à estimer.

— J’ai vécu quelques situations comme celle-là, précisa le médecin. J’ai toujours pris garde de révéler aux parents adoptifs l’identité de la mère naturelle. Mais comme Ève m’a dit que tu souhaitais entrer en contact avec elle, je romps avec mes règles habituelles afin de t’en dissuader.

— … Pourtant, elle serait rassurée de savoir que c’est moi. Elle comprendrait que je compte m’en occuper de mon mieux.

— Non, je t’assure. Dans mon cabinet, j’entends parler d’arrangements à la bonne franquette. Comme ce type qui a déjà six enfants et qui en donne un à son frère. Le résultat, c’est que cet enfant a deux pères et deux mères. Ce qui revient à dire qu’il n’a aucun parent. Sans compter la jalousie au sein de la fratrie. Imagine, l’un devient un héritier unique, les autres se partagent un seul patrimoine.

Iris faillit s’exclamer: «Les gens ne sont pas comme ça!» Pourtant, quelques jours dans la salle d’un tribunal lui auraient appris que la famille était souvent un véritable champ de bataille.

— Crois-moi, l’anonymat prévu dans la nouvelle loi d’adoption te protégera, tout comme elle protégera Anna et l’enfant.

— Surtout compte tenu des circonstances de la naissance, ajouta Ève.

Cela lui valut un regard interrogateur de la part d’Iris. Elle continua:

— Gustave, je pense que le mieux est d’être tout à fait franc.

Celui-ci laissa échapper un long soupir. Maintenant il devait tout avouer.

— Le père est… son père.

La jeune femme fronça les sourcils devant l’ambiguïté de la formulation, puis arrondit les yeux.

— Pauvre petite. C’est horrible!

— Elle et sa mère comptent aller vivre à Québec, alors à moins d’un hasard très improbable, vous ne vous croiserez plus. Je l’ai assurée que son enfant serait dans un milieu propice à son bonheur. J’espère qu’elle saura se réconcilier avec cet épisode de son existence. C’est sa seule chance d’être heureuse un jour. Et vous deux, pour être heureux, vous devez avoir l’assurance que personne ne voudra récupérer cet enfant.

Normalement, Iris aurait défendu le lien indissoluble qui lie une mère et son enfant, et le droit de celui-ci de connaître ses parents naturels. Toutefois, dans la situation actuelle, l’anonymat seul lui paraissait un gage de quiétude pour les années à venir.

— Tu as dit fin juillet?

— Imagine, tu reviendras reposée grâce à de longues vacances, pour entamer une vingtaine d’années à te préoccuper du sort du petit chou, rigola Gustave.

— Demande à maman, renchérit Ève. Elle te dira que ça dure la vie entière.

 

Trente minutes plus tard, après avoir discuté des aspects pratiques de l’adoption, les deux couples revenaient vers la cuisine dans le dessein de profiter du dessert. Andrée se trouvait toujours à table, et elle n’avait aucune envie de céder sa place. Peut-être faudrait-il gérer une petite indigestion avant le souper.

Comme madame Germain ne quitta pas sa cadette des yeux, celle-ci demanda à Samuel s’il voulait se charger du service, puis elle prit le bras de sa mère pour l’entraîner vers la chambre conjugale. Quand elles se firent face, elle lui confia:

— Gustave a une patiente qui se trouve dans une position délicate. C’est une fille que je connais un peu et que j’estime. Il m’a demandé si je voulais adopter son enfant, et j’ai dit oui.

— Il ne passera pas par l’orphelinat?

Iris secoua la tête de droite à gauche, attendant la suite. Elle craignait un peu la réaction de sa mère devant un enfant qui ne serait pas la chair de sa chair.

— Tant mieux, parce que dans ces endroits… Une sœur, même une sainte, ne peut s’occuper de quarante poupons.

— De mon côté, je n’ai aucune expérience.

— Il aura aussi une grand-mère, c’t’enfant-là, puis un père, un oncle, une tante, une cousine. À nous tous, nous y arriverons.

Après avoir prononcé ces paroles, elle ouvrit les bras pour enlacer sa fille. Un geste rare qui les émut toutes les deux. De retour dans la cuisine, mère et fille montraient des yeux rougis.

 

Alors que toute la famille étaient mise au courant de l’heureux événement à venir, Gustave devait encore s’entendre avec un protagoniste essentiel à cette histoire: l’accoucheur de relève, si le bébé était très pressé de venir au monde.

Deux jours plus tard, Gustave demandait à Pierre Jolicœur de le rencontrer quelques minutes afin de discuter de leur charge de travail pendant les prochains mois. Son collègue avait froncé les sourcils, certain que la conversation recelait une mauvaise surprise.

Une fois devant lui, Gustave ne le fit pas languir:

— Le printemps prochain, je compte me rendre en Europe. J’aimerais donner tes coordonnées à mes patients les plus susceptibles d’avoir besoin d’une consultation.

— Se rendre en Europe, ce n’est pas comme aller à Sherbrooke. C’est long.

— Je partirai deux mois.

Jolicœur laissa entendre un long sifflement.

— Je ne peux pas doubler mes heures de présence au cabinet.

— Ce n’est pas ce que je demande. J’aimerais seulement donner tes cordonnées à quelques personnes dans une situation précaire. La plupart de mes concitoyens d’Outremont pourront sans mal aller montrer leurs hémorroïdes à mes collègues de l’avenue Laurier ou du boulevard Saint-Joseph.

— Tu as encore des clients qui te consultent pour ça? Dans le journal, on offre des onguents miraculeux.

Dont certains, selon les rédacteurs des annonces, soignaient non seulement les hémorroïdes, mais tous les cancers.

— Bon, tu as dit au printemps… À ce moment de l’année, l’Université de Montréal et l’Université McGill déversent des dizaines de nouveaux médecins dans la ville. Comme tu dis, je ne serai pas le seul à recevoir les malades abandonnés par un docteur parti en goguette. Je prendrai ma part du fardeau. Et ce sera à charge de revanche: Elsa laisse échapper de longs soupirs chaque fois qu’un magazine rédigé en hongrois lui passe entre les mains. Tu te souviendras alors de ma magnanimité.

Il faisait allusion à sa jolie femme aux allures bohèmes et originaire de Hongrie.

— On vend des magazines hongrois à Montréal?

— Les gens qui viennent de ce coin du monde se partagent ceux qu’ils ont. Certains que j’ai feuilletés ont été publiés en 1902! Il y a le trafic des opiacés, et celui de la nostalgie.

Pendant quelques minutes, leur échange porta sur le mal du pays des immigrants. Ensuite, Gustave parla d’Anna.

— Cette jeune fille devra accoucher discrètement fin juillet. Je me suis pris d’affection pour elle pour diverses raisons. D’abord, les circonstances étranges où elle est tombée enceinte…

— Le père incestueux et la mère qui a tiré dessus?

— … Comment sais-tu ça?

— Quand je fais une autopsie devant l’inspecteur Dolan, il cherche des sujets de conversation pour penser à autre chose. Cette histoire fait partie de celles qu’il a partagées avec moi, et ton nom est venu sur le tapis.

Pourtant, ce policier s’était occupé d’affaires particulièrement alambiquées. Mais celle-là comptait quelques caractéristiques inédites.

— Ta femme s’occupe toujours de la maternité du boulevard Saint-Laurent? demanda Gustave.

— Dès que nos propres enfants ont semblé être sur le bon chemin, elle a voulu s’intéresser à ceux des autres.

— J’aimerais qu’Anna y soit admise à compter de la fin mars. Comme ça, tu pourrais la garder à l’œil pendant mon absence. Je procéderai à l’accouchement à mon retour, à moins que l’enfant soit prématuré. Dans ce cas…

— … Je m’en chargerai. Tu as bien dit fin juillet?

— Oui.

Gustave donna des informations supplémentaires sur l’état de la jeune fille, puis il quitta son siège en ajoutant:

— Je ne te ferai pas perdre ton après-midi. Je veux toutefois te donner deux précisions: mademoiselle est très anxieuse. Ce serait bien si elle pouvait visiter la clinique à l’avance.

— Nous pourrons arranger ça avec Elsa.

— Ensuite, Anna compte confier l’enfant en adoption. Et ma belle-sœur cherche désespérément à devenir enceinte. Je lui ai parlé de ce bébé dimanche dernier, et maintenant, elle doit avoir tricoté deux paires de chaussons.

— Alors ma femme et moi ferons tout notre possible pour qu’il naisse avec quatre pieds.

Deux semaines plus tard, Robertine Laferrière et sa fille se rendaient à un immeuble d’appartements boulevard Saint-Laurent. Debout sur le trottoir, Anna remarqua:

— Il ressemble à tous les autres, et je ne vois aucune indication de ce que c’est.

— Ce qui ne tient certainement pas à un oubli de la part des propriétaires, releva sa mère. Et même si des jeunes filles enceintes entrent et sortent, personne ne doit s’en apercevoir.

Servant de frontière entre la ville française et la ville anglaise, ce boulevard était aussi le lieu d’arrivée de nombreux immigrants venus de divers pays d’Europe. Les vêtements des passants, les bribes de conversations entendues, les noms des commerces et la langue d’affichage donnaient l’impression de se trouver très loin.

— Qu’en penses-tu? demanda Robertine à sa fille.

Après lui avoir dit quoi faire pendant dix-huit ans, elle posait maintenant cette question régulièrement, et surtout, elle tenait compte de la réponse. Les derniers événements lui avaient appris la modestie.

— Ça me paraît convenable, mais en réalité je ne peux juger.

— Alors voyons quelle impression nous fera madame Elsa Jolicœur.

Dans un minuscule bureau tout près de l’entrée, elles furent reçues par une femme grande et mince, avec des yeux noirs et une longue chevelure ondulée marquée de fils argentés. Un spectateur aurait trouvé une curieuse ressemblance entre elle et Anna.

Souriante, Elsa leur tendit la main.

— Madame Laferrière et mademoiselle, enchantée de vous rencontrer. Le mieux est que je vous montre les lieux tout de suite. Je vais commencer par le plus effrayant, ou le plus rassurant, je ne sais trop.

Elle s’exprimait dans un français parfait, avec une pointe d’accent indéfinissable. Elles empruntèrent un escalier pour aller en demi-sous-sol.

— Voilà le cabinet de consultation, leur indiqua-t-elle en ouvrant une porte, et la salle d’examen.

Cela ressemblait au cabinet du docteur Veilleux.

— Quelques médecins travaillent ici, dont mon mari.

— Et mon médecin? demanda Anna.

— Le docteur Veilleux, également. Il aime accoucher lui-même ses patientes. C’est une question de confiance. C’est un collaborateur régulier de la maison.

Robertine eut l’esquisse d’un sourire. Ainsi sa fille n’était pas la seule à connaître ce genre de mésaventure à Outremont. La salle d’accouchement se situait au même niveau, dans une pièce voisine. L’acier et le chrome donnaient l’impression d’une propreté irréprochable.

— Vous ne trouverez pas mieux à Montréal, leur certifia Elsa. Excepté peut-être dans la clinique où accouchent les filles des dix familles les plus riches de la ville… Bon, cette salle, ce n’est pas pour aujourd’hui. Venez.

Elle emprunta de nouveau l’escalier et monta d’un pas vif jusqu’au second. En ouvrant une porte, elle commenta:

— Si vous arriviez aujourd’hui, je vous offrirais cette chambre.

Il s’agissait d’une pièce donnant sur l’arrière. Les rideaux et le couvre-lit fleuri lui donnaient un air guilleret. Une lampe sur le chevet permettait de lire au lit. Il y en avait une autre sur une table étroite pour faire sa correspondance.

— Alors?

— Ça ne ressemble pas à un hôpital, constata Robertine.

— Ce n’en est pas un, et accoucher n’est pas une maladie… Nous avons une douzaine de chambres comme celle-ci. Les repas sont servis au rez-de-chaussée. Avec le salon, ce seront les derniers endroits que je vous montrerai.

La salle à manger était occupée par une grande table familiale. Au mur, quelques gravures montraient des paysages européens.

— Pour les plus mauvais jours, nous servons des repas dans les chambres. Quand même, c’est l’exception. Nous préférons que chacune de nos invitées rencontre des filles de son âge. Le salon, maintenant.

La pièce était un peu encombrée avec ses trois canapés et ses cinq fauteuils. C’était nécessaire pour que toutes les occupantes puissent s’asseoir. Les meubles étaient vieux mais confortables. Des étagères contenaient une quoique de livres.

— Ce sont les filles qui les laissent ici en partant. Ils sont rédigés dans cinq ou six langues différentes. Si ceux en français ne vous paraissent pas assez intéressants, dites-le-moi. Il y a aussi un appareil radio.

Anna n’écoutait plus. Elle s’était approchée d’un piano droit posé contre un mur. Ses doigts parcoururent les touches, pour esquisser une petite mélodie.

— Je m’excuse, dit-elle tout de suite en retirant sa main. Voilà longtemps que je n’ai pas touché au mien.

— Ici, plusieurs filles se succèdent au piano.

Les filles de bonne famille, pour qui l’apprentissage de la musique allait de soi, formaient l’essentiel de la clientèle.

— Jouez pour moi.

Anna secoua la tête de droite à gauche.

— Juste une minute. Ce sera une belle façon de renouer avec une occupation qui vous a manqué.

Finalement, Anna s’exécuta. Elsa eut un sourire entendu avec Robertine. Une jeune fille allongea la tête dans l’embrasure de la porte pour voir qui jouait. Elle était blonde avec des cheveux courts et un ventre très rond. Elle s’approcha pour adresser quelques mots à la musicienne.

— … Je ne comprends pas, murmura Anna.

— C’est beau. Fauré? s’enquit la jeune fille dans un français très laborieux.

— Oui, le musicien préféré de ma professeure.

Elsa s’approcha pour poser la main sur l’épaule de la visiteuse, puis murmura:

— Restez ici un instant. Je vais parler à votre mère en tête à tête.

Ensuite, elle entraîna Robertine dans le couloir. Celle-ci observa avec un sourire mi-figue, mi-raisin:

— L’arrivée de cette fille, c’était planifié… Pour vendre votre établissement?

— Non, pas du tout. C’est seulement une autre fille qui a abandonné le piano parce qu’elle était malheureuse et isolée. Elles nous arrivent toutes honteuses et noyées par leurs regrets. Nous n’avons pas besoin de grandes stratégies de mises en marché. La demande dépasse l’offre.

— Ces filles sont juives?

— … C’est un problème?

— Pas du tout. Quand les dames patronnesses de ma paroisse se réunissent pour prendre le thé, il y en a toujours une qui dresse la liste de toutes les filles qui sont tombées enceintes au cours des dix dernières années. Comme si elles n’avaient rien de mieux à faire…

Et bien peu de temps auparavant, madame Laferrière avait participé de bon gré à toutes ces médisances, et parfois à des calomnies. Les expériences des dernières semaines la rendaient plus encline à la mansuétude.

— Dans un endroit comme ici, la mésaventure d’Anna a une petite chance de passer inaperçue aux yeux de mes voisines, conclut-elle.

— Les dames patronnesses de la synagogue ont la même habitude déplorable. Ça leur passe quand une parente se retrouve dans cette situation. Toutes les religions pratiquées à Montréal sont, ont été ou seront représentées ici. Cette petite blonde a un père allemand, et luthérien. Les filles vont à l’église, au temple ou à la synagogue, ou n’y vont pas. Ça ne me regarde pas.

Pour la plupart des parents venant conduire leur fille à cet endroit, l’absence de contraintes dans ce domaine paraissait une lacune. Pourtant, les règles dans leur domicile, notamment au regard de la morale sexuelle, avaient échoué.

— Alors, qu’en dites-vous, madame Laferrière?

— Je dois vider la maison le 30 mars. Pourrez-vous recevoir Anna la veille, ou l’avant-veille?

— Bien sûr.

— Pendant qu’elle sera ici, pourrai-je la voir?

— Évidemment. Ça en fera une chanceuse. Beaucoup de parents abandonnent leurs filles pendant tout leur séjour. Une blessure de plus…

À ce moment, Anna apparut dans le corridor. Pourtant, la musique continuait. La blonde avait pris le relais. Elle s’arrêta, soucieuse de ne pas déranger leur conversation. Robertine lui fit signe d’approcher.

— Si ça te convient, je suis disposée à signer.

La jeune fille acquiesça, un sourire sur les lèvres. Cette toute petite conversation, devant le piano, l’avait rassurée.

Un peu plus tard, assise derrière son bureau, Elsa demanda:

— Je veux bien vous faire signer, mais d’habitude, c’est le mari…

— Mon mari est le père de l’enfant, et si jamais il s’approche d’elle, je vous jure que je le tue.

En avouant cela, Robertine allongea la main pour la poser sur l’avant-bras d’Anna. Elsa adressa un sourire navré aux deux femmes et glissa le formulaire vers la mère.

 

Le samedi 28 mars, dans la maison de la rue Bloomfield, Robertine se tenait dans l’entrée, près de la porte. Elle dit en élevant un peu la voix:

— La voiture arrive!

Anna apparut. Après avoir endossé un imperméable et mis un chapeau, chacune prit l’une des valises posées sur le sol.

— Tu es triste à l’idée de quitter cet endroit?

— … Non, je me sens surtout mal à l’aise. Tous ces bouleversements à cause de moi.

— Ne dis pas ça. Tu connais la cause de ces bouleversements. Je dois en assumer ma part de responsabilité, pas toi.

La jeune fille hocha la tête. Un instant plus tard, dans le taxi, elle demanda:

— Les meubles seront vraiment laissés dans un entrepôt pendant tout ce temps?

— Oui

— Tu n’as pas eu envie de t’installer tout de suite là-bas?

Cette conversation se répétait pour la dixième fois, peut-être.

— Je ne veux pas m’éloigner de toi. Nous ne serons pas dans la même maison, mais nous serons presque des voisines.

Robertine ferait l’expérience de la vie dans une pension de la rue Sherbrooke jusqu’à la fin de juillet. Elles s’étaient promis de se voir tous les jours. Bientôt, elles descendaient en face de la maternité. Après avoir réglé le prix de la course, elles entraient dans l’établissement. Elsa Jolicœur arriva tout de suite.

— Bienvenue, les accueillit-elle en faisant la bise à la nouvelle venue. Ingrid ira te chercher à ta chambre un peu avant le souper. Toutefois, vous ne jouerez pas au piano à quatre mains très longtemps. Son accouchement ne tardera plus. Si je te donne ta clé tout de suite, tu sauras trouver ton chemin? C’est la chambre numéro sept juste en haut.

Elle avait prévu une réponse positive, car elle lui tendait déjà le trousseau.

— Dans un instant, ta mère ira t’aider à défaire tes valises.

Comme Anna fit mine d’en prendre une, Robertine intervint:

— Laisse, je vais m’en occuper.

Ensuite, dans le bureau, elle remit un premier chèque à madame Jolicœur:

— Nous nous sentons honteuses et coupables.

— J’aurai plusieurs conversations avec elle. J’espère l’aider à se défaire de ces sentiments. Ils ne sont pas vraiment justifiés.

La mère savait ne pas être comprise dans cette absolution.

— Je n’ai pas su la protéger.

— Ça, vous n’y changerez rien.

Elsa n’était pas du genre à répondre: «Mais non, mais non!» Dans cette histoire, deux parents partageaient la responsabilité de la situation. Le père infiniment plus que la mère, même si cette dernière devrait encore battre sa coulpe.

— Le plus important est ce que vous faites maintenant. Dans quelques minutes, vous la tiendrez dans vos bras et ce sera une bonne façon de poursuivre ce que vous avez commencé.

La femme ouvrit une chemise posée sur son bureau.

— Gustave… pardon, le docteur Veilleux, nous a transmis son dossier. Son état de santé est bon, si l’on excepte sa mélancolie. Au fil des semaines, elle pourra me parler de la façon dont elle envisage son existence, après son départ d’ici. J’aimerais avoir les mêmes conversations avec vous.

Même si cela ne lui plaisait pas du tout, Robertine ne pouvait pas se dérober. Pas après avoir admis son échec alors qu’il fallait la protéger.

— Vous viendrez la voir demain? demanda Elsa en se levant.

— Je passerai la prendre un peu avant l’heure de la messe, et ensuite, nous irons dîner.

Après une courte pause, elle ajouta, comme pour se justifier:

— Pour la messe, elle est d’accord.

— Je ne vous ai pas dit que je m’opposais à ce que les filles continuent de pratiquer leur religion. Seulement, je ne l’exige pas. Certaines y trouvent un véritable réconfort. Pour d’autres, toutefois, la perspective de se confesser à un homme de l’âge de leur père ajoute une petite difficulté. Et là, je ne parle pas spécifiquement de votre fille. Sa situation n’est pas inédite, dans cette bâtisse.

Elle tendit la main en prenant congé:

— Nous allons bien prendre soin d’elle.

Robertine quitta la pièce un peu penaude. Cette allusion aux confesseurs, comme figures paternelles, fissurait légèrement sa foi du charbonnier.

Finalement, Achille Laferrière s’était informé. Le premier ministre Taschereau touchait une fortune, soit douze mille dollars par an, et chacun de ses ministres, six mille dollars. Dans le cas des simples députés, c’était deux mille.

En entrant dans l’étude du notaire Perreault, il murmura à Robertine:

— Je préférerais tout perdre plutôt que de travailler comme un fou juste pour t’entretenir.

— Chaque nuit, je me demande ce qui me ferait le plus plaisir: te savoir en prison au milieu de colosses en manque de femme, ou te tirer six balles dans les “gosses”? Ne l’oublie pas, je ne suis pas une fillette sans défense.

Après cela, l’homme se montra particulièrement laconique en signant l’acte de vente de sa maison. Une fois la transaction faite, ce fut le tabellion qui prit la femme à part pour l’informer:

— Mercredi, j’aurai déposé la traite à votre banque.

Le montant serait suffisamment important pour convaincre Robertine qu’il y avait quand même un avantage à quitter un salaud relativement prospère.

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